A M. L'ABBÉ DE LA RIVIÈRE
[Fontainebleau,] 28 septembre j645.
Monsieur,
J'ay receu la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire d'hyer avec la copie de celle de M. de l'Estrades 4, il eust esté bien à propos que ce gentilhomme, que Son Altesse Royale avoit depesché à M. le prince d'Orange, se fust souvenu de prendre le chemin de son retour par noslre armée, pour faire sçavoir à MM. les mareschaux la disposition où il avoit laissé ledit sieur prince, dont, par leurs dernières mcsmes, ils me tesmoignoient estre en peine avec grande raison.
Le sieur de Bougy, lieutenant des gens d'armes de M. le mareschal
' De mander au chancelier de rester à des requêtes depuis le 26 février iti4-2. Paris. On voit, en effet, par le Journal d' OU- 3 Voyez, sur l'abbé de La Rivière, le
lier d'Ormesson (t. I, p. 3i/i) que le chan- tome I des Lettres de Maiarin, p. 937. relier n'était point parti pour Fontainebleau ' L'Estrade, de l'Estrades, d'Estrades
fil même temps que la cour. indiquent un même personnage, dont il a
2 Je présume qu'il s'agit ici de Henri été souvent question dans le tome I des
Le Clerc, seigneur du Tremblay, maître Lettres de Mazarin, et surtout p. 92/1.
deGassion, en arriva hver; ils estoient encore prez Lille, assez irrésolus Sepiembr de ce qu'ils dévoient entreprendre, n'ayant pas jugé à proposd'attaquer la Bassée l; ils alloicnt à Menin, et de là avoient quelque pensée pour C.onrtrav. au cas que les ennemys n'y eussent pas jeté trop de troupes.
J "a v souvent eu les mesmes avis que vous me donnez de la correspondance des Importants 2 avecque la dame 3, dont vous m'escrivez. Nous nous en entretiendrons à nostre première veue. Ce pendant je vous remercie de tout mon cœur de la continuation de vostre affection, (jue vous me faites paroistre en toutes rencontres.
Il arriva hyer icy un scandale de grande importance, qui a mis la Reyne dans une colère qu'il me seroit impossible de vous exprimer; M. de Fontaine-Chalandray battit, dans la salle de la comédie, le baron de Rebé4, lieutenant des gardes du corps du Roy, dans la fonction de sa charge. La foule se sauva sur le champ, parce que les gardes qui se mirent tous en devoir de le tuer, ne le purent pas bien demesler; mais M. le comte de Tresmes5 estant arrivé au bruit de ce desordre et s'estant saisy de sa personne, je n'en trouve gueres sa condition meilleure, parce que Sa Majesté en est extraordinairement aigrie, comme elle [est] jalouse et délicate au dernier point, avec raison, dans des affaires de cette conséquence. Mademoiselle 6 voulut prier pour luy, mais la Reyne s'emporta contre elle. J'estois, pour lors, chez moy, avec I ambassadeur de Pologne , et rencontray les choses en l'eslat que je vous marque, lors que j'allay chez Sa Majesté, que j'eus plus besoin d'adoucir que d'eschauffer, quoy que mon devoir et ma conscience me
Pendant cette campagne jusqu'au 5 René Potier, comte, puis duc de Tres-
7 septembre, l'armée de Flandre, comman- mes, était un des quatre capitaines des
ilée par le duc d'Orléans, avait pris succès- gardes du corps. Il mourut en 1670, à l'âge
sivement Mardick, le fort de Link, Bour- de quatre-vingt-onze ans. Le marquis de
bourg, Menin et Bétlmne. Gesvres, qui mourut des suites de blessures
2 11 a été question de ce parti dans le reçues au siège de Tliion ville (t. I des Let-
Iniwel des Lettres de M marin, p. ^96, notes. 1res de Mazarin, p. 271), était son fils.
' Il s'agit probablement de la duebesse a M"1 de Monlpensier, fille de Gaston
de Chevreuse. d'Orléans et de sa première femme. Celle
1 Annct le Vaillant de Rebé, ou Rebais. princesse, qui a laissé des Mémoires, n'y
qui fut nommé maréchal de camp en i65a. parie pas du l'ait rappelé par Mazarin.
Octobre fissent estre dans tous les mesmes sentimens que je la trouvay. Mademoiselle, aprez, demanda pardon à la Reyne du desplaisir qu'elle luy avoit causé, de façon que de ce costé là tout est bien. C'est tout ce que je vous diray pour cette fois, et que je suis, etc.
Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, tome II, P 370 recto. — Copie du temps.
A M. LE MARÉCHAL DE GRAMONT1
[Fontainebleau,] a octobre i645.
(extrait. )
Monsieur,
J'ay receu, par les mains du sieur Boyer, la lettre que vous m'avez escrite, et une autre par celles du sieur Bouffalon 2. L'un et l'autre m'ont rapporté ce que vous leur avez commandé de me dire de vive voix. Vous devez croire que je ne puis attendre de plus sensible contentement que celuy de vous voir icy, et que j'eusse mesme esté au devant, pour vous faire envoyer la permission de revenir, si je n'eusse creu que la séparation [du corps], que vous commandez, de l'armée de M. le mareschal de Turenne, eust esté préjudiciable au service du Roy, et qu'elle fust demeurée tout à fait impuissante pour prendre et establir des quartiers d'hyver, lors mesme quelle auroit eu besoin de plus grandes forces pour s'asseurer lesdits quartiers.
Maintenant que j'ay reconnu bien plus par le discours du sieur Boyer que par vostre lettre que vous desirez vostre retour, et que vous estimez qu'il n'est point nécessaire que vous fassiez un plus grand séjour
1 Le maréchal de Gramont avait été fait ghien , tombé dangereusement malade, et
prisonnier à la bataille de Nordlingen ( 3 août le conduisit lui-même à Philipsbourg ; puis
1 645). Après diverses aventures , racontées il vint rejoindre Turenne, et tous deux ra-
dans ses Mémoires (édit. Michaud et Pou- menèrent l'armée française jusqu'au Rhin,
joulnl, p. 262-365), il fut échangé contre 2 Probablement Buffalo, ou Bufàfo, qui
le comte de (lleen. Il veilla sur le duc d'En- est souvent cité dans les Lettres dé Wazari».
DU CARDINAL MAZAKIN. 229
en Allemagne, on envoyé les ordres, ainsy que vous verrez dans le mémoire du Roy que M. Le Tellier envoyé, et l'on remet le point de la séparation à ce que M. le mareschal de Turenne et vous jugerez estre pour le mieux , puisque nous ne pouvons douter que le zèle et l'affection que vous avez pour le service ne vous fasse prendre le parti qui lui sera le plus convenable. . . . J'ose espérer que, vous prévalant des postes que vous tenez, et recevant les nouveaux renforts d'infanterie qui nous viennent de France, nostre armée ne sera point obligée de se rapprocher du Rhin1, et cela d'autant plus que les Suédois estans maintenant débarrassez de la guerre de Dannemarck, et Torstenson desgagé du siège de Briïnn et la trêve accordée au duc de Saxe donnant moyen à Konismarck d'aller joindre l'autre avec un corps considérable, l'Empereur se trouvera tant de besogne sur les bras, que le moins que nous puissions nous en promettre, est qu'il retirera bientost les huit regimens qu'il a prestez au duc de Bavière , et que celuy-cy sera obligé plus que jamais de rechercher et conclure quelque bon accommodement avec la France et ses alliez2.
Je m'asseure que le sieur de Bergerac se sera rendu auprez de vous, et qu'il vous aura pu dire de quelle façon on a escrit aux plénipotentiaires du Roy qui sont à Munster, pour conférer avec ceux de nos alliez sur les propositions faites par M. le duc de Bavière, et en quel estât est celte affaire afin que, de vostre costé, conjointement avec M. le mareschal de Turenne, vous fassiez ce qu'on vous aura mandé, de Munster, estre nécessaire. Ce pendant, vous recevrez cy joincte la response à la lettre que vous m'envoyastes il y a desja quelque temps de M. le duc de Bavière, que vous accompagnerez, s'il vous plaist, d'une desvostres avec des termes et des conditions les plus propres que vous
1 On voit, parles Mémoires de Turenne et (édit. citée p. a64) nous apprennent que, de Gramont, cjue I armée française ne put pendant son séjour comme prisonnier à s'arrêter au Necker, et lui obligée de se Munich, le maréchal avait entamé des nérelirer au delà du Rhin, en abandonnant gociations avec le duc de Bavière. Voyez toutes les villes conquises entre le Necker et ci-dessus p. 209, a 16, aa4, ce que Maie Rhin, à l'exception de Philipsbourg. zarin dit des relations de la France avec
2 Les Mémoires du maréchal de Gramont ce prince.
Octobre i645.
Octobre jugerez. Je ne sçay pourquoy M. de Brienne avoit escrit qu'on tinst ir'''5 caché le sujet du voyage que le sieur de Bergerac alloit faire à Munster, et je ne trouve point son scrupule bien fondé.
Je vous supplie de donner de bons ordres pour la conservation de mon régiment d'Italiens, afïin que tous les soldats qui y sont, repassant en France, j'aye moyen, dans cet hyver, de le remettre en estât de bien servir la campagne prochaine, sy tant est qu'il en soit besoin, et que, pendant ce temps là, Dieu ne nous donne pas la paix.
J'ay esté bien ayse d'apprendre que la cavalerie françoise s'est bien portée dans quelque sortie qui s'est faite à Heilbronn. Cela pourra servir à effacer un peu la mauvaise impression qu'on y a conceue en Allemagne de son courage1, et je vous avoue que je suis au desespoir d'apprendre avec quels termes de mespris on en escrit de plusieurs endroits de ce pays là. Je me resjouis pourtant de ce que cet accident ayt servy à faire davantage esclater vostre courage, et vous ne sçauriez croire combien j'en ay esté touché, et combien l'honneur que vous vous estes acquis dans ce malheur m'a esté sensible.
Je viens de recevoir nouvelles que M. le Duc2 estoitparty de Philisbourg en bonne santé; nous l'attendons icy avec impatience. Je me promets qu'il cognoistra tousjours de plus en plus qu'il n'a point un serviteur plus véritable ny plus asseuré que moy.
Sa Majesté a accordé à M. de Saulx3 le régiment de Bovary, auquel il pourra ajouster la compagnie qu'il avoit dans mon régiment. L'on désire encore qu'il s'augmente de quelques compagnies allemandes et qu'il serve dans l'armée de M. le mareschal de Turenne, où l'on destine encore quelques autres corps estrangers, comme vous verrez dans le mémoire de M. Le Tellier.
1 La cavalerie française avait pris la ' J1 y a Seaux ou Seau.x dans la copie, fuite à la bataille de Nordlingen. Voyez les J'ai pensé qu'il fallait lire Saulx ou Sault, Mémoires du maréchal de Gramont, p. 262 , nom d'une famille bien connue. Il s'agit proi"col. de l'édition citée. bablement de Jacques de Saulx, comte de
2 Le duc d'Enp-hien. Tavannes, né en t6so et mort en i683.
Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, t. II. f° 206 reclo. — Copie du temps.
A M. DE TURENNE
[ Fontainebleau,] 2 octobre i665.
Monsieur,
J ay receu celle que le sieur de Paris m'a portée de vostre part du i5e et ensuite du 21e du passé. Je suis bien ayse que ledit sieur de Paris demeure icy, affin qu'il me parle dans les occasions de ce que vous jugerez estre nécessaire, tant pour le service du Roy que pour le vostre particulier. L'un et l'autre seront tousjours en moy de puissans motifs pour me faire employer avec chaleur et affection en tout ce qui dépendra de mon crédit et de mes soins, et je vous proteste qu'il n'y aura que ce qui sera absolument impossible qui m'en empeschera.
Cognoissant combien ledit sieur de Paris est dans vos interests el dans vostre confiance, je ne feray point difficulté de luy ouvrir mon cœur dans les rencontres, pour tout ce qui vous concerne. C'est pou rquoy je me remets à ce qu'il vous en mandera. Je vous prie seulemenl de vous persuader une fois pour toutes que vous ne cognoissez pas assez le pouvoir que vous avez sur moy, si vous croyez qu'il soil possible que personne ayt plus de pouvoir sur moy que vous; ce qui vous doit obliger de m'escrire librement vos sentimens et vos intentions eu toutes choses, tant celles qui concernent le service du Roy, que vos interetz particuliers dans l'asseurance que vous devez avoir que j'y correspondray avec toute sorte de sincérité et d'affection.
Vous ne devez pas douter qu'estimant M. de Rosen ' au point (pie je fais, je ne sois bien ayse de contribuer tout ce qui dépendra de moy pour le recouvrement de sa liberté , comme aussy de celle des autres prisonniers; mais, à vous parler franchement, je crains que, pour ce qui est
Voyez, sur le comte de Rosen, le avait été fait prisonnier au combat de Mertome I des Lettres de Mazarin, p. o,56. Il genlheim ou Mariendal.
( octobre
ili'i.Y
Octobre de l'eschange dont vous m'escrivez avec le marquis de Mortare, vous l645- ne trouviez plus de difficulté que vous ne pensez auprez de M. le duc do Bavière, non seulement pour l'estime qu'il fait dudit Rosen, mais pour le peu de part qu'il prend aux affaires du roy d'Espagne, de quoy nous en avons fait l'expérience. Cela n'empeschera point que nous ne tentions ce moyen, et au cas qu'il ne réussisse et qu'on puisse retirer M. Rosen pour de l'argent, que je ne m'employe pour luv faire donner par Sa Majesté une bonne subvention. Que s'il arrivoit qu'on pust conclure quelque chose à Munster sur l'accommodement que le duc de Bavière poursuit, je ne fais point difficulté qu'on ne pust, par ce moyen, ajuster sa liberté, aussy bien que celle des autres prisonniers; j'en ay escrit en conformité de cela à MM. les Plénipotentiaires du Roy.
Le sieur de Bergerac vous devant rapporter, quand il sera de retour, en quel estât est cette négociation avec la Bavière, je ne vous eu diray rien davantage, me remettante ce que M. le mareschal de Gramont et vous jugerez estre nécessaire de faire conformément aux avis que vous en recevrez de MM. les Plénipotentiaires.
Je suis marry que le projet du siège d'Heilbron n'ayt pu s'exécuter comme on desiroit; mais oh ne pouvoit prendre une meilleure resolution que celle qu'on a prise, et nous eussions achepté trop chèrement la conqueste de cette place, puisqu'aprez l'avoir conquise il ne nous eust pas esté possible de la conserver, et que nous eussions esté contraints de l'abandonner, aprez y avoir perdu une partie de nostre armée; il a donc esté plus à propos de la conserver1 pour tascher de gagner d'autres quartiers ailleurs, en quoy je m'asseure que ce que vous ne ferez pas sera entièrement impossible.
Mazarïn indique ensuite les renforts envoyés à f armée de Turenne. Puis il ajoute ;
J'ay escrit à Mmo la Landgrave de Hesse aux termes les plus forts et les plus obligeants qu'il m'a esté possible, pour l'obliger de laisser en-
De conserver notre .'irmoe.
core quelque temps son armée avec la vostre. J'estime que vous eu Octobre devez faire autant et luy offrir et vostre personne et l'année que vous 1(,/,Gcommandez, lorsqu'elle luy sera utile, ou pour estendre ses quartiers , ou en quelqu'autre chose qui regardera son service.
Bien que je n'aye pas cru qu'il l'ust trop nécessaire d'escrire à MM. les Plénipotentiaires du Roy de s'employer envers ceux de Suéde, . pour faire agir M.Torstenson de concert avec vous, et pour vous soulager par les puissantes diversions qu'il peut faire contre l'Empereur, maintenant qu'il est desgagé du siège de Briïnn, que la trêve de Saxe luy permet d'employer auprez de soy, ou ailleurs, Kœnismark, et que la paix de Dannemarck doit faire passer en Allemagne la plus grande partie des troupes suédoises qui estoient employées contre le susdit roy, ainsy que M. le chancelier Oxenstiern l'a promis à M. de la Thuilerie, qui a fait pour cela de puissants offices, je n'ay pas desjà laissé d'escrire efficacement sur ce sujet à MM. les Plénipotentiaires, comme vous ferez aussy, s'il vous plaist, de vostre part.
J'ay faitsçavoir à M. de Tracy que vous m'escrivezà son advantage1, et comme je m'employeray à luy faire recevoir quelque rescompense des services qu'il a rendus; j'estime que M. de Vautorte, qu'on employé en sa place2, la remplira hien, et que vous recevrez beaucoup de satisfaction de sa conduite.
J'envoye au sieur d'Anisy un aiuto di costàdu mien de mille risdalles, en considération des pertes qu'il a faites, et pour luy donner moyen de faire sa charge avec honneur, comme il a fait jusques icy. Je me souviendray aussy, dans les occasions, du sieur d'Orgueil (?) que vous me recommandez.
La proposition de l'affaire de Frankendal nous a esté faite de la part du résident du roy d'Angleterre, qui est à Francfort. Je vous envoie la lettre que M. le Premier3, avec lequel il entretient correspon-
Voyez, aux analyses, une lettre datée ' On donnait ce titre au premier e'cuyei'
'lu ■>. octohre i645. de la petite écurie du roi. C'était alors Henri
~ En la place d'intendant de justice, po- de Beringhen, dont il a été souvent ques-
lice et finances dans l'armée d'Allemagne, lion dans le tome 1 des Lettres de Mazarin.
MAZWilN. II. 3o
Octobre dance, iuy escrit, afin que vous formiez intelligence avecie susdit résident, et que vous vous esclaircissiez avec luy de toute l'affaire et examiniez quel fondement on peut faire pour nous en donner avis.
Avant que recevoir vostre lettre du ai du passé, j'avois fait escrire pour retirer le colonel irlandois et mettre Douval * en sa place; cela sera fort aisé, et le moyen en est plausible.
XGVI.
Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, tome I, f'° àbh verso.' — Copie du temps.