AU MARÉCHAL DE KANTZAL
[Amiens,] 18 juillet 16&7.
J'ay receu vostre lettre, ne doutant point qu'à l'instant vous ne quittassiez tout pour venir contribuer ce qui peut dépendre de vous [pour] asseurer l'entreprise de la Bassée; mais, comme je vous ay mandé, il est encore incertain si les ennemis prendront la résolution d'aller de ce costé-là, ou de faire quelque attaque à nostre frontière, et il est important que vous soyez prest à tout. Il ne faut, en aucune façon, que vous entriez dans les lignes, si ce n'est que les ennemis viennent les attaquer, et peut-estre mesme qu'en ce cas jugera-t-on plus à propos de vous tenir en quelque poste entre les lignes et Bethune, dont je me remets [à vous].
Mais il y a grande apparence qu'ils songent plustost à nostre frontière; car, en premier lieu, nous l'avons appris par une lettre interceptée du comte de Garcies, qui mande à Cambray qu'il y seroit bientost, parce que l'inclination des généraux estoit plustost d'aller vers la France
que de retourner eu Flandre; ladicte lettre est du 1 5e après avoir sceu que la Bassée estoit investie.
En second lieu, comme les ennemis sont foibles, et qu'ils voyent fort bien qu'ils ne peuvent arriver à la Bassée que la circonvallalion ne soit en bon estât, et que la place mesme ne soit aux abois, y ayant sy peu de monde, ils croiront le secours impossible, et songeront ensuitte à profiter du tems, taschant de nous faire quelque mal à la frontière.
Cette pensée peut estre encore confirmée de ce que, si les ennemis avoient résolu d'aller à la Bassée aprez le siège de Landrecy, ils auroient peu , sur les premiers advis qu'elle estoit investie , y envoyer toutte la cavalerie, dont ils n'ont pas à faire dans leur siège; mais, l'ayant retenue presque toute avec eux, il semble que c'est avec dessein de s'en servir auprez du lieu où ils sont à présent attachez.
Mais, quand toutes ces raisons ne seroient pas du poids quelles sont en efïect, je vous ayme trop et ay trop de confiance en vous pour vous desguiser la moindre de mes pensées en ce qui vous peut regarder. C'est pourquoy je vous dis que je crois estre obligé, et pour le service du Roy et pour le vostre particulier, d'empeseber, tant que je pourray, la jonction de vostre armée avec celle de M. le mareschal de Gassiou. estant asseuré qu'agissant séparément et vous entre-aydant l'un l'autre suivant les occasions, c'est-à-dire comme vous le faictes aujourd'hui y pour la Bassée, et qu'il le fasse aprez pour quelque autre place que vous attaquerez, les affaires en iront mieux. Vous aurez l'un et l'autre beaucoup de repos d'esprit, et j'y trouveray le mien, y ayant grande apparence que les armes du Roy, commandées de la sorte, prospéreront tous les jours davantage, et d'autant plus que la foiblesse des ennemis et la force de nos troupes iront sans cesse en augmentant. Je vous prie donc de contribuer à la prise de la Bassée, sans vous soucier d'entrer dans les lignes, qu'en cas que la nécessité le requierre, puisque, de cette sorte, vous aurez tousjours beaucoup de réputation, chacun recognoissant que vostre approche asseure l'entreprise, et que l'on vous est redevable de la gloire que vous auriez acquise, continuant à agir du costé de la mer où vous n'eussiez trouvé aucune opposition.
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Tenez-vous cependant en estât de garantir nos frontières, estant renforcé d'un corps de cavalerie que M. le mareschal de Gassion vous baillera, sy les ennemys viennent, et joignant à vostre corps celuy de la Ferté-Senneterre. Vous ne devez pas croire qu'on ayt songé à vous faire venir vers la Bassée, seulement pour asseurer les vivres, puisqu'il y en a desjà, dans le camp, tout ce qu'il faut, et que Bethune en a pour toutes les deux armées, quand mesme elles seroient cinq semaines en ces quartiers-là.
Enfin ma pensée est, comme je vous ay desjà mandé, de conseiller Leurs Majestez qu'aprez ce siège vous en fassiez un autre, et de vous faire donner tout ce qui sera nécessaire pour le conduire à une heureuse fin. Celuy que vous me proposez est, à mon advis, le meilleur de tous, le plus glorieux et le plus important, et vous ne manquerez, pour cela, ny de frégates, ny d'argent pour les armer, ny de troupes, et vous le verrez bientost par les effects.
Quant à ce que vous me dictes, que M. le mareschal de Gassion a les meilleurs corps, je vous respondray que, pour l'infanterie, Molondin, \ateville, Piedmont et les deux regimens escossois valent bien ce qui est dans l'autre armée, à laquelle on a envoyé d'icy trois compagnies de gardes et les recrues des autres qu'on a faictes de nouveau, pour servir dans l'occasion de la Bassée, l'intention de Leurs Majestez estant d'en retirer d'autres lorsqu'elles s'en retourneront à Paris.
Mazarin entre ensuite dans des détails sur les troupes qu'il envoie pour renforcer l'arme'e de Rantzau.