‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáereChapitre 1 sur 146 · IMPRIMERIE NATIONALE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE NATIONALE

M DCCG LXXIX.

INTRODUCTION

Ce second volume des lettres de Mazarin embrasse la fin de Tannée 1 644 et les années 1 645 , 1 646 et 16^7. La guerre contre les deux branches de la maison d'Autriche, dont nous avons vu l'origine et les premières luttes1, domine pendant cette période tous les autres événements du ministère de Mazarin. Elle a toujours pour théâtres les Pays-Bas espagnols, l'Allemagne, l'Italie et la Catalogne. Les négociations, ouvertes à Munster et à Osnabrûck, sont en pleine activité. C'est sur les opérations militaires et les intrigues diplomatiques que se concentre l'intérêt de la correspondance du cardinal. A l'intérieur, Mazarin combat les prétentions exorbitantes des maisons d'Orléans et de Condé, ainsi que l'opposition du parlement de Paris à l'enregistrement de quelques édils bursaux; mais ces questions sont d'un bien faible intérêt en comparaison des événements qui préparent la paix de Westphalie, c'est-à-dire l'établissement de l'équilibre européen et la victoire de la France sur la maison d'Autriche.

Pour se rendre compte de la suite des événements militaires et des négociations dont parlent les lettres de Mazarin, il est néces-

! Lettres de Mazarin, t. I, introduction, p. xxi et suiv.

MUAP.1K. — 11.

„ INTRODUCTION

saire de résumer clans un ordre méthodique l'histoire de ces événements, et de signaler les points sur lesquels la correspondance du cardinal jette une lumière nouvelle l.

Guerre dans les Pays-Bas : prise de Gravelines (16/1/1); conquêtes en Flandres (1 6 à 5) . — Suite des conquêtes et prise de Dunkerque (16/16). — Campagne de 16/17: causes qui la rendent moins avantageuse que les pre'ce'dentes.

La victoire de Rocroy avait assuré à la France la possession de l'Artois et protégé nos frontières menacées, en. 1 643, par les Espagnols. Dès l'année suivante, la France avait repris l'offensive : la conquête de Gravelines (28 juillet) ouvrit la Flandre aux armes françaises et, à partir de cette époque, elles marchèrent de conquêtes en conquêtes jusqu'au moment où Dunkerque, repaire de pirates qui portaient la désolation sur toutes les côtes de France, tomba au pouvoir du duc d'Enghien. Les opérations militaires de Flandres furent dirigées simultanément, ou successivement, par les ducs d'Orléans et d'Enghien; ils avaient sous leurs ordres quelques-uns des meilleurs capitaines de l'époque, Gassion, Rantzau et La Meilleraye. Gaston d'Orléans, dont les talents militaires étaient loin d'égaler le génie du duc d'Enghien, s'était montré jaloux des brillants succès obtenus par le duc pendant la campagne de Rocroy et de Thionville : il voulut à son tour commander l'armée de Flandres. Mazarin, qui s'efforçait de balancer l'une par l'autre les maisons d'Orléans et de Condé, se bâta de confier à Gaston une armée nombreuse, bien approvisionnée, et lui donna pour auxiliaires les maréchaux de Gassion et de Rantzau , pendant que

1 Nous devons prévenir le lecteur que, 2 ° nous n'avons donne' que des extraits

(1 après le désir exprimé par le Comité des d'un grand nombre de dépêches; 3° pour

travaux historiques, plusieurs modifications resserrer en un seul volume une période de

ont eu lieu dans ce volume : i° la Iraduc- près de quatre années, il a fallu se borner

lion des lettres italiennes a été supprimée; à analyser beaucoup de lettres du cardinal.

INTRODUCTION. m

le duc d'Enghien et le maréchal de Gramont étaient chargés de couvrir et de proléger les opérations de l'armée principale contre les attaques des Espagnols. Le duc d'Orléans mit le siège devant Gravelines, et la flotte hollandaise, dont Mazarin s'était assuré le concours, vint fermer le port. La correspondance de Mazarin atteste l'importance qu'il attachait à cette conquête1. A peine la ville est-elle au pouvoir des Français, qu'il veut profiter de la terreur des Flandres pour les porter à secouer le joug de l'Espagne2, comme l'avaient fait antérieurement les Provinces-Unies.

Les Pays-Bas continuèrent, en i645 et i646, d'offrir à Gaston d'Orléans l'occasion de succès que Mazarin lui ménageait avec soin : il parvint ainsi à se concilier l'oncle du roi et à opposer son influence à l'ambition de la maison de Gondé. Il avait pour correspondant auprès du duc d'Orléans l'abbé de la Rivière3, dont il stimulait, par des présents et des espérances, l'esprit avide et ambitieux4. La France profitait, d'ailleurs, des opérations militaires, que Gassion et Rantzau dirigeaient sous les ordres de Gaston. La Flandre maritime, de Gravelines à Dunkerque, et les places de la Lys, Armentières, Menin, Gourtray, tombèrent successivement entre les mains des Français. On trouve clans les

lettres de Mazarin la preuve du soin avec lequel il surveillait ces conquêtes5 et en faisait ressortir l'importance6.

Cependant lorsqu'il s'agissait de frapper un coup décisif, c'était au ducd'Enghien qu'il s'adressait. Ainsi, pour Dunkerque, dont le siège présentait de grandes difficultés, ce fut le vainqueur de Rocroy qui fut chargé de les surmonter. Il fallait que les assié-

1 Lettres de Mazarin, l. I, p. ySG. abbé, qui aspirait au cardinalat, et sur les

Ibid. t. Il, p. 12. honneurs et pensions dont il fut comblé.

1 Lettre à l'abbé de la Rivière, t. II, 5 Lettres de Mazarin, t. II, p. aoo, 207,

p. 22G et suiv. 210, 2A0, 288.

1 Les Carnets de Mazarin sont remplis 6 Voy. entre autres pour Bourbourg,

de détails sur les vues ambitieuses de cet p. 210.

iv INTRODUCTION.

géants établissent leur camp sur des terrains mare'cageux et au milieu de sables sans cesse agites par la mer. La place était défendue par une nombreuse garnison, sous les ordres du marquis de Leyde : ce Cet homme, dit Sarrazin1, d'une valeur extraordinaire, d'une fidélité éprouvée, d'une prudence exquise, consommé dans l'art de garder les places, ayant rendu son nom immortel par le siège de Maëstricht, se promettoit, avec un succès plus heureux, une plus grande gloire de la défense de Dunkerque.»

Le duc d'Enghien était digne d'un pareil ennemi ; il montra autant de prudence que de valeur dans l'attaque de Dunkerque. 11 commença par isoler la place en s'emparant de Bergues-Saint- Vinox et de Furnes, établit solidement son camp au milieu de terrains inondés par les canaux des assiégés et sans cesse battus par la mer; il repoussa toutes les tentatives des ennemis pour jeter des secours dans la place et la pressa vivement du côté de la terre, pendant que l'amiral Tromp bloquait le port à la tête d'une flotte hollandaise. En rendant pleine justice au duc d'Enghien, il ne faut pas oublier avec quel zèle Mazarin contribua au succès. Sa correspondance supplée ici au silence des Mémoires, qui ne parlent que du général chargé de l'expédition et lui en attribuent tout le mérite. On voit, par les lettres de Mazarin au duc d'Enghien2, qu'il ne cessait de l'avertir des mouvements des Espagnols; il insistait pour que l'on mît les places que les Français occupaient sur la Lys à l'abri d'une attaque subite des ennemis3. Le duc d'Enghien suivit son conseil, et celte mesure contribua à assurer la sécurité des assiégeants. Sarrazin le reconnaît, mais il fait honneur de cette prévoyance au génie du prince \

Ce fut encore Mazarin qui pressa le prince d'Orange de faire

Histoire du siège de Dunkerque, p. 10 : Lettres de Mazarin , t. H, p. 3ia et 3 16.

des Œuvres de Sarrazin (édil. de i663). - Histoire du siège de Dunkerque, même

1 Lettres de Mazarin, t. II, p. 3l4. édit., p. 3a-33.

INTRODUCTION. v

une diversion, pour attirer de son côté une partie des forces espagnoles1. Déjà, le maréchal de Gramont avait été envoyé dans ce but au Stathouder hollandais. Sur les instances de Mazarin, le duc d'Enghien chargea Tourville, père de l'amiral, de se rendre auprès du prince d'Orange, et il obtint la promesse d'une diversion dans le Brabant2. On ne peut donc méconnaître, en lisant la correspondance de Mazarin, qu'il contribua puissamment à la prise de Dunkerque, qui capitula le 1 1 octobre 1 646. Cette conquête avait une importance capitale : elle affranchissait les côtes de la France de la terreur qu'y jetaient les pirates dunkerquois. Pierre Corneille, dédiant, en i646, au duc d'Enghien sa tragédie de Rodogune, ne manque pas de faire ressortir les résultats de la prise de Dunkerque : et J'épuise toutes les forces de mon imagination, disait-il au prince, et je ne conçois rien qui réponde à ladignité de ce grand ouvrage, qui nous vient d'assurer l'Océan par la prise de cette fameuse retraite de corsaires. Tous nos havres en étoient comme assiégés ; il n'en pouvoit échapper un vaisseau qu'à la merci de leurs brigandages , et nous en avons vu souvent de pillés à la vue des mêmes ports d'où ils venoient de faire voile. Et maintenant, par la conquête d'une seule ville, je vois d'un côté nos mers libres, nos côtes affranchies, notre commerce rétabli, la racine de nos maux coupée; d'un autre côté, la Flandre ouverte, l'embouchure de ses rivières captive, la porte de son secours fermée, la source de son abondance en notre pouvoir; et ce que je vois n'est encore rien au prix de ce que je prévois aussitôt que Votre Altesse y reportera la terreur de ses armes, v

A côté des avantages célébrés par Corneille, la prise de Dunkerque eut ses dangers : Les Hollandais ne virent pas sans appréhension les Français devenir leurs voisins, et remplacer une puissance affaiblie comme l'Espagne. Ils craignaient de se trouver en contact

1 Lettres de Mazarin, t. H, p. 317. — ' Sarrazin, ibid. p. 33-34.

vi INTRODUCTION.

immédiat avec la France victorieuse, puissante et aspirant à de nouvelles conquêtes. Dès 1 6^6 , ils manifestaient des inquiétudes pour leur commerce, que menaçait le voisinage de Dunkerque l. Ils savaient que Mazarin insistait vivement pour que l'Espagne cédât à la France les Pays-Bas en échange de la Catalogne2 ; on prétendait même que le cardinal avait prêté l'oreille à des projets de mariage qui auraient donné les provinces belges à la France comme dot de l'Infante3. Anvers, aux mains des Français, aurait fait une concurrence redoutable au commerce d'Amsterdam, tandis que les Espagnols promettaient aux Provinces-Unies de fermer l'Escaut si elles se détachaient de l'alliance française.

Vainement Mazarin s'efforçait de dissiper les inquiétudes des Hollandais et de stimuler le zèle du prince d'Orange par les lettres qu'il adressait à d'Estrades'1 et à Brasset5. Le premier était l'homme de confiance du cardinal auprès du prince d'Orange ; le second représentait la France auprès des Provinces-Unies. Leurs efforts furent impuissants. Les marchands hollandais crurent que l'intérêt de leur commerce exigeait qu'ils préférassent l'Espagne à la France, et les considérations d'honneur et de reconnaissance furent sacrifiées aux calculs mercantiles.

Le premier résultat de ces dispositions de la Hollande et des

1 Lettres de Mazarin, t. II , p. 332. vinces-Unies (voyez p. 290). Il parait que la

- Ibid.ip. 288-289. famille de ce personnage e'tait accessible aux

Ibid. p. 217, 293 et 299. présents. On lit dans X llinerarium Batavicum

4 Lettres de Mazarin, t. II, surtout de Dubuisson-Aubenay (manuscrit de la

p. 289 et 291. En 16^7, d'Estrades fut Bibliothèque Mazarine): « Le principal offi-

nommé commandant des troupes réunies à cier des Estats est le greffier Muz. Uxor ejus

Piombino et à Porto-Longone , et on le voit officiis et muneribus serici et horologiorum

figurer dans les campagnes d'Italie (Lettres captanda (on peut gagner sa femme par des

de Mazarin, ibid., p. A7&.) services et des dons de soie et d'horloges)."

Lettres de Mazarin, ibid. On peut sur- Les carnets de Mazarin parlent aussi de

tout consulter les p. 25A, 272, 280, 293, présents pour le greffier Mus: «Présente

298, etc. La France avait promis une peu- di octo mila fiorini al greffier Mus.'» (Car-

sion au greffier des Étals-Généraux des Pro- net, VIII, p. 3o).

INTRODUCTION. vu

négociations que ses députés entamèrent avec les plénipotentiaires espagnols fut de suspendre les hostilités entre ces deux; pays en 1 6/17. Tout le poids de la guerre retomba alors sur la France, et la campagne de 16^17 fut loin d'être aussi brillante que les précédentes. Dès le mois de mai, les Espagnols vinrent avec des forces considérables assiéger Armentières1, et malgré la courageuse résistance du marquis du Plessis-Bellière, ils s'en emparèrent2. Ils menaçaient cr d'engloutir la France », selon l'expression de Mazarin3. Après la prise, d'Armentières, ils mirent le siège devant Landrecies. Pendant ce temps, l'armée française se réunissait avec une lenteur que déplore le cardinal4. Les jeunes officiers qui venaient passer l'hiver à la cour ou dans leurs familles y prolongeaient leur séjour au delà de l'époque fixée pour le rassemblement des troupes. Il fallut que Mazarin, pour stimuler leur apathie, conduisît la cour à Amiens, tout près du théâtre de la guerre. La reine fit arrêter et enfermer dans la citadelle d'Amiens les marquis de la Vieuville et de Vassé5, ainsi que le comte d'Estrées et d'autres officiers, dont les retards avaient contribué au succès des Espagnols dans les Pays-Bas.

C'est dans les lettres du cardinal qu'il faut chercher la preuve de l'activité qu'il déploya à cette époque. Aux passages que nous venons de rappeler on peut encore ajouter l'extrait suivant d'une lettre qu'il adressait le 1 k mai 16^7 à Jacques d'Estampes0, marquis de La Ferté-Imbault, alors lieutenant-général des armées du P»oi et dans la suite maréchal de France :

Je me suis tue depuis six semaines, comme vous savez, à prouver que les ennemis «croient plus tost que nous en campagne et que cela leur pouvoit

1 Lettres de Mazarin, t. II, p. tag, 43o, ' Lettres de Mazarin, t. II, p. tan.

43i, 43-2, 43:j, 635, etc. 5 Ibid. p. 434.

' Ibid. p. 43q. ° Archives de a Affaires étrangères (Suède),

1 Ibid. p. /101 et 65g. t. VI, f" 83-85.

vm INTRODUCTION.

donner de l'avantage ; mais , quoy que j'aie dit et fait , je n'ai pas esté cru , et l'on me dit encore qu'à présent la plus grande partie des officiers ne sont point dans leurs corps.

Lorsqu'enfm l'armée française fut réunie sous les ordres de Gassion et de Ranlzau, elle s'empara de Dixmude et de La Bassée1. Ainsi les revers et les succès se balançaient. Mazarin avait espéré des résultats plus décisifs : il comptait sur l'armée de Turenne, qui depuis la trêve d'Ulm, signée avec la Bavière en mars 16/17, n'était plus retenue en Allemagne. 11 pressait ce général de se rendre dans les Pays-Bas2; là, réunissant ses forces à celles de Gassion et de Rantzau, il aurait accablé les Espagnols et poussé plus loin les conquêtes de la France. Malheureusement, Turenne fut arrêté dans sa marche par la révolte des vieilles bandes weymariennes3, qui prétendirent que leur traité avec la France ne les obligeait pas à servir hors de l'Allemagne. Turenne fut obligé de sévir contre les rebelles; il les poursuivit dans leur retraite, à la tête des corps qui lui étaient restés fidèles, mais ces luttes et ces retards firent échouer le plan habilement conçu par Mazarin.

Malgré ce revers, les résultats de la guerre de Flandres, considérés dans leur ensemble, avaient été avantageux : les places maritimes de Gravelines à Dunkerque étaient soumises, et plusieurs des villes de la Lys, entre autres Gourtray, étaient au pouvoir des Français. La correspondance de Mazarin nous fait suivre les événements militaires de Flandres et atteste avec quel soin vigilant il avait préparé les conquêtes, réparé les revers, en un mot contribué à la grandeur de la France. Il aurait voulu lui donner tous

Lettres de Mazarin, t. H, p. 452, 457, sièges de Dixmude et de La Bassée contre

465. Mazarin se vante dans cette dernière l'avis des généraux, lettre, adressée au prince de Condé en date 2 Iùid. p. /119, Uz'i, lion.

du 22 juillet 16/17, d'avoir fait décider les 3 Ibid. p. 446.

INTRODUCTION. ix

les Pays-Bas espagnols et reculer la frontière septentrionale du royaume jusqu'à l'Escaut, en même temps qu'il lui assurait, à Test, la frontière du Rhin1. 11 n'avait été arrêté, dans ses vastes.projets, que par la défection des Provinces-Unies.

Campagnes d'Allemagne : Bataille de Fribourg (août i64û). — Prise de Philipsbourg. — De'faite de Mariendal (mai i6Zi5). — Bataille de Nordlingen (août i6/i5). — Négociations avec la Bavière. — Trêve d'Ulm (mars 16A7). — Bupture de cette trêve. — Nouvelle campagne contre la Bavière (16/17-1668).

En Allemagne, la France luttait contre l'Autriche et la Bavière et avait pour principaux alliés la Hesse et la Suède. Mazarin se plaignait, en i644, de la Suède, qui, au lieu de tourner ses armes contre les Etats héréditaires de la maison d'Autriche, s'était engagée dans une guerre contre le Danemark. Les lettres du cardinal témoignent de ses efforts pour mettre un terme à la querelle des puissances Scandinaves et ramener Torstenson en Allemagne2, où, depuis la bataille de Dùtlingen3, Turenne résistait avec peine à la tactique savante du général Mercy. Ce Bavarois s'était déjà emparé de plusieurs places que la France possédait au delà du Rhin, et il avait mis le siège devant Fribourg en Brisgau. Ce fut alors que le duc d'Enghien reçut l'ordre de se diriger vers le Rhin, avec l'armée qui avait couvert le siège de Gravelines4. 11 n'arriva pas à temps pour empêcher Mercy de prendre Fribourg; mais il n'hésita pas à attaquer ce général dans les fortes positions où il s'était retranché, et, secondé par Turenne, il contraignit les Bavarois, à la suite des sanglantes batailles de Fribourg (3, k et o, août i6/i/t), à se retirer au delà des montagnes de la Forêt-

' Lettres de Mazarin, t. II, p. 288, note. 3 Voyez, sur cette bataille, 1. 1 des Lettres

' Ibid. t. II, p. 8, 1 G, 17, et aux ana- de Mazarin, p. xlii. lyses, p. 626 , 63o, etc. 4 Lettres de Mazarin, t. II, p. 8-9.

x INTRODUCTION.

Noire et à abandonner aux Français la valle'e du Rhin. Le fruit de ces victoires fut d'une haute importance; le ducd'Enghien réalisa le plan conçu par le maréchal de Guébriant pour établir solidement la domination française sur ce fleuve1. La conquête de Philipsbourg, de Mayence, de Bingen, de Greutznach et de plusieurs autres places du Palalinat assura aux armées françaises la possibilité de se porter rapidement au cœur de l'Allemagne en franchissant leNecker, tout en conservant leurs communications avec Metz, Sierck et Thionville.

Ces conquêtes furent accomplies dans les derniers mois de l'année 1 6 4 4 , à une époque où les Suédois, en lutte avec le Danemark, laissaient leurs alliés supporter tout le poids de la guerre d'Allemagne. Lorsque les négociations de Cognet de la Thuillerie, habilement dirigées par Mazarin, eurent suspendu les hostilités entre la Suède et le Danemark et permis à Torstenson de rentrer en Allemagne, ce général s'avança rapidement vers les pays héréditaires de la maison d'Autriche, envahit la Bohême, remporta sur l'armée impériale la victoire de Jancowitz (mars i645)2 et marcha vers le Danube et la capitale de l'Autriche 3.

Pour assurer le succès de ses armes, il avait demandé que la France fit une diversion puissante sur le Rhin. Turenne répondit à cet appel, franchit le Rhin avant que son armée eût reçu les renforts nécessaires pour tenir la campagne'1, et il n'hésita pas à s'avancer avec une poignée de soldats jusqu'au centre de l'Allemagne, en Franconie. Il établit son quartier général à Mariendal bu Mergentheim, en Franconie; cédant trop facilement aux réclamations des chefs des Weymariens, il leur permit de disséminer leurs troupes à une assez grande dislance de Mariendal, afin qu'ils trouvassent

Voyez, I. I (1rs Lettres de Mazarin, 2 Lettres de Mazarin, t. II, [>. i-Vj.

la lettre où le maréchal de Guébriant expose 3 Ibid. p. i64.

son projet, p. xxxiv et suiv. s Ibid. p. 283.

INTRODUCTION. u

plus facilement des vivres et des fourrages. Mercy, qui surveillait tous les mouvements de l'armée française, profita de cette faute, et, tombant à l'improviste sur Turenne, le mit en pleine déroute (o mai 1Ô65)1. Dans ce désastre, Turenne conserva toute sa présence d'esprit, couvrit avec quelques régiments la retraite de sa petite armée, et se retira dans la Hesse, où, soutenu par la Landgrave, fidèle alliée de la France, et par le général suédois Kœnigsmark , il ne tarda pas à reprendre l'offensive et à repousser les Bavarois, qui l'avaient poursuivi jusque dans les Etats de la Landgrave.

De son côté, Mazarin ne négligea rien pour réparer promptement et sûrement la défaite de Mariendal : encouragements et éloges donnés à Turenne2, ordres envoyés pour rassembler une nouvelle armée sous le commandement du duc d'Enghien3, dépêches aux plénipotentiaires français de Munster et aux alliés de la France pour atténuer notre défaite et annoncer les mesures prises pour l'effacer4, tout prouve avec quelle énergie le cardinal se préparait à relever la fortune de la France. Le duc d'Enghien se montra, comme toujours, digne de la mission périlleuse qui lui était confiée. Il franchit rapidement le Rhin, réunit à son armée les troupes de Turenne, traversa le Necker et s'avança vers le Danube.

Mazarin stimulait vivement le prince5, et, comme il connaissait son humeur enjouée, il mêlait des anecdotes de cour aux recommandations officielles. 11 termine une dépêche, qui doit être datée du 2 5 mai, par les détails suivants sur Julie d'Angennes et le duc de Montausier6 :

1 Lettres de Mazarin, t. II, p. 16/1, 168, 5 Voyez, p. i8h et suiv. des lettres iin- 169, etc., texte et notes. primées, et, aux analyses p. 654, 658,

2 Ilid. p. 170 et surtout p. 175 et 65g, etc., des extraits de plusieurs dé- 176. pêches adressées au duc d'Enghien.

5 Ibid.p. 186, 187 et suiv. ' Affaires étrangères (Suède), t. VI.

* Ibid. p. i65, 166.. 168. f" -225-22. — Copie du temps.

xii INTRODUCTION.

J'acheveray cette lettre, vous donnant part comme hyer je donnay un furieux assaut à M"° de Rambouillet et attendris en quelque façon sa dureté, ayant consenti au mariage du marquis de Montauzier, mais pour le retour de la campagne. Je luy dis que ce n'estoit pas la mode que les places attaquées se rendissent à un terme si long, notamment quand il n'y a aucune espérance de secours, sçachant bien que tous ses parents et ses amis sont contre elle. Je ne sçay pas si elle se fleschira; mais je sçay bien que je n'obmettray rien pour faire que M. de Montauzier puisse au plus tost se rendre auprès de vous entièrement satisfaict.

Il est rare de trouver dans la correspondance de Mazarin de ces anecdotes de cour, dont ses carnets sont prodigues. Mais ses dépêches servent souvent à rectifier les assertions des historiens les plus autorise's. Nous en trouvons un exemple dans cette campagne de 1 645. Si Ton en croyait un brillant écrivain, dont les éludes historiques ont contribué à faire mieux connaître les mœurs et la société de cette époque, le duc d'Enghien avait conçu un plan d'une grande hardiesse1 : il voulait écraser les Bavarois, franchir le Danube, s-'emparer de Munich et dicter à l'Empereur la paix dans Vienne. Aucun des documents contemporains ne fait mention de pareils projets, et il est à craindre que l'imagination de M. Victor Cousin, pleine des souvenirs de campagnes plus récentes, ne l'ait égaré. Ni les dépêches de Mazarin au duc d'Enghien, ni les instructions données à ce prince au nom du Roi, ni les mémoires des maréchaux de Turenne et de Gramont, qui commandaient des corps de l'armée française, ne parlent du plan de campagne dont M. Victor Cousin veut faire honneur au vainqueur de Rocroy et do Fribourg. Tous les documents que nous venons de rappeler se bornent à dire que le but de l'expédition

1 Jeunesse de M"" de Longueville, par à Mercy une grande bataille, et, après l'a-

M. Victor Cousin, 3°'° édit. , p. 2o5 : <r II voir dispersé, de marcher sur Munich et

(le duc d'Enghien) conçut le plan de cam- sur Vienne, et de dicter la paix à l'Rmpe-

pagne que Moreau exécuta en partie et reur dans sa capitale.» qu'accomplit Napoléon. 11 résolut de livrer

INTRODUCTION

était de prendre des quartiers d'hiver en Allemagne, et, s'il était possible, de venger par une victoire l'affront que les armes françaises avaient subi à Mariendal. C'est pour atteindre ce but que le duc d'Engliien chercha plusieurs fois à attirer Mercy à une bataille, que le général bavarois s'efforçait d'éviter en se retranchant dans des postes inattaquables. Enfin, à Nordlingen, malgré la forte situation occupée par l'ennemi, le duc d'Engliien n'hésita pas à lui livrer bataille et remporta une victoire chèrement achetée (3 août 1 645). La lettre que Mazarin lui adressa à cette occasion1 confirme pleinement ce que nous avons dit du but que se proposait le duc d'Engliien. Après avoir parlé des différents bruits qui avaient couru sur la bataille de Nordlingen et rappelé les éloges mérités par le duc d'Engliien et Turenne, Mazarin continue ainsi :

Je suis asseuré que vous aurez faict toutes choses imaginables, après le gain de la bataille, pour en tirer le plus de fruict que vous aurez peu. Le peu d'infanterie que vous avez vous y aura esté un grand obstacle. Pour moy, je persiste tousjours à ce qui est porté dans vostre instruction2, pour assurer les quartiers

1 Archives des Affaires étrangères (Suède), l. VI, P" 271 et suiv. Copie du temps. Cette dépêche porte la date du 18 août 1 645.

1 Cette instruction se trouve dans le manuscrit français 6171 delà Bibliothèque nationale, f" 32 5 et suivants. Voici le passage auquel Mazarin se réfère : tr Estant beaucoup à craindre que l'on ne retombe flans la mesme peine (d'être obligé de fournir en France des quartiers d'hiver à l'armée d'Allemagne), si ce n'est que le voyage de mondict sieur duc produise un establissement asseuré des quartiers au delà du Rhin, Sa Majesté estime que ce dessein est celuy auquel il se doit principalement appliquer, et il est véritable que ce sera un des plus grands services qu'il puisse rendre ù l'Estat, principalement s'il pouvoit prendre

et assurer des quartiers non-seulement pour les troupes du corps ancien de l'armée d'Allemagne (les Weymariens) , mais aussy pour

celles de l'armée qui le suit Il semble

que, pour parvenir à l'exécution de ce dessin, il faudroit tenter de prendre le chasteau de Menhin (Manheim) et ensuite Heidelberg et Heilbron, et, au cas que les Bavarois voulussent s'y opposer, il y aurait lieu d'espérer la revanche de V davantage qu'ils viennent d'avoir sur ledict sieur maresckal de Turenne.» La revanche avait été prise à Nordlingen. 11 ne restait plus qu'à conquérir des quartiers d'hiver; mais la maladie dangereuse du duc d'Engliien et la réunion des troupes impériales aux Bavarois forcèrent les Français à renoncer à ce projet et à repasser le Rhin.

uv INTRODUCTION.

d'hyver, et crois qu'Heilbron et Heidelberg doivent estre pour cela vos principales visées. Je me persuade que, dans l'estonnemenl des ennemis, il vous aura esté plus facile d'emporter la première que si vous vous estiez résolu, avant que l'attaquer, d'attendre du renfort; mais, comme vous estes sur les lieux et que vous voyez déplus près ce qui est plus favorable et plus utile, on se remet entièrement à la resolution que vous prendrez, vous asseurant, de la part de la Reyne, qu'elle sera approuvée et tenue la meilleure.

Un des principaux avantages que Mazarin espérait retirer de la victoire de Nordlingen était de contraindre le duc de Bavière à se séparer de l'Autriche et à conclure un traite' particulier. En effet, ce prince, qui avait déjà entamé des négociations1, suspendues par la défaite de Turenne à Mariendal, les reprit après la bataille de Nordlingen , comme on le voit par une dépêche du 3 septembre i645, que Mazarin adressait au duc d'Enghien2:

Les avances que M. de Bavière faict aujourd'huy pour avoir moyen de s'attascher à cette couronne sont des fruicts que la France commence à tirer de vostre victoire; c'est une confession bien authentique de Testât où vous l'avez reduict et de l'appréhension qu'il a des suites encore plus fascheuses. H est constant, comme vous le jugez très-bien, que la conclusion de ce traité, quand ce sera avec les seuretez requises pour ne pouvoir jamais douter d'une fidèle exécution, seroit la ruine infaillible de la maison d'Austriche en Allemagne et par conséquent ailleurs, si ce n'est que, pour la prévenir, elle condescendist à la paix, qui, en ce cas, s'acheveroit avec tous les advantages.que la France et ses alliez pourroient désirer.

Mais d'autant plus que les propositions sont belles et esclatantes, ce prince estant rusé et ayant toute sa vie accommodé ses négociations à ses interestspresens, avec d'autant plus de circonspection y doit-on procéder, pour n'estre pas surpris. L'alFaire est d'une nature que nous n'y pouvons prendre de resolution qu'aprez l'avoir communiquée à nos alliez et en avoir eu leur consentement, si nous ne voulons nous départir des maximes que nous avons pratiquées jus-

Lettrcs de Mazarin, t. II, p. i/jo el 2 Archives des Affaires étrangères (Suède),

suivantes. I. VI, P" 3o6 el suiv.

INTRODUCTION. xv

nues icy avec tant d'advantage et de réputation , et, manquant à la foy des traitez que nous avons ensemble, nous exposer à souffrir beaucoup plus de préjudice que nous n'aurions eu d'utilité d'avoir gagné le duc de Bavière.

Quand ce prince depescha, l'hyver dernier, son confesseur en cette cour si secrètement, disoit-il, qu'autre qui vive que luy n'en avoit la cognoissance, l'Empereur et les ministres d'Espagne à Bruxelles en avoient eu en mesme teins participation, et ne s'oublièrent pas, en descouvrant aussytost la cbose en Hollande et aux ministres de Suéde, [dans le but] de vouloir donner jalousie que l'on traitait secrètement à Paris, non seulement pour ledict duc, mais pour conclure, séparément d'avec eux, une paix avec toute la maison d'Austricbe, de sorte que, si nous n'eussions preveu cet artifice et agi avec toute sorte de sincérité, donnant part à nos dicts alliez de tout ce que ledict duc avoit proposé et de la response que l'on avoit faicte à son confesseur, de ne vouloir rien entendre qu'à Munster, les soupçons qu'ils en eussent conceus eussent esté capables de produire de très-mauvais efïects, notamment avec les sollicitations que leur faisoient pour lors l'Empereur et le roy d'Espagne, qui leur offroient toute sorte de partis pour un accord particulier. Par ce moyen le duc de Bavière ne pouvoit que profiter de cette négociation : car, ou il concluoit en France, s'il y eust rencontré son compte, ou, ne le faisant pas, il donnoit moyen à ceux de son party de jeter la division dans le nostre, et peut-estre mesme, si nos alliez eussent esté assez crédules ou eussent eu mauvaise intention, ils se fussent prévalus du prétexte de cette négociation secrète pour se séparer de nous; ce qui estoit d'autant plus dangereux que les Espagnols n'ont jamais rien oublié pour leur faire comprendre que, dans un accommodement particulier, ils peuvent espérer le double des advantages qu'ils auront en traitant conjoinctement avec nous, et dans la rage où l'Espagne est de se voir si maltraitée, il n'y a rien à quoy elle ne consentist pour pouvoir faire du mal et se venger de la France.

Il eust esté encore à appréhender que, quand mesme ledict duc eust eu et auroit à présent, ainsy qu'il y a apparence, une intention tres-sincere de sortir d'embarras et s'asseurer de la protection de cette couronne, comme la nécessité plustost que l'inclination luy en eust fait prendre la resolution, il n'eust pas ebangé, à soixante-dix ans, la conduite qu'il a tenue pendant un si long cours d'années, qui est de se régler sur les conjonctures qui arrivent, et n'eust pas manqué de prétextes pour nous esebapper quand il nous eust veu

xvi INTRODUCTION.

sans alliez, et ensuite plustost en estât de chercher des moyens pour nous deffendre que pour assister les autres.

On peut recognoistre s'il est sujet à changer de pensée à mesure que les affaires changent de face : Quand il voit les affaires d'Allemagne en décadence par la victoire remportée à Fribourg, par la cheute de Philipsbourg et par la bataille que M. Torstenson gagna sur les Impériaux1, il envoie icy son confesseur pour faire toutes sortes d'offres. On luy respond qu'il faut traiter de cela à Munster; le confesseur, en partant, donne espérance que son maistre y envoyera les mesmes instructions à ses plénipotentiaires. Dans cet entretems, l'année du Roy reçoit un eschec à Mergenlheim2; dès lors ledict duc ne parle plus de rien, et ses députez à Munster ne disent rien de semblable ny d'approchant à ce qu'avoit dict icy le confesseur. Aujourd'huy que son armée est defaicte à Nordlingen, il recommence ses pratiques, et tesmoigne toutes les ardeurs imaginables de conclure.

Tout ce que je dis n'est pas pour mespriser ny rejeter ses propositions; au contraire, je suis tres-persuadé que c'est le plus grand coup de partie que de le détacher d'avec nos ennemis. Je me suis seulement estendu sur sa manière d'agir, afin que vous cognoissiez avec combien de raison on renvoie à négocier à Munster une chose qui, estant d'ailleurs si advantageuse, sembleroit devoir estre embrassée avec-ardeur et conclue avec précipitation.

Les événements donnèrent raison à Mazarin : l'Empereur Ferdinand III envoya des secours au duc de Bavière au moment où le duc d'Enghien tombait dangereusement malade. L'armée française, qui avait entrepris le siège d'Heilbron, fut obligée de le lever et de repasser le Rhin. Le duc de Bavière avait encore une fois rompu les négociations. Il fallut, pour le contraindre à les reprendre, une nouvelle campagne, moins brillante, mais plus décisive que celle de Nordlingen. Turenne etWrangel réunis envahirent la Bavière à la fin de 1 646 et dévastèrent ce pays jusqu'aux portes de Munich. Ce fut alors seulement que le duc de Bavière se décida à signer la trêve d'Ulm (i4 mars 1 6^7), par laquelle il

Bataille de Jancowitz, près du mont - Ou Mariendal. Voy. p. 1G/1 de ce vo-

Thabor. Voy. p. i3A du présent volume. luruc, note 3.

INTRODUCTION. xvn

s'engageait à garder la neutralité' jusqu'à la conclusion de la paix.

Malgré les désastres qu'il avait essuyés, le duc de Bavière ne resta pas longtemps fidèle à celte convention. Encouragé par la défection des Hollandais, qui s'étaient séparés de la France en 1 6^7, et par la révolte d'une partie de l'armée de Turenne, il rompit la trêve, joignit ses troupes à celles de l'Empereur, força les Suédois de se retirer dans l'Allemagne septentrionale et ravagea le landgraviat de Hesse ', dont la souveraine n'avait cessé de témoigner à la France le plus courageux dévouement. Les Espagnols répandirent le bruit que les Français étaient d'accord avec le duc de Bavière et voulurent gagner les Suédois par les pratiques artificieuses qui déjà avaient détaché de la France la république des Provinces-Unies. On put craindre un instant que cette tactique des ennemis ne réussit. Mazarin s'en inquiéta, et on voit par ses dépêches à Ghanut et à Turenne 2 avec quel empressement il s'efforça de calmer les soupçons des Suédois en rompant avec la Bavière. Il multipliait les lettres au représentant de la France près de Christine; il écrivait à cette princesse elle-même pour attester avec quelle fidélité la France exécutait ses engagements envers la Suède3. Il réussit ainsi à prévenir une rupture : les armées réunies de la France et de la Suède envahirent de nouveau la Bavière et contraignirent, l'épée à la main, le vieux duc Maximilien de presser l'Empereur de rendre le repos à l'Allemagne, en signant la paix de Weslphalie. La conclusion définitive du traité est d'une époque postérieure (octobre 1 648); mais elle avait été préparée par la période qu'embrasse ce volume et que nous venons de rappeler.

' Lcllres de Mazarin, t. II, p. 548, et 5^19 et suiv., spécialement p. 55o, 071. principalement la noie. 572, 57.3, etc.

Ibid. p. 536, p. 54.1 et suiv., 5/17, 3 Lettres de Mazarin, t. II, p. 575-578.

UAZARI.N. II. r

xv, ii INTRODUCTION.

En résume, la France avait conservé ses anciennes conquêtes des bords du Rhin , et elle en avait ajouté de nouvelles, entre autres l'importante place de Philipsboùrg. Malgré quelques revers, son influence s'était accrue en Allemagne, et elle allait bientôt la consacrer par les traités de Munster et d'Osnabrûck.

Situation de i'Italie : Election d'Innocent X (septembre 16/1&). — Efforts de Mazarin pour gagner le nouveau pape; ils e'chouent (166 5). — La France prend les Barberins soussa protection. • — Plan formé par Mazarin pour enlever à l'Espagne les présides de Toscane et le royaume de Naples. — Expéditions d'Orbitello et de Piombino (16/16). — Fontenay-Mareuil ambassadeur à Rome (16/17). — Révolte de Naples (juillet 16/17). — Le duc de Guise à Naples (novembre i6/i7-avril 16/18). — Politique de Mazarin à son égard.

L'Italie était la contrée à laquelle Mazarin attachait le plus d'importance à cause de ses relations de famille et d'affection. Il voulait y affermir l'autorité de la France en même temps que la sienne, et lorsque le pape Urbain VIII (Barberini) mourut, le a(] juillet 1 666, il ne négligea rien pour que le conclave élût un pape qui entrât dans ses vues politiques. Il désigna à Saint-Chamond, ambassadeur de France, le cardinal Sachetti comme le candidat le plus digne de la tiare '.En même temps, il recommanda à l'ambassadeur, pour le cas où il ne réussirait pas à faire nommer Sachetti, d'user du droit qu'avaient les principales puissances d'exclure les candidats qu'elles regardaient comme hostiles. L'ambassadeur devait surtout s'opposer à l'élection du cardinal Pamlilio, signalé comme dévoué à l'Espagne. Le parti français, dans le conclave, avait pour chef le cardinal Antonio Barberini, un des trois neveux du dernier pape Urbain VIII; il avait le titre de pro-

1 Lettres de Mazarin, t. Il, p. 2/19, note 2. mourut à Rome le 28 juillet 166.'?, à l'âge Jules Sachetti, Florentin, avait été nommé de soixante-seize ans. cardinal, en 1626, par Urbain VIII. Il

INTRODUCTION. six

lecteur de France et était, en conséquence, chargé officiellement de défendre les intérêts de ce royaume1. 11 devait s'entendre, pour toutes les questions relatives à l'élection du pape', avec l'ambassadeur Saint-Chamond et avec le cardinal Bichi, un des partisans les plus dévoués de la France; mais au dernier moment Antonio Barberini, voyant que la majorité penchait en faveur du cardinal Pamfilio, manqua à ses promesses : bien loin de donner l'exclusion à ce candidat, il lui promit son appui, dans l'espoir que par cette conduite il gagnerait les bonnes grâces du nouveau pape. Pamfilio fut élu le i5 septembre i6ft/i et prit le nom d'Innocent X.

Celte nouvelle affligea et irrita profondément Mazarin. 11 s'en prit à l'ambassadeur Saint-Chamond et au cardinal Antoine : le premier fut rappelé et exilé dans ses terres; le second reçut ordre de faire enlever de la façade de son palais les armes de France , qu'il y avait placées comme protecteur du royaume. Un pareil éclat annonçait une rupture ouverte avec le nouveau pape; mais les mesures violentes n'étaient pas dans le caractère de Mazarin : il jugea plus sage de s'efforcer de gagner Innocent X; il lui écrivit, en octobre i64^, une lettre de respectueuse soumission2. Peu après, il chargea de M. de Grémonville (picolas Bretel), nommé ambassadeur à Venise, de passer par Rome et d'entamer des négociations avec le pape. C'est dans la correspondance de Mazarin3 et de l'ambassadeur qu'il faut étudier cette lutte diplomatique, dont les mémoires du temps font à peine mention.

Grémonville devait réclamer du pape l'institution canonique d'évèquesen Portugal et en Catalogne, contrées qu'Innocent X laissait sans pasteurs pour ne pas déplaire à l'Espagne. Il était aussi

1 Voy. la lettre que lui adresse Mazarin , 3 Lettres, ibid. p. i3a, 1/18, 159. Les

p. -25-27 t'e ce v0'ume- manuscrits des dépêches de Grémonvilli;

5 Lettres de Mazarin, t. II. p. 88-90. sont conservés à la Bibliothèque nationale.

ix INTRODUCTION.

chargé de demander l'extradition de Beau puis, un des complices de Beaufort dans la conjuration tramée contre Mazarin en 1 663 l, et surtout d'appuyer la candidature de Michel Mazarin au cardinalat, Ce frère du ministre était moine dominicain et maître du sacré palais: mais son ambition impatiente et son caractère impétueux'2 ne se contentaient pas de cette dignité de la cour pontificale. Il aspirait avec passion au cardinalat; il voulait que son affaire passât avant toutes les autres, et, par sa violence, il compromit le succès de la mission de Grémonville. Si l'on en croit les dépêches de cet ambassadeur, Michel Mazarin se hâta d'annoncer que Grémonville apportait au neveu du pape, Camille Pamfilio, le brevet d'un bénéfice de grand revenu. Dès la première audience qu'il obtint d'Innocent X, Grémonville, vivement pressé par le pape, lui déclara que le Roi donnait à son neveu l'abbaye de Corbie, qui valait trente mille livres de rentes. Après avoir reçu ce riche présent, Innocent X ne tint aucun compte des réclamations de la France et, comme pour la braver, il fit une nombreuse promotion de cardinaux sans y comprendre le frère de Mazarin. Enfin il laissa impuni un attentat commis contre l'évêque de Lamego, qui représentait à Rome les intérêts du Portugal et s'était placé sous la protection de la France. Cet évêque fut attaqué en plein jour par des bandits qu'avait soudoyés l'ambassadeur d'Espagne, et plusieurs de ses gens furent tués ou blessés3. Grémonville demanda satisfaction de celte violation du droit des gens, et ne pouvant l'obtenir, il quitta Rome. Pendant deux ans, la France n'eut plus d'ambassadeur auprès d'Innocent X.

Mazarin, convaincu qu'il n'obtiendrait rien du pape par la douceur, prêta l'oreille aux ouvertures que lui faisaient les Barberins. Il avait d'abord repoussé les propositions des neveux d'Urbain VIII,

' Lettres de Mazarin, 1. 1, p. 665, note. ' Lettres de Mazarin, (. II. p. i48,

' Ibid. t. II, p. i5fj-i6o, Un de la note 2. noie a.

INTRODUCTION. xxi

que persécutait Innocent X; il avait même blâmé son frère de les avoir écoutées1; mais lorsqu'il fut décidé à agir énergiquement contre le pape, il se réconcilia avec les Barberins, qui avaient un parti puissant dans Home, et les prit sous la protection de la France. En même temps, il préparait une expédition navale destinée à occuper un poste important en Italie. De concert avec le cardinal Grimaldi, qui avait été nonce en France et était resté l'ami de Mazarin, il examina de quel point il pourrait s'emparer. Grimaldi avait d'abord proposé d'occuper le port de la Spezzia2, dans l'Etat de Gênes. Ce port est devenu de nos jours un des plus considérables du royaume d'Italie, et tous les hommes compétents reconnaissent qu'il présente une situation excellente pour l'établissement d'un arsenal maritime. Mazarin ne l'ignorait pas; il ne fut arrêté que par la crainte de blesser la république de Gênes, alliée de la France. A défaut du port de la Spezzia, il résolut de s'emparer d'une des places que les Espagnols possédaient sur les côtes de Toscane et dans l'île d'Elbe3, tels qu'Orbitello, Porto-Ercole , San-Stefano, etc. Ces présides de Toscane, comme on les appelait alors, étaient des postes considérables. L'Espagne y entretenait une garnison et y avait des arsenaux. C'était le lieu de relâche et d'approvisionnement pour les vaisseaux qui se rendaient dans le royaume de Naples, et, comme les vues du cardinal s'étendaient jusque sur les Deux-Siciles, il importait de s'assurer de quelques-uns de ces ports de Toscane. De concert avec le cardinal Grimaldi, il entretenait depuis longtemps des agents dans les Etats napolitains et y excitait les esprits à la révolte contre la tyrannie espagnole.il aurait voulu, après avoir conquis les présides de Toscane, diriger une expédition vers Naples, enlever ce royaume à l'Espagne et lui donner pour roi le prince Thomas de

1 Voy. Lettres de .Mazarin, t. II, 98, et ' Lettres de Mazarin, t. II, p. 25o.

principalement p. 102 et suiv. Ibid. p. 267, note 3.

xxii INTRODUCTION.

Savoie-Garignan. D'après le projet de traité rédigé par Mazarin1. le prince Thomas, devenu roi des Deux-Siciles, aurait cédé à la France (Jaëte et un autre port situé sur la mer Adriatique; il devait conclure avec elle une alliance offensive et défensive, et dans le cas où ce prince ou ses descendants auraient hérité du Piémont, ils auraient abandonné à la France le duché de Savoie et le comté de Nice, en reconnaissance des secours qu'ils en auraient reçus pour la conquête du royaume de Naples".

Ce vaste plan, dont la réalisation aurait solidement établi la prépondérance française en Italie, était subordonné à l'occupation des présides de Toscane, et pour s'en emparer il fallait une flotte. Mazarin, depuis i6^3, avait négligé la marine; il fallut acheter des vaisseaux en Hollande, en Portugal, et même en Suède, et se procurer à grands frais tout ce qui était nécessaire pour les équiper3. La flotte de l'Océan, commandée par l'amiral de Neuchèse, reçut l'ordre de rejoindre celle de la Méditerranée. Il était d'autant plus important de hâter les préparatifs de l'expédition que l'on avait à redouter les fièvres qu'engendrent en été les maremmes de Toscane. Mazarin espérait que la conquête d'un poste maritime comme San-Stefano serait terminée avant la fin de juin et que l'armée se dirigeant alors vers Naples échapperait à l'air pestilentiel des maremmes \ Pour donner une plus vive impulsion aux armements de Toulon, Mazarin envoya dans cette ville son frère, qu'il avait fait nommer, en 1 6 /i 5 , archevêque

1 J'ai publié ce projet de traité dans le 4 Voyez dans le Mercure de Vittorio

tome H, p. 710 fil suiv., du Journal d'QH- Siri (t. VII, p. 117, de l'édit. de 1667)

ncr d'Ormcsson. les instructions données à l'amiral de

Lettres de Mazarin, t. II, page3o4, Brezé : fEt quanto alla cattiva aria délie

texte et note; p. 3o5 et pas.si m. coste di Toscana, purche avanli il fine de

On trouvera aux analyses l'indica- gù'gno si sia preso il porto di San-Stefano.

lion d'un grand nombre de dépêches de si potrebbe appresso ben accomodarli. . . .

i6'i6 relatives aux armements qui se fai- e andarsene nel regno di Napoli dove l'aria

saienl à Toulon. è perfettamente salubre.»

INTRODUCTION. xxm

d'Aix. Le caractère impétueux de Michel Mazarin, stimulé par l'ambition de conquérir enfin le chapeau de cardinal, convenait mieux pour une lutte déclarée que pour des négociations. Il était tout feu en cette occasion, dit Vittorio Siri '. Mais malgré son zèle, malgré les efforts du commandeur de Yincheguerre, de l'intendant de la marine dlnfreville et de l'amiral de Brezé, il fallut plusieurs mois pour achever les préparatifs de l'expédition maritime.

Mazarin fit précéder le départ de la flotte par un manifeste sous forme de lettre adressée au cardinal Grimaldi; il y exposait les griefs de la France contre Innocent X. Voici les principaux passages de cette dépêche, datée du 9 février i6462:

Si la France ne portoit autre respect au Saint-Siège apostolique que celuy auquel l'obligera l'armement que l'on fait à Rome à cette fin, ainsy que les confidents du pape s'en sont laissé entendre , il se peut dire qu'il en seroit bien mal pour le pauvre Estât ecclésiastique et que le pape le voulant deffendre sans besoin auroit trouvé le vray moyen de sa ruine, puisqu'il n'y auroit rien de plus aisé que de réduire en fumée par mille moyens tous les beaux projects que nos ennemis mettent dans l'esprit de Sa Sainteté et de l'obliger par la force à rendre celte justice que l'on refuse à de simples prières. Mais au mesme temps que Dieu a permis qu'il y eust tant de duretés en un père commun envers le fils aisné de l'Eglise, il a aussy pourveu qu'il y eust en Leurs Majeslcz une surabondance de pieté et de révérence envers le Saint-Siège qui suppleast à cet autre inconvénient, et sans laquelle il est constant qu'il se verroit bientost dans la chreslienté un bouleversement gênerai de toutes choses.

Le prétexte qu'a pris le pape pour s'excuser de rien faire en la cause de Messieurs les Barberins en faveur de la France, que le Conseil estoit divisé là dessus, et que ce n'estoit pas la verilable intention de la Reyne, est offensant et injurieux à l'honneur et à l'autorité de Sa Majesté, qui ne prend jamais que les résolutions qu'il luy plaist, et quand mesme il y auroit eu de différents

' TnUo fuoeo. // Mercitrio de Vittorio '2 Archives des Adaires étrangères (Rome),

Siri, ibid., p. *3f. T. XCIII , minute de la main de Lyonne.

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