X\IV
INTRODUCTION
advis dans le Conseil (ce qui est absolument faux), Sa Majesté s estant déterminée à un, soit par la pluralité des voix ou autrement, il ne seroit plus question de sçavoir si d'autres ont opiné au contraire, parce que tous seroienl çsgalement obligez à le soustenir et à en procurer l'exécution avec la mesme ferveur.
Mais bien loing qu'en cela le Conseil ayt esté divisé, [particulièrement] sur le subjecl de la personne mesme que le pape croit luy estre plus favorable1, je diray en toute confiance à Vostre Eminence que m'estant venu voir byer matin, et parlant ensemble de toutes ces affaires-là et du tort que l'on avoit à Rome de s'attendre à [son appuy], vivant comme ils font avec cette couronne, il me dicl positivement que , pour leur en oster une bonne fois la croyance , il avoit résolu de proposer, dans le Conseil du mesme jour, que Sa Majesté envoyas) saisir Avignon et tous les revenus du Saint-Siège, et d'autres fois sur le fait de Beaupuy il a proposé publiquement dans le Conseil, aprez me l'avoir dict en particulier en diverses occasions, qu'il falloit faire une protestation là dessus en plein Consistoire, sans que jamais j'aye voulu permettre qu'on discutast une pareille proposition.
11 ne se peut rien adjouster à la prudence et à l'adresse avec laquelle Vostre Eminence s'est conduite dans la dernière audience du pape. Avec tout cela les conseillers de Sa Sainteté sont si disposez à tourner tout en venin et à faire leur profil de tout pour fortifier Sa Sainteté dans la conduite qu'il [sic) a prise envers la France que, parce que Vostre Eminence, avec beaucoup de raison et grande sagesse, a représenté toutes choses avec modération pour ne pas désespérer le pape [en lui persuadant] que l'affaire ne fust accommodable, pour vous mesnager aussy afin de pouvoir estre plus utiles dans la suite de la négociation, nous avons sceu qu'ils lui ont persuadé que le Roy avoit fait icy un grand esclat pour imprimer de la terreur, mais que Vostre Eminence avoit
1 Cette personne est certainement Monsieur le Prince (Henri II de Bourbon, prince de Condé), dont Mazarin se plaignait dans une dépêche du 20 janvier 16/16, citée page 270 du présent volume. Quoi qu'en dise Mazarin dans ce manifeste destiné au public, il est certain qu'il était alors en lutte avec le prince de Condé et se plaignait des relations de Henri de Bourbon avec la cour de
Rome. Les carnets en fournissent des preuves nombreuses. On lit dans le carnet VII, f° 37 v° : rrM. lePrince parla per tutto ail' avantagio di Borna,» et dans le carnet VIII, p. 6: rrAvisi di Genova e Milan che il principe di Conde era contrario alla condotta delli Barberini. » Les Barberins étaient alors sous la protection de la France. Les attaquer, c'était attaquer la politique de Mazarin.
INTRODUCTION
ordre d'adoucir et de modérer par ses discours tout ce qui auroit pu déplaire. Voslre Eniineuce jugera de là s'il y a moyen de rien faire de bon, Sa Sainteté estant environnée de gens qui donnent à tout la couleur et l'interprétation que leur passion leur dicte.
Voslre Eminence me permettra seulement de luy dire avec ma liberté accouslumée que je n'aurois point voulu dire à Sa Sainteté, ce dato et non conccsso, que toutes ces mésintelligences viennent de ne m'avoir pas obligé en mon particulier, parce qu'il n'y a rien au monde de si faux. Plusieurs personnes icy peuvent tesmoigner avec quelle indifférence j'ay tousjours regardé ce cardinalat pour mon frère, et la peine que j'ay eue à donner les mains que la Reyne s'embarquast à cette demande1, quelque espérance et quelque advance qu'en eust fait faire Sa Sainteté. Personne n'ignore aussy les refus continuels que j'ay faits de la nomination , dont je ne suis pas seulement pressé par la Reyne, mais par Monsieur et par monsieur le Prince, qui dict tout haut assez publiquement que jamais il ne souffrira que monsieur son fils'2 soit nommé avant mon frère; mais preuve démonstrative de cette vérité, il n'y a qu'à faire reflexion, si avant qu'on pust dire que cette affaire-là eust manqué, la France ne se plaignoit pas desjà hautement de la partialité que le pape avoit tesmoignée pour nos ennemis dans le mariage de sa niepce, en la promotion du cardinal Gio Carlo 3, dans les affaires de Catalogne et celles de Portugal *, en l'advancement de tous les prélats qui estoient adhérents au parti contraire, et en la depossession de tous ceux que l'on croyoit affectionnez à la France, et généralement en la concession des croisades5 et de toutes les grâces que les Impériaux et les Espagnols avoient demandées, et
1 Rien de plus faux que cette indifférence affectée par Mazarin. Il ne cessa au contraire de faire du cardinalat de son frère une des affaires diplomatiques qu'il poursuivit avec le plus d'ardeur. On le lui reprocha publiquement, et, le 22 septembre i6'i8, le président de Novion dit, en plein parlement, que le chapeau de Michel Mazarin avait roulé douze millions à la France (au moins cinquante millions de monnaie moderne).
Orner Talon (Mémoires, p. 271), ('(lit. Michaud et l'oujoulat) rapporte le lait. L'asr
sertion du président de Novion ne fut pas contredite.
2 Armand de Bourbon, prince de Gonti, second fils du prince de Condé, était destiné à l'état ecclésiastique et aspirait à la dignité de cardinal.
1 Jean-Charles de Médicis. Voy. la table alphabétique à la fin du volume.
4 Voy. p. 1 /18, note 2.
5 Cruzadas) ou impôt pour les croisades, que les rois d'Espagne prélevaient sur le clergé avec l'autorisation du pape.
«unr. —
xxvi INTRODUCTION.
lorsque la seconde promotion se fit on ne fut pas touché icy que mon frère ne s'y trouvast point compris, parce que l'on vit que le pape avoit eu pour but de la composer toute de partisans d'Espagne et de leurs subjects et d'attendre le sieur de Gremonville1, afin qu'ayant asseurances, de Leurs Majestez, de grâces assez considérables pour son neveu2, il luy fist l'affront plus complet le lendemain de son audience, dont les Espagnols exultèrent tant.
Depuis cela on a veu si la France a rien pu obtenir de Sa Sainteté même en la plus rigoureuse justice, et si, au contraire, on n'a pas contre toutes les lois divines et humaines donné protection ou asile à l'assassin d'un cardinal 3, si on n'a pas voulu brouiller ce royaume par la négociation d'fïersent4, si on a gardé non-seulement aucune bienséance, mais aucune formalité de justice et si on a eu autre but que de plaire aux Espagnols en faisant passer pour crime à ces messieurs (les Barberins) la protection qu'ils avoient receue de cette couronne, les violences et persécutions n'ayant commencé que depuis qu'ils s'en sont déclarez serviteurs.
Voilà donc les véritables subjects de ces mésintelligences, et non pas mon interest particulier, qui consisteroitplus tost, pour mille respects5, que Vostre Eminence peut juger, à tenir le Saint-Siège et la France en tres-estroite union, s'il avoit esté possible. Aussy peut-on voir si ce lasche motif est capable de me toucher et par la façon dont je vis icy, qui est assez publique et avouée d'un chacun et par Testât que j'ay fait des belles propositions du cardinal Sforce6 à M. Gueffier, dans lesquelles je ne doute point que ce prétendu cardinalat n'eust esté facilement compris, pour peu de disposition que j'eusse eu à y prester l'oreille. Je ne parle point des discours que l'ambassadeur de Florence a tenus à l'Ondedei et à Rucellaï : que le pape me donneroit le camerlingat7 et toutes les charges du cardinal Antoine, et de tous autres semblables dont on me faict tous les jours ouverture par diverses voyes. Je vous ay entretenu un peu au
' Voy. ci-dessus, p. xix. 5 Ce mot est pris souvent, à cette époque,
a L'abbaye de Gorbie avait été donnée au dans le sens de considérations. cardinal Pamfilio, comme on l'a vu plus 6 Voy. pour ce nom et ceux qui suivent
haut, p. xx. la table alphabétique.
8 Beaupuis. Voy. 1. 1, p. 665, note 1. 'Le cardinal Camerlingue avait la prési-
' Voy. sur Hersent et ses négociations dence de la Chambre apostolique et une
avec la cour de Rome, p. 2.36, note h, du grande autorité pour l'administration tem-
présent volume. porelle des Etats pontificaux.
INTRODUCTION. xxvn
long sur celte matière; mais je vous confesse aussy que c'est celle qui est la plus capable de me faire sauter aux nues, parce que c'est une pure supposition et que rien n'est si contraire et à mon humeur et à la forme de vivre que je me suis proposée, et je mettrois ma vie que le pape en son ame n'en doute point.
Après avoir énuméré les griefs de la France contre Innocent X, Mazarin, pour se concilier l'opinion publique, offrait la paix et en stipulait les conditions :
-Sa Majesté, disait-il en parlant du roi de France, donnera volontiers au bien public ses ressentiments, oubliera tout le passé, ne prétendra nulle grâce à l'avenir et se tiendra assez satisfaite du Pape, pourveu premièrement:
rr Qu'Elle soit considérée à Rome, dans les affaires de Catalogne, comme le seroit le moindre prince du monde qui laposse'dâl;
ce Que dans celle de Beaupuis, on satisfasse à toutes les lois divines et humaines qui requièrent qu'on le remette pour être châtié ;
rr Et touchant la maison Barberine, quelle ne reçoive point de préjudice pour être (les Barberins) serviteurs de cette couronne, et que tout en voulant faire rendre compte de leur administration, ce soit par les formes accoutumées de la justice et ayant égard à l'équité et à la bonne foi, dans laquelle ils sont sûrs des brefs du feu Pape, qui les exemptaient d'une pareille recherche, et que, du reste, on voie que c'est la raison et non pas la haine et l'animosité qui règle leur poursuite. »
Tout en offrant la paix, Mazarin préparait la guerre, et les voies de conciliation n'ayant pas réussi, la flotte mit à la voile dans les derniers jours d'avril 1666. Elle était sous les ordres de l'amiral de Brezé , déjà célèbre par la victoire de Cartha-
gene.
Maz
zarin, en donnant avis au prince Thomas du départ de la
xvviu INTRODUCTION.
flotte dans une dépêche du 5 mai1, lui rappelait que le but principal de l'armement était l'expédition de Naples :
Si avant qu'y aller, ajoutait-il, on peut s'estre emparé par force de quelque poste des ennemis dans la Toscane, outre l'advantage qu'on en retirera, il fera un autre bon effect dans le royaume de Naples de faire voir aux peuples que l'on est en estât d'entreprendre des choses considérables et que l'on en vient à bout heureusement. On aura, cependant, le temps de négocier et de concerter ce qu'il faut, avec les personnes que Voslre Altesse sçait, pour le succez de ce dessein, et j'ay à tous momens de nouvelles occasions de croire que, pour peu que nos efforts soient secondez, dans le commencement, (par) des intelligences dans le pays, qui ont esté le fondement de nostre armement, les peuples voyant, d'ailleurs, qu'on leur veut bailler un maistre 2 pour la personne et la maison duquel ils ont grande (sjc) amour et grande estime, il y a tout subject de s'en promettre des succez tout à fait advantageux et extraordinaires. Je laisse à juger à Vostre Altesse avec quel ravissement de pareilles nouvelles seroient receues icy et quels transports j'aurois en mon particulier d'avoir esté assez heureux pour contribuer quelque chose à une advanture si esclatante et si glorieuse pour Vostre Altesse.
Je la supplie tres-humblement de se souvenir tousjours de la prière que je luy ay faite de caresser et de traiter favorablement le duc de Brezé et les personnes qu'il ayme. Je m'asseure qu'il en aura satisfaction , et estant de plus mon amy particulier, je prendray une part bien sensible à toutes les grâces qu'Elle aura agréable de luy faire.
Vostre Altesse verra de quelle façon on fortifie , dans ce commencement , l'armée navale de nombre de vaisseaux fort bien armez, que l'on fera bientosl suivre d'autres de mesme avec de nouvelles troupes, et comme Elle peut estre certaine que l'on n'oubliera rien de ce coslé-cy pour donner plus de moyen à Voslre Altesse d'entreprendre quelque chose de grand, Elle doit, s'il lui plaist, agir avec cette entière asseurance.
Je prie Vostre Altesse, en cas que nous prenions quelque port de Toscane, de s'appliquer à le faire aussytosl mettre en bon estât, et, s'il falloit s'en esloi-
Affaires étrangères (Turin), t. XLII; 2 Le prince Thomas, auquel la France
minute de la main de Lyonne. Il n'y a pas destinait In couronne de Naples. Voy. cide pagination dans ce volume. dessus, p. xxi-xxii.
INTRODUCTION. xxix
gner avant que les fortifications soient achevées, de songer à y laisser quelque ingénieur ou personne bien entendue pour prendre le soin de les Faire continuer sans perdre de temps.
La première escadre, dont Mazarin annonçait le départ, avait quitté Toulon le 26 avril. Elle cingla vers le port de Vay, dans le golfe de Gènes, où le prince Thomas s'embarqua avec le corps d'armée qu'il commandait. La flotte se dirigea ensuite vers la côte de Toscane. Arrêtée quelque temps par les vents contraires, elle aborda enfin, le 9 mai, dans la baie qui s'ouvre entre Telamone et Monte-Argentaro. Là se trouvaient groupés les principaux postes occupés par les Espagnols. Après avoir pris possession de San-Stefano, situé au fond de la baie, le prince Thomas résolut de mettre le siège devant Orbitello. Cette place était défendue par une nombreuse garnison que commandait un capitaine renommé, Carlo délia Gatta \ La situation d'Orbitello en rendait le siège difficile : bâtie sur un lac, celte ville ne communiquait avec la terre ferme que par une chaussée étroite, que les assiégés pouvaient aisément défendre. Maîtres du lac, ils recevaient des vivres et des munitions par Porto-Ercole. Mazarin aurait voulu que, pour priver Orbitello de cette ressource, on s'emparât tout d'abord de Porto-Ercole. Il écrivait au prince Thomas vers
le 1 o mai 2:
Depuis la nouvelle de la prise de Porlo-San-Stefano, nous n'en avons receu aucune de l'armée. Je les attens avec l'impatience que Vostre Altesse peut s'imaginer, puisqu'il importe au dernier point, pour plusieurs raisons, de venir à bout au plus tost de ces postes et d'en chasser tout à faict les Espagnols avant que les maladies se jettent en nostre armée, comme il est à craindre, la saison s'advançant, (et) ces lieux-là n'estant pas propres aprez le mois de juin pour y faire une grande demeure en bonne santé, outre que l'on perd d'ordi-
1 Lettres de Mazarin, t. II, p. 3o3, note 3. — ! Archives des Affaires étrangères (Turin), t. XLII; minute de la main de Lyonne. (Pas de pajjinolion )
xxx INTRODUCTION.
naire plus de monde dans la longueur des sièges qu'en hazardant quelque chose pour les enlever promptement.
Je ne sçay pas s'il est vray, ce que l'on mande de quelques endroits d'Italie, que Vostre Altesse avoit fait attaquer en mesme temps Porto-Hercole l et Orbitello, ainsy que portoit l'instruction. A la vérité, c'eust été un grand coup, et je ne doute nullement que, s'il y a eu des troupes suffisamment pour faire les deux sièges ensemble, Vostre Altesse ne l'ayt fait.
Elle verra, par le mémoire du Roy, que l'on n'oublie rien d'icy pour renforcer l'armée de mer et de terre au delà mesme de ce que l'on avoit espéré et que l'on avoit creu de pouvoir faire, et je ne doute nullement que surpassant, de nostre costé, les expectatives que l'on pouvoit avoir, Vostre Altesse, du sien, ne se contentera pas des devoirs2 ordinaires, ny M. le duc de Brezé, non plus, en ce qui le regarde.
On a fait donner de nouvelles recreus et des quartiers pour le régiment de Carignan, comme Vostre Altesse a désiré, de façon qu'au commencement du mois qui vient il sera prest à s'embarquer pour aller joindre l'armée. On mande qu'elle grossist extrêmement de troupes italiennes, qui y accourent, et je suis asseuré qu'elle le sera tousjours de plus en plus3, si, par la conqueste des postes que nous attaquons, nous relevons la gloire des armes du Roy et que nous nous mettions en estât d'entreprendre de plus grands desseins. Cependant il est bien important de ne rien oublier pour conserver les applaudissemens que toute l'Italie donne à cette armée et pour correspondre à l'attente, que chacun a, qu'elle puisse mettre à fin tout ce qu'elle entreprendra, veu lafoiblesse des ennemis, le mescontentement des peuples qui sont sous leur obéissance et le malheur qui les suit.
Aussy, ces considérations estant réelles, fondées sur la vérité, elles nous peuvent dispenser de suivre exactement les règles, et nous convient à pousser les affaires vivement dans l'estonnement et le peu de resolution de ceux que nous avons à combattre.
J'avoue à Vostre Altesse que je suis extrêmement surpris de n'apprendre depuis si longtemps rien de solide de l'affaire de Naples, qui a esté le principal motif de tout cet armement. Peut-estre qu'à présent toutes choses seront ajus-
1 Nous avons suivi l'orthographe du ma- 3 II y a ici une ellipse qu'il est facile de nuscrit. On écrit ordinairement Porto-Ercole. suppléer : que l'armée sera tous les jours de
2 Mot douteux. plus en plus forte.
INTRODUCTION. uxi
tées et que, par le premier courrier, je seray délivré de l'inquiétude en laquelle je suis sur cette affaire. Il faudra pourtant bien prendre ses mesures, afin que nous ne soyons pas exposez à y recevoir un affront.
Dans une addition à cette lettre, Mazarin insistait plus vivement encore sur la ne'cessite' de s'emparer de Porto-Ercole :
J'adjouste ce mot pour dire à Vostre Altesse que j'espère tousjours qu'Elle aura fait atlacquer Porto-Hercole et le fort Philippe en mesme temps qu'Orbitello; mais que, si cela n'avoit pas esté, il importe absolument, et au service du Roy et à la réputation de ses armes, qu'on ne parte point de ces quartierslà que tout ne soit bien nettoyé, si ce n'est peut-estre pour aller à l'autre dessein1; auquel cas mesme il faudroit tousjours avoir intention de revenir achever celuy-cy. Car il vaudroit mieux n'avoir point du tout tenté l'entreprise que de la laisser imparfaite. Vostre Altesse verra ce que Sa Majesté luy en escrit, et je m'estens encore plus sur cette matière avec M. le duc de Brezé. .
Et plus loin :
Je reviens à ce qui est de nettoyer tous ces postes avant que l'armée en parte et [j'] adjouste que, quand la légèreté ou la mauvaise humeur de quelques François, ce que je ne crois pas, les porteroit à chercher des prétextes pour avoir occasion de s'en revenir sans tenter autre entreprise que celle d'Orbitello, il n'y a personne qui soit assez hardy pour oser contredire les sentimens ny désobéir aux ordres de Vostre Altesse, quand Elle déclarera qu'Elle veut se tenir à l'exécution ponctuelle de ceux de Sa Majesté. Je ne sçay si, pour faciliter toutes choses au cas qu'il vint quelque obstacle du costé des vaisseaux, Elle ne jugeroit point à propos d'intéresser le comte Doignon2 par sa gloire en lui donnant quelque attaque à faire où il puisse acquérir de l'honneur.
Cette de'pèche prouve que Mazarin voulait que Ton enlevât rapidement les postes de Toscane, et que, sans s'arrêter au sie'ge
1 L'attaque contre Naples. On voit avec ' Louis Foucault, comte du Daugnon.
quelle insistance Mazarin revient sur ce que Mazarin écrivait Doignon , commandait projet, dont ne parlent pas les historiens. la flotte sous les ordres du duc de Hrezé.
kxxii INTRODUCTION.
régulier de chaque place, on brusquât les attaques, afin de poursuivre l'entreprise essentielle, l'expédition de Naples. Malheureusement le prince Thomas ne suivit pas les conseils du cardinal. 11 s'obstina au siège d'Orbitello, qui, conservant la liberté des communications avecPorto-Ercole, recevait sans cesse des provisions et pouvait opposer une longue résistance. Une dépêche du 9 juin prouve que Mazarin croyait toujours, à cette date, que les places de Toscane devaient être prises et que l'on entreprendrait l'expédition de Naples. 11 écrivait à d'Argenson, qui remplissait sur la flotte les fonctions d'intendant 1 :
Quoy que je ne doute point que, si Porto-Hercole n'a pas été attaqué en même temps qu'Orbitello, celui-ci pris, on n'aura perdu un moment de temps pour attaquer l'autre, neantmoins en tout cas, s'il s'y étoit rencontré quelque difficulté qui ne me peut tomber dans l'esprit, je vous prie de faire en sorte que, tout autre respect2 cessant, on ne manque point à attaquer le dit Porto- Hercole et Fort-Philippe et de nettoyer tous ces endroits-là, si ce n'éloit que le temps presse pour l'exécution de l'autre dessein que vous sçavez 3.
Informé des retards qu'éprouvait le siège d'Orbitello, de l'affaiblissement de l'armée et des intentions de retour que manifestaient la plupart des chefs, Mazarin ne cessait de stimuler le prince Thomas. 11 lui rappelait dans une dépêche du î î juin î 646 k les ordres formels du roi. On sent, dans le langage du cardinal, au milieu des éloges dont il comble le prince une certaine défiance : le général lui paraît manquer de fermeté. Cependant, comme le prince Thomas avait promis formellement qu'Orbitello serait pris avant la fin de mai, le cardinal compte toujours qu'on entreprendra l'ex-
Archives des Affaires étrangères (Tu- ' 3 C'est-à-dire l'expédition de Naples.
rin), t. XL1I; minute delà main de Lyonne. '' Affaires étrangères (Turin), t. X.LII;
Dans le sens de considération, comme minute de la main de Lyonne. on la vu plus haut.
INTRODUCTION. xxxn.
pédition de Naples. Il indique les mesures que Ton pourrait adopter pour en assurer le succès, examine les moyens de transport pour les troupes, et expose les précautions prises pour que l'armée ne manque ni de vivres, ni d'argent, ni de munitions; mais en même temps il exprime son étonnement de deux nouvelles qu'il a reçues :
L'une, dit-il, qu'il n'y a dans l'armée que quatre mille hommes; et à la vérité, c'est ce que je ne puis comprendre, puisque, sur les extraits des revues de l'embarquement, qui sont assez exacts, il faudroit que les troupes fussent, en douze jours qu'elles ont esté à terre, diminuées ou desbandées de plus de moitié; l'autre que la resolution paroissoit générale, hors en Vostre Altesse, de se retirer aprez la prise d'Orbitello, supposant que Sa Majesté aura assez de satisfaction de ce qui aura esté fait.
Il semble que, quand je depeschay avant-hyer le courrier Maurini l, j'avois quelque pressentiment de cela, puisque je pris le soin, que Vostre Altesse aura veu. de faire envoyer des ordres bien précis pour faire nettoyer, au moins, les postes de Porto-Hercole et du fort Philippe avant que l'armée quitte ces quartiers-là , si ce n'est que ce fut pour aller à la grande entreprise 2, auquel cas mesme ce devoit estre avec intention d'y revenir, estant certain qu'il vaudroit mieux n'y avoir rien tenté que de laisser l'œuvre imparfaite de la sorte.
Ce seroit bien alors que toute l'Italie diroit avec raison que l'humeur des François les rend incapables de pousser un grand dessein jusqu'au bout , et qu'aprez le premier feu jette la moindre difficulté les arreste tout court et les fait relascher de tout ce qu'ils avoienl déterminé de faire, et que leur impatience est si grande, que non-seulement elle leur fait abandonner les entreprises à demy faites, mais mesme quand tout leur rit pour les achever heureusement. Mais je crois qu'on y a pourveu suffisamment par les ordres exprez de Sa Majesté, dont M. Le Tellier adresse encore des duplicata par une autre voye, et je n'estime pas qu'aprez cela il y ayt qui que ce soit, dans l'armée, qui, sous quelque prétexte que ce puisse estre, propose rien au contraire, particulièrement quand la fermeté de Vostre Altesse à vouloir exécuter les intentions du
' Probablement le courrier qui avait porté la dépêche du 9 juin à d'Argenson. — * Expédition de Naples.
xvxiv INTRODUCTION.
Roy fera cognoistre à un chacun que l'on ne peut y hésiter sans blasme, outre qu'il ne peut y avoir de personne sensée qui ne voye que, si c'a esté par eslection que l'on a tenté plustost cette entreprise qu'une autre, c'est aujourd'huy une nécessité de l'achever.
Je crois tout ce que je vous mande superflu, non-seulement par ce que les termes de la première instruction y estoient tous formels et que, par conséquent, M. le duc de Brezé et M. d'Argenson n'auroient pas consenti qu'on eust [sic) parti de là, laissant l'ouvrage imparfait, que pour une entreprise plus grande.
Quant au dessein de Naples, que je vois estre le principal subject de la depesche,j'ai considéré meurement tout ce que Vostre Altesse m'a fait la faveur de m'en mander, les advis qu'Elle en a et la bonne disposition de toutes choses, et [je] juge qu'il ne faut pas s'attendre, pour les raisons que Vostre Altesse marque, que jamais il se puisse rencontrer une si belle conjoncture pour faire l'entreprise, si tant est que l'on puisse faire un fondement solide sur ce que le père Theatin a dit à Vostre Altesse : que les principaux chefs à qui les ennemis confient la défense du royaume doivent, à nostre arrivée, se ranger de nostre parti; ce qui est un advantage incomparable dont Vostre Altesse peut mieux que nous examiner la vérité par les circonstances '. . .
Par les advis que j'ay de Florence et par ce que vous mandez à M. Le Tellier qu'Orbitello aura esté pris dans tout le mois passé2, il est impossible que l'armée soit demeurée oysive jusqu'à la réception de cette depesche et [que], quand elle vous sera rendue, les armes du Roy ne soient dans Porto-Hercole et le fort Philippe, estant certain que la prise de ces deux postes ne cousterapas tant que celle d'Orbitello, où il y a six cents hommes dedans, et l'abbé Busquet me mande qu'il n'y en a pas trois cens dans les autres.
Il semble donc que l'armée se trouvant à moitié chemin, la plus grande partie des despenses estant faites, les choses estant si bien disposées dans le pays, et nos intelligences si considérables, les ennemys si foiblcs et si espouvantez, un tel morceau vaut bien qu'on ne laisse pas eschapper une occasion qui vraysemblablement ne peut jamais revenir si favorable ny si belle. II n'y a que les moyens de l'exécution qui me tiennent en suspens; car absolument je ne sçaurois concevoir d'y aller autrement que par mer. Vostre Altesse verra,
Plusieurs mots ont été rognés au bas de s C'est-à-dire dans le cours du mois passé
la page. Le sens était probablement : par les (du mois de mai). circonstances que Vostre A liesse peut cognoistre.
INTRODUCTION. xxxv
dans le mémoire du Roy, les inconveniens que l'on trouve à y mener l'armée par terre, et on les juge si grands, qu'on ne croit point absolument y devoir penser, à moins que l'on [ne] trouvast moyen d'engager le pape avec nous par quelque proposition advantagcuse au Saint-Siège, ou à sa maison, à quoy MM. les cardinaux pourroient travailler à Rome, s'ils y voyent quelque disposition, ou que, du moins, Sa Sainteté fermast les yeux et consentist tacitement à nostre passage. Encore faudroit-il avoir bien pris ses seuretez pour la retraite, au cas que l'entreprise n'eust pas un bon succez.
On euvoyera continuellement des renforts de troupes, et on a depesché des courriers exprez pour les liaster. J'ay seulement beaucoup de desplaisir de voir comme elles se dissipent, et il ne faut rien oublier pour esviter ce desordre. L'armée de mer, au commencement du mois procbain, aprez que l'escadre de Neufcbeze l'aura jointe, sera la plus belle, la plus forte et la mieux armée que la France ayt jamais mise à la voile. Si les vaisseaux exécutent ce qu'ils ont promis, de mettre à terre cent hommes cbacun, ce corps seul doit faire prez de quatre mille hommes.
J'escris à M. d'Argenson que, s'il est jugé à propos par Vostre Altesse de fortifier l'armée de troupes italiennes , qui pourront tenir davantage que les autres, ils employent l, de l'argent qu'ils ont entre les mains, ce qu'il en faudra pour faire les levées, pourveu qu'il y ayt apparence qu'elles reussisent à bien et promptement, et l'abbé Bentivoglio y travaillera aussy de son costé2.
Je depesché aujourd'huy à l'armée navale, par la voye de Provence, un de mes gentilshommes qui porte à M. d'Argenson deux cent mille francs (s?c) en lettres de change payables à Florence ou à Livourne, à lettre veue, et outre cela une lettre de crédit aux mesmes endroits de cent autres mille livres (sî'c).
J'ay, en outre, donné de tels ordres à Rome, par les moyens de mes amis, que M. d'Argenson, y envoyant, pourra toucher autres deux cent mille livres, voire cent mille escus en [cas de] nécessité, outre ce qui a esté ordonné par le Roy pour les travaux et despenses extraordinaires et pour le payement des troupes sur le pied de cinquante hommes par compagnie.
Vostre Altesse inférera, s'il luy plaist, de là, avec quelle passion je souhaite
1 Le pluriel est bien dans ia minute et " Ce membre de phrase a été ajouté pour
s'explique parce que d'abord on avait écrit, remplacer le nom de l'abbé Bentivoglio rayé
à la suite de M. d'Argenson, el à l'abbé Ben- plus haut. tivoglio. Ce dernier nom a été effacé.
xxxvi INTRODUCTION.
de voir faire quelque chose de grand, et je puis l'asseurer que MM. des finances ne sçavent rien de toutes ces remises d'argent et que j'ay tout trouvé sur mon crédit et me suis engagé bien volontiers. Il est vray que ledict sieur d'Argenson a ordre de n'en dépenser pas un sol, comme il est juste, sans une absolue nécessité et sans que cela serve à faire agir l'armée glorieusement et avec utilité pour le dessein de Naples , ou quelque autre de grande importance. Enfin, Monsieur, voilà pour un besoin les deux cent mille escus dont Vostre Altesse m'a parlé dans sa lettre en passant, quoyque sans faire instance, et certainement, dans le tems où nous sommes, c'est un petit miracle d'avoir donné lieu, en un instant, qu'on puisse faire estât d'une telle somme , et je me resjouis que les difficultez d'aller à l'entreprise de Naples, qui ne consistoient qu'au manque d'argent, soient toutes ostées.
Ces citations suffisent pour prouver combien Mazarin tenait toujours à l'entreprise de Naples. Cependant, en voyant la lenteur du siège d'Orbitello, il commençait à douter de la possibilité de tenter cette expédition lointaine. Dans le cas où il faudrait y renoncer, il engageait le prince Thomas à s'emparer de Piombino et insistait sur l'utilité de cette place :
Elle seroit écrivait-il, d'un advantage incomparable pour les affaires de Home, parce que la propriété en appartenant à un neveu du pape1, Sa Majesté auroit en main de quoy le mettre facilement à la raison, et, au cas que l'on n'aille point à Naples, je prie Vostre Altesse de faire tout ce qui pourra dépendre d'Elle, afin qu'on ne revienne point sans avoir nettoyé cet endroit-là de Piombino, si quelque autre chose plus importante n'appelle ailleurs, et Vostre Altesse pourroit mesme, pour faciliter davantage les choses, si elle le juge à propos, selon la conjoncture, en faire faire l'entreprise par M. de Brezé, afin «|ue l'envie d'acquérir cette gloire l'obligeast à surmonter tous obstacles, pendant qu'Elle donnera ordre aux réparations des postes que nous aurons conquis et aux provisions pour le grand dessein.
En terminant, Mazarin avertissait le prince que le Roi avait
' Le prince Ludovisio.
INTRODUCTION. xxxvn
appelé le cardinal Grimakli à prendre part aux conseils qui dirigeaient les opérations de l'armée :
J'ay fait adresser des lettres du Roy auclict sieur cardinal Grimakli pour Vostre Altesse et pour M. le duc de Brezé, par lesquelles est porté que sa Majesté sçaehant la grande cognoissance que ledict sieur cardinal a de toutes les affaires de ces quartiers-là et des entreprises qu'on y peut faire , Elle a désiré qu'il se transportast dans l'armée pour assister aux conseils quand on prendra les resolutions1. Cependant je luy mande de ne bouger de Rome qu'au cas que Vostre Altesse luy escrive qu'il est nécessaire qu'il se transporte en l'armée. Ce que je la prie de faire secrètement, si le besoin en arrive. Par ce moyen, comme ledict sieur cardinal est tres-persuadé de toutes les mesmes choses que Vostre illtesse, Elle pourra les porter doucement au point qu'elle désire, et sans quasy qu'Elle paroisse , faisant agir et tenir ferme audict sieur cardinal ; mais, comme d'ailleurs sa présence est très-utile aux affaires du Roy à Rome , je supplie Vostre Altesse de ne l'en tirer que quand Elle ne pourra faire autrement, sans que le service de Sa Majesté en souffre du préjudice dans l'armée.
Il faut bien prendre garde que la personne qui deschiffrera cette depesche, tienne bien secret ce qu'elle contient, dont l'importance se fait cognoistre d'elle-mesme, sans qu'il soit besoin de la recommander.
Malgré tous les efforts de Mazarin pour stimuler le prince Thomas, le siège d'Orbitello n'avançait pas. Le cardinal reconnut enfin que le prince était au-dessous du rôle qu'il lui avait assigné en lui destinant la couronne de Naples. Le billet suivant2, qu'il adressait, le i5 juin, au duc de Brezé, indique toujours la pensée de tenter la conquête du royaume, mais au profit de la France, dont le prince Thomas ne serait plus qu'un vassal:
Comme l'on est incertain si les Napolitains aymeroient mieux un roy particulier, ou la couronne de France pour maistresse, Sa Majesté désire que l'on ^\ conduise en cela selon les dispositions que l'on trouvera en arrivant (à Na-
1 Voy. la lettre du Roi dans le Journal 2 Archives des Affaires étrangères (Tu-
d'Oliv. d'Ormesson, t. II, p. y36, note I. ri\), XLII; minute de la main de Lyonne.
xxxm.i INTRODUCTION.
pies), et que M. le cardinal Grimaldi1, M. le duc de Brezé et M. d'Argenson résolvent ensemble ce qu'il y aura à faire avec M. le prince Thomas, auquel on pourroit donner le duché de Calabre relevant de la couronne, si tant est que les peuples veuillent avoir le Roy pour leur maistre; sinon, se tenir à ce qui a esté mandé là-dessus à M. d'Argenson 2.
Ce billet était daté du i5 juin; malheureusement, la veille, le duc de Brezé avait été tué dans une bataille navale livrée aux Espagnols. iMazarin en reçut indirectement la nouvelle le zk juin, comme on le voit par la dépêche suivante qu'il adressait le même jour au prince Thomas3:
M. le Prince vient de recevoir une lettre de M. le comte d'Alais, qui luy mande avoir eu advis que M. le duc de Brezé a esté tué dans un combat. Vostre Altesse peut juger quelle douleur j'ay ressentie d'un si funeste accident , tant pour l'estime et l'amitié que j'ay toujours eue pour ledict sieur duc , que pour ne sçavoir de quelle façon la chose est arrivée, si c'est à la terre ou à la mer, de quel costéla victoire sera demeurée, et les suites qu'aura peu avoir cette perte dans les contestations de préséance et de commandement entre les officiers des vaisseaux et des galères. Sa Majesté, dans ce malheur, a beaucoup de repos d'esprit que Vostre Altesse soit à l'armée, et croit qu'elle aura, par son authorité, donné si bon ordre à tout, que les desseins qu'on avoit projetez ne laisseront pas d'avoir une fin glorieuse, puisque, de ce costé, on observera exactement tout ce qui a esté mandé touchant les rafraischissemens des vivres et les renforts de troupes que l'on doit continuellement envoyer de Provence' en l'armée.
Sa Majesté a jugé à propos de faire expédiera M. le comte du Doignon un pouvoir de commander l'armée navale. Je luy esciïstout ce dont j'ay peu m'adviser pour l'obliger de bien traiter M. le grand prieur d'Auvergne et M. de Vincheguerre, et vivre en bonne union avec eux et faire cas de leurs conseils, et à ceux-cy d'y correspondre et de préférer le service à toute autre considération ou interest particulier. Je prie Vostre Altesse d'y tenir la main.
' Voy. lettres de Mazarin, t. II, p. 3o5. 3 C'est-à-dire au projet de traité dont
Grimaldi avait été admis à tous les con- il a été question ci-dessus, p. xxn. seils, comme on vient de le voir. 3 AIT. étrang. (Tdrin), t. XLII.
INTRODUCTION. xxxix
Ce fut seulement le 27 juin que Mazarin connut les détails du combat naval d'Orbitello et reçut la confirmation de la mort du duc de Brezé. Il e'crivait le même jour au prince Thomas1 :
Le sieur de Saint-Tropez vient d'arriver, qui nous a rapporté les circonstances du combat naval, la perte que nous y avons faite du pauvre M. le duc de Brezé, et les raisons qui ont obligé les galères et ensuite les vaisseaux à venir faire une course dans ces costes-cy pour faire de l'eau et pour rabiller [sic) ce pendant quelques-unes des dictes galères qui ont esté un peu maltraitées.
Vostre Altesse, qui sçait de quelle façon je luy ay parlé et escrit de mon dict sieur le duc, et les raisons que j'avois de l'aymer et de l'estimer, peut juger quelle douleur j'ay ressentie d'un accident si funeste, que certainement je deploreray toute ma vie.
Elle verra les resolutions que l'on a prises pour le commandement de l'armée navale, et sçaura les renforts qu'on y renvoyé de vaisseaux et de gens de guerre; Sa Majesté persistant plus que jamais à faire bien exécuter tout ce qui a esté mandé à Vostre Altesse parle chevalier de Tibaut, ainsi qu'Elle l'apprendra plus particulièrement par la depesche de mon frère.
Je la supplie seulement de s'appliquer continuellement à maintenir, par son iiuthorilé et son adresse, la bonne union qui doit estre entre les principaux chefs, qui est le fondement de tout bon succez.
Nous attendons avec impatience la nouvelle de la prise d'Orbilello. A la vérité, la défense a esté plus longue que nous ne croyons et je ne voudrois pas qu'elle eust empesché qu'on ne se put saisir du Porto-Hercole.Mais je me console dans l'asseurance que Vostre Altesse aura fait tout ce qui aura esté possible, et, au pis-aller, que la chose pourra avoir esté retardée, mais non pas perdue.
Je supplie de nouveau Vostre Altesse de songer plus que jamais à quelque chose de plus grand ou d'un costé ou d'autre, quand l'entreprise des postes [de Toscane] sera achevée, et de tenir correspondance avec M. le duc de Modcoe, duquel vous recevrez certainement toutes les assistances que vous luy demanderez; et je voudrois bien que l'on pust trouver moyen de luy donner, dans cette campagne, quelque marque de l'affection que Sa Majesté a pour lui et pour toute sa maison.
' Affaires étrangères (Turin), t. XLII, minute de la main de Lyonne.
INTRODUCTION
Je n'escris rien à M. d'Argenson ny à personne, parce que le temps me manque , priant Vostre Altesse de luy faire part de tout cecy.
Quoique la bataille navale d'Orbitello, où périt le duc de Breze', se fût terminée à l'avantage des Français, la mort de l'amiral porta un coup funeste à l'expédition. La flotte française retourna en Provence pour réparer ses avaries. En son absence, la place d'Orbitello reçut des secours par mer, grâce à la facilité des communications avec Porto-Ercole. Un corps d'armée, venu deNaples, traversa les Etats du pape, s'y grossit des troupes levées par Innocent X, et entra dans la ville assiégée pendant que l'armée du prince Thomas, décimée par les fièvres de la Maremme, était réduite à la dernière extrémité. Il fallut enfin lever le siège en juillet 16461.
C'était un grave échec pour Mazarin : on savait que cette guerre avait été entreprise par son influence personnelle, malgré l'opposition d'une partie du Conseil et surtout du prince de Condé2. Mais Mazarin ne se laissa pas décourager : comme après la défaite de Dûtlingen et de Marienthal, il montra la plus grande énergie pour réparer son échec et venger l'honneur de la France. Dès
' Lettres de Mazarin, t. II, p. 3i 1. Nous avons insisté particulièrement sur la campagne d'Orbitello, parce que les historiens ne parlent pas des vastes projets formés, à cette époque, par Mazarin, projets que fil échouer la levée du siège d'Orbitello. C'est par la correspondance du cardinal que nous pouvons apprécier l'importance qu'il attachait à cette expédition. La conquête d'Orbitello et des présides de Toscane n'était que le prélude de la conquête de Naples, qu'il appelle toujours dans ses dépêches la grande entreprise. La domination espagnole aurait été détruite en Italie et aurait fait place à la
prépondérance française. La mort prématurée du duc de Brezé et le peu de capacité dont fit preuve le prince Thomas, entraînèrent la ruine des projets de Mazarin. L'année suivante, lorsque éclata la révolte de Naples (juillet 1667), il montra une circonspection et une hésitation qu'il faut attribuer en partie à l'échec d'Orbitello.
2 La Barde, De rébus gallicis, p. 206. Cet historien, dont nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer l'exactitude , donne le résumé des considérations développées par Henri de Bourbon dans le conseil du Boi, pour combattre les projets de Mazarin.
INTRODUCTION. «
le 37 juin, avant que le siège fût levé, il écrivait à son frère, l'archevêque d Àix, qu'il n'y avait rien de plus important que de renvoyer les galères et les vaisseaux sur les côtes de Toscane1. Il ne cessa de travailler à réorganiser la flotte et à y faire embarquer de nouvelles troupes sous les ordres des maréchaux de la Meillerave et du Plessis-Praslin. Le premier était connu par son habileté à diriger les sièges, et le second commandait depuis longtemps un corps d'armée en Italie. Ils mirent à la voile en septembre 16/162. Dès le 8 octobre la ville de Piombino tombait entre leurs mains3, et peu de temps après ils s'emparaient de Porto-Longone, dans l'île d'Elbe'1. La rapidité avec laquelle la France avait mis en mer une nouvelle flotte, et effacé par de brillants succès l'échec d'Orbitello, frappa d'étonnement l'Italie et surtout la cour de Rome5. Piombino touchait aux Etats du pape, et en une journée les Français pouvaient atteindre sa capitale0. A partir de ce moment, Innocent X se montra plus traitable : il rendit aux Barberins, placés sous la protection de la France, leurs biens et leurs dignités, et fit espérer la promotion de Michel Mazarin au cardinalat7.
De son côté, Mazarin, satisfait de sa victoire et pressé d'en profiter, annonça l'envoi à Rome d'un ambassadeur, et fit choix, pour cette mission, d'un diplomate expérimenté qui avait déjà rempli les mêmes fonctions sous Urbain VIII, Fontenay-Mareuil; ce dernier se rendit à Rome en 1 6 6 7 8 . Il devait poursuivre un double but : l'affaiblissement de la puissance espagnole en Italie et la promotion de Michel Mazarin à la dignité de cardinal. Le ministre qui dirigeait avec un pouvoir absolu le gouvernement de la France protestait vainement de son désintéressement et de
1 Lettres de. Mazarin, t. II, p. 3o6. 6 Voyez ci-dessus, p. xxxvi, ce que dit
1 Ibid. p. 322. Mazarin de l'importance de la ville de
1 Ibid. p. 33o. Piombino.
' Ibid. p. 337. ' Lettres de Mazarin, t. Il, p. 466.
' Ibid. p. 33o-33i. 8 Ibid. t. II, p. 465-466.
un INTRODUCTION.
celui de sa famille1; il s'occupait de la nomination de son frère au cardinalat avec autant de zèle que des questions qui touchaient à la grandeur de la France. Fontenay-Mareuil obtint d'Innocent la promotion de Michel Mazarin au commencement d'octobre, et on voit éclater, à cette occasion, la joie de la famille Mazarin dans les lettres adressées au cardinal2. De Lyonne, admis dans la confidence intime du ministre et dans tous les secrets d'Etat, était animé des mêmes sentiments :
Je vous advoue, écrivait-il à Fontenay-Mareuil3, que jamais je n'eus plus de joie que m'en a donné le sujet de cette depesche, qui vous retirera d'un des plus grands embarras du monde, et dont je ne voyois pas comment vous eussiez pu sortir, ou sans desservir monseigneur l'archevesque4, ou sans contrevenir à des ordres exprez du Roy. Dieu soit loué que la chose a maintenant pris un autre train. Je ne sçaurois vous exprimer le ravissement où je suis depuis ce matin de voir le cardinalat de mondict seigneur en toute seureté. Je ne me donne point l'honneur de luy escrire, le croyant desjà hors de Rome5, et j'ose me promettre, Monsieur, de vostre bonté que, si, pour quelque accident, il y estoit encore, vous me ferez bien la grâce de luy en faire voir mes excuses dans celle lettre.
Le succès ne fut pas aussi complet pour les affaires qui intéressaient plus directement l'honneur et la puissance de la France. On a reproché, non sans raison, à Mazarin, de n'avoir pas su concentrer ses efforts, et d'avoir montré une fâcheuse hésitation dans les affaires d'Italie 6 : il aurait voulu s'emparer du duché de Milan
1 Lettres de Mazarin, II, t3s , i33 , i 69. ' Michel Mazarin, archevêque d'Aix.
J Ibicl. p. 5n , note 2. 5 Michel Mazarin avait été" nommé vice- Archives des Affaires étrangères (Hojie) roi de Catalogne, et de Lyonne supposait t. CIII, 1" 98-99; minute de la main de qu'il était parti pour cette contrée. Lyonne. Cette lettre de Lyonne, du 12 sep- 6 Voyez surtout La Barde (De rébus lembre 16/17, est un Peu antérieure à la gallicis, p. 289). Cet historien impartial promotion de Michel Mazarin, mais elle ré- s'exprime ainsi : rrMazarinus more suo quid pondait à une dépêche qui en donnait la polissimum in ltalia inciphmdum esset incertitude, cerlus hasrebat.»
INTRODUCTION. xliii
avec le concours des princes italiens, achever la conquête des présides de Toscane, enfin enlever INaples et la Sicile à l'Espagne. Sa correspondance est remplie de plans de campagne, où il agite et discute les avantages et les difficultés de chacun de ces projets. Une dépèche du 20 juin 1667, adressée au maréchal du Plessis- Piaslin, concerne la conquête du duché de Milan1. Il lui écrivait, en parlant de la duchesse de Mantoue :
Ladicle dame a fait faire icy une ouverture par ses ministres à Sa Majesté, qui luy a esté d'autant plus agréable, qu'en luy faisant son compte nous y trouverons peut-estre aussy un advantage présent de faire déclarer ouvertement ce jeune prince (le duc de Mantoue) contre l'Espagne et luy faire joindre ce qu'il peut mellre de forces sur pied à celles des autres princes d'Italie, qui tesmoignent grande disposition d'attaquer l'Estat de Milan.
La proposition qu'elle fait est fondée sur ce qu'elle a sceu qu'on est desjà convenu à Munster que toutes les conquestes qu'on fera de part et d'autre demeureront sans difficulté à celuy qui s'en trouvera en possession, lorsque les ratifications du traité seront délivrées et que la paix se publiera.
Elle dit que le Roy pourroit s'emparer présentement d'un poste qui le rendroit maistre du passage du Tanaro etbrideroit fort Alexandrie2; que ce lieu a beaucoup de dépendances, et que, comme Sa Majesté a tousjours protesté estre preste de distribuer aux princes d'Italie les conquestes que ses armées feroient dans leur province, Elle pourroit faire don à la maison de Mantoue de ce poste et de ses appartenances pour la desdommager de la lésion qu'elle a soufferte dans le traité de Querasque3.
Elle adjoute que, pour faciliter" dadvantage l'exécution de ce projet, elle contribuera volontiers une somme d'argent pour la construction dudict fort et mesme pour le payement de la garnison qu'il y faudra laisser, priant seulement que les choses demeurent secrètes jusques a ce que les affaires de son fils
' Affaires étrangères (Turin), t. XL1I; 3 Traité signé le 3i mars i63i, à Che-
minute de la main de Lyonne. raseo ou Querasque, entre la France et le
a Alexandrie de la Paille était chef-lieu duc de Savoie. La duchesse se plaignait de
de l'Alexandrin, qui dépendait alors du du- ce que ce traité avait enlevé une partie du
ché de Milan. Montferral au duché de Mantoue.
xliv INTRODUCTION.
soient en estât qu'il puisse prendre la reso'ution de se déclarer et de rompre contre Espagne.
Sa Majesté approuve fort cette ouverture et souhaiteroit extrêmement que la chose pust réussir, et m'a commandé de vous en escrire de sa part, afin que vous en examiniez les moyens par advance, et que, si vous n'y voyez inconvénient qui vous en empesche, vous exécutiez la chose dez la première conjoncture que vous trouverez favorable pour cela.
Il faudra seulement prendre garde qu'autre que vous ne sçache le secret de ce dessein, et vous jugez bien que, si M. le prince Thomas venoit à le pénétrer, quoy qu'il soit fort resigné à toutes les intentions du Roy, cela ne laisseroit pas de luy faire peine et peul-estre en eluderoit-on l'exécution sous prétexte d'autres choses qui seroient à faire plus advanlageuses.
Les hésitations de Mazarin sont encore plus nettement marquées clans une longue dépêche qu'il adressait, le 26 juillet 16/17, au cardinal Grimaldi, lorsque déjà l'insurrection de Naples avait éclaté et semblait devoir appeler vers ce royaume tous les efforts de la France. La pensée du cardinal se porte tout à la fois sur la Catalogne, où le prince de Condé a besoin de secours, sur Milan, Naples et les présides de Toscane :
Premièrement, écrivait-il à Grimaldi1, le succez du siège de Lerida2, la juste appréhension qu'on doit avoir de quelque fascheuse suite de ce costé-là. si l'on n'y apporte les remèdes convenables, tant par les entreprises que l'ennemy pourroit former y estant convié par ce succez, que par la mauvaise satisfaction qu'auroient les Catalans, s'ils voyoient qu'on negligeast leurs advantages et leur conservation pour songer à faire des progrez ailleurs , joint à la considération d'un premier prince du sang engagé en ce pays-là, enfin toutes
1 La copie italienne de cette dépêche se le cardinal attestent l'importance qu'il atla-
trouve aux Archives des Affaires étran- chait à ce document,
gères, dans le t. CIV des Dépêches de Rome, ' Ce siège avait été levé le 17 juin par
F" 3o/i-3ï>.o. On en a une traduction fran- le prince de Condé. Le mot succès est pris ici,
çaise corrigée de la main de Mazarin dans comme il arrive souvent dons les écrivains
le même dépôt, l. XLII des Dépêches de du \vne siècle, dans le sens d'événement beu-
Turin. Les notes autographes ajoutées par reux ou malheureux.
INTRODUCTION. xlv
les raisons et les convenances veulent que l'on s'applique par préférence aux besoins de la Catalogne, soit pour sa conservation, ou pour donner moyen à Monsieur le Prince, estant renforcé de nouvelles troupes, de tenter quelque autre entreprise, en laquelle il puisse espérer une meilleure fortune que celle qu'il a eue à Lerida, de sorte que, si peut-estre il demande de nouvelles forces, il faudra luy envoyer l'infanterie de Piombino destinée pour mettre en campagne et quelques regimens que l'on preparoit pour fortifier l'armée de Piedmont.
Mais, si mondict sieur le Prince., ne voyant rien à entreprendre du costé où il est à présent, se résolvait à agir sur le royaume de Naples, aprez avoir recognu que son esloignement de la Catalogne ne prejudicieroit pas au service de Sa Majesté, quand mesme il emmeneroit avec soy deux mille hommes de pied, il sera bon de l'assister de tout ce qui luy sera meilleur pour tenter l'entreprise de Naples. Il est bien vray qu'encore que je lui aye escrit tout ce que je devois en cette matière, et sur toutes les resolutions qu'il pourroit prendre, sur quoy j'attends sa response au premier jour, neantmoins je ne croy pas. avec tout cela, qu'il se veuille engager à ladicte entreprise de Naples, ny en commandant l'armée de terre, ny en s'embarquant, pour cet effet, sur l'armée navale, bien que je l'aye asseuré que, s'il veut commander ladicte armée de mer, la Rcyne en sera fort contente, comme de quelque autre résolution qu'il puisse prendre pour ladicte entreprise de Naples ou celle de Sicile.
Posé qu'il ne faille point envoyer de gens en Catalogne, et que ledict sieur prince n'applique [ses forces] à aucune entreprise en Italie, il faudra que \ ostre Emmenée, M. le prince Thomas et M. le mareschal du Plessis-Praslin advisent ensemble de delà à ce qui se pourra faire de mieux et qu'on ne perde pas un moment de temps à mettre la main a l'œuvre, et ce que j'escris, aprez, des pensées qu'on peut avoir icy ne se doit recevoir que par forme d'entretien, parce que Leurs Majeslez se remettent entièrement à vous et à vos décisions de toutes les resolutions et les approuvent dcz à présent, quelque événement qu'elles ayent. Que si, par hazard, M. du Plessis-Besançon ou M. d'Estrades se rencontroient auprez de Vostre Eminence, ou de mon dict sieur le prince Thomas et le mareschal du Plessis, on pourra conférer avec eux et entendre leur advis.
On juge ic\ qu'en cas qu'on ayt pu ou que l'on puisse gagner M. le duc de Modene et le faire résoudre à agir de son costé et à exécuter ce que luy-mesme
xLvr INTRODUCTION.
a proposé, cotte entreprise seroit la meilleure, la plus aisée et la plus reussible (sic), et qui, dans la conjoncture présente, seroit capable de donner plus de réputation et d'advantage aux armes du Roy en Italie l, et principalement si l'exemple de M. de Modene pouvoit obliger quelque autre [à se joindre à nous], et je ne doute point que Vostre Eminence n'ayt fait son possible pour luy oster de l'esprit toutes les difficultez qu'il a, ainsy que j'ay fait de mon costé par la response que luy porte le courrier qu'il m'avoit depesché, de laquelle j'ay envoyé copie à Vostre Eminence.
Aprez ce dessein , celuy de Naples et de Sicile tient le premier rang. Ce second dessein neantmoins ne peut réussir sans intelligence avec quelqu'un qui se rendist cbef des soulevez et sans l'assistance de ceux-cy. C'est pourquoi on a mis en considération à ceux qui commandent l'armée navale, et particulièrement au bailly de Valençay, qui a ordre exprez de conférer de tout avec Vostre Eminence, qu'il seroit bon d'envoyer quelque vaisseau avec un homme bien entendu, comme pourroit estre M. du Plessis-Besançon ou le chevalier Garnier, pour offrir l'assistance auxdicts soulevez et recognoistre leurs sentimens avant que d'engager en ces costez-là toute nostre armée navale, avec ordre de s'entendre là-dessus avec Vostre Eminence, qui leur pourra communiquer ce qu'EUe jugera plus à propos et faire ce pendant tenir prest ledict sieur du Plessis-Besançon pour s'embarquer, quand on Tira prendre, en cas toutes fois qu'on n'ayt point pris d'autre resolution, ou que le inesme sieur du Plessis ne soit occupé à quelque autre affaire plus importante et plus reussible.
Si l'entreprise de Naples se pouvoit faire avec l'armée navale seule, on la pourroit tenter plus librement, veu que la réputation des armes du Roy n'y seroit pas beaucoup engagée ; mais ayant à agir aussy par terre avec une armée entière, il la faut bien considérer et examiner meurement pour ne s'engager pas en une chose dans laquelle, au lieu d'acquérir de l'honneur, nous vinssions à le perdre, d'autant plus que les conquestes pourroient estre telles et. en tel endroit.de ce royaume-là qu'elles nous causassent plus d'incommodité, de despense et de dommage pour les conserver qu'il ne nous en reviendroit d'utilité et d'advantage.
Or, en premier lieu, on peut faire estât qu'il v aura dans l'armée navale deux mille hommes à pouvoir mettre à terre.
li s'agissait de la conquête et du partage du duché de Milan.
INTRODUCTION. xm,
M. !e prince Thomas, laissant un corps au marquis Ville suffisant pour empescher les ennemis défaire aucun progrez, pourroit tirer cependant trois mille hommes de pied à peu prez avec deux mille chevaux , et deux cens chevaux pour l'artillerie.
Pour ce qui est des chevaux qu'il faudroit en plus des chariots, charrettes et autre attirail nécessaire , on s'en pourroit pourvoir en Toscane et aux environs.
Il sera au choix de M. le prince Thomas de commander l'armée navale, ou d'aller par terre avec l'armée quant et quant1 de M. le mareschal du Plessis, et encore on fera embarquer sur l'armée navale le bailly de Valençay.
11 faudra que toutes les troupes se trouvent ensemble et toutes choses soyent prestes pour la fin d'aoust, afin que, sans faute, on puisse commencer à marcher au premier de septembre, parce qu'en ce temps-là toute l'armée navale pourra se rendre à Porto-Longone, et on ne se doit pas mettre en peine, quand mesme on auroit à agir pendant le mois de novembre, parce que le climat le permet sans aucune incommodité.
Enfin on donnera d'icy toute sorte d'assistance et l'on n'espargnera rien , quelque difficulté que nous ayons à recouvrer de l'argent, pourveu que les choses se fassent avec fondement et apparence de bon succez.
Mais les entreprises de Naples et de Sicile n'estant pas jugées reussibles, il sera tousjours bon de faire agir les troupes de Piombino, et, pour ne pas perdre la grande despense qu'on a faite à les entretenir, les employer à quelques autres desseins, qui pourroient estre, à mon avis, Porto-Hercole. Final, Pontremoli, agissant, de concert avec M. le prince Thomas, pour ces deux dernières places.
Mazarin, après avoir développé ces projets, déclare que ce sont de simples hypothèses, et laisse toute latitude au cardinal Grimaldi de prendre des résolutions de concert avec le prince Thomas et le maréchal du Plessis-Praslin. Il termine en déclarant que:
Bien que l'exécution de ce qui sera ainsy résolu dépende des resolutions que prendra M. le Prince, neantmoins Vostre Eminence et ces Messieurs ne
1 En même temps que M. le maréchal du Plessis.
xlvii:
INTRODUCTION
loivent pas laisser d'aviser absolument tout ce qui sera à faire, parce que, s'il y a quelque obstacle de la part de jnondict sieur le Prince, je ne manqueray pas d'en donner aussy bon advis en diligence.
Pendant que Mazarin hésitait et combinait des plans, la révolte de Naples avait fait de rapides progrès. Le peuple, excité et dirigé par un pêcheur, nommé Thomas Aniello ou Mas-Aniello , avait brûlé les bureaux des percepteurs de l'impôt et contraint les Espagnols de se retirer dans les forts qui dominaient la ville1, Nous n'avons à retracer ni les péripéties de ces révolutions ni l'expédition du duc de Guise, appelé à Naples pour diriger les insurgés2; mais ce qui tient essentiellement à notre sujet, c'est d'examiner, d'après les lettres de Mazarin, quels ont été les mobiles de sa conduite en cette circonstance. On lui a reproché de n'avoir pas su profiter de la révolte de Naples3. Faut-il imputer cette faute au ministre ou aux événements? Un premier point reste incontestable, c'est que Mazarin comprenait toute l'importance de la révolution de Naples, qu'il avait contribué à la préparer et qu'il ne cessait d'engager l'ambassadeur à l'entretenir \ Devait-il faire plus? mettre le roi de France à la tête de l'émeute napolitaine, ou du moins placer sous son patronage la république de Naples? Cette politique lui parut dangereuse, et il en donne les raisons dans ses dépêches. Il espérait une prompte conclusion de la paix
1 Arch. des Affaires étrangères (Rome); t. CV , dépêche du 17 juillet 16/17.
2 Voy. Lettres de Mazarin, t. II, p. /i85 , !>o5, 5o6, etc.
Mémoires de Montglat , édit. Michaud el Poujoulat, p. 192.
" Lettres de Mazarin, t. II , p. 466 , h^h , 'iK5, 5o'i, 5o5, elc. Il faut joindre aux dépêches de Mazarin l'importante publication de MM. Loyseleur el Baguenaull de Puchesse ( Expédition du duc de Guise à
Naples, Paris, Didier, 1875, in-8°). Ou y trouve un grand nombre de pièces , qui complètent la correspondance de Mazarin.
et entre autres le mémoire du i5 novembre 16/17, auquel Mazarin renvoie dans plusieurs de ses dépêches. Les auteurs y ont fait preuve de critique en contestant l'authenticité d'une dépêche publiée par M. le marquis de Pasloret dans son ou\rage intitulé : Le duc de Guise à Naples, dépêche sur laquelle nous reviendrons.
INTRODUCTION. xux
avec l'Espagne, et il y travaillait activement depuis longtemps. Il était arrête' par la résistance que les Espagnols opposaient aux articles concernant la Catalogne et le Portugal. Accepter le protectorat de la république napolitaine, c'était élever un nouvel obstacle à la conclusion de la paix1, et Mazarin s'y refusa formellement.
Le cardinal a résumé lui-même toutes ses vues sur Naples dans une dépêche qu'il adressait, le 22 novembre 16/17, à son frère, et où il lui disait 2:
La substance de toute cette affaire se réduit à trois points principaux :
Le premier est de bien établir les affaires de Naples en s'emparant des châteaux et des îles voisines, et de donner la main à ceux du royaume pour chasser entièrement les Espagnols;
Le second, de travailler avec beaucoup d'adresse à l'union du peuple et de la noblesse, afin d'empêcher que cette dernière ne se joigne aux Espagnols ;
Le troisième, de disposer les choses de manière que !e peuple accepte un roi, parce que l'état républicain n'est pas praticable3 et pourrait occasionner des divisions dont les Espagnols profiteroient. La pensée d'établir un roi devra d'autant mieux réussir, que nous ne tenons pas à ce qu'ils choisissent le roi de France.
Mazarin se bornait à demander que ce roi fût désigné par la France. Il vit, avec un déplaisir qu'il ne dissimule pas dans ses lettres intimes, le duc de Guise se mettre sur les rangs pour devenir chef de la république napolitaine. Il espérait d'abord qu'il ne réussirait pas dans son projet'1, et il écrivait à son frère5, le 1 7 octobre 16/17 :
1 Lettres de Mazarin, t. 11, p. 529. 4 Lettres de Mazarin, t. II, p. 485-48G,
5 Affaires étrangères (Rome), t. CIV, 5oC-5o7, etc. p. 555 et suiv. 6 On disait que Michel Mazarin avait
3 « Perche lo stato di republica non è excité le duc de Guise à entreprendre l'ex-
pralicabile. ■» (ll/id.) |n;dition de Naples.
HAZAH1R. — II- °
l INTRODUCTION.
Le courrier du duc de Guise vient d'arriver ; il m'a remis votre lettre du 1 8 septembre, et, deux jours après, l'ordinaire m'en a encore apporté une du 16. Il a été répondu au duc de Guise de manière à lui faire connaître le plaisir que prendra Sa Majesté à ses succès, et celui que j'aurai moi-même à lui rendre service dans toutes les occasions qui s'en présenteront. Cependant on lui a exposé les considérations que l'on doit faire dans une circonstance aussi importante, où il est question d'aventurer sa personne et sa réputation, dont le préjudice pourrait retomber sur la France, afin qu'il prenne bien ses mesures et qu'il ne se laisse pas entraîner trop facilement à des résolutions irrévocables. Je crois pourtant que les négociations du duc s'en iront en fumée, parce que, quoique je ne doute pas qu'elles aient été introduites par des personnes bien intentionnées, il me paraît difficile que tout le peuple de Naples s'accorde unanimement à le proclamer, de telle sorte qu'il puisse se résoudre à y aller, d'autant plus que les derniers avis portent que les choses sont plus calmes dans cette ville, où, depuis le dernier serment prêté par le vice-roi, il n'y a plus eu d'innovation l.
Les prévisions de Mazarin furent trompe'es. Le duc de Guise fut appelé par le peuple de Naples : il avait de la valeur, de
1 Archives des Affaires étrangères ( Rome ) , l. CIV, p. /(74v°etsuiv.,copiedu temps. — M. de Pastoret a publié (p. 1^18 de son ouvrage intitulé Le duc de Guise à Naples) une autre lettre, qui aurait été écrite par le cardinal à son frère et datée d'Amiens, le 17 oclobre 16/17. Le cardinal était à Fontainebleau le 17 octobre, et il y a certainement erreur sur la ville d'où il aurait écrit. Du reste, la lettre publiée par M. de Pastoret ne parait, ni pour le style, ni même pour les idées, conforme aux habitudes de Mazarin. Le lecteur pourra en juger.
Voici le texte donné par M. de Pastoret :
Amiens, 17 octobre 1G47.
tf Le courrier du duc de Guise m'a rendu votre lettre, en même temps que les ordi-
naires m'en apportent deux autres. J'avois vu déjà, le mois dernier, un homme à lui, qui m'étoit venu rendre compte, en son nom, du traité qu'il dit avoir avec le peuple, et de l'espérance qu'il a, tout d'abord, d'être élu pour général, ce pourquoi il demandoii l'assentiment de Sa Majesté, promettant de n'agir que pour le bien de son service. M. l'ambassadeur, qui m'en écrivit en même temps, pensoit que M. de Guise pourroit bien se tromper. Pour moi, je pense aussi qu'il se laisse aller trop facilement à son désir, et, dans le fait, il me paroît difficile que tout le peuple de Naples, d'un commun accord , ait appelé M. de Guise en la manière qu'il dit, d'autant plus que les derniers avis portent que les troubles s'éloient apaisés en cette ville; mais il seroil possible, se-
INTRODUCTION
l'ambition, un extérieur brillant, une éloquence facile et séduisante, en un mot les qualités qui entraînent les peuples. Les envoyés napolitains, froidement accueillis par l'ambassadeur do France à Rome, Fontenay-Mareuil, auquel Mazarin avait recom-
lon l'expression de Vagnozzi, que ce fût le calme qui annonce la rechute dans les maladies. On ne peut porter un jugement assuré sur les résolutions d'un peuple extravagant, qui ne sait encore ce qu'il veut, et à qui certes il est malaisé de faire quitter les armes, quand une fois il a goûté les douceurs du libertinage. Qu'il en soit donc ce que M. de Guise voudra ; peut-être aura-til un jour quelque peine à se tirer de la position où il va se mettre; mais, à coup sûr, la France ne peut y trouver que des avantages. On auroit pu, en attendant, se faire honneur auprès du pape, et à peu de frais,, par une offre que je sais bien qu'il n'acceptera pas , qui est de l'assister des forces de cette couronne en nombre suffisant pour, avec les princes, recouvrer le royaume de Naples, qui appartient à l'Eglise. J'en écrirai à M. de Fontenay, avec qui vous consulterez sur ce qui se doit faire, au cas que cela puisse avancer la promotion et le chapeau qui vous est promis. Et sur ce je demeure, etc.»
Cette lettre paraît avoir été composée avec des idées empruntées à un certain nombre de dépêches de Mazarin. Mais le style a été modifié par le traducteur au point de ne plus rien conserver de la physionomie du x\n siècle. Comment, d'ailleurs, Mazarin aurait-il parlé à son frère, dans une lettre du 17 octobre, du désir d'avancer sa promotion au cardinalat? Cette affaire, comme on l'a vu plus haut (page xlii, texte et
note 3), était assurée depuis longtemps. Pour se convaincre que la dépêche publiée par M. de Pastoret n'est pas une traduction exacte de la dépêche de Mazarin, il suffit de la comparer au texte italien que nous ont conservé les archives des Affaires étrangères :
ff Arrivo il corriero del sigr duca di Guisa , che mi rese le lettere di V. S. Illma delli 1 8 , e due giorni doppo l'ordinario me ne porto anco delli 16. Si è risposto à S. Ecc. a in maniera c'havrà potulo conoscere il piacere che prenderà S. Mta ne successi di suo vantaggio, e quello c'havrô io nelle occasioni che mi se presentarano di servirla. Se le sono perô rappresentate le considéra lion i che si sono faite in un negotio di tanta imporlanza, ove si traita di aventurare la sua persona e riputalione,dal cui pregiuditio ne potrebbe anco risullare quello délia Francia , accio che S. Ecc. pigli bene le sue misure, e non si lasci portare con troppa facilita à quelle risolutioni che sono inretrallabili. Io perô credo che i suoi negoliali siano per svanire, perche, bench'io non duhiti che non sano introdotti seco da qualche persona con buona inlentione, mi par pero difficile, che lutto il populo di Napoli si accordi unitamente à chiamarlo in modo che egli pôssa risolversi ad andarvi, tanto più che gl' ullimi avvisi poilano,che le cose caminavano più quiele in quella città, ove doppo 1' ullimo giuraniento del V. Rè1 non crasuccessa novita alcuna.n
" Excellence, — b Vice-roi.
ni INTRODUCTION.
mandé une grande circonspection, furent heureux de s'adresser à un prince qui descendait des anciens rois de Naples de la maison d'Anjou, et derrière lequel ils croyaient voir la puissance et les secours de la France. Sur leur rapport, le peuple de Naples proclama le duc de Guise chef de la République. Sans attendre le consentement de la France, qu'il avait sollicité et qui lui avait été refusé en dernier lieu1, le duc se jeta dans une barque de pêcheur le 1 3 novembre, vint débarquer le 1 5 près de Naples, et fut accueilli avec enthousisame par les Napolitains 2.
Il ne tarda pas à reconnaître les difficultés de sa situation : en présence de chefs populaires jaloux de son autorité, d'une foule mobile et capricieuse, et des Espagnols toujours maîtres des forts qui entouraient et dominaient Naples, le duc de Guise ne put réaliser aucune des pensées que Mazarin indiquait à son frère comme devant diriger la politique de la France; il ne put ni chasser les ennemis des châteaux forts, ni réunir le peuple de Naples et la noblesse, ni établir dans cette ville l'ordre et l'autorité. Il se laissait diriger par deux hommes que Mazarin traite avec sévérité, le comte de Modène et Marc Duncan de Cérisantes. Le premier se mêlait d'astrologie, si l'on en croit le cardinal 3, et persuadait au duc de Guise que la couronne de Naples lui était destinée, crli pourra le porter, ajoutait Mazarin, à pratiquer des moyens, non-seulement de le ruiner, mais de faire perdre à cette couronne les avantages qu'elle pourroit autrement espérer avec raison dans une si favorable conjoncture \ n Le second était un aventurier, qui, après avoir inutilement cherché fortune en Suède et en Turquie, s'était attaché au duc de Guise, dont l'esprit romanesque le séduisait, r On remarque jusqu'ici dans sa conduite,
1 Lettres de Mazarin, t. II, p. 5oG-5o7. 3 Lettres de Mazarin, t. II, p. 52Ô.
: lbid.\>. 556, note 3. * Lettres de Mazarin, ibid.
INTRODUCTION. lui
écrivait Mazarin , qu'il a plus de vanité que de tète ni de prudence l. -
Pour remédier à l'incapacité du duc de Guise et de ses conseillers, Mazarin aurait voulu que Fontenay-Mareuil pût se rendre à Naples. ce Ce serait un grand coup, écrivait-il à cet ambassadeur2, si, sans hasarder la dignité du Roi, vous pouviez aller, sur l'armée navale, faire un tour à Naples, ne doutant point que votre présence ne mît bientôt toutes choses au point que nous pouvons souhaiter, suppléant à ce que M. le duc de Guise n'auroit fait. ••> À défaut de l'ambassadeur, que sa dignité et des affaires urgentes pouvaient retenir à Rome, Mazarin aurait voulu que l'abbé de Saint-Nicolas, Henri Arnauld, qui résidait depuis longtemps en Italie et avait une connaissance approfondie des affaires, se rendit à Naples3. Malheureusement, ni Fontenay-Mareuil ni Henri Arnauld ne purent remplir cette mission, et le duc de Guise fut abandonné à lui-même et aux conseils de Modène et de Gérisantes.
Restait l'espérance de la flotte française, qui s'avançait sous les ordres du jeune duc de Richelieu et du bailli de Valençay. Une lettre de Lyonne à Fontenay-Mareuil atteste avec quelle attention les yeux de Mazarin et de ses confidents étaient alors fixés sur Naples. Lyonne écrivait à l'ambassadeur le îG décembre 16&7 4 :
Voici une saison morte pour les nouvelles, si ce n'est pour celles que vous avez envoyées de Naples, qui sont aujourd'hui la grande affaire et la décisive de la paix et de la guerre, de la ruine entière ou de quelque saint de la monarchie d'Espagne. L'arrivée de nostre armée navale et ce qu'elle fera sera la crise delà maladie, qui sauvera l'infirme ou l'achèvera. Vous pouvez croire, Monsieur, que ce n'est pas sans beaucoup d'impatience que nousat-
1 Lettres de Mazarin, t. II, p. 535. 3 Lettres de Mazarin, t. II, |>. 528el562.
2 Ibid. p. 5a8. " Aff.étrang. (Rome), t. GUI P q8o.
uv INTRODUCTION.
tendons les premiers avis qui doivent venir de ce costé-là. Nous calculons les heures et les moments de l'arrivée du courrier, et, sur ce que l'armée a esté veue le 29 du passé au Cap Corse, nous faisons nostre compte que, si elle avoit eu tousjours bon vent, nous pourrions desjà avoir receu l'avis du succez de son voyage.
La flotte française, forte de vingt-six vaisseaux de guerre, parut en vue de Naples le 19 décembre '. Les Espagnols furent surpris, et leurs vaisseaux, disperse's à Naples, à Gaëte et Castellamare, auraient pu être détruits par une attaque subite et vigoureuse. C'est, du moins, ce que prétend le duc de Guise2. Les chefs de la flotte délibérèrent au lieu de fondre immédiatement sur l'ennemi. La plupart des vaisseaux espagnols eurent le temps de se réfugier sous le canon des forts de Naples. Le succès des Français se borna à brûler quelques galères ennemies à Gastellamare. Le duc de Guise, invité à se rendre à bord de la flotte française pour conférer avec l'amiral, s'y refusa, craignant, non sans quelque raison3, d'être arrêté.
La flotte française s'éloigna alors, et avec elle disparut le dernier espoir du peuple napolitain. Le duc de Guise, entouré de conspirateurs, prit l'habitude de verser le sang et inspira à ses adversaires des haines violentes et la soif de la vengeance. Se sentant entouré d'ennemis, le duc fit plusieurs fois appel à la France; mais Mazarin était mal disposé pour lui, et le duc de Guise achevait de se déconsidérer par la folle passion qu'il nourrissait pour mademoiselle de Pons, une des filles de la Reine. Apprenant qu'Anne d'Autriche avait fait enfermer sa maîtresse dans un couvent, il s'en plaignit amèrement et écrivit à Mazarin : «Ni l'ambition , ni le désir de m'immortaliser par des actions extraordi-
' Lettr. de Mazarin, t. II, p. 558, note I. 3 Voy. les dépêches de Brienne, p. 257,
1 Mémoires du duc de Guise, p. t)& de texte et note, de l'ouvrage de MM. Loyserédition Michand et Poujoulal. leur cl Baguenault de Fuchesse.
INTRODUCTION. Lv
naires, ne ma embarqué dans un dessein aussi périlleux, mais la seule pensée, faisant quelque chose de glorieux, de mieux mériter les bonnes grâces de mademoiselle de Pons1.?: Cette lettre, et celle que le duc de Guise adressa à la Reine sur le même sujet, furent promptement répandues parle cardinal, qui écrivait, à ce sujet, à Fonlenay-Mareuil : «Chacun fait d'abord une réflexion, savoir si un homme qui écrit de cette sorte peut être capable de conduire une grande affaire. »
La fin de cette expédition romanesque dépasse les limites de ce volume; mais il est nécessaire d'en dire un mot. En apprenant que le duc avait complètement échoué et était tombé entre les mains des Espagnols, Mazarin écrivait à Fontenay-Mareuil, le 3o avril 1668, qu'il n'en était nullement surpris, rayant toujours cru, comme vous savez, et avant que M. de Guise allât à Naples et depuis qu'il y est, qu'il falloit un continuel miracle pour faire subsister les choses dans la conduite qu'il tenoit. Si on repasse quelque jour la vue sur tout ce que j'ai écrit sur cette matière, on reconnoîtra que je n'y ai eu aucun tort depuis le commencement jusqu'à la fin, et que je n'ai pas été mauvais prophète. »
Sans accepter aveuglément cette apologie de Mazarin, il faut reconnaître que sa correspondance indique des motifs légitimes pour ne pas compromettre la France dans l'aventure du duc de Guise : l'incapacité du prince lui était connue, et il ne voulait pas. en acceptant pour le roi de France le protectorat d'une république capricieuse, se créer de nouveaux obstacles au moment où la paix semblait sur le point d'être conclue avec l'Espagne. D'ailleurs léchée de Naples ne doit pas faire oublier les avantages réels obtenus en Italie, pendant celte période, par la conquête de Piorn-
' Celte lettre et plusieurs autres du duc de Guise ont &é publiées dans l'Histoire du soulèvement i!<: Vaples, par le comte de IWodène, t. I, p. 167-171 (édil. de 1836).
lv. INTRODUCTION.
bino et de Porlo-Longone, au centre même de la péninsule,
et par l'alliance conclue, en septembre 16/17, avec ^e ^uc ^e M°~
dène.
Guerre en Catalogne. — Succès et revers du comle d'Harcourt (i645-i6/i6). — Le prince de Conde' échoue au siège de Lérida (16/17). — Affaires intérieures. — Négociations (164/1-1667). — Habileté diplomatique de Mazarin. — Ses principaux collaborateurs. — Mazarin répond au reproche d'avoir fait échouer les négociations avec l'Espagne.
La guerre de Catalogne ne présente qu'un intérêt secondaire; il est cependant nécessaire de rappeler sommairement les principaux faits auxquels fait allusion la correspondance de Mazarin. On a vu, dans le tome I1, que la disgrâce de la Mothe-Houdancourt, à la suite de ses échecs en Catalogne, n'avait pas été le résultat d'une intrigue de cour, comme l'ont prétendu plusieurs historiens. Il eut pour successeur un capitaine célèbre, le comte d'Harcourt, qui s'était illustré en Italie. Le nouveau général obtint d'abord des succès : il s'empara de Roses2, vainquit les Espagnols à Llorens3, et leur enleva Balaguer4; mais il fut obligé de lever le siège de Lérida5 (novembre 1666). Pour réparer ce revers, Mazarin eut recours au général le plus renommé de cette époque. Le vainqueur de Rocroy venait, à la suite de la mort de son père, d'échanger le titre de duc d'Enghien pour celui de prince de Condé. Il prit le commandement de l'armée de Catalogne (janvier 16/17), ma*s ^ échoua, comme le comte d'Harcourt, devant Lérida0 (juin 16/17). La Catalogne, où les Espagnols avaient conservé un parti considérable, commençait à s'agiter; elle accusait
' P. lxxxiii-lxxxiv. " Lettres de Mazarin, t. II, p. 288.
' Leur, de Maz. t. Il, p. 18/1 , 192, etc. 6 Ibid. p. 34o-34i et 35a.
3 Ibid. p. 201. « Ibid. p. 458-459.
INTRODUCTION. m,
Mazarin do vouloir l'abandonner. Il fallait contenir les ennemis de la France et rassurer ses partisans. Mazarin fil nommer viceroi de celte province son frère, l'archevêque d'Aix, espérant que sa présence serait pour tous les Catalans la preuve de la ferme resolution qu avait prise la France de les soutenir énergiquement '. Michel Mazarin usa le reste de sa vie dans cette périlleuse viceroyauté, et mourut en i648, lorsque déjà les agitations de la Fronde commençaient à ébranler l'autorité royale et à compromettre la puissance extérieure de la France.
Ces troubles étaient préparés depuis longtemps par l'ambition des grands et l'opposition du parlement de Paris. Nous avons vu 2, en 1 66 B , Mazarin combattre et vaincre la cabale des Importants. De 1666 à 1667, i' f11* su,,tout occupé à lutter contre la puissance des maisons d'Orléans et de Condé. Richelieu avait humilié les chefs de ces familles : il avait réduit Gaston d'Orléans à demander sa grâce en trahissant ses amis; Henri de Bourbon, prince de Condé, s'était fait le courtisan du cardinal et avait sollicité, comme un honneur pour son fils, la main de la nièce de Richelieu, Claire-Clémence de Maillé-Brezé. Mazarin n'eut pas cette haute et fière politique à l'égard des princes du sang : il acheta le favori de Gaston d'Orléans, l'abbé de la Rivière3; il donna à son maître le commandement cl une armée et lui ménagea des succès à Gravelines, à Bourbourg et à Mardick. Henri de Bourbon avait plus de capacité que Gaston d'Orléans; mais l'avarice gâtait ses qualités. A la suite de la victoire de Rocroy et de la prise de Thionville, Anne d'Autriche avait rendu au prince de Condé une partie des domaines confisqués sur son beau-frère, le duc de Montmorencv. décapité à Toulouse en i632, et entre autres Chantilly et Dammartin. Ce prince avait, en outre, les gouvernements de
' Lettres de Mazarin, T. II, p. /178. Voyez , aux analyses , deux lettres du 1 3
! T. I, p. 3.37, note 2. cl du 20 mai i64G, adressées ;i d'Eniery.
lvih INTRODUCTION.
Bourgogne et de Berry, et son fils aine', celui de Champagne. Lorsque le duc de Brezé fut tué à la bataille navale d'Orbitello ( 1 h juin 1 666 ) , il réclama la, charge de grand-amiral de France pour le duc d'Enghien, beau-frère de Brezé. Mazarin résista à cette demande et engagea la reine à prendre l'amirauté pour ellemême. L'irritation du prince de Gondé éclata alors ouvertement, et par son opposition dans les conseils, et parles discours qu'il tenait en public. Le cardinal, fatigué de ces attaques, s'en plaignait dans une dépêche au duc de Longueville, gendre du prince de Condé1. Le cardinal peignait son caractère dans cette lettre; il préférait, disait-il, la douceur à la violence, il temporisait, il biaisait, pour me servir de ses expressions; mais, en cas de nécessité, il saurait montrer autant de fermeté que Bichelieu.
Les historiens 2 et les auteurs de mémoires font à peine mention des querelles qui divisèrent la cour à cette époque. Nous ne les connaissons complètement que par les lettres et les carnets de Mazarin. Ce qui inquiéta surtout le cardinal, en i646, ce fut l'union des maisons d'Orléans et de Condé, qu'il s'était toujours appliqué à diviser. Gaston d'Orléans était alors en Flandres et commandait une armée dans laquelle servait le duc d'Enghien. Mazarin vit avec déplaisir que le duc d'Enghien se rapprochait du duc d'Orléans, et cherchait à exciter son ressentiment en persuadant au prince que Mazarin avait voulu marier à son insu une de ses nièces au duc de Brezé3.
Au milieu de la licence des camps, on n'épargnait ni le ministre
1 Lellres de Mazarin, t. II, p. 279. 3 rrM. d'Elbeuf lia detto. . . che il duca
Il fout excepter La Barde (De rébus gai- d'Anghien haveva travagliato grandemente
licis); mais son ouvrage, écrit dans un style appresso S. A. R. . ., che io haveva concluso
obscur, est très-peu consulté. Il est loin, matrimonio d'una niia nepote al duca di
d'ailleurs , de donner des détails aussi précis Brezè per unir me intieramente al detto duca
que les carnets de Mazarin. Voy. aussi Oliv. senzaparticipalionediS.A. R.» (Carnet VIII,
d'Ormesson, Journal, t. I. p. 357. p. 5o.)
INTRODUCTION. m
ni même la Reine qui le protégeait; Mazarin, dans une leltre au maréchal de Gramont, qui e'tait alors en Hollande près du stathouder, se plaignait de la conduite du duc d'Enghien, tout en feignant de ne pas croire aux bruits que l'on répandait1. Les carnets sont plus explicites; on y voit que le maréchal, s'étant rendu au camp français, confirma la réalité des faits dont se plaignait le cardinal'2. Dans le même temps, le duc de Nemours, qui servait dans l'armée du duc d'Orléans, écrivait à sa femme, fille du dinde \endome, que la Reine, pour résister au parti des princes, serait forcée de tirer de prison le duc de Beaufort. On pouvait craindre de voir se renouveler les scènes de discorde et de violence qui avaient troublé les premières années de la régence d'Anne d Autriche. Heureusement la sagesse de Mazarin calma le ressentiment de cette princesse : ce II convient de dissimuler dans les circonstances présentes, lui disait-il3; il faut préférer le service du Roi à toute considération particulière. La Reine fera ainsi acte de grande modération et de prudence, ayant le temps de montrer son juste ressentiment quand elle pourra le faire sans porter préjudice à son fils et au royaume. ■?
Ces conseils prévalurent : le duc d'Orléans revint à la cour après la prise de Mardick et laissa le commandement de l'armée au duc d'Enghien. Lorsque les deux princes furent séparés, Mazarin s'inquiéta peu du mécontentement de Henri de Bourbon, père du duc d'Enghien, et il le traita même avec une certaine hauteur'1. Comme le prince de Condé évitait de se rendre à la cour et de-
Lettrcs de Mazarin, l. Il, p. 3io-3n. dame Lescalopier avait été enfermée aux
: -Cramont, arrivando di M.udic li 18 Feuillantines pour ses désordres, agoslo [i646]. mi lia dello che era vero * Carnet VIII, p. 48.
che si erano falli versi efoglianùnt in dis- 4 La preuve se trouve dans ane dépêche
petto délia Begina.- (Carnet VIII, p. 5i.) du a août îGAG. (Archives des affaires
Ces feuillantines étaient des chansons sali- étrangères (Franck), t. GXIV, pièce 3).
riques qui tiraient leur nom de ce qu'une Voyez cette lettre à la page suivante.
l\ INTRODUCTION.
mandait qu'on lui envoyât le secrétaire d'Etat, Michel Le Tellier, pour traiter avec lui, le cardinal s'y refusa et lui fit une réponse où, sous des formes polies, perce le dédain :
Monsieur,
J'av receu la lettre de Vostre Altesse et entendu ce que le sieur de Filzjean m'a dict de sa part, et, comme je crois l'avoir bien satisfaict par ma response, dont il aura l'honneur de l'entretenir, je n'ay aucune chose à luy dire, si ce n'est que , n'ayant point d'autres interests que ceux de l'Estat , il n'y a rien de plusaysé que de s'asseurer de mon service. Je ne doute point, en effect, que Vostre Altesse n'ayt les mesmes intentions; mais Elle me permettra de luy dire que ses meilleurs serviteurs ne voient pas comment ils peuvent bien interpréter qu'Elle ayt affecté d'esviter de voir Leurs Majestez, quoy que ce fustle chemin pour arriver au lieu où Elle est à présent l. Quant à ce que Vostre Altesse desire que M. Le Tellier l'aille trouver à Vallery, la Reyne a considéré qu'elle n'a rien à luy faire proposer; que ce voyage feroit croire à tout le monde qu'on entrerait en négociation, où il n'y a aucun sujet, et confirmèroit les bruits qu'on faict courir partout du mescontentement de Vostre Altesse. Sa Majesté n'a pas jugé à propos de vous envoyer le dict sieur Le Tellier, d'autant plus que si Elle (Vostre Altesse) a quelque chose à représenter à la Reyne, on aura toute sorte de créance à ceux qui viendront de sa part. Pour moy, je n'entreray pas en d'autre destail , sçachant que Vostre Altesse a trop bonne opinion de moy pour croire que, quoy qu'il arrive, je manque jamais à ce à quoy mon deb voir m'oblige. Et sur cela, comme j'ay eu l'honneur de servir utilement Vostre Altesse et toute sa maison jusques icy, je seray ravy qu'Elle me donne occasion de continuer à le faire à l'advenir.
Henri de Bourbon mourut vers la fin de Tannée iG46. Màzarin s'était toujours déclaré l'ami et presque le protecteur du nouveau prince de Condé, Louis de Bourbon, fils aîné de Henri de Bourbon. Le cardinal, qui connaissait la passion de ce jeune prince pour la gloire, ne cessait de lui offrir des occasions périlleuses
' L;i cour était alors à Fontainebleau, et le prince de Conde s"était rendu de Bourgogne à sa terre de Vallery, près de Sens.
INTRODUCTION. ut
de s'illustrer : il lavait envoyé en Catalogne, où venait d'échouer le prince d'Harcourt et où Coudé lui-même fut forcé de lever le siège deLérida. Mazarin lui offrit ensuite le commandement des troupes destinées à soutenir la révolte de Naples1. 11 cherchait à le séduire par la perspective d'une couronne conquise sur l'Espagne. Mais le prince de Condé rejeta une proposition qui ne lui parut qu'un brillant exil. Les petits maîtres, comme on appelait dès lors les compagnons de ce prince, inquiétaient Mazarin par leur valeur et leur arrogance. 11 se sentait menacé par cette jeune noblesse, tîère des exploits et de la gloire de son chef, et qui ne craignait pas de faire éclater son mépris pour le ministre dans des couplets satiriques où la Reine elle-même n'était pas épargnée.
L'opposition parlementaire n'avait pas l'éclat et l'insolence des petits maîtres, mais elle s autorisait des apparences légales et se couvrait du prétexte de l'intérêt public, qui lui donnait un caractère plus respectable. La prolongation de la guerre avait rendu les impôts accablants, et la répartition inégale des charges publiques en faisait retomber la plus lourde partie sur les classas les moins riches. Mazarin ne s'occupait pas de ces détails; il abandonnait la direction de l'administration financière à Particelli d'Emery, homme habile à inventer de nouvelles ressources en taisant revivre des lois tombées en désuétude. Ce fut ainsi que d'Emery réclama l'application d'un édit de Henri II, qui frappait d'un im-
' Lettres de Mazarin, t. II, p. 667, ad contraire, que ce fut le prince qui refusa
note 1, et surtout p. 53o, où le cardinal formellement de se charger de celte expé-
insisle sur l'utilité qu'aurait l'expédition de dition. Mazarin désirait tellement que \c
Condé. Je ne sais d'après quelle autorité le prince de Condé partît pour l'expédition de
duc de Rivas, dans son Histoire de l'insur- Naples, que, dès \c h juillet ili'iy, il enga-
rection de Naples (t. II. p. 109 de la tra- geail le cardinal Grimaidi à écrire, co te
duction française), dit que le prince de de lui-même, au prince de Condé, afin qu'il
Condé offrit d'entreprendre l'expédition de demandai au Roi la permission de tenter
Naples ;i ses Irais, mais que Mazarin s'y op- une entreprise en Italie. | Ail', étr. (Romb) .
posa. La correspondance du cardinal prouve , t. CIV, F" 272-276.)
un INTRODUCTION
pot les maisons construites en dehors de l'ancienne enceinte de Paris. Cet é cl i t , rendu après la bataille de Saint-Quentin, avait eu surtout pour but d'établir autour de Paris une sorte de zone militaire et de faciliter la défense de la capitale. Il n'avait pas reçu d'application depuis fort longtemps, et les constructions s'étaient multipliées hors des anciennes fortifications. Cet impôt, que Ton appela le toisé, parce que la taxe était en proportion de létendue des propriétés mesurée à la toise, excita une vive opposition. Lorsque l'on voulut le percevoir, le peuple se souleva1, et le parlement prit sous sa protection les propriétaires menacés.
Mazarin parle peu, dans sa correspondance, de ces agitations populaires, qu'il traite de simple rumeur. 11 en est de même de l'opposition du Parlement aux édits bursaux destinés à remplacer l'impôt du toisé, auquel la cour avait renoncé. La résistance parlementaire ne lui paraissait pas, dans l'origine, bien redoutable; il espérait la vaincre avec quelques concessions et au moyen des faveurs dont disposait la Pieiue. Ce fut seulement en 1668, lorsque les diverses cours des aides, des comptes, du grand conseil , s'unirent avec le parlement, que Mazarin vit tout le danger de cette coalition et la funeste influence qu'elle allait exercer sur les affaires extérieures. Il se hâta de terminer les négociations qu'il suivait depuis de longues années avec une habile persévérance. Il écrivait à Servien le ih août 16-^8 : cr C'est une espèce de miracle comment, parmi tant d'obstacles que nous-mesmes nous formons, les affaires peuvent aller; mais la prudence ne permet pas aussi qu'on se confie que ce miracle puisse durer longtems; tout le crédit est à sec; les sources d'argent sont taries et toutes les bourses fermées..... La fin de ce discours est pour vous faire voir la nécessité que nous avons de la paix au plus tost, et que, pour y parve-
Lettres de Mazarin, I. il, p. 0. noie 1. — Voy. aussi le Journal d'Olirier d'Ormessoit , I. I. |>. 19a el suiv., et surtout les Mémoires d'Orner Talon, à l'année i6^5.
INTRODUCTION. lxih
nJr, pourveu que les choses solides et essentielles soient bien establies, il ne faudra pas désormais prendre garde de si près aux autres. Ce n'est pas, comme j'ai dit, les ennemis qui me font peine; car il me semble que l'on pourroit facilement les réduire en plus mauvais estât qu'ils n'ont jamais esté et peut-estre tel qu'ils ne s'en releveroient jamais ; mais ce sont les François mesmes qui me donnent appréhension, estant, ce me semble, lassés de leurs prosperitez et se conduisant en sorte qu'il paroist qu'ils veulent le desordre, à quelque prix que ce soit. Ainsi il se peut dire que le Roi aura obligation au parlement, qui a donné le branle à tous ces mouvements, des desavantages que Sa Majesté aura dans la paix, si on est contraint de relascher des choses qu'on auroit obtenues, si chacun estoit demeuré dans son devoir'.»
Heureusement les négociations, dirigées depuis quatre ans avec autant de sagacité que de patience, permirent à Mazarin d'assurer à la France de glorieux avantages. C'est surtout dans la diplomatie que triomphait le cardinal. Rien ne donne une plus haute idée de son génie politique que la vue calme, ferme et perçante dont il embrasse la situation des divers Etats de l'Europe, les intérêts et les passions qui y dominent et leurs relations avec la France. Etats Scandinaves, Pologne, Angleterre, Provinces-Unies. Catalogne, Italie, Portugal, rien ne lui échappe. Quant à la Moscovie et à la Turquie, elles étaient alors considérées plutôt comme des Etats asiatiques que comme des puissances européennes. Dans ses négociations compliquées, Mazarin savait choisir comme représentants de la diplomatie française des hommes formés à son école et à celle de Richelieu. Quelques-uns ont été, pendant sa vie, d'admirables auxiliaires, et, après sa mort, d'habiles et persévérants continuateurs de sa politique. Au premier rang il faut
' ."Vous ne citons ici que quelques lignes de celte importante dépêche, <|ui doit paraître dans le tome lit des Lettres de Mazarin.
um INTRODUCTION.
placer Hugues de Lyonne, dont le génie diplomatique a été révélé de nos jours par d'importantes publications1. A Munster, Claude de Mesmes, comte d'Avaux, et Abel Servien, marquis de Sablé, se montraient dignes par leurs talents de traiter avec le comte de Trautmansdorfï", représentant de l'Empereur, et avec les plénipotentiaires espagnols Penaranda et Brun. Nous n'insisterons pas sur ces négociations de Munster et d'Osnabrûck, où, pendant cinq ans, il fallut lutter contre les lenteurs calculées de l'Autriche, les intrigues espagnoles et les défiances de la Suède2. Mazarin n'a pas cessé un moment de diriger les plénipotentiaires français par les dépêches et les mémoires qu'il leur adressait.
Au second rang parmi les diplomates qui l'ont secondé, on signale plusieurs hommes d'un mérite éminent et que l'histoire ne doit pas oublier, tels que La Thuillerie, Fontenay-Mareuil, d'Estrades, du Plessis-Besançon, Pierre Ghanut, Henri Arnauld, Pomponne deBellièvre et d'Avaugour. Gaspard Cognet de La Thuillerie fut envoyé dans le Nord, en 1 66 M, avec la mission de réconcilier la Suède et le Danemark. La France devint, à Brômsébro3, l'arbitre des puissances Scandinaves. En travaillant à leur réconciliation'1. Mazarin assura des avantages considérables à l'ancienne
1 Négociations relatives à la succession 'l'Espagne, publiées par AI. Mignet, h vol. in-4° dans la collection des documents inédits de l'histoire de France, et La diplomatie française an wif siècle, par M. Vall'rey, dont le premier volume vient de paraître.
2 Des ouvrages spéciaux ont retracé toutes ces lattes diplomatiques. Je me bornerai h citer l'ouvrage du père Bougeant , Histoire de la pair de Wcstphalie (Paris, îjlih, l\ vol. in-12). C'est un résumé clair, généralement exact et consciencieux des négociations de Munster et d'Osnabrûck. Il faut cependant remarquer que le 1*. bou1
géant s'est surtout servi des papiers du comte d'Avaux , qui n'est pas favorable à Mazarin. Il a répété l'accusation , souvent reproduite contre le cardinal, d'avoir relardé à dessein la conclusion de la paix. Nous reviendrons plus loin sur ce grave reproche . qui nous semble peu mérité.
3 Brômsébro est situé sur les frontières des deux royaumes Scandinaves de Suède et de Danemark , entre le Smaland et la Bleckingie. Le traité de Brômsébro fut signé le 1 3 août i6i5.
1 Lettres de Mazarin, T. II , p. i 08 , 1 6A , 260 . et aux analyses, p. 62/i. GiS3, etc.
INTRODUCTION. lxv
et fidèle alliée de la France ' : outre la libre navigation dans les détroits du Sund et des Belts, la Suède obtint les îles de Gotland, d'OEsel et la province d'Aaland. Mais en même temps qu'il donnait satisfaction aux anciens confédérés du royaume, il sut habilement gagner le Danemark, <jui envoya une ambassade en France pour témoigner à la Reine sa reconnaissance.
Pendant que La Tiraillerie signait, en 1 6 6 5 , la paix de Brômsébro, Mazarin entretenait auprès du général suédois, Torstenson, un représentant de la France, M. d'Avaugour, à la fois militaire et diplomate. Par son intermédiaire, le cardinal adressait à Torstenson des conseils et des présents2, et il recevait des rapports étendus sur la marche et les projets des Suédois. M. d'Avaugour était ce qu'on appellerait aujourd'hui un attaché militaire de France auprès de Torstenson; il le suivit dans ses marches rapides du Jutland au Danube, et remplit la même mission auprès de Wrangel, successeur de Torstenson. A la cour de Stockholm, Pierre Ghanut, l'ami et l'hôte de Descartes, remplaça La Thuillerie, qui fut appelé h l'ambassade de La Haye. Chanut surveillait avec la plus active vigilance les intrigues qui intéressaient la France, et en avertissait le cardinal. Les lettres de Mazarin attestent toute l'attention qu'il donnait à ces questions et les sacrifices qu'il s'imposait pour conserver l'alliance de la Suède3.
Le marquis de Fontenay-Mareuil est un des diplomates qui figurent le plus souvent dans la correspondance du cardinal en 16^7. Il avait, comme d'Avaugour, servi dans les armées de la Franceet y était parvenu au gradede maréchal de camp". Richelieu, qui avait discerné ses talents diplomatiques, l'avait fait nommer
' Lettres de Mazarin, t. Il, p. 283. ' François du Val, marquis de Fonlenay-
J Voyez, aux analyses, les exlrails des Mareuil. avait éU- nommé maréchal de
dépêches adressés à M. d'Avaugour, p. C3o, camp le 22 avril 1 G 3 5 . Il fut deux fois
ii'1/1. 6/16, 0'i8, 653, 607, etc. ambassadeur à liome, clmouni! à l'âge de
1 Lettres de Mazarin, t. II, p. 536 et suiv. soixante-dix ans, le ->.r> octobre i665.
vaz.vri*. — 11. 1
i.xvi INTRODUCTION.
ambassadeur à Rome en iC>/to. Fontenay-Mareuil y resta trois ans. Mazarin l'appela de nouveau à ce poste en 16/17 ; ce fut Fontenay- Mareuil qui arracha au pape Innocent X le chapeau de cardinal pour Michel Mazarin, et prépara les insurrections de Sicile et de Naples en 16/17'. ^u Plessis-Besançon2 était, comme d'Avaugour et Fontenay-Mareuil, un soldat diplomate, négociant tantôt avec le duc de Lorraine3, tantôt avec les princes italiens ou allemands; ne tut lui qui décida le duc de Modène, hésitant entre la France et l'Espagne, à signer un traité d'alliance avec la France en septembre 16/17.
Godefroy d'Estrades est beaucoup plus connu que les précédents : conseiller d'Etat d'épée depuis 1689, il fut envoyé plusieurs fois en Hollande pour stimuler la lenteur du stathouder Frédéric-Henri4. Après la mort de ce prince, d'Estrades fut chargé du commandement d'un corps d'armée qui occupait Piombino et Porto-Longone. Ses talents militaires l'élevèrent dans la suite au rang de maréchal de France5. Mazarin faisait avec raison grand cas de d'Estrades. Il écrivait, à son sujet, au cardinal Gri-
1 On a des Mémoires de Fontenay-Mareuil, (]iii font partie de toutes les grandes collections de mémoires relatifs à l'histoire de France. Ces souvenirs d'un vieillard, mêlé à des événements importants , ont un véritable intérêt. Cependant il faut les consulter avec précaution, comme nous le verrons à l'occasion d'un reproche que Fontenay-Mareuil adresse à Mazarin. M. Baguenault de l'uchesse a publié dans la Revue des questions historiques, 1" juillet 1 878 , une intéressante étude sur la seconde ambassade de Fonlenay-Mareuil à Rome; il s'est servi principalement des documents originaux conservés aux Archives des Affaires étrangères.
! Bernard de Besançon, désigné sous le
nom de du Plessis-Besançon, avait été nommé maréchal de camp le 1 o mars 1 645. Il devint lieutenant général des armées du Roi le 39 mars 1 653, et mourut en mars
3 Lettres de Mazarin, t. Il, p. 1, q, 6, etc.
4 Ibid. t. I, p. 732, 733, 774, et t. il. p. 289, 291, etc.
6 D'Estrades devint maréchal de France en 1676 et mourut en 1686. Voyez, sur les Lettres et Mémoires du comte d'Estrades, 1. 1 , p. 68 1 , des Lettres de Mazarin. Fa Revue historique (mars-avril et juillet-août 1877) a publié des Recherches critiques sur les ambassades et négociations du comte d'Estrades , par M. Coll.
INTRODUCTION. xxvu
maldi : w II connaît bien le soldat, et, comme il s'est forme' en Hollande, où l'ordre et la discipline sont exactement observés, il sait bien ce qu'il convient d'accorder ou de refuser aux officiers '. - Excellent à la guerre, d'Estrades valait encore mieux dans les négociations.
La magistrature et le clergé fournirent aussi leur contingent à la diplomatie de Mazarin. Pomponne de Bellièvre, président au parlement de Paris, fut chargé dune mission en Angleterre2. Henri Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, contribua, avec Fontenav- Mareuil et Du Plessis-Besançon, à consolider en Italie l'influenco française3. Des étrangers, tels que les cardinaux Bichi et Grimaldi, l'abbé Bentivoglio, furent aussi des agents habiles et dévoués de Mazarin. En un mot, le cardinal, qui avait su distinguer Michel Le Tellier parmi les intendants, et qui ne tarda pas à discerner le mérite de Jean-Baptiste Colbert, montra le même tact dans le choix des diplomates, et, bien secondé par ce concours d'hommes éminents, il maintint et étendit le crédit de la France dans les Etats Scandinaves, en Allemagne, en Portugal et en Italie. Il alla chercher jusqu'aux conGns de la Turquie le prince ou vvaiwode de Transylvanie, Georges Ragotsky, pour l'opposer à la maison d'Autriche \
Il ne négligea pas non plus la Pologne, qui pouvait tenir en bride la Suède et la Moscovie. Il prépara, par les négociations du comte de Brégy, le mariage du roi Wladislas avec Marie de Gonzague, comme le meilleur mo\en d'affermir l'influence française en Pologne. Là où les Mémoires du temps ne voient qu'un appareil de costumes étranges et des pompes d'une magnificence bar-
' Arch. des AIT. été. (Rome), t. C1V, à 3 Lettres de Mazarin, !.. II, p. 3/16,068,
la date du 28 avril 16/17. A7/1 , 534, 062, etc.
' Lettres de Mazarin, I. II, p. 39.8, 329, ' lbid. p. 202 , 209, 260, 283, etc.. et,
33 A. 337, etc. aux analyses, p. 665, etc.
Lxviu INTRODUCTION.
bare, le ministre cherchait une occasion détendre la puissance de la France, mais, en même temps, il ne négligeait pas les intérêts de sa famille. Il ménageait la renonciation du frère du roi de Pologne, Casimir Wasa, à la dignité de cardinal, afin d'assurer à son propre frère la présentation du roi Wladislas1. Cette présentation, qui, finalement, ne fut pas nécessaire, fut négociée comme une affaire d'Etat et chèrement achetée.
Le Portugal, où la maison de Bragance luttait, depuis i64o, contre l'Espagne, avec l'appui de la France, est un des pays où la politique de Mazarin a le plus varié. Comme il n'en a pas été question jusqu'à présent dans cette Introduction, il est nécessaire d'y insister avec un peu plus d'étendue. Mazarin considérait le royaume de Portugal comme une épine qu'il fallait laisser au pied de l'Espagne, mais sans sacrifier pour l'intérêt de ce royaume une paix avantageuse. Le 8 septembre 1 6 44 , il écrivait au roi de Portugal2 pour l'engager à faire une diversion puissante, qui favoriserait les progrès de la France du côté de la Catalogne. A Rome, il prenait la défense du Portugal contre les Espagnols, qui s'opposaient à ce que le pape donnât l'investiture aux évêques de cette contrée, et, lorsquen î 6 6 5 le résident de Portugal près de la cour de Rome, l'évêque de Laniego, eut été attaqué par des sbires de l'ambassade d'Espagne, M. de Grémonville, qui était chargé temporairement de représenter la France à Rome, demanda satisfaction de cet attentat, et, ne l'ayant pas obtenue, il rompit les relations diplomatiques avec le Saint-Siège et sortit de Rome3. A Munster, où se négociait la paix entre les puissances belligérantes, la France soutenait également les intérêts du Portugal et voulait qu'il fût compris dans les traités, tandis que les Espagnols déclaraient que les Portugais n'étaient, à leurs yeux, que
' Lettres de Mazarin, t. II, p. a35, 3 Lettres de Mazarin, t. Il, p. 59-61.
note 2, et aux analyses, p. G76, 678, etc. 3 lbid. p. 1/18-1/19, et 1 56.
INTRODUCTION. «ix
des sujets rebelles, et refusaient de reconnaître leur indépendance. Pour ne pas faire échouer les négociations, Mazarin se borna à demander pour le Portugal une longue trêve1, qu'il finit par réduire à six mois2, et comme, malgré ces concessions, les Espagnols persistaient à exclure les Portugais du traité, il donna ordre aux plénipotentiaires de conclure la paix sans y comprendre le Portugal. C'est ce qui résulte du passage suivant d'une dépêche du 20 juillet 1 646 , qu'il adressait au comte d'Avaux3 :
Nous pouvons dire que, par la pais, que nous faisons sans le Portugal, nous donnons un royaume tout entier au roi d'Espagne, puisqu'il est cerlain que, quelque bonne opinion que les Portugais aient de leurs personnes et de leurs forces, s'il n'est diverti d'ailleurs*, il n'aura pas beaucoup de peine à les réduire.
A cette époque, Mazarin espérait obtenir du roi d'Espagne la cession des provinces belges, en lui abandonnant la Catalogne el le Portugal. Il regardait comme un point capital de porter la frontière septentrionale de la France jusqu'à l'Escaut, et, rappelant que déjà elle touchait au Rhin par la conquête de l'Alsace et aux Pyrénées par celle du Roussillon, il écrivait aux plénipotentiaires français à Munster5 : cr L'acquisition des Pays-Bas espagnols formerait à Paris un boulevard inexpugnable, et ce serait alors véritablement qu'on pourrait l'appeler le cœur de la France. » Cette négociation échoua, soit que les Espagnols n'y missent pas de bonne foi, comme le prétend Mazarin , soit que le cardinal, comme l'en accusèrent ses ennemis, montrât des exigences excessives. Mazarin témoigna alors plus d'intérêt pour le Portugal : il
' Lettres de Mazarin, t. II, p. 217. 'Si une diversion, venant d'ailleurs.
' Ibid. \). hkv. cl l\hk. n'arrête le roi d'Espagne. " Ibid. p. 007. Voyez cussi, aux ana- 5 Négociations secrètes de Munster, l. III,
lyses, une dépèche du 16 février i646. p. 21.
lxx INTRODUCTION.
s'efforça de meltre un terme aux différends de cette couronne avec les Provinces-Unies, tandis que les Espagnols cherchaient à les envenimer1. Mais, en même temps, il pressait le Portugal, auquel il prodiguait les protestations d'affection2, d'intervenir plus énergiquement dans la lutte contre 1 Espagne. Le roi de Portugal n'ignorait pas les fluctuations intéressées de la politique française, qui n'aurait pas hésité à le sacrifier pour conclure une paix avantageuse. Découragé, il songea à abdiquer et à se retirer aux Açores3, en cédant sa couronne à une personne que désignerait la reine régente et qu'elle s'engagerait à soutenir énergiquement. Ce projet n'eut pas de suite , et Mazarin continua à entretenir des relations amicales avec- le Portugal, dont la diversion lui était fort utile pour inquiéter l'Espagne. Il en obtint même des vaisseaux, en 16/17, pour renforcer la flotte française, qui devait se rendre à Naples et soutenir l'insurrection de cette ville contre le roi dEspagne \
De toutes les puissances dont Richelieu avait légué l'alliance à la France, la république des Provinces-Unies fut la seule qui manqua à la foi jurée : les progrès de la France dans les Pays- Bas espagnols inquiétaient cette république. La prise de Dunkerque lui parut un danger pour son commerce, mais ce qui l'irrita surtout, ce fut le projet de mariage de Louis XIV avec l'Infante, qui aurait reçu pour dot les Pays-Bas espagnols. Mazarin prêta d'abord 1 oreille à ce projet5, mais il ne tarda pas à reconnaître que c était un artifice des Espagnols pour rompre l'alliance de la France avec les Provinces-Unies6. Quant aux Hollandais, ils s'étaient alarmés en songeant que la Belgique pourrait devenir française, qu'Anvers
1 Lettres de Mazarin, t. 11, p. 273, 344, 4 Lettres de Mazarin, t. 11, p. 5o4. 368, 453, 5o3, 522, 523. b Ibid. p. 217, et, aux analyses, dépêche
2 Ibid. p. 091-392. du 9 février 1640.
! Ibid. p. 5ot. '' Ibid. p. 2()3 et 295.
INTRODUCTION. wxi
sérail une rivale d'Amsterdam et qu'un peuple actif, ambitieux, ardent pour les entreprises guerrières, allait toucher à leurs frontières. L'Espagne leur offrait, avec la fermeture de l'Escaut, le sacrifice de la Belgique à la Hollande. Ils n'hésitèrent pas, et, malgré tous les efforts de Mazarin1, ils se séparèrent de la France. Mrao de Motteville'2 attribue celle rupture à l'avarice du cardinal. qui ne donna pas à la princesse d'Orange les diamants qu'il lui avait promis; le fait est possible, mais secondaire. Les intérêts de leur commerce3, bien plus que les considérations frivoles dont parle Mme de Motteville, décidèrent les Hollandais à signer. en janvier i648, un traité particulier avec l'Espagne.
Ce fut un malheur pour la France d'avoir perdu cette alliance, et nous n'avons pas dissimulé quelle fut, sur ce point, la faute de Mazarin. Mais on a été plus loin : on a prétendu qu'il n'avait pas voulu conclure la paix avec l'Espagne, que la guerre lui paraissait utile pour soutenir sa puissance, et qu'il sacrifia la cause nationale à son intérêt personnel. Cette accusation, répétée par des historiens modernes, se trouve déjà dans les écrits du temps, et ce qui lui donne surtout de la gravité, c'est qu'elle a été émise par Fontenay-Mareuil dans ses mémoires4: «Le cardinal Mazarin, dit-il, n'ayant point voulu faire la paix à Munster, bien qu'elle pût être si avantageuse, parce qu'il lui falloit donner tant d'occultation à M. d'Orléans et à M. le Prince qu'ils ne pensassent pas à traverser son crédit et le grand pouvoir qu'il avoit auprès de la Reine. n L'accusation est formelle: mais il faut remarquer quelle se trouve dans des mémoires que Fontenay-Mareuil écrivit à un
' La preuve de ces efforts de Mazarin se ' Mémoires, édition Charpentier, l. I
trouve surtout dans sa correspondance avec p. 'ioy.
Servien, qu'il avait envoyé a la Haye pour ' Lettre» de Mazarin, l. Il, p. :>.'!•> .
s'opposer à la défection des Provinces- 390, etc.
Unies. Vovez Lettres de Mazarin, l. Il, ' Mémoires, p. 55 de l'édition Michaud
p. 35g, 364, etc. et Poujoulat.