‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáereChapitre 76 sur 146 · A M. DE LA COURT · texte numérisé non relu

A M. DE LA COURT

[Paris,] 28 novembre 16^17.

(extrait.)

Mazarin le remercie de l'exactitude avec laquelle il lui a rendu compte des conférences avec les plénipotentiaires suédois. M. de la Court leur a représenté, avec raison, que la France ne devait pas rompre immédiatement avec la Bavière.

H me sembloit malaysé, continue, le cardinal , que ces messieurs Judicieux et consommez comme ils le sont dans le maniement des grandes affaires, ne s'attachassent pas plus au solide qu'aux apparences, quand ils entendroientles considérations de part et d'autre; mais, avec cela, je ne sçaurois m'empescher de vous recommander de nouveau qu'il ne se

' On sait que Charles d'Anjou, frère de qu'à la mort de la reine Jeanne II, en i435. saint Louis, fut appelé au trône de Naples ! Henri Groulard, seigneur de la Cour ou

par le pape Clément IV, en 1505, et que de la Court, était résident de France à Os-

sa postérité conserva cette couronne jus- nahrùck.

passe jour que vous ne leur protestiez que la France est preste à faire Noveml généralement tout ce qu'ils désireront pour la forme et le teins de cette rupture, sans y apporter le moindre deslay imaginable sous aucun prétexte.

Mazarin expose les mesures prises pour fortifier l'armée que commande Turenne, et il ajoute, dans un billet particulier:

M. Salvius ne s'est pas trompé quand il vous a dict que j'avois trop de passion pour le service de la reynede Suéde pour proposer quelque chose qui y fust contraire.

La dépèche se termine ainsi :

Je demande à M. Salvius la continuation de ses bons offices pour me conserver la bienveillance de cette grande princesse, et à luymesme son amitié, qu'il me doit par justice, puisque personne n'estime au point que je fais son mérite.

Affaires étrangères (Rome), tome CM, f" 256-25g. — Minute de la main de Lyonne.

A FONTENAY-MAREUIL

[Paris,] 3o novembre 1667.

(extrait.)

Après avoir recommandé à l'ambassadeur de presser le départ de son frère, Michel Mazarin, pour la Catalogne, et exprimé son regret des retards prolongés de la flotte française, Mazarin passe aux affaires de Naples et parle encore du duc de Cuise :

J'aime la personne de M. le duc de Guise, et pour son mérite (car certainement il a de fort bonnes parties), et parce qu'en toutes rencontres, il a tesmoigné affection pour mes intercsts et grand désir de se lier d'amitié avec moi. 11 a autant de valeur qu'il se peut; il est libéral, courtois, bien faict de sa personne; il a beaucoup de présence d'esprit, et est naturellement éloquent, et enfin a de très-bonnes qualitez, particulièrement celles qui sont nécessaires pour se concilier la

Novembre bienveillance du peuple. Mais, comme l'expérience et la capacité dans le maniement des affaires seroit ce dont il auroit plus de besoin pour conduire à bon port celle-ci , il y a grand sujet d'appréhender que ce qui luy manque ne nous porte plus de préjudice pour les raisons marquées dans mon autre lettre !, que ce qu'il possède de bon ne nous servira. Je passe plus outre, et je trouve mesme que ses bonnes parties pourront nous nuire avec le tems; ce qui semble d'abord un paradoxe, estant néanmoins une chose qui peut aysement arriver.

Mazarin ajoute que l'intérêt de la France est que les Napolitains aient un roi. Le duc de Guise doit, au contraire, souhaiter le maintien d'une République dont il serait le chef. H ne pourrait espérer qu'un titre de vice-roi, si Louis XIV ou le Hue d'Anjou, son frère, étaient proclamés rois.

Encore ne seroit-il pas assuré qu'on voulust le lui conférer dans ces commencemens où l'on auroit tant de besoin d'une personne qui l'ust

consommée dans les affaires Et il est certain que les bonnes

qualitez qu'il a, et surtout celle de bien parler, luy donneront beaucoup de facilité d'einpescher, sinon ouvertement, au moins avec adresse et sous main, les resolutions que le peuple pourroit prendre sans cela d'eslire un roy, si ce n'est qu'il pust espérer de se faire eslire luy-mesme; à quoy il ne faut pas douter qu'il ne travaille par toute sorte de moyens, et, à moins de cela, portant continuellement le peuple aux pensées de Republique, sans considérer beaucoup si elle seroit en estât ou non de se maintenir. On considère aussy que ledict sieur duc traversera sans doute autant qu'il sera en luy le dessein dont je vous parlai dans mon autre lettre touchant Monsieur le Prince pour les raisons que vous verrez assez sans que je m'y estende .... Cela me faict juger qu'il est absolument nécessaire qu'on luy envoie au plus tost M. l'abbé de Saint-Nicolas, et que vous l'instruisiez bien pour qu'il esvite les escueils que nous appréhendons, et pour porter les choses aux fins et intentions de Sa Majesté et empescher que l'interest contraire dudict duc n'y fasse obstacle.

Lettre du 25 novembre 16^7. Voy. p. hûà et suiv.

Gerisantes1 qui l'a accompagné, a beaucoup d'esprit; mais on re- Décembre marque jusqu'icy dans sa conduite qu'il a plus de vanité que de teste ny de prudence, qui est la partie dont nous avons le plus de besoin.

Mazarin annonce ensuite la mort de Taddeo Barberini, arrivée ie 28 novembre par suite d'une fièvre maligne «qui l'a emporté en quinze jours. 1 Recommandation pour condoléances à dona Anna, sœur des Barbcrins. En terminant sa lettre il pose encore diverses questions relatives au duc de Guise.

Archives des Affaires étrangères (Allemagne), lomeLXXXVI. — Minute de la main

de Lyonne.

AU DUC DE LONGUEVILLE

[ Paris, | () décembre 16/17.

(extbait.)

Avant toutes choses, je me resjouiray avec vous de la santé de Leurs Majestez2, qui est, Dieu mercy, pleinement restablie, et en Testât que nous pouvons souhaiter. Nous voilà hors de deux grandes affaires, qui nous ont donné des alarmes, que je vous laisse à juger; mais présentement il ne leur reste d'autre incommodité que la faim, les médecins ne leur donnant pas encore grande satisfaction sur cet article. Si quelque astrologue avoit prédit que le Roy et la Reyne, dans la fin de cette année, n'auroient pas de pain à manger, il auroit passé pour fou et extravagant, et il auroit pourtant dict vray.

' Marc Duncan de Cérisantes, né à Sau- zième jour de la maladie fut marqué par

mur vers 1600, était fils d'un médecin une crise dangereuse : «Tout le jour, dit

écossais. Après avoir été attaché à la cour M"" de Motteville (édil. Charpentier, t. I.

de Suède et son représentant en France, il p. 3gr5), au jugement des médecins, il fut

fut rappelé et voyagea en divers pays, en en grand péril. 1 Et plus loin (p. 600), elle

Turquie, en Italie. Il était à Rome lorsque ajoute : «La douleur que la Reine avoit eue

le duc de Guise se rendit à Naples; il l'y de sa maladie, la violence qu'elle s'étoit faite

accompagna et mourut en février 16 '\ 8 des pour ne la pas montrer tout à fait, ses

suites des blessures reçues dans un combat. veilles et ses inquiétudes, lui donnèrent la

1 Louis XIV était tombé malade le 10 no- fièvre, qu'elle eut pendant deux jours bien

vembre, et avait eu la petite vérole. Le on- forte, v

Décembre Mazarin insiste ensuite sur les artifices des Espagnols pour persuader aux Sue'ifi'17. dois que la France ne se soucie pas de la paix, tandis qu'ils s'efforcent de former contre la Suède une coalition des Provinces-Unies, de la Pologne, du Danemark, du Brandebourg, de la Saxe et du Brunswick.

Et ils viennent aprez, ajoute Mazarin, avec la mesme audace et le mesme front, donner advis confidemment aux ministres de Suéde, que la France n'affectionne pas leurs interests et s'entend contre eux avec M. de Bavière.

CGXXXI.

Affaires étrangères (Suède), tome Vil, î° 38o v* et suivants; copie du temps. Minute dans le tome VIII (Suède), f° 548 et suivants.

A M. CHANLT.

[Paris,] i3 décembre 1667.

(extiuit.)

À l'occasion de la défection du duc de Bavière, Mazarin de'clare que ce petit revers est loin d'avoir abattu la France :

Je vous prie de dire, de ma part, à la reyne de Suéde et aux ministres qui ont le principal accez auprez d'elle, que rien n'est capable de nous rallentir dans la disposition où nous sommes de continuer la guerre contre les communs ennemis, qui ont redoublé leurs efforts, et qu'on faict toute la diligence possible pour leur faire cognoistre qu'ils sont bien loin de leur compte, s'ils s'imaginent qu'on ne puisse leur résister à cause des petits *advantages qu'ils ont tirez de la resolution précipitée que le duc de Bavière a faicte en leur faveur, et que, si Dieu ne leur inspire bientost les pensées de la paix, sans rien altérer des conditions accordées aux deux couronnes, ils cognoistront, à leur confusion, que, si elles ont donné les mains auxdictes conditions, c'a plustost esté par une généreuse envie d'apporter le repos à la chrestienté, que par le manquement des choses nécessaires pour continuer la guerre avec advantage.

Que si les impériaux, esblouis de ce petit rayon de prospérité qu'ils

ont eu cette campagne, se laissent aller au désir d'esprouver encore Décembre pour quelque tems le sort des armes, et veulent applaudir en cela aux vives instances que les Espagnols leur en font, sans faire le pronostiqueur et me fondant sur la puissance et sur l'union des deux couronnes, je me hazarderay de dire que le petit bonheur qui a si fort enflé le cœur à nos ennemis leur sera une cause de ruine.

Je ne doubte point que MM. les plénipotentiaires et le sieur de la Court ne vous donnent part du deslail de tout ce qui se passe au lieu où ils sont, et notamment qu'ils ne vous ayent informé des ordres précis qu'ils ont eu de faire agir le marescbal de Turenne à l'esgard du duc de Bavière, ainsy qu'ils en seroient requis par les plénipotentiaires de Suéde, [et] des raisons tres-pressantes qu'ils avoient eues et que ceux-cy avoient goustées, d'empescher que le mareschal ne rompist svtost avec le susdict duc, une desquelles, et qui est, à mon sens, démonstrative, estoit que, n'ayant pas encore assez de forces pour luy faire du mal, la déclaration qu'il feroit contre luy ne serviroit qu'à nous mettre en estât d'en recevoir et à empescher peut-estre ledict mareschal d'agir avec succez, lorsque le renfort qu'on luy prépare sera arrivé.

Mais j'apprends, par cet ordinaire, que M. Oxenstiern1 avoit changé d advis et que c'estoit un effect du voyage de Brun à Osnabrùck et du soupçon qu'il luy avoit donné que nous estions d'intelligence avec Bavière; en quoy il avoit un peu trop donné à l'artifice de nos ennemis, qui ne songent qu'à nous diviser et à brouiller de plus en plus les affaires. Les plénipotentiaires, neantmoins, du Roy, n'ont point hésité à depescher à M. le mareschal de Turenne pour le faire rompre avec le susdict duc, en luy envoyant auparavant un trompette pour l'en avertir, sans avoir esgard à la foiblesse où il se trouvoit, sans attendre le renfort qu'on luy prépare , sans considérer le péril auquel il s'expose en attirant sur ses bras des forces supérieures aux siennes, et exposant mesme celles de nos places où nous n'avons point de fortes garnisons, et que 1 armée de Bavière peut attacquer avec de très-grandes

1 Le baron Jean Oxenstiern , plénipotentiaire suédois à Osnabrùck.

UAZARl.V — II. 68

Décembre commoditez. On a renouvelé d'icy les mesnies ordres audict mareschal , ll,''7 bien qu'il n'en fust pas de besoin, et il est certain que leurs Majestez ont résolu de pluslost hazarder tout que de donner lieu au moindre double qu'on pourrait avoir de la sincérité de leurs intentions. J'ajousteray encore à cela qu'il n'y a rien que la Reyne ne voulust faire pour tesmoigner à celle de Suéde avec quelle passion elle entre dans ses interests et dans tous ses sentimens.

Le raisonnement que la reyne de Suéde laict sur Testât présent de l'Allemagne et sur l'inclination de ses habitons ne sçauroit estre plus solide : il y a certes, comme elle le juge tort bien, peu d'apparence qu'ils puissent se reunir avec succez pour en chasser les estrangers. (le qui me met davantage en peine est le peu de satisfaction que les troupes de l'armée de Suéde font paroistre et le mescontentement qu'elles tesmoignent du commandement de M. Wrangel l. Je ne sçais pas quel remède on y apportera du costé des Suédois; mais je sçais bien que, du nostre, nous avons laict tout ce qui dependoit de nous en faisant advancer le subside; c'est en quoy je vous asseure que nous avons laissé en arrière plusieurs de nos affaires, et des plus importantes que nous eussions ailleurs, pour courir à celle-là.

Il faut tousjours entretenir la reyne de Suéde dans la résolution d accepter la paix aux conditions accordées aux deux couronnes; autrement, outre que ce seroit agir contre les règles de la prudence, il y auroit à craindre que la divine Providence ne s'irritast de voir que nous refusions le repos de la chrestienté, le luy pouvant donner avec tanl d'advantage pour nous.

1 Dès 16/16, le général suédois Wrangel qui ne peuvent pas bien compatir avec

était vivement critiqué. M. d'Avaugour, qui M. Wrangel, lequel, à dire vray, ne prend

suivait l'armée suédoise en qualité de rési- gueres de peine, ny faicl aussy gueres

denl français , écrivait à Mazarin , le 2/1 dé- grands dépens à la reyne, sa maistresse,

cembre 16/16 (An", étrang. , Suède, t. VIII, pour les entretenir. »

f° 365 "l sni\.) , à l'occasion des principaux On a eu le tort de mettre sur la minute

officiers de Wrangel: «Ils ne parlent plus de cette lettre la date de 16/17. Cette in-

que dc> se retirer, partie lassez d'une guerre dication d'année est d'une autre main que

si fascheuse et si incommode, partie aussv le corps même delà lettre.

\ ous ne pouviez mieux rcspondre que vous avez faict sur le subject Décembn de l'augmentation du subside. En elfect nous voudrions de bon cœur n'eslre obligez que de donner le double de ce que nous donnons aux Hollandois et d'estre deschargez de la despense qu'il nous est force de taire pour nous opposer aux forces des Espagnols grossies des garnisons de leurs places frontières à celles desdicts Hollandois , et non diverties nv partagées par l'armée que ceux-cy avoient coustume de mettre tm campagne. Je vous asseure que nous y gagnerions beaucoup.

Vous pouvez encore adjouster à cela que Testât présent des affaires d'Allemagne ne nous a pas seulement obligez d'advancer le subside, • onime nous avons faict, à la couronne de Suéde, avec le notable interest qui! nous a fallu payer pour cette advance, mais encore desbourser trois cent mille risdales1, pour mettre sur pied un corps d'armée commandé par M. d'Erlach, qui soulagera, sans doute, bien plus l'armée suédoise par diversion que l'augmentation du subside ne luy profiteroit. Je ne parle pas encore de quatre cent mille livres qui ont esté envoyées à Mmc la Landgrave, et quand je vous diray que, pour cela, j'ay engagé mon crédit aux marchands qui ont fourny ladicte somme aprez leur avoir offert le peu de pierreries et de vaisselle d'argent que j'ay, je ne vous diray que la vérité.

Mazarin, après avoir insisté sur ta question des subsides payés à ia Suède, continue ainsi :

Il n'y a point de doubte que l'armée de M. le mareschal de Turenne ne soit foible maintenant; mais il n'y a point de doubte aussy que, si la reyne de Suéde nous avoit faict rendre les deux mille cavaliers2 et plus, dont la sienne s'est fortifiée, la nostre se trouveroit en meilleur ^stat, et la justice voudroit, comme on nous en a donné espérance, que nous fussions desdommagez de ce costé-là.

Les donneurs d'advis qui avoient escrit que le susdict mareschal ne

! Le risdaler, ou reichslhaler. valait envi- donné l'armée de Turenne et rejoint celle inn quatre livres de France. des Suédois. Voyez ci-dessus, p. /t46, texte

: Il s'agit des cavaliers qui avaient aban- et note 2.

Décembre retournerait point en Allemagne avoient mal despensé en espions; car je vous puis prolester que, trois heures aprez la nouvelle de la rupture de Bavière, on fit partir le courrier qui luy porta l'ordre de retourner sur le Rhin , et qu'en cela nous n'eusmes pas besoin d'en estre sollicitez par les ministres de Suéde.

Vous aurez receu le récépissé l de M. le comte Magnus2. Jeserois bien aise que les cent milliers de poudre pussent venir avec le vaisseau où vous avez faict charger vingt-cinq mille boulets. Cette mesme commodité pourroit servir à porter quelque infanterie, que M. de Bregy a ordre de lever. Vous pourrez concerter cela avec luy.

Ce que la Réyne vous a dict, sur l'envoy de M. Rosenham 3, ne sçauroit estre plus civil ny plus obligeant pour moy; s'il est tel qu'elle le désire, je vous asseure que je lieray avec luy une fort estroite conh dence, et que j'en rendray à Sa Majesté un tesmoignage fort fidèle: mais s il n'estoit pas tel, il y aurait à craindre que, quelque bien intentionné qu'il se monlrast à moy, il ne donnast à quelqu'un des ministres de Suéde des advis desavantageux à nos affaires, dont Paris n'en fournit que trop '\

J'ai leu avec un plaisir indicible la description que vous me faictes du vaisseau qui m'est destiné par la Reyne; c'est ne laisser point de bornes aux grâces que j'en reçois et au ressentiment que j'en ay. Si la guerre continue et que Leurs Majestez s'avancent vers la frontière, comme elles ont faict les autres années5, je tascheray de le faire venir en lieu où Leurs Majestez puissent voir cette riche marque de la magnificence de la susdicte Reyne.

1 La copie porte le recepié. non sans raison , de le voir chargé de repré-

" Le comte Magnus de la Gardie. (Voy. senter la Suède en France, la table alphabétique.) '' De donneurs d'avis de cette nature.

3 Schering Rosenham, ou Rosenhane, i En 1 6 h 6 et 1667,1a corn* s'était rendue

avait été résident de Suède à Munster et à Amiens pour être près du théâtre de la

•ivait eu de fréquentes discussions avec les guerre. En 16/17, e"e avfnt ^ d'Amiens à

plénipotentiaires français. Mazarin craignait, Dieppe. (Voy. ci-dessus, p. 668 , noie.)

DU CARDINAL MAZAR1N. 541

CCXXXI1.

Manusc. de la Bibliotli. Mazarine. nJ 171',!- tome H, t'J 2&çj verso. — Copie du temps.

A VI. DE TU RENNE

[Paris, | l 'i décembre 1 (36 7.

(extrait.)

il n'y a que peu de jours que je vous escrivis Tort amplement par lé colonel Du Val1. Depuis nous avons veceu nouvelles de Munster et de MM. les plénipotentiaires que, sur ce que les ministres de Suéde leur a voient tesmoigné désirer absolument que nous ne différassions pas davantage nostre rupture contre M. de Bavière, ils vous avoient depesché un courrier exprez pour vous faire sçavoir cette instance et pour vous prier de rompre sans plus de deslay et de donner celte satisfaction à nos alliez, puisque nous ne pouvons plus nous en desdire, iiy tarder tant soit peu sans tomber en de plus grands inconveniens que n'est tout le mal que nous pourroit faire M. de Bavière aprez nostre déclaration contre luy.

Ce changement de resolution des Suédois est un effect du voyage que Brun, l'un des plénipotentiaires d'Espagne, a faict ces jours-cy à Osnabrùck,où il a eu assez de malice et d'adresse pour leur jeter dans l'esprit des soupçons de nostre fidélité, et que nous entretenions des intelligences secrettes avec Bavière, à leur préjudice; c'est pourquoy il n'est plus question d'hésiter.

A la vérité, c'est un grand malheur que nous soyons forcez à faire cette rupture hors de tems 2, et avant que les renforts qui vous sont destinez vous ayent joint; mais il vaut beaucoup mieux contenter nos alliez et guérir, par ce moyen, les meffiances que les Espagnols leur ont données de vous, que courre risque de les en voir séparez et con-

' Voyez, sur ce colonel Du Val. la table de marcher huit jours par le pays dont il

alphabétique à la fin du volume. 1 Turenne) étoil tenu et qui étoit entière-

2 Les Mémoires de Turenne (édit. Michaud ment ruiné, avec une armée bien délabrée,

et Poujoulat, p. 417) s'expriment de même: qui s'attendoit d'avoir des quartiers pour

« C'étoit un grand contre-temps d'être obligé se remettre. »

Décembre loi1/

Décembre clurre leur accommodement particulier sans cette couronne, comme il l667' ne faut pas douter- que nos ennemis ne leur eussent offert la carte blanche sur les conditions, et accordé tous les avantages qu'ils auraient sceu désirer, pour peu qu'ils les eussent veus esbranlez, et trouvé ouverture à les porter à cette infidélité, qui pourroit, avec le tems, i establir touttes les affaires de la maison d'Austriche en bon estât.

Les Espagnols ont fait paroistre, dans cette rencontre, visiblement i'extréme aversion qu'ils ont à la paix de l'Empire, et qu'ils sont bien esîoignez de touttes pensées de tranquillité et de repos, puisque, crainte <le manquer leur coup, ils ont mesme supposé des lettres, comme si c'eust esté une depescbe du Roy à ses plénipotentiaires, qui leur fust tombée entre les mains, dans laquelle ils ont mis tout ce qui pouvoit irriter les Suédois contre nous, et particulièrement la maison Oxenstiern, et en ont donné la copie au baron d'Oxenstiern , comme d'une pièce véritable, quoy qu'ils l'ayent forgée à plaisir pour nous nuire1. Le mai est que nos alliez se sont laissé en quelque façon surprendre à cet artifice.

L'intention du Roy est donc, Monsieur, que vous ne différiez pas davantage la rupture contre Bavière, sy desja vous ne l'avez faict sur les lettres que vous avez receues de Munster, et Sa Majesté se repose sur vous, que vous sçaurez si bien prendrcvos mesures, que vous ne vous exposerez point à recevoir un eschec avant que les renforts qu'on vous prépare soient arrivez, parce qu'alors on espère que vous serez plustost en estât de donner la loy que de la recevoir, et M. Le Tellier vous adresse les ordres du Roy, conformes à ce que dessus

Vous pourrez faire, sy vous le jugez à propos, commencer la rupture par les hostilitez que peuvent faire nos garnisons contre celles de

1 Chanut signalait dépuis longtemps, comte Jean Oxenstiern, plénipotentiaire à

dans ses dépêches, l'antipathie de la reine Osnabriïck, et jalousie de M. le grand chan-

Cbristine contre la maison Oxenstiern. Il celier Oxenstiern, quoy qu'elle estime ses

(■rivait à Mazarin, le 9 juin 16^6 (aff. étr. , services et son mérite. Le dessein de cette

Suède. î. VIII, f°5 5o4-5o6) : * La Reine princesse est de régner absolument; elle sent

de Suéde a une très-grande aversion contre la foiblesse des sénateurs et ne craint d'op-

le comte Erric Oxenstiern. mespris pour le position que de la part diulict chancelier.»

Bavière, et il faudra que vous fassiez sçavoir bien particulièrement Décembr aux commandans, dans toutes nos places, ce qu'ils auront à faire pour cela, comme auss\ pour leur seureté, et vous n'oublierez pas, s'il vous plaist, d'escrirè un mot à M. d'Erlach pour luy faire part de vostre résolution, et luy dire ce qu'il devra faire de sou costé, puisque, en lu\ e'scrivant d'iey, on se remet à ce que vous luy manderez.

Quand vous aurez envoyé le trompette à M. le duc de Bavière, suivant que MM. les plénipotentiaires vous ont escrit, je m'asseure que vous luy aurez fait connoistre qu'il a esté impossible que la France ,ayt peu demeurer les bras croisez pendant qu'il fait tous les efforts possibles pour ruiner nos amis et nos alliez; joint à cebi l'impudence qu a eue le comte de Groensfeld, dans une lettre qu'il a escrite au commissaire gênerai de l'armée de Hess»1, de railler en termes insolents et injurieux Mme la Landgrave sur le foible appuy que les couronnes luy donnent eu cette occasion. Je vous envoyé la copie de ladicte lettre. I espère qu'il ne sera pas si mauvais qu'il dicl, dez que vous serez en estât de le rencontrer a la campagne, et suis bien asseuré que vous aurez beaucoup gagné au change de luy avec Mercy | .

Cependant, pour tout ce qui peut arriver, peut-estre auréz-vous trouvé quelque moyen de faire connoistre audict duc le déplaisir que, nous avons que les affaires ayent pris un train [tel] que la France n'a peu s'exempter d'en venir de nouveau à ces extremitez contre luy.,

Vostre principale application sera doresnavant à la conservation de nos places, et particulièrement de celle de Lavinghen'2, qui est si importante pour les raisons que vous sçavez aussy bien que moy, surtout pour lentrée qu'elle nous donne dans la Bavière.

S'il est vray que Meningben 3 soit rendu, comme le bruit en court, et que M. de Bavière ayt envoyé attaquer ensuite Uberlinglien ', sans plus

1 Voyez, sur Mercy, 1. 1, p. <)45. Cegéné- elle est maintenant comprise dans le royaume rai avait e'té tué à la bataille de Nordlingen. de Bavière. Les Suédois l'occupaient en 1667.

2 Voyez ci-dessus, p. 3-22, note t. '' Uberlingen, ville située sur les bords Memrningen, au sud d'Ulm , ville im- du lac de Constance. (Voy. |. I des Lettres

périale du cercle do Souabe au ivii* siècle ; de Mazarin, p. 566, note 2.)

bhli LETTRES

Zombie de forces que celles qui estoient à l'autre siège, il faudra voir sy vous 'ri''7 pourriez leur donner un eschec, et leur faire recevoir un affront.

En cas aussy que les ennemis n'ayent pas pris cette resolution, vous examinerez, s'il vous plaist, sy nous devons accepter l'offre que les Suédois nous font de nous remettre ladicte place d'Uberlinghen et la recevoir en elfect; sur quoy, le jugeant à propos, vous vous entendrez avec MM. les plénipotentiaires, et leur manderez positivement s'ils doivent accepter l'offre ou s'en excuser, et, au premier cas, tirer les ordres nécessaires à celuy qui commande aujourd'huy dans la place de nous la remettre.

Et, sur ce subject, je vous diray qu'ayant proposé la chose à M. d'Eiiach, et désiré sçavoir s'il voudroit se charger de la garde de ladicte place et de faire subsister la garnison sur les contributions des environs, il m'a respondu qu'il le feroit volontiers, pourveu qu'on vous remist en mesme tems deux chasteaux qui sont là prez, et qui peuvent beaucoup contribuer à sa seureté, et moyennant aussy que l'on voulust faire la despense de la levée de six à sept cens hommes pour composer ladicte garnison. Sy la négociation va en avant, vous pourrez luy en escrire et vous entendre avec luy, suivant ce que vous résoudrez, et les responses que vous recevrez de Munster.

Mazarin entre ensuite dans des détails sur les moyens de renforcer l'armée de Turenne. H ajoute :

On songe à faire quelque démonstration de la part de Leurs Majestez envers M. l'archevesque de Mayence1, luy envoyant quelque personne de condition avec qualité d'ambassadeur, pour se conjouir de son eslection. On pourra bien jetter les yeux sur M. le vicomte d'Arpajon2, qui estoit d'ailleurs préparé pour aller porter l'ordre du Saint-

' Jean-Philippe de Schœnbom , ancien II s'était surtout distingué par son zèle pour

évêque de Wiirtzbourg , élu archevêque de la défense de l'île de Malte , menacée par les

Mayence en 16/17, 0CCUPa ce siège jusqu'en Turcs en 16/ii et i645. Il mourut en 1679

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