‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáereChapitre 10 sur 146 · A MADAME LA LANDGRAVE DE HESSE · texte numérisé non relu

A MADAME LA LANDGRAVE DE HESSE

Paris, 1G août i64A.

Madame,

Je sçay que je ne diray rien de nouveau à Vostre Altesse quand je luy parleray de ]a grande victoire que Dieu a donnée aux armes du Roy devant Fribourg sous le commandement de M. le duc d'Anguien1. C'est une chose qu'elle aura apprise de divers endroits avant qu'elle reçoive cette lettre. J'ay seulement à luy dire que nous tascherons avec la grâce de Dieu de ne perdre pas le fruict de cette victoire et de la (tousser si avant qu'elle donne plus de seureté et d'establissement aux affaires du party confédéré d'Allemagne qu'elles n'en ont eu il y a longtemps, et, pour faire voir l'affection et le zèle avec lequel Sa Majesté les embrasse, elle ne se contente pas delà preuve qu'elle vient d'en rendre devant Fribourg, mais elle envoyé ordre à M. le duc d'Anguien de s'avancer en Allemagne, avec toutes les forces qu'elle a delà le Rhin, qui sont plus de vingt mille hommes effectifs, le plus avant qu'il sera jugé à propos, pour y faire la guerre avec advantage.

De si belles forces, commandées par un prince si sage, si vaillant et si heureux, ne peuvent vraisemblablement manquer de produire des succez si considérables, que, si le reste de nos alliez coopère avec nous, nous ne devons point douter que nous ne soyons par là dans le chemin qui nous mènera à une paix honorable.

C'est pourquoy, Madame, j'ay voulu escrire celle-cy à Vostre Altesse pour la conjurer de faire un effort de son costé pour appuyer et favoriser le gros de la cause commune que nous allons si hautement et si puissamment soustenir dans l'Allemagne.

1 La bataille de Fribourg se composa vint à Paris le 16 août, comme on le voit d'une suite de combats livrés le 3,1e 5 et le par le Journal d'Olivier d'Ormesson, t. 1 , ((août 16/1 h. La nouvelle de la victoire par- p. 206, 207.

J'estime que V.ostre Altesse sera à présent en toute liberté, puisque Août i64A. l'obstacle qu'elle avoit trouvé dans l'Ostfrise s'en va estre osté par les ollices efficaces que nous avons faits de deçà envers MM. les Estatz et M. le prince d'Orange. Aprez ce qu'ils ont. promis à Sa Majesté pour la seureté de ses quartiers et de ses contributions, elle ne doibt point entrer en aucune sorte de scrupule qu'il se lasse rien à son desadvantage de ce costé-là. et qu'on voulust offenser le Roy en ne tenant point ce qu'on aura promis par son entremise et à sa considération. Je la supplie encore d'exhorter M. Kœnismark 1 de concourir de son costé à mesme fin que nous, et de profiter conjoinctement d'une conjoncture si favorable.

De tout cela j'en ay entretenu au long le sieur Polheme2, auquel nie remettant je finiray avec cette véritable protestation d'estre tousjours, etc.

Manuscr. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, 1. II, f; d-j verso. — Copie du temps.

A M. LE DUC D'ENGHIEN

[Paris,] 1 7 août if>44.

Monsieur, Sy la joye que je receue de la victoire que vous venez d'obtenir n'estoit tempérée par la frayeur qui me demeure du péril que vous avez couru, j'avoue qu'elle seroit excessive. Je ne laisse pas d'en estre extrêmement touché au milieu de cette appréhension mesme, et je m'asseure qu'ayant lesmoigné une partie de ce que j'en sentois à ceux qui vous appartiennent et particulièrement à Madame vostre sœur \ elle aura pu facilement remarquer que, dans mon cœur aussy bien que

1 Voyez, sur Kœnismark, ou Kœnigsmark, Anne-Geneviève de Bourbon, duebesse

I. I des Lettres de Mazarin , p. 288 , note 2. de Longuevillc. Voyez, sur cette princesse,

- Résident de la Landgrave près la cour la Jeunesse de M"" de Longueville , par

de France. Il en a été souvent question dans M. Victor Cousin, le tome I des Lettres de Mazarin.

Wit iô'i'i. dans mes paroles, ma joye n'estoit pas inférieure à la sienne. Je pense que c'est tout dire; mais c'est aussy dire la vérité1.

En suite de cela, trouvez bon que je vous représente qu'il est vray que vous estes né pour ne porter pas envie à la gloire des plus grands princes et des plus grands capitaines qui ayent jamais esté dans le monde ; que vous avez fait avant l'âge de vingt-trois ans ce que plusieurs autres qui sont fameux dans l'histoire n'ont pas fait durant leur vie, et, s'il m'est permis avec bienséance de mesler en cecy mon interest, que je ne sçaurois vous rien proposer de si difficile pour le bien de l'Estat, dont vous ne veniez à bout, ny former de dessein, quand il trouveroit mesme de la résistance et de la contradiction dans l'esprit de tous les autres, que je n'aye espérance, si vous l'entreprenez, que rien ne sçauroit vous empescher de le faire réussir.

Mais trouvez bon , s'il vous plaist encore, que je vous conjure au nom de Dieu de ne pas faire si bon marché d'une vie si précieuse que la vostre, et considérez que c'est comme un miracle que vous soyez retourné d'un lieu où presque tous ceux qui vous y ont accompagné ont esté tuez ou blessez2. Je vous proteste que, quand j'y songe, j'ay peine à me rasseurer et à ne m'alarmer point encore d'un danger qui n'est plus que dans ma mémoire.

Je suis ravy de ce que vous m'escrivez de M. le mareschal de Guiche, bien que je n'en sois pas surpris, et le connoissant comme je fais, et sçachant qu'il a touttes les bonnes qualitez pour servir dignement et pour gagner le cœur de tous ceux avec lesquels il sera , je ne trouve point estrange qu'il ayl gagné le vostre, et qu'il vous ayt si glorieusement secondé en cette dernière occasion. \ous pouvez croire que j'ay sceu profiter de ce que vous m'en escrivez, et je n'ay pas manqué de faire valoir ce qu'il a fait auprez de la Reyne et partout ailleurs où je me suis rencontré.

Voyez dans le manuscrit de la Biblio- ~ Voyez, sur la bataille de Fribourjj, leré-

llièquc nationale, Fr. '1170, fol. 180 et cil du marquis delà Moussaye; il a été publié

181, la lettre adresse'e au ducd'Engbien au sous le nom de Henri de Bessé, mais avec

nom du roi, m date du 18 août \&Mt. des suppressions et des altérations du texte.

J'ay receu encore une particulière satisfaction de celle que vous Aoûi <<;,', avez de M. de Castelnau ' et des autres ofiiciers de mon régiment, lequel, quoyque levé de nouveau-, a mérité que vous luy fissiez 1 honneur de le mettre du nombre de ceux à la teste desquels vous avez voulu combattre. Je eroy que le sieur de Castelnau sera bien ayse de continuer à servir avec moudict régiment, dans l'asseurance qu'il doit avoir que, dans la bonne opinion que vous avez de luy et l'inclination que j'ay pour sa personne, je luy procureray des advantages dont il aura suject d'estre content.

Enfin j'ay leu à la Revne la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire 3, afin qu'elle sceuten particulier le nom de ceux qui ont l'ait les merveilles que vous m'escrivez. Je croy qu'on peut dire sans exagération que les anciens n'ont jamais rien fait de si courageux et si hardy, qui surpasse ce que les François font maintenant.

Je ne vous diray rien de M. le Mareschal de Turenne, dont nous avons plusieurs fois parlé; personne ne peut sçavoir mieux que vous à quel point je l'estime et je l'ayme, et s'il peui rien faire qui surpasse l'opinion que j'ay de luy, mais je ne vous dissimuleray point <jue j'a\ une joye indicible de voir la satisfaction qu'il a de voslre personne, avec tous ceux qui servent sous vous. Les louanges qu'ils vous donnent, et particulièrement les termes avec lesquels celuy-cy m'en escrit, ne sçauroient estre plus relevez, u\ plus forts. Voyant aussy la satisfaction que vous avez d'eux, j'ose dire qu'avec cette union, cette correspondance d'estime et d'amour, il n'y a rien au monde qui ne se puisse entreprendre avec asseurance de bon succez.

Je depesche exprez ce gentilhomme pour nie resjouir avec \ous de vos victoires, et pour vous porter nies pensées sur les propositions que

1 Jacques de Castelnau-Mauvissière se même année des suilcs des blessures qu'il

distingua à la journe'e de Fribourg, en avait reçues à la bataille des Dunes. t6lih, à la suite de laquelle il obtint le Récemment»

titre de maréchal de bataille. (Voyz lettre Cette lettre a été publiée à la suite des

de Mazarin au duc d'Engbieu, en date du Mémoires de Pierre Lenel (édit. Micbaud el

21 août iG'iA.) Il fut nommé maréchal de Poujoulat) , p. Aq<). i"et2*col. France le -20 juin iu'ÔH, et mourut la

Aoûti644. nous a faites le sieur de Tourville, qui a désiré que, sans perdre de temps, on vous les fist sçavoir. L'ayant fait encore attendre deux jours, pour donner temps d'arriver au dernier courrier que vousdepescherez, je remets à respondre par son retour à tous les points de vostre lettre, que j'obmets icy pour vous dire cependant qu'il est impossible d'estre plus que je suis, etc.

Mnnusc. de la Biblioth. Mazarine, n" 1719, t. II, f J 169 verso. — Copie du temps.

A M. DE TURENNE

[Paris,] 17 août i6A4.

Monsieur,

Je ne vous diray point icy mon sentiment sur ce qui s'est passé devanl Fribourg ny l'estime en laquelle jay tous ceux qui ont contribué à un succez le plus considérable qui soit arrivé depuis plusieurs siècles; sçacbantla part que vous y avez, vous pouvez croire que lajoye que j'en ay pour l'amour de vous n'est pas petite. Je me persuade qu'elle n'est pas moindre en vostre esprit, à mon sujet, Dieu m'ayant inspiré la pensée de proposer à M. le duc d'Anguyen cette entreprise.

Mais ce n'est pas tout d'avoir vaincu, il faut tascber de bien user de la victoire, et de n'en perdre pas le fruict. Pour cet effect, on envoyé à M. le duc [d'Anguien] un mémoire que jay dressé, et qu'il vous communiquera. Aprez que vous l'aurez bien examiné et fait là dessus les réflexions nécessaires, je ne doute point que la resolution qu'il prendra ne soit la meilleure pour la principale fin que nous avons, qui est de bien establir dans l'Allemagne l'armée que vous commandez, et de luy gagner des quartiers qui soient stables, afïin qu'elle ne soit pas obligée de courir tousjours comme elle a fait jusques icy pour en chercher.

Le retour de M. Torstenson en Allemagne, qu'on nous escrit s'avan-

cer contre Gallas, et avoir desja gagné un pont sur l'Elbe, ne nous ser- Aoûti644. vira pas peu, ostant an duc de Bavière le secours que l'Empereur luy auroit pu sans cela envoyer. M. de laThuillerie nous escrit aussy qu'il ne désespère pas de faire réussir l'accommodement des Suédois et des Danois, et qu'il y trouve plus de dispositions qu'il ne s'estoit promis. Cela estant, ceux-là pourront agir plus puissamment en Allemagne, et donner assez d'occupation à l'Empereur pour l'empescher de songer [à porter ses armes] ailleurs, sans parler de ce que pourra faire le prince de Transylvanie.

Nous espérons aussy que le différend qui est entre Madame la Landgrave et le comte d'Embden sera bientost ajusté, et partant qu'elle pourra agir de son costé et favoriser nos desseins. Je luy en ay escrit et à M. Kœnismark aussy l, outre les ordres qu'on a mandez à Messieurs les plénipotentiaires de faire office pour cela envers les plénipotentiaires de Suéde. Je vous ay voulu donner parL de tout cecy, affin que vous sçachiez au vray quel est Testât des affaires d'Allemagne. Vous en donnerez part à M. le duc d'Anguyen et à M. le Mareschal de Guichc.

Je n'oublieray point à vous exhorter, dans les progrez que l'armée pourra faire en Allemagne, de mesnager bien les vivres que vous trouverez en abondance en ce tems de moisson, et d'en empescber la dissipation qui s'en fera infailliblement, sy l'on n'y prend garde; estant vray que ce mauvais mesnage a esté une des causes qui ont tousjours fait dépérir nostre armée, et qu'aprez la bataille de Kempen2 elle trouva des bleds dans l'Estat de Cologne et aux environs pour la nourrir deux ans, et neanlinoins M. le mareschal de Guebrianl ne pust empescber que tout ne fust dissipé dans six sepmaincs. Vous estes en d'autres termes, d'autant qu'il n'avoit pas encore alors de caractère3, et qu'il estoit alors deub une année de l'armée4, ce qui la rendoit moins obéissante.

1 Voyez plus haut, p. 33, noie 1. 3 C'est-à-dire de titre officiel et reconnu

- Cette bataille avait été gagnée par le par les Weymariens. maréchal de Guébriant, le 17 janvier 16/42. ' Une année de la solde de l'année.

àoûtiôM. Pour ce qui est de la charge du sieur de Roqueservieres \ il n'y sera point pourveu que par vostre avis. Je remets le reste que j'aurois à vous escrirc au retour de M. de Tourville, qui sera dans deux jours, pour vous asseûrer cependant que je seray tousjours plus que personne du monde, etc.

Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n" 1719, t. II, f' 170 verso. — Copie du temps.

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