‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministèreChapitre 6 sur 335 · LXXXVI · texte numérisé non relu

LXXXVI

INTRODUCTLOft.

sanees que la crainte ou d'autres considérations inclinaient vers la maison d'Autriche.

C'est surtout dans sa correspondance avec les plénipotentiaires français, d'Àvaux et Servien ', que se montre l'activité diplomatique de Mazarin. Les ambassadeurs s'étaient arrêtés à la Haye. comme on l'a dit plus haut2, pour y renouveler le traité d'alliance de la France avec les Provinces-Unies. C'est là que Mazarin leur adresse sa première dépêche, en date du \lx novembre 1 663 ; :

[Messieurs,

On m'a apporte deux mémoires de la part du sieur Godefroy '. qui ne sont accompagnés d'aucunes de vos lettres ny des siennes : le premier est un raisonnement sur le retardement qui peut arriver à l'assemblée générale, par la prétention où semblent estre entrés l'empereur et les princes d'Allemagne, ses adhérens, que les affaires du Palatinat5 et des autres princes de l'Empire, nos confédérés, ne soient pas traitées en ce lieu-là, mais qu'elles doivent eatr» renvoyées à Vienne, à son conseil privé, ce qui a fait résoudre les plénipotentiaires de la couronne de Suéde de passer par Minden. et de s'y arrester jusques à ce que cette nouvelle difficulté soit vidée. Je veux croire que, sur La response que le roy de Danemark0 a faite aux électeurs, qui luy en avoient cscrit, par laquelle il leur tesmoigne que les couronnes de France et de Suedi ne consentiront jamais à ce changement, ils s'en seront depuis despartis;

Celle correspondance a été publiée en grande partie dans les Négociations secrètes louchant /» paie de Munster (1725 , la Haye. '1 vol. in-fol.). Mais elle présente des lacunes que je m'efforce de combler à l'aide des 1 m- '!'• Affaires étrangères.

Voy. ri-dessus, p. i.vn.

archives des affaires étrangères, Allbhaqne, t. I, fol. 1 .") ^1 - 1 5 7 ; copie du temps. 1 II s'agit probablement de Tbéodore Godefroy, fils du célèbre jurisconsulte Deays Godefroy. Théodore Godefroy, né en 1680, accompagna les plénipotentiaires français à

Munster, et mourut dans celte ville le ô oc tobre 16/19. Il a laissé un grand nombn d'ouvrages imprimés el des manuscrits précieux.

1 On a vu plus haut, p. \\\ et \\\ . que I < lecteur palatin. Frédéric \ , avait élédépouilli de ses Fiais el de la dignité électorale, que l'empereur Ferdinand II avait transférés au due de Bavière.

I.e roi de Danemark était médiateur h Osnabrûck.où négociaient les Suédois el le puissances protestantes.

1AWVIII

INTRODUCTION

mais en cas qu'ils persistassent encore en une prétention si injuste, vous aurez encore belle matière d'exagérer hautement ce manquement de foy et faire connoistre à toute l'Europe qu'autant de sincérité et de bonne disposition que le Roy apporte de son costé pour donner le repos à la chrestienté, autant d'artifices et de subterfuges cherchent nos ennemys pour destourner une sy bonne œuvre, jusqu'à vouloir auiourd'huy révoquer des passeports qu'ils ont solennellement accordés après une longue négociation dont un roy a esté le médiateur, comme s'ils avoient peu s'imaginer que les députés du Palatin et des autres princes ne recherchassent d'aller à Munster et Osnabrûck que pour voir simplement les villes, et non pour y traiter les interests de leurs maistres dans la paix générale. Sa Majesté se remet à tout ce que vous résoudrez pour surmonter cet obstacle, et, en tout cas, se promet que vous n'obmettrez rien pour faire esclater, comme il faut, aux yeux de tout le monde, les artifices de nos ennemys.

Le second mémoire est touchant les prétentions de Messieurs les Estats généraux des Provinces-Unies pour le traitement de leurs ambassadeurs, et semble conclure que, de trois demandes qu'ils mettent en avant, on pourroit, dans le besoin qu'on a de les satisfaire en la conjoncture présente, leur en accorder une, qui seroit que nos ambassadeurs donnassent chez eux la main droite à ceux de Hollande ; mais comme c'est une matière tres-delicate et trèsimportante, sur laquelle on a tenu icy diverses conférences dont vous avez en main le résultat, nous attendrons, avant qu'y prendre aucune resolution, de sçavoir, par vos lettres, vos sentimens, maintenant que vous estes sur les lieux et que vous pourrez mieux juger, par la disposition des esprits et par la nature des instances qu'on vous fera , ce qu'il sera à propos de faire ou ne pas faire pour le bien de vostre négociation.

La lettre suivante, en date du 28 novembre ', indique les espérances que Mazarin fondait sur l'expédition du maréchal de Guébriant en Allemagne pour décider les Impériaux à conclure la paix :

Messieurs,

J'ay receu la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire de Dordrecht , du seizième du courant, accompagnée de la copie de celle que vous escriviez

Archives des affaires (étrangères, Allemagne, t. I, p. 188-189; copie du temps.

INTRODUCTION. lxxxw

à la Reyne, dont je vous remercie de tout mon cœur. Celle-cy a esté leue dans le conseil avec grande approbation de la fermeté que vous avez apportée à soustenir si vigoureusement la réputation du Roy dans l'affaire de la ville de Liège. Nous attendrons maintenant, par les premières, d'apprendre ce que vous aurez fait à la Haye avec Messieurs les Estais. Cependant nous travaillons icy à assister puissamment M. le mareschal de Guebriant, et je puis vous asseurer que je n'ay point aujourd'huy dans l'esprit de pensée plus pressante que de le mettre en estât de faire arriver souvent au lieu de l'assemblée générale les nouvelles du progrès de ses armes, jugeant bien que c'est une des plus fortes persuasions que nous puissions vous fournir pour porter les ennemis à une bonne paix. Je souhaite que vous en remportiez bientost la gloire, et vous prie de me croire tousj ours, etc.

La défaite des Français à Dùtlingen l, la déclaration de guerre des Suédois au Danemark, et la marche de Torstenson vers le Holstein, inquiétèrent vivement Mazarin. Une dépêche qu'il adressa le 1 5 janvier 1 644 aux plénipotentiaires2, qui étaient toujours à la Haye, trahit son mécontentement contre la Suède et ses embarras. Cependant il ne peut s'empêcher de reconnaître la sagesse du gouvernement suédois et l'utilité de la marche de Torstenson pour prévenir la coalition qui se formait dans le Nord.

Paris, i5 janvier îGM.

Messieurs,

Nous sommes en grande peine de l'entrée de l'armée suédoise dans le duché 'l'IIolstein, pour les raisons qui tombent dans le sens d'un chacun; mais comme il n'y a pas sujet de douter de la fidélité avec laquelle les ministres de Suéde <nif tousjours traité avec nous, et sçachant d'ailleurs qu'ils se conduisent avec prudence, il faut conclure que, puisqu'ils ont exécuté cela, après avoir seu le malheur arrivé à nostre armée àDùtlingen, ils doivent estre asseurez d'en sor-

^°y- !'• ^ 7 7 - '» 7 8 tin présent volume. dit p. 566 du présent volume, note î, que

texte et note. je n'avais pas retrouvé celte dépêche, indi-

' Archives des affaires étrangères, Allb- quée par le père Bougeant, Je suis heureux

■ASNI,t.l,p. 386-3g&; copie du temps. J'ai de pouvoir réparer ici l'omission signalée.

NAZIKIV — I. L

INTRODUCTION

tir avec avantage, particulièrement s'il est vrai que Horn1 soit entré en mesme temps dans le Danemark par la Suède, et ils doivent estre certains que leurs places dans la Silesie et la Moravie ne courent point de risque, et que la foiblesse de l'armée impériale ne donnera point de moyen à Gallas de faire des progrès, pendant que la leur se remet et fortifie dans le Holslein. II n'y a pas lieu de croire qu'ils ayent pris cette resolution, sur ce que, n'ayant peu prendre parly ailleurs, la nécessité ayt obligé Torstenson à entrer dans cette province; mais, en ce cas mesme, l'affaire estant desadvouée de la couronne de Suède, on pourroit trouver moyen d'accommoder bientost cette rupture.

On ne sçauroit que vous dire sur cela , la Reyne estant bien asseurée que vous mettrez toutes pièces en œuvre pour empescher que cette resolution n'apporte quelque nouvel obstacle aux traités de paix, et ne soit en quelque autre manière préjudiciable à cette couronne.

Il est très-certain qu'il se traitoit secrètement une ligue entre Danemark, Pologne et Moscovie pour attaquer la couronne de Suède, et les ministres d'Espagne à Rome en avoient esté les promoteurs et en sollicitoient la conclusion par l'entremise de quelques Grecs, qui estoient partis de là avec cette commission. L'advis m'en a esté donné de Rome mesme, il n'y a pas plus de deux mois, par un de nos plus confidens amis, bien informé de cette matière.

Mais quoy qu'il en soit, il eust esté à désirer que la couronne de Suède, pour correspondre à la sincérité avec laquelle on a traité avec elle de nostre costé, n'eust pas pris une résolution si importante et capable de changer la face des affaires, sans l'avoir auparavant concertée avec nous.

Il y a grand sujet de douter que, si le grand-duc de Moscovie et le roy de Pologne avoient inclination à rompre contre la couronne de Suède, voyant maintenant les Estais de Danemark envahis, ils se résoudront d'autant plus tost à le faire, et que les Espagnols n'oublieront rien pour les porter à cela, afin qu'occupant par ce moyen toutes les armes de Suéde contre lesdites puissances, ils soient en estât de porter toutes leurs forces contre nous.

M. d'A vaux, qui a eu longtemps en main les interests desdits princes, et pour lequel le roy de Pologne a une particulière estime, sçaura juger mieux que nous ne pouvons faire d'icy les moyens que nous pourrons employer en cette rencontre plus utilement. C'est pourquoy on se remet à vous autres,

1 Gustave Horn. ancien lieutenant de Gustave-Adolphe.

INTRODUCTION. «n

Messieurs , d'escrire par advance audit roy, et faire en surplus tout ce qui despendra de vous en Pologne et ailleurs pour esviter le mal que les ennemvs nous procurent de tous costés. Cependant, on n'a rien oublié icy avec le résident de Pologne, afin qu'il représente comme il faut à son maistre qu'il ne doit point prendre de part en cette affaire, dans un temps où nous sommes sur le point de conclure la paix.

J'ay receu nouvelles de Rome, qu'à la fin le Pape s'est disposé à n'envoyer plus à l'assemblée générale le cardinal Rosetti1, sur les instances que nostre ambassadeur lui en a faites; et véritablement, outre que c'estoit un sujet qui. par la confession de tout le monde, n'avoit pas toutes les qualités proportionnées à l'importance de cet employ, la France avoit grand sujet de se mesfier de sa médiation, puisque, dans le temps qu'il a esté en Angleterre, il a entretenu une particulière correspondance avec madame de Chevreuse, et s'est en toutes rencontres monstre tres-partial d'Espagne et de tous ses interests. Aujourd'hui" le Pape semble inclinera envoyer de nouveau le cardinel Ginetti: mais parce qu'il a considéré que ledit cardinal ne pourroit se rendre assez tosl sur les lieux pour estre à l'ouverture de l'assemblée, et qu'il est de la dignité du Saint-Siège qu'elle ne se fasse pas sans un de ses ministres qui y assiste, Sa Sainteté a eu pensée d'y envoyer un nonce qui pust s'y transporter dans le temps qu'il faut, en attendant un légat, et a jeté les yeux sur M. Chigi-, lequel exerce à présent la nonciature de Cologne. Neanlmoins Sa Sainteté a voulu, avant toutes choses, apprendre quels seroient les sentimens de la Reyne sur le choix de ce personnage, et luy adressant ses pouvoirs et ses intentions, elle luy a ordonné de ne s'en servir point et de ne partir point de Cologne que M. le cardinal Grimaldi ne [le] luy mandast, après en avoir parlé à Sa Majesté et appris ses intentions. Sadite Majesté y a consenti d'abord avec d'autant plus de satisfaction qu'il se rencontre, par bonheur pour nous, que c'esl un sujet qu'elle avoit désiré d'avoir nonce en cette cour, ayant esté informée de sa capacité et de son affection à celle couronne. A quoy j'adiousleray encore qu'il a tesmoigné en toutes rencontres estre de mes amis, si bien que nous avions desjà fait en sorte que M. h; cardinal Grimaldi avoit escril , comme de luy, pour luy faire tomber la nonciature de France. Vous aurez de là. je m'as-

1 Voy. t. 1 des Lettres deMazarin, p. Ô46 , s l.e nonce du Pape au congrès de Muns

texte et note, et la table alphabétique à la ter fut Fabio Chigi. (Voy. p. 689 du présent fin du volume. volume, note t.)

xcn INTRODUCTION.

seure, belle matière d'establir avec luy une estroite amitié et de nous le rendre favorable, pour le cours de la négociation, puisqu'outre les tesmoignages de bonne volonté que la France avoit commencé de luy donner en voulant luv procurer de si grands advantages que ceux qu'apporte la nonciature, et le préférant pour cela à tant d'autres sujets qui ont bien mérité de cette couronne, il est vray encore de dire qu'il a obligation principale et entière à la Reyne de Pemploy qu'on luy confie aujourd'buy, puisque la resolution a dépendu absolument de la response de Sa Majesté. Vous aurez seulement à prendre garde, avec vostre adresse accoustumée, que vostre intelligence ne soit point pénétrée, afin de ne faire préjudice ny à luy ny aux affaires que vous traitez et que vous pouvez exlresmement advantager en la tenant secrète. Je ne luy en ay point voulu escrire, pour cette raison, que vous me ferez la faveur de luy dire et de faire valoir tout ce que je vous en mande.

Nous sommes adverlis de bonne part que l'empereur et la plus grande partie des princes de l'Empire qui sontadherens et attachés à la maison d'Austriche, considérant les longueurs que produira sans doute la négociation de la paix générale, où il y a tant d'interests à ajuster pendant lesquels il leur peut vraisemblablement arriver des accidens aussy desadvantageux qu'il sçauroit faire à la France, inclinent tous au party d'une suspension d'armes à longues années. Nous sçavons aussy, d'un autre costé, que les Espagnols y seront tout à fait contraires et feront toutes choses pour en traverser la conclusion ; mais on estime que, la négociation en estant mesnagée adroictement comme vous sçaurez bien faire, ils seront forcés, à la fin, d'y venir malgré eux, dont j'ay creu vous devoir donner advis, afin que vous vous en prévaliez aux rencontres.

Nous avons sceu, par le moyen des advis que M. le cardinal nonce [ et l'ambassadeur de Venise ont eus d'Espagne, que le dessein des Espagnols est de faire tous les efforts imaginables qu'ils pourront pendant la prochaine campagne, estimant que c'est celle qui doit décider toutes choses et establir la face des affaires qui demeurera longtemps dans la chrestienté. Cela nous oblige à ne rien obmettre aussy de nostre costé, afin de rendre inutiles tous leurs desseins, prévoyant bien que, s'ils leur réussissent, ils continueront infailliblement la guerre, et, au contraire, leur ayant manqué, ils seront nécessités d'accepter toutes les sortes de conditions, de peur de pire.

1 Cnrrlinal Grimaldi. nonce en France.

INTRODUCTION. xcm

Nous avons aussy advis d'Espagne que don Juan d'Austriche l vient enfin en Flandre, dont on retire don Francisco de Melos, lequel ira à l'assemblée de la paix en la place de Castel-Rodrigo; en quoy nous croyons gagner doublement, car outre qu'il est impossible que ceux qui luy succéderont au gouvernement de ces provinces y servent d'abord aussy bien qu'il auroit pu faire . pour la cognoissance qu'il en a et que les autres ne sçauroient de longtemps acquérir, on estime qu'allant à la négociation de la paix à laquelle il a desjà tesmoigné d'estre enclin, et estant homme de faste et de vanité , il fera tout son pouvoir pour avoir la gloire de la conclure.

L'ambassadeur de Venise en cette cour m'a fait voir une lettre du sieur Contarini2, de Munster, qui porte que les Espagnols qui sont là se sont laissés entendre qu'il y avoit présentement autant de cabales secrètes en France qu'il y en avoit jamais eu, et que mesme ils estoient conviés de faire advancer de leurs armées en quelques lieux, où donnant chaleur à nos mescontens, ils eussent plus de hardiesse de se déclarer et plus de moyens d'entreprendre. Je vous prie, quand vous aurez joint ledit Contarini, d'essayer à pénétrer plus avant dans la chose, et en descouvrir les particularités, s'il est possible.

Je crois aussy estre obligé de vous advertir d'une formalité qui se pratique à Rome fort religieusement touchant les visites : C'est qu'estant à Munster, les ambassadeurs qui y arriveront après vous, comme le légat et autres, sont obligés de vous rendre la première visite, avant que l'avoir rendue aux ministres d'Espagne, et ceux qui en auroient usé autrement, vous ne sçauriez plus les admettre ny mesme traiter avec eux sans faire tort à la dignité du Roy dans la préséance qui luy est deue.

Enfin, après m'estre bien inquiété sur l'accident de la nouveauté des Suédois contre Danemark, il me semble qu'on se doit en quelque façon consoler, puisqu'estant certain que le roy de Danemark, dans son ame, estoit aussy peu affectionné à cette couronne 3, comme ennemy de celle de Suéde, et beaucoup dans les interests de la maison d'Austriche, y ayant grande apparence qu'il n'oublicroit rien pour en faire voir bienlost les effects, les Suédois ne

1 Don Juan d'Autriche, (ils naturel de et successeur de Philippe IV, et mourut en

Philippe IV, était né à Madrid en 16-29; il 1 679.

figura plus tard dans les guerres d'Italie et 5 Cet ambassadeur de Venise à Munster

de Catalogne. Turenne le vainquit à la ba- fut un des médiateurs de la paix de West-

taille des Dunes en 1 G58. Il fut mêlé aux phalie. intrigues de la minorité de Charles Iî, fils 3 C'est-à-dire à la couronne de France.

xciv INTRODUCTION.

pouvoienl prendre de meilleur conseil que de prévenir le mal; car, ou la ligue qui Ircs-assenrement se traitoil entre Danemark, Pologne et Moscovie, estoit conclue, ou la négociation en estoit avancée, en sorte qu'elle n'estoit pas loin de la conclusion. Au premier cas, il n'y a nul doute qu'il ne soit plus advantageux aux Suédois d'avoir, par une resolution courageuse faite à temps, opprimé à l'impourveu leur ennemy durant l'hyver, qu'en dissimulant pour quelque temps, estre asseurés d'avoir après toutes ses forces sur les bras à la belle saison. Que si la ligue n'estoit pas encore arrestée, il est très-certain que cette nouveauté, faite à propos, est capable d'en empescher la conclusion et de destourner tous les préjudices qui leur en pouvoient arriver, puisque d'abord ils se trouveront avoir ruiné leur plus dangereux ennemy, ce qui vraysemblablement tiendra les autres en plus de considération de se déclarer et d'entrer en jeu, particulièrement n'y estant point engagés par aucun traité. On pourroit faire mille réflexions là-dessus; mais vous, estant sur les lieux, et pouvant considérer de plus près ce qui sera nécessaire ou plus utile de faire, je me remets à ce que vous en adviserez.

J'estime bien qu'il y aura moyen de faire comprendre, surtout au roy de Pologne, les considérations qui doivent le retenir d'y prendre aucune part. Le résident , qu'il a icy depuis peu, m'a parlé en sorte sur une lettre de créance de son maistre, qu'il m'a rendue, que j'ay sujet de croire, s'il n'a entièrement desguisé ses sentimens, que vous trouverez toute disposition audit roy pour se laisser persuader à ne rien entreprendre contre la Suéde. 11 m'a dit positivement qu'encore que la Pologne eust des sujets tres-legitimes de mescontentement contre cette couronne-là, neantmoins, cognoissant qu'il ne peut, dans la conjoncture présente, en faire esclater son ressentiment par une rupture qu'il n'offensast le roy et que la France n'en receut le contre-coup, et la maison d'Auslriche ne se relevast au préjudice de la liberté d'Allemagne, il aymoit mieux le dissimuler et attendre que, par le moyen de la paix générale, il ayt lieu de mettre à couvert ses interests et obliger par son procédé cette couronne à les favoriser, sans manquer à l'union et alliance que nous avons avec la Suéde.

Don Antonio Sarmiento a escrit icy à Lope l qu'il viendroit bientost en Flandres en un grand poste. Nous l'avons interprété que ce pourroit bien estre pour demeurer gouverneur de don Juan d'Austriche, et que dans ce cboix le

1 Lope ou Lopez. (Voy. p. 622 et C2 3 du présent volume.)

INTRODUCTION. xcv

roy d'Espagne a piustost creu d'en retirer de notables services en fomentant des cabales en France par le moyen des intelligences et de l'entière confidence qu'il a avec madame de Cbevreuse, que pour donner de bons renseignemens à son fils; mais on pourvoira, s'il plaist à Dieu, à touttes choses, dépendant, comme tous les avis que nous avons nous confirment que la resolution est prise d'envoyer ledit don Juan d'Austriche à gouverner les Pays-Bas, et qu'il y doit arriver dans peu de temps, il est certain qu'il ne peut prendre autre route que celle de la mer, et qu'il n'y a nulle apparence qu'il puisse avoir une grande armée pour l'escorter. C'est pourquoy je remets à vostre prudence d'en dire un mot à M. le prince d'Orange, afin qu'il songe s'il pourroit employer quelques vaisseaux pour essayer de faire une si belle prise et si advantageuse à la cause commune. Il n'est pas possible qu'il se puisse promptement rendre dans les Pays-Bas par autre chemin que celuy de la mer. C'est pourquoy cette diligence pourroit réussir et estre très-utile.

Je me remets, au reste, aux depesches que vous fait M. le comte de Brienne, vous conjurant surtout de ne rien oublier pour conclure avec Messieurs les Estais, à l'accoustumée, le traitté de la campagne le plus advantageusement qu'il se pourra.

Avant même que le traite' lût signé avec les Provinces-Unies, Mazarin insistait pour que les ambassadeurs se rendissent promptement à Munster, où leurs retards excitaient des plaintes '.

3o janvier 166/1 s.

Messieurs.

La' Reyne s'est fort resjouie par vos dernières depesches que vous fussiez prests à quitter la Haye pour aller à Munster. M. le comte de Brienne vous fera sçavoir particulièrement les intentions de Sa Majesté sur tous les points

' L'historien de la paix de Westphahe, exspectabantur, etfere soli... Ingebat orbis

Adamus Adami. prétend que le retard des islam Gaiiorum tarditatem , » etc. {Belatù

ambassadeurs français doit surtout être at- historien de. S. Rom. Imp. padjicatione West

ttïbué au désir de prolonger la guerre. Les phalica, p. hh. Lipsis, 1 7 .** 7 . 1 représentants de l'Empereur étaient arrivés i Archives des affaires étrangères, Un

dès le mois de mai 1 o A3; ceux du roi d'Es- m \ < . m . 1. I. p. Agi -6 g3; copie du temps. pagne, en octobre «le la même année, irGalli

xcvr INTRODUCTION.

'[u'elles contiennent. Je me contenteray seulement de vous dire sur le sujet de la contestation où vous estes avec Messieurs les Estats, qui nous voudroient obliger à ne faire que la tresve comme eux, que, sans s'amuser à approfondir davantage cette matière, il semble qu'on doive remettre à en traiter comme il vous en a esté cy-devant mandé, parce que les conjonctures des affaires en pourront cbanger la face, et qu'il pourra arriver que nous ne sçaurons faire la mesme tresve qu'ils désirent , et que tout ce que nous aurions négocié demeureroit inutile.

M. le colonel Marsin1 a esté arresté icy plus que l'on ne pensoit, pour quelques obstacles que j'ay à la fin fait surmonter, par une application extraordinaire que j'ay eue à le haster; il touche aujourd'huy son argent et partira infailliblement après demain.

J'ay esté extresmement estonné de voir que nous ayons receu de Bruxelles mesme la copie de la lettre que vous avez rendue de la part du Roy à Messieurs les Estats, et ne puis juger par quel moyen elle peut eslre tombée entre les mains des Espagnols. Vous estes sur les lieux et pourrez plus aisément esclaircir la chose.

Nous avons des advis certains qu'il doit bientost partir de Dunkerque plusieurs vaisseaux pour Espagne. Vous en donnerez, s'il vous plaist, part à Messieurs les Estats, afin qu'ils voyent s'ils ne pourroient point faire quelque partie pour les combattre et s'en emparer, estant tres-asseuré qu'ils iront en nombre assez considérable pour ne pas eschapper sans qu'on le sçache.

Malgré les instances du cardinal, les plénipotentiaires prolongèrent encore quelque temps leur séjour à la Haye. Ce fut là que Mazarin leur adressa la dépêche suivante2 :

[Paris,] 6 février i6Uh.

Messieurs ,

Vous apprendrez les intentions de la Reyne sur tous les points contenus en vos depesches par celles de M. le comte de Brienne, auxquelles je me remets. Je n'y adiousteray que l'advis que je vous donne, que M. le colonel Marsin

1 Voy. sur la mission donnée à Marsin, 2 Archives des affaires étrangères, Alle-

p. 568, 585, 610, 616, 617 du présent magne , t. I , fol. 5 1 6-5-2 0 ; copie du temps, volume.

INTRODUCTION. xcvn

est party ce matin avec six vingts mille richsdales ' comptant, jtour employer en des levées par delà. C'est un homme d'esprit, de cœur, et cjui a une affection bien esprouvée pour cette couronne. Sa Majesté luy a donné toutes les instructions et ordres nécessaires, mais le principal qu'elle luy a recommandé est de se gouverner en tout et partout suivant ce que vous luy prescrirez, et pour cet effet, avant que commencer à travailler, il doit se rendre près de vous, en quelque lieu que vous soyez.

Sa Majesté s'est portée à donner une assistance extraordinaire de cinquante mille richsdales à la landgrave [de Hesse], que vous recevrez au premier jour comptant, pour les luy remettre; vous aurez beau moyen de faire valoir ce que Sa Majesté fait pour elle en ce rencontre, puisqu'outre les grands frais où elle s'engage pour la levée d'un corps considérable, en quoy on n'a autre but que son service, et. lequel n'aura autre ordre que de luy obéir; outre la ponctualité avec laquelle on paye l'assistance ordinaire, Sa Majesté se porte encore à cette [assistance] extraordinaire dans les immenses dépenses qu'elle est obligée de soustenir en tant d'endroits.

Il faudra neantmoins, en luy remettant ladite somme de 5o,ooo richsdales, stipuler une condition absolument nécessaire, et dont son agent est demeuré d'accord avec nous, qui est qu'elle fasse les mesmes advantages aux levées de Marsin, pour la subsistance dans les quartiers, qu'elle fait aux siennes propres; ce qui est bien juste, puisqu'elles ne sont destinées qu'à la deffense de ses Estais ou à luy donner moyen de faire des progrès et les conserver. Il est vray qu'on pourra luy accorder que, quand elle donnera des monstres à ses troupes, Sa Majesté en donnera autant à celles de Marsin.

Nous avons la confirmation bien certaine de ce que je vous ay cy-devanl mandé des vaisseaux qui doivent bientost partir de Dunkerque pour Espagne: vous verrez, s'il vous plaist, quel moyen il y auroit que Messieurs les Estais se prévalussent de cet advis, en les faisant attaquer par une partie plus forle.

Nous sommes advertis que les Espagnols n'obmellent aucune diligence pour engager le roy de Pologne contre la Suéde. C'est pourquoy Sa Majesté estime qu'on doit, de ce costé-cy, s'efforcer aussy de luy faire cognoislrc l'cstal qu'on fait de ses propositions, afin d'empescher qu'il n'entende à celle des ennemis. Il semble qu'il seroit bien à propos que M. d'Avanx, qui a grande créance près dudit roy, luy escrivist sur ce sujet, aux termes qu'il jugera plus efficaces,

' Hoirlisthiilcis. écus impériaux valant un peu plus de 5 francs.

xcvm INTRODUCTION.

pendant que nous procurerons de renvoyer au premier jour celuy qui estoil venu par deçà de sa part, le plus satisfait qu'il sera possible, sans sortir pourtant de la généralité dans les protestations d'affection qu'on luy fera; et par ce moyen nous pouvons espérer de rendre inutiles les efforts de la maison d'Austriche et les artifices qu'ils mettront en jeu pour l'engager contre la Suéde.

Mais pour ne pas manquer à la sincérité avec laquelle on veut traiter de nostre part, il faudra faire gouster cesmesmes raisons au chancelier Oxenstiern et aux autres ministres de Suéde, afin qu'ils soient informés de ce que nous faisons pour la cause commune et que, de leur sceu, vous autres, Messieurs, en puissiez traiter avec l'ambassadeur de Pologne. Nous attendrons vostre response sur l'envoy d'un ambassadeur en Danemark, et je vous prie d'y adjouster cet avis, sy vous crovez que le mesme pust passer en Allemagne.

Ce gentilhomme du roy de Pologne a fait aujourd'huy de grandes plaintes à la Reyne contre un nommé d'Avaugour1, qui est employé pour le service du Rov en Allemagne, de ce qu'il a escrit plusieurs choses en Pologne au desadvantage du roy. Je vous prie d'esclaircir un peu ce qui s'est passé et de faire cognoistre audit sieur d'Avaugour ce qu'il doit, au cas qu'il ayt failly. Sur ce, je demeure, etc.

Mazarin revient sur le même sujet dans une lettre en date du 27 fe'vrier i6^/t, et presse en même temps le départ des plénipotentiaires pour Munster 2 :

essieurs.

Vous apprendrez parles depesches de M. le comte de Brienne, avec qui je viens de travailler tout le matin, les intentions de la Reyne pour ce qui regarde M"" la Landgrave, et la resolution qu'a prise Sa Majesté d'envoyer en Danemark M. de La Thuillerie, pour s'entremettre du différend avec la Suéde, considérant qu'outre qu'elle n'eust sceu jeter les yeux sur personne qui eust plus de suffisance poirr s'acquitter d'un employ si important, il se trouve desjà porté à moitié chemin, et on gagnera beaucoup de temps; ce qui estextresmeraent à priser dans une affaire de cette nature.

1 II est plusieurs fois question, clans ce ~ Archives des affaires étrangères, Ai.u:-

volume,du sieur d'Avaugour, qui était rési- magne, t. I, p. 5(54-565. dent de la France à Dantziff.

INTRODUCTION. s,,x

On continue par deçà à estre exlraordinairemenl scandalisé de vostre long séjour à la Haye, quoyque j'essaye de faire valoir les raisons qui vous y ont obligés. Vous ne sçauriez croire à quel point la chose esclate en France par les artifices de nos ennemis , lesquels d'ailleurs commencent à machiner de faire, soubs ce prétexte, retirer leurs plénipotentiaires du lieu de l'assemblée et ainsi rejeter sur nous la hayne de ne vouloir point la paix. Je vous prie de vouloir bien peser l'importance de ces advis, si vous estiez encore à la Haye; ce que je ne puis me persuader après ce que l'on vous a escrit par les précédentes depesches. Sur ce, je demeure, etc.

P. S. Je vous prie de représenter encore à Messieurs les Estais qu'ils ne sçauroient rien faire présentement de si important que de fermer le port de Dunkerque, dans cette conjoncture, pour les raisons que je vous ay mandées.

Le traité de la France avec les Provinces -Unies tut signé à la fin de février, ainsi que nous lavons dit plus haut1. Les plénipotentiaires l'écrivirent aussitôt à Mazarin et lui annoncèrent leur prochain départ pour Munster. Le cardinal leur répondait le 5 mars 1 §l\k 2 :

Messieurs ,

J'ay esté extresmement consolé d'apprendre que la première [dépêche] «pic vous nous ferez ne sera plus datée de la Haye, où je continue à vous dire que vous ne sçauriez rien conclure de si advantageux que vostre retardement nous peut estre préjudiciable.

Je me resjouis que M. Marsin soit arrivé à bon port avec sa voiture, ha Heyne a fort loué le conseil que vous luy avez donné de commencer, sans perdre de temps, à travailler à ses levées, quelques difficultés qui se soient rencontrées en la forme de l'entretenement qu'on avoit projeté, puisque Mme la Landgrave, au service de laquelle elles estoient principalement destinées, nous fait cognoistre de l'impossibilité [de fournir | à leur subsistance, et qu'en pensant luy donner un renfort nous ruinerions ses vieilles troupes.

1 Voy. ci-dessus, p. iai. — ; Archives des affaires étrangères, Allemagne i. I loi. 5i3 590; copie du temps.

c INTRODUCTION.

Il semble qu'il vaille mieux l'assister en argent pour luy donner moyen de remettre celles-cy en bon estai, et, ne laissant pas de faire nostre levée, nous en servir après, ou à renforcer l'armée de M. le mareschal de Turenne, ou à l'employer en quelque autre endroit, en sorte que le service qu'on en retirera rejaillisse au bien et advaniage de Mœe la Landgrave et des affaires du Roy en Allemagne, par la diversion des forces des ennemis. Sa Majesté trouve donc bon, comme vous le verrez dans les depesches de M. le comte de Rrienne, que vous promettiez positivement à ladite dame, non-seulement les 5 0,000 richsdalles, mais encore 20,000 au delà. M. de Beringben, qui part au premier jour, ayant esté chargé de toute la somme pour la délivrer à la personne que Mmo la Landgrave députera pour la recevoir, avec la précaution neantmoins de tirer toutes les asseurances possibles que cet argent sera effectivement employé à reslablir et renforcer ses trouppes.

Ce pendant je vous prie d'examiner, sur les lieux, par quel moyen la levée «le Marsin pourra joindre M. le mareschal de Turenne, et s'il y auroit lieu de trouver quelque poste par delà où elle pust subsister sans péril en attendant cette jonction. Le nombre des troupes estant considérable, il semble qu'elles pourroient s'ouvrir le chemin avec seureté jusques à Sedan , ou à travers le Luxembourg, pour gagner Thionville. Neantmoins, comme d'icy on ne peut pas juger en destail les inconveniens qui en pourroient arriver, on remet à vous autres, Messieurs, de prendre la resolution que vous jugerez plus convenable pour le service du Roy, en conférant là-dessus avec M. Marsin, afin qu'il n'en puisse mesarriver. En tout cas , le passage par mer à l'infanterie ne sçauroit manquer; en quoy l'assistance de Messieurs les Estats, par l'entremise de M. le prince d'Orange, nous seroit aussy asseurée que nous l'avons expérimentée au poste qu'ils nous ont accordé pour faciliter et asseurer cette levée.

Quelque resolution que vous preniez pour leur passage, il est bien à propos que nous en soyons promptement informés, afin de donner la main, de nostre costé, à ce que vous nous manderez nécessaire pour faire que ces troupes ne puissent dépérir et qu'il ne leur arrive aucun inconvénient.

J'ay ad vis d'Italie, confirmé d'un ministre qui est, à Vienne, très-bien informé de ce qui se passe de delà, que les Suédois ont proposé des négociations de paix aux ministres de la maison d'Austriche en Allemagne. Il faudra, s'il vous plaist, le vérifier et esclaircir la chose, quoyque, si l'advis est veri-

INTRODUCTION. ci

table, il peut estre qu'ils l'auront fait pour endormir les autres, pendant qu'ils meditoient l'irruption en Danemark.

Le résident de Pologne, discourant dernièrement avec moy, il luy eschappa de dire que, si le mariage de Brandebourg se faisoit avec la reyne de Suéde, son maistre romproit contre luy ; ce qu'il me confirma après en grande confiance. J'ay considéré sur ce sujet si ce résident, que nous soupçonnons avec beaucoup de fondement affectionné aux avantages de la maison d'Austriche, n'avoit point laissé aller à dessein ce discours pour nous obliger de dissuader ce mariage, qu'il cognoist bien devoir accroistre notablement la puissance des Suédois en Allemagne, par l'appréhension que nous aurions qu'ils ne s'attirassent encore les forces de Pologne sur les bras avant qu'avoir demeslé les affaires de Danemark. Il est neantmoins très-certain que, si le roy de Pologne a formé ce dessein, il seroit advantageux à la Suéde de différer, du moins toute cette campagne, ledit mariage, parce qu'autrement, ayant à faire à la Pologne avant qu'estre hors de la guerre de Danemark , ils laisseroient toute l'Allemagne à la discrétion des forces de l'empereur, et il seroit bien malaisé qu'ils résistassent tout à la fois à ces trois ennemis. Toutes fois, je tiens que la négociation, pour faire gouster ces raisons aux ministres de Suéde, est un peu délicate, puisque, comme vous remarquez fort bien, cette nation est si naturellement méfiante, qu'elle prend bien souvent ombrage des choses qu'on veut faire pour son bien, et en cette occasion il est à craindre qu'ils ne se mettent en teste que nous avons jalousie de leur grandeur et de leur accroissement. Sa Majesté se remet donc à vostre adresse de conduire [cette négociation], si vous le jugez nécessaire, en sorte qu'ils comprennent bien que nous n'avons point de passion plus forte que [celle] de tous leurs advantages, mais que nous les souhaiterions solides et asseurés. Nous ne scavons pas en quel estât est la négociation de ce mariage; mais si, pour différer quelque temps on se peut asseurer de n'avoir pas sur les bras, cette campagne, le roy de Pologne, il seroit advantageux aux Suédois de le faire, puisqu'aussy bien ils seront tousjours assez à temps de l'exécuter, et qu'ils seront ce pendant plus libres d'agir et de faire des progrès dans l'Allemagne, estant vraysemblable qu'à moins d'une occasion comme celle-là, on se portera difficilement en Pologne à rompre la tresve qu'ils ont contractée pour quinze ans avec la Suéde, tant pour la considération de la France, qui s'est entremise de ce traité, que pour ce que les estais du pays, sans lesquels on ne peut prendre une resolution de cette na-

ci. INTRODUCTION.

ture, se voyanl en paix, ne consentironl pas aisément, hors do cette nouveauté1, à rentrer en guerre.

L'ambassadeur de Portugal, qui est icy, a supplié la Heyne de vous recommander de nouveau les ministres de son maistre qui seront par de là (à Munster). Sa Majesté désire que vous n'oubliiez rien pour les faire recognoistre, et pour leur procurer toutes sortes d'avantages, et que cela s'estendc non-seulement à ceux qui seront auprès de vous, mais pour les autres ministres de Portugal qui seront avec les plénipotentiaires de Suéde et de Hollande 2, ceuxci s' estant laissé entendre que, pour le respect de l'Empereur, avec lequel ils ne veulent pas rompre, ils ne pourroient peut-estre pas leur accorder une si haute protection, tellement qu'ils recourent à la vostre.

Je n'espère pas beaucoup dans cette affaire, si ce n'est3 que la foiblesse des Espagnols donnast lieu à vostre adresse d'en venir à bout, ce qui seroit exlresmement glorieux. Je me remets pourtant à ce que vous en avez dans vos instructions, prenant garde seulement que les ministres de Portugal soient bien persuadés que nous n'y obmettons aucune des diligences possibles, d'autant plus que leur maistre paroist résolu de faire cette année une belle campagne, pour divertir les efforts du roy d'Espagne, qui fait estât de faire fondre toutes ses forces dans la Catalogne.

Les considérations qui vous ont fait différer la depesche en Pologne jusqu'à vostre arrivée à Munster ne pouvoient estre plus prudentes, et touchant le sieur d'Avaugour, j'avois eu la mesme pensée qui vous en est venue. Mais il faut tesmoigner de s'en mettre en peine, afin de contenter le roy de Pologne et le retenir de prendre les resolutions qu'il pourroit au desadvantage de la cause commune. Sur ce, je demeure, etc.

P. S. J'adjouste ce mot pour vous dire que, quoy qu'on vous mande sur le sujet des levées de Marsin, si vous jugez qu'il y ayt quelque autre expédient

1 C'est-à-dire à on ne les provoquait pur 2 Les plénipotentiaires de ces puissances

cette nouveauté (le mariage dont il vient protestantes étaient à Osnabriïck. comme

d'être question). Ce mariage, en réunissant on l'a dit plus haut, pendant que les pléni-

les forces du Brandebourg à celles de la polenliaires catholiques se réunissaient à

Suède, aurait donné à cette dernière puis- Munster.

sance un développement menaçant pour la 3 C'est-à-dire « moins que. . . .

Pologne.

INTRODUCTION. cm

ou chose à faire qu'on n'ayt pas preveue deçà, vous nous en donnerez, s'il vous plaist, advis, afin que nous l'examinions et y donnions les ordres nécessaires; et pour ce qui regarde M"'e la Landgrave, il ne faut pas que, dans la conjoncture présente, 10,000 escus, plus ou moins, empeschent qu'elle ne soit contente. On sçait bien que quelque autorité qu'on vous donne, vous mesnagerez, autant qu'il sera possible, l'argent du Roy.

Dans une lettre du 19 mars, Mazarin insiste de nouveau sur la ne'cessité de réconcilier le roi de Danemark avec la Suède. Le succès dune pareille négociation lui paraît préférable à deux victoires.

Paris, 19 mars 16/16.

Messieurs,

Je me resjouis avec vous que vous ayez enfin conclu heureusement le traité avec Messieurs les Estats, et que cela vous ayt donné le moyen de partir sans perte de temps pour Munster, afin d'y dissiper les nuages que vostre retardement avoit formés. On a leu, dans le conseil, vostre depesche et les articles du traité, sur lesquels ont esté faites quelques considérations, que M. le comte de Brienne vous fera sçavoir par ses depesches, et, la semaine prochaine, après avoir mieux veu les vostres, j'y adjousteray, s'il est nécessaire, ce que j'estimeray à propos.

Nous avons advis qu'en Allemagne ils ne songent présentement à aucun autre dessein avec tant d'application qu'à fortifier l'esprit du roy de Danemark à la continuation de la guerre, et que, dans la diète de Passau, c'a esté leur plus grande pensée, que le duc de Bavière a fomentée autant qu'il a peu, jusques à conseiller de laisser plustost exposer d'autres endroits plus voisins à ses Estais. pour pouvoir assister de troupes le roy de Danemark, afin qu'il n'entendist à aucun accommodement. Ce pendant ils emploient tous les autres moyens donl ils se peuvent adviser pour le tenir eo cette résolution. C'est pourquoj la Reyne désire que M. de La Thuilleriè se haste et presse son voyage le plus qu'il se pourra, et véritablement je ne vois gueres d'affaire plus importante aujourd'huy, et je n'estimerois pas moins advanlagoux pour nous d'avoir pacifié de bonne heure ce différend, (pu; si nous avions gagné deux batailles. Sa Majesté se promet de vostre zèle que vous n'y oublierez rien, et de vostre adresse que ce sera avec le succès qu'elle peut désirer, dont vous serez les premiers à vous prévaloir dans vostre négociation. Sur ce, je demeure, etc.

civ INTRODUCTION.

Suite de la correspondance de Mazarin avec d'Avaux et Servien, après leur arrivée à Munster (mars-juin 16&6). — Négociations avec l'Angleterre. — Affaires intérieures : protestants; révolte du Rouergue; mouvements séditieux en Poitou, en Saintonge et en Angoumois.

Les plénipotentiaires français n'arrivèrent à Munster qu'à la lin de mars 1 644. Leurs premières dépêches étaient remplies de détails du cérémonial de leur réception et des préliminaires des négociations. Mazarin leur répondit le 1 7 avril1 :

Messieurs ,

J'ay receu les depescbes que vous m'avez faites séparément de Munster et de Deventer, le premier du courant. Je ne vous parleray point du soin que vous donnoit la marche des carrosses des ambassadeurs d'Espagne à l'entrée de M. Servien dans Munster, parce que l'occasion en sera cessée dès le mesme jour, et que je suis bien asseuré qu'il ne s'y sera rien passé qui blesse la dignité du Roy.

M. d'Avaux avoit trop de prudence pour ne pas rejeter, comme il a fait, les deux propositions que lui a portées M. Contarini pour traiter un accommodement à part avec l'Espagne, ou de commencer seulement à négocier les interests des deux couronnes, soubs prétexte que [ces intérêts] estant desmeslés, ceux des alliés de l'un et de l'autre party seroienl plus facilement adjustés. Cette manière d'agir auroit mal ediffié toute l'assemblée et jeté trop de soupçons et de méfiances parmy les alliés du Roy. Aussy crois-je que vous ne vous serez pas simplement contentés d'en rejeter bien loin l'ouverture, mais que vous en aurez aussytost donné part à tous les ministres des princes alliés de Sa Majesté, comme il semble qu'en semblables occasions on ne le doive jamais oublier, soit que l'on accepte ou que l'on refuse les propositions qui seront mises en avant, pour ne rien faire que de concert, et dont ilsn'ayentune entière connoissance, non-seulement pour leur faire valoir la sincérité de nostre procédé et des intentions de Sa Majesté pour leurs advantages. qu'elle ne considère

1 Archives des affaires étrangères, Allemagne, t. 1, p. 85o-8<5ç).

INTRODUCTION. cv

pas moins que les siens propres, mais aussy pour les obliger par cet exemple à en user de mesme dans les recherches qui leur seront faites infailliblement par nos ennemis, lesquels n'oublieront ruse ny artifice pour mettre parmy nous du soupçon et de la division.

La conduite que Sa Majesté estime estre plus convenable et qu'elle désire que vous teniez autant qu'il sera possible dans le cours de la négociation, c'est, ainsy qu'il est porté dans vostre instruction, de parler premièrement de la seureté de la paix, qu'il faut avant toutes choses establir, comme un fondement principal sans lequel nous ne pouvons passer plus avant. Cette resolution, outre qu'elle est absolument nécessaire pour nostre interest, nous conciliera la faveur de tous les princes et estais d'Allemagne, qui verront que nous desirons tout de bon un repos qui ne puisse estre altéré; et pour les autres interests, il semble qu'on peut suivre ce qui est porté par ladite instruction, si ce n'est qu'on juge que l'advantage du service du Roy y demande quelque changement, dont vous nous donnerez, s'il vous plaist, advis par deçà, et de vos sentimens, que Sa Majesté fera examiner dans son conseil, et vous en envoyera ses ordres.

Pour ce qui regarde le traitement de tous les ambassadeurs, je me remets à ce que vous en mande M. le comte de Rrienne, ayant esté jugé à propos dans le conseil d'entendre auparavant le sentiment de vous autres, Messieurs, afin de résoudre là-dessus ce qu'on estimera plus convenable. En quoy pourtant on considérera beaucoup vos advis. C'est pourquoi il est nécessaire de bien examiner cette affaire, qui aujourd'huy est tres-imporfante et peut estre de grande conséquence à l'avenir. Je vous diray seulement que ce qui me donne peine dans le règlement de toutes ces façons de traiter avec les autres ambassadeurs, c'est la présence du nonce à Munster, lequel ayant sans difficulté la préséance sur vous autres, Messieurs, semble régler vostre conduite, et (pie tous ces pretendans allégueront qu'on ne peut se deffendre de leur accorder les mesmes choses que leur accorde un supérieur, ce qui ne se rencontre pas à Rome. Je vous dis cela en passant, afin qu'y faisant reflexion, vous puissiez mieux prendre vos mesures.

Il est encore à remarquer que les ministres d'Espagne qui sont à l'assemblée sont bien plénipotentiaires de cette couronne; mais, à ce qu'on nous asseure d'Espagne mesme, ils ne sont pas ambassadeurs comme estoient déclarés Castel-Rodrigo et Francisco de Melos, et je ne vois pas pour quelle raison la

«vi INTRODUCTION.

qualité simple de plénipotentiaires pourra esgaler celle que vous avez de plénipotentiaires ambassadeurs, estant certain qu'un simple gentilhomme peut estre envoyé pour traiter une grande affaire avec plein pouvoir de la conclure, sans que pour cela il doive prétendre d'estre traité comme s'il estoit ambassadeur. Je ne le dis pas pour trouver à redire à ce que l'on a fait, mais pour vérifier, par le moyen du nonce et des ambassadeurs de Venise, si la chose est de cette sorte, afin que Saavedra et les autres se fassent pourvoir de la qualité d'ambassadeurs, puisqu'autrement on pourroit dire que l'esgalité du traitement blesseroit la dignité du Roy.

11 y a apparence que l'advis que nous avons est véritable, puisque vraysemblablement ils ne seroient point, contre leur coustume, si prodigues de civilité envers les ambassadeurs de Venise et autres comme ils l'ont esté (l'ambassadeur de la republique, qui est icy, m'ayant dit qu'ils sont allés recevoir M. Contarini jusqu'à la cour), s'ils avoient eu les mesmes qualités qui avoient esté données à don Francisco de Melos et à Castel-Rodrigo, lesquels sans doute auroient absolument disputé jusques aux moindres choses dans ce genre d'interests, lequel dans la nation espagnole est tres-delicat.

Quand j'ay veu don Francisco de Melos rappelé en Espagne, Castel-Rodrigo estably en Flandres, et le duc Médina de las Torrès, qui devoit aussv aller à Munster, envoyé à Rome, et que je sçais d'ailleurs l'espérance que nos ennemis ont conceue d'avoir beaucoup d'advantages dans la continuation de la guerre par le moyen des divisions et révoltes qu'ils croyent infaillibles en ce royaume, et auxquelles ils travaillent par tous moyens imaginables, j'ay eu la mesme pensée de M. d'Avaux, estant certain que pas un des trois minisires d'Espagne n'a esté auprès de son maistre en tel poste ou telle confiance, que l'on pust juger que le roy d'Espagne, désirant véritablement la paix, leur eust confié les moyens pour la conclure et leur en donner la gloire. Mais il se peut faire que, contre l'intention du roy d'Espagne, par le mauvais estât de leurs affaires, et voyant que jusques icy il n'y a nulle apparence de remuement dans ce royaume, mais au contraire grand sujet pour nous d'espérer, nonseulement de conserver nos conquesles, mais de faire lousjours de nouveaux progrès, ils seront contraincts à changer d'avis, ou en donnant à Saavedra et aux autres des ordres et pouvoirs de conclure la paix, ou envoyant promptement quelque ministre plus qualifié et auquel ils se confient davantage. Je ne puis que raisonner là-dessus par les apparences, mais vous autres, Messieurs,

INTRODUCTION. cvn

qui estes sur les lieux, recognoistrez bientost effectivement ce que vous aurez à espérer des ministres d'Espagne pour le bon succès de vostre négociation.

Nous sommes advertis que la principale visée des Espagnols, c'est de faire une suspension, à laquelle, s'ils ne voyent bientost jour à quelques brouilleries en France, ils advouent d'estre forcés par la nécessité de leurs affaires. Mais, supposé mesme qu'ils ne désirent rien si ardemment, il n'y a point d'autre moyen de la faire réussir, qu'en nous en monstrant entièrement esloignés et cachant jusqu'au bout ce que nous pourrions consentir là-dessus; et comme je vous ay mandé dernièrement, les premiers à estre trompés là-dessus doivent estre le nonce et l'ambassadeur de Venise. Sur ce propos, je vous diray qu'un cardinal qui a beaucoup de crédit dans le parly d'Espagne consentiroit volontiers à une suspension d'armes pour l'espace de dix ans, chacun demeurant en possession de ce qu'il tient pendant ledit temps, et cela se rapporte aux propositions qui ont esté faites autresfois par le duc de Bavière, à celles que me fit le moine jacobin ', après la mort de M. le cardinal, et à celles mesme que m'a faites le Roncalli 2, de la part du roy de Pologne.

Je ne doute point que le nonce ne soit entièrement dans les interesls de la France, parce qu'outre que, comme bon Italien, il n'en peut avoir d'autres, je sçay que de tout temps il a eu grande inclination de s'attacher entièrement au service de cette couronne. Nous avions desjà commencé à travailler adroitement à Rome à son advantage, et, sur ce que m'a escrit M. d'Avaux, nous redoublerons encore nos soins pour cet effet, mais il le faut mesnager, en sorte que les Espagnols n'en prennent point de soupçon, parcequ'en ce cas nous n'en pourrions tirer aucun advantage.

Il se peut faire que le desplaisir qu'aura receu M. Contarini, de n'estre pas traité de nous comme il s'estoit proposé, l'ayt porté à tesmoigner en apparence d'avoir grande liaison et attachement avec les ministres d'Espagne Je dis en apparence, ne voulant pas conclure qu'il pratiquas! pour cela rien de solide en leur faveur, premièrement parce qu'il agiroit contre les maximes cl les interests de la republique, et aussy pour la profession que luy, en son particulier, a tousjours faite de partial serviteur de la France, dont \\ donna tant de marques pendant son ambassade en cette cour, que M. le cardinal3 enl

1 Ce moine avait été envoyé par l'Em- du cardinal. ( Voy. pins haut. p. î.viu. ) percur pour négocier secrètement avec Ri- ! Résident du roi de Pologne en France.

chelieu; mais il n'arriva qu'après la mort 3 Le cardinal de Richelieu.

cvm INTRODUCTION.

toute confiance en luy, et M. le cardinal de Bagni et moy, qui y estions de ce temps-là, eusmes sujet de croire, en diverses rencontres, qu'il estoil sincèrement attaché au service de cette couronne. Il est donc à propos de bien examiner ses actions avant que de conclure qu'il soit favorable à nos ennemis, ces raisons estant assez fortes pour ne le pas croire sans grand fondement.

Je vous envoyé un mémoire, qui m'a esté adressé de Venise par M. des Hameaux ', d'une proposition qu'on luy a faite touchant l'archiduc Leopold2. Je sçay bien que les mauvaises satisfactions de ce prince sont véritables; mais j'ay peine à me persuader qu'il voulust prendre une bonne resolution et pousser si avant son ressentiment. Je continueray à vous donner les advis que j'en auray. Ce pendant vous verrez, s'il vous plaist, si vous y pourriez porter quelque coup au lieu où vous estes.

Les levées de Marsin sont presque en estât, comme vous sçaurez; mais les Liégeois ont tant d'aversion pour les Hessiens, qu'ils continuent encore tous les jours leurs hostilités les uns contre les autres, et qu'on me mande pour constant qu'elles se dissiperont si on les oblige de se joindre aux troupes de M0,c i;i Landgrave. C'est pourquoy il faudra faire comprendre ces raisons à ladite «lame, et que son service propre requiert plustost que nous les employions eu quelque autre endroit, où elles ne luy seront pas moins utiles, par la diversion des forces ennemies qui luy pourroient tomber sur les bras. Sur ce, je demeure, etc.

Les difficultés que signale Mazarin, et qui tenaient soit au manque de pouvoirs des ambassadeurs, soit à la mauvaise volonté des puissances belligérantes , retardèrent encore longtemps l'ouverture sérieuse des négociations. La dépêche de Mazarin aux plénipotentiaires, en date du 3o avril i6/t6, en fournit une nouvelle preuve 3.

Messieurs , Vostre depesche du 1 5e de ce mois a esté leue dans le conseil, où ayant

1 Ambassadeur de France à Venise. e.i 161 à, mourut en iGo-j. ■ — 3 Archives

" Il s'agit probablement de Léopold , fils des affaires étrangères, Allemagne, t. I. de l'empereur Ferdinand II. Ce prince, né fol. 996-9.33; copie du temps.

INTRODUCTION. cn

parlé au long sur tous les poinls qu'elle contenoit, M. le comte de Brienne a esté chargé de vous en faire sçavoir le résultat par ses depesches, auxquelles je me remets.

Les considérations que vous avez faites sur le pouvoir des ministres d'Espagne ont esté tres-judicieuses. J'avois tousjours eu quelque croyance, et vous l'avez peu juger par une de mes depesches précédentes, que ceux qui sont présentement à Munster estoient subordonnés à d'autres, qu'ils seroient peut estre obligés d'attendre. Les défauts que vous mandez estre dans leurs pouvoirs sont sy effectifs et marquent si clairement le peu d'autorité qu'ils ont sur le reste, que nous aurions grande raison à ne passer pas outre dans la négociation, qu'ils ne les eussent fait auparavant reformer. Neantmoins, l'extresmc passion que Sa Majesté a de voir avancer le traité, et l'avantage que nous en pouvons tirer en la faisant cognoistre à tout le monde, pendant que les Espagnols, qui en sont tres-esloignés, n'oublient aucun artifice pour insinuer le contraire, oblige Sa Majesté à apporter toutes les facilités possibles pour surmonter les obstacles qui retarderoient la paix, et, pour cet effet, elle a trouvé bon que vous continuiez à digérer les matières et passer outre dans la négociation, à condition que, dans le temps que vous accorderez de six semaines ou de deux mois, les ministres d'Espagne produiront de nouveaux pouvoirs de Leurs Majestés, en la forme dont vous aurez convenu et où il n'y ayt rien à dire; et vous aurez beau moyen de faire valoir en cette rencontre la sincérité des intentions de Sa Majesté et du zèle qu'elle a pour le bien public et pour le repos de la chrestienlé ; et il sera nécessaire non-seulement d'en rendre capables l les ministres des princes qui seront à Munster, mais d'escrire aux ambassadeurs du Roy qui sont à Rome et à Venise et ailleurs, le juste sujet qu'il y a de ne croire aucune disposition du costé du roy d'Espagne à la paix, poulies défauts qui se rencontrent dans les pouvoirs de ses plénipotentiaires, lesquels donnent à cognoistre que la resolution des points qui doivent estre examinés pour la conclusion de la paix dépend d'autres ministres d'Espagne que de ceux qui sont présentement à l'assemblée.

Nous voyons que don Francisco de Melos s'en retourne en Espagne et que Castel-Rodrigo vient à Bruxelles, qui sont ceux que l'on a tousjours cru destinés à cet employ; ou peut donc tirer une conséquence bien vraysemblablc qu'ils ne veulent point de paix, puisqu'ils n'envovent pas au lieu pour la eon-

' C'esl-à-dire d'en informer.

ex INTRODUCTION.

dure aucuns ministres qu'ils disoient en avoir le pouvoir, et ne donnent pas non plus l'autorité de le faire à ceux qui y sont.

Nous attendrons d'apprendre ce qui se sera passé en vostre entreveue avec les plénipotentiaires de la couronne de Suéde. Leurs prétentions d'entière esgalité sont un peu estranges, mais vous estes assez adroits pour continuer à conserver la dignité du Roy, sans desgouster des esprits pointilleux que nous avons interest de satisfaire.

Le roy d'Espagne, tenant à Munster des ministres sans autorité suffisante de conclure la paix, satisfait en mesme temps et à la resolution qu'il a prise de ne la pas faire, et au besoin et envie qu'il a de faire persuader le contraire à la chrestienté. C'est pourquoy il est important que tout le monde cognoisse la vérité de leur conduite par l'esclal que vous en ferez ; et , à mon advis , vous ne devez rien obmettrepour le faire adroitement et en destail parvenir jusqu'au roy de Pologne et au duc de Bavière, lesquels, désirant la paix avec passion, auront sujet de louer les facilités (]\\o la France y apporte, et de détester l'obstination des Espagnols qui ne peuvent s'y résoudre et continuent d'estre sourds aux voix du ciel, lequel déclare assez évidemment sa volonté par les mauvais succès qu'il donne à leurs armes.

Je veux, avant que finir, vous faire part d'une pensée qui m'est venue, dont en la suite nous pourrions tirer beaucoup d'advantage; ce seroit d'introduire une négociation avec Bavière et Pologne, ou leurs ministres plus confidens, pour sçavoir de ces princes à quelles conditions ils croyent que nous puissions parvenir à une paix générale. Vous pourriez commencer l'ouverture de cette proposition par les ordres que vous avez du Roy de les considérer extresmement dans le cours des affaires que vous aurez à traiter, de leur faire cognoislre l'injustice des Espagnols et la sincérité de ses intentions; que Sa Majesté fait grand cas de leur jugement et de leur crédit, et seroit bien aise qu'ils s'ouvrissent à elle confidemment à quels partis ' on peut espérer de conclure un bon accommodement pour ce qui regarde les différends que nous avons avec 1 Espagne, afin qu'elle prenne après ses mesures sur leurs sentimens. L'effet que cela peut produire, c'est que, comme ces deux princes, encore engagés présentement pour d'autres interests avec la maison d'Austriche, n'en ont pourtant point de plus solide ny de plus pressant que de modérer la puissance de cette maison dans l'Allemagne, de laquelle seule ils ont tout à craindre et rien à

1 Conditions.

INTRODUCTION. cm

espérer, il arrivera vraysemblablement, premièrement qu'ils ne proposeront rien qui ne nous soit advantageux et qui ne nous maintienne tousiours en estât de les assister, au besoin: et en second lieu, que, s'estant déclarez de ce qu'ils auront estimé raisonnable et pouvoir réussir, si, quand il sera mis sur le tapis, nous y consentons pour y trouver d'ailleurs nostre compte, et que les Espagnols fassent difficulté d'y condescendre, non-seulement nous rejeterons sur eux la hayne de la continuation de la guerre, mais nous pourrions avec le temps espérer d'engager ces princes et les autres d'Allemagne dans nostre party, pour contraindre nos ennemis à se mettre à la raison , et donner enfin le repos à la ebrestienté, qu'ils veulent troubler par leur injustice.

Si vous approuvez cette proposition, il sera nécessaire de la conduire avec telle adresse, que nous obligions lesdits princes à avoir soin de nos advantages. et avec cette précaution que nous ne nous trouvions engagés à rien, quov qu'ils puissent dire, qu'à ce que nous résoudrons après l'avoir examiné. Je croy vous avoir mandé, pour ce qui regarde le roy de Pologne, qu'il nous a fait dire icy au delà de ce que nous pouvons souhaiter.

J'ay fait résoudre qu'on envoyera encore à Mmo la Landgrave 3 0,000 richsdales,qui seront 100,000 d'assistance extraordinaire qu'on luy aura donnés en tout, moyennant quoy elle fortifiera ses troupes sans qu'elle désire de nous qu'on y joigne les levées de Marsin, lesquelles ne laisseront pas d'estre occupées, en sorte que le service qu'elles rendront rejaillira autant à l'advanlage du sien propre que sy elles estoienl dans ses Estats. J'ay eu deux raisons pour faire prendre cette resolution, qui me semblent sans réplique : l'une, que les levées estant toutes composées de Liégeois, qui, non-seulement ont aversion naturelle, mais sont présentement en guerre avec les Hessiens, il est sans doute que, si on eust obligé les Liégeois de les joindre, ou il fust arrivé quelque grand desordre, ou elles se seroient d'abord dissipées: la seconde, que, puisque lesdites troupes ne peuvent absolument tirer la subsistance des Estats de Mmc la Landgrave, et qu'ainsy les y envoyant il eust fallu nécessairement nous résoudre à les payer ponctuellement, il est beaucoup mieux de les employer en d'autres endroits, où elles ne nous coustent pas tant, où nous soyons asseurés qu'elles se maintiendront, où elles ne laissent pas de faire le mesme effet pour le secours de M"'" la Landgrave: et ce pendant l'assister d'argent, afin qu'elle mette ses troupes propres au meilleur estât

cxn INTRODUCTION.

qu'il se pourra. J'en ay parlé ce matin à M. Poiein ', lequel en est demeuré •l'accord, et m'a dit qu'il a tousjours jugé que d'envoyer ces troupes dans l'armée de sa maistresse, c'estoit les vouloir faire aussytost dissiper, et m'a tesmoigné grande satisfaction de ce nouveau subside qu'on luy donne, ;ivec lequel, et ce que Mme la Landgrave a desjà receu, elle pourra fournir suffisamment aux despenses pour augmenter et maintenir ses troupes, et employant ailleurs les levées de Liège, nous ne rendrons pas inutile une despense de i5o,ooo richsdales, que nous avons faite.

Un des premiers actes des plénipotentiaires français, après leur arrivée à Munster, fut la réfaction d'une circulaire qu'ils adressèrent aux princes et villes de l'Empire, pour les engager à envoyer des représentants au congrès de Munster. Ce document obtint l'approbation complète de Mazarin , qui, le 3o avril 16M, écrivait au comte d'Avaux2 :

onsieur,

J'ay receu, avec la vostre du 16e de ce mois, une coppie de la lettre que vous avez escrite aux princes et villes de l'Empire. Sur quoy je vous diray en peu de paroles que c'est une pièce digne de vous et du sujet que vous y traitez, et qu'il n'y a rien à désirer, soit pour la forme ou pour la matière, que ce qui ne dépend pas de l'orateur, qui est la fin qu'il s'est proposée. La bonne fortune du Roy achèvera peut estre ce que vostre éloquence aura esbauché. En tout cas, il ne faut point se relascher de ce costé-là, et supposer que ce n'est pas la coustume des esprits de sortir tout à coup d'une impression qu'ils ont profondément receue, et que, pour abattre ce qui tient bien, il faut d'ordinaire l'esbranler longtemps.

Je suis bien de vostre advis, que la peur qu'ont les princes et villes libres de l'Empire d'offenser la maison d'Austriche les a empeschés jusques icy de s'opposer aux invasions qu'elle faisoit sur leur liberté; mais puisqu'il a desjà paru quelque chose de la diminution de cette crainte par le refus qu'on y a fait des

' C'était le résident de la landgrave de 2 Archives des affaires étrangères, Allk-

Hesse à la cour de France. Son nom est écrit magne, tome I, fol. 9&2-9/16: copie du quelquefois Pothent , Pollœm ou Polheme. temps.

INTRODUCTION. cxm

contributions que l'empereur demandoit pour la continuation de la guerre, j'estime qu'il faut suivre cette pointe, et travailler autant qu'il se pourra à faire cesser cette passion mal fondée, afin que ces princes et villes poursuivent à estre admises au traité de la paix générale.

Pour cela il ne faut point user d'artifices ny de fausses suppositions; c'est une conduite qu'il faut laisser à ceux qui en ont besoin. Il ne faut seulement que faire ouvrir les yeux aux AHemans et leur faire voir sans desguisement Testât présent des affaires, tant du costé de la France et de ses alliés, que de celuy de l'empereur, du roy d'Espagne et de leurs adherens. Je m'asseure qu'ils comprendront facilement qu'il y a une entière seureté pour eux, sous la protection de la France et de ses alliés, en la poursuite qu'ils feront d'un droit qui leur appartient et qui leur est accordé par les lois et les constitutions de l'Empire.

Il y a encore un artifice à repousser, dont nos ennemis se sont continuellement servis pour nous descrier envers les Allemans et y rendre nos armes odieuses et suspectes, qui est l'impression qu'ils y ont tousjours donnée qu'elles estoient intéressées, et que, soubs prétexte de protéger et d'assister les Allemans, nous n'avions dessein que d'usurper et de nous establir dans l'Allemagne.

Il sera aisé de destruire cette calomnie en représentant : premièrement la générosité et le désintéressement avec lequel nous avons secouru les princes qu'on a voulu opprimer en Italie. Vous sçavez assez ce qui s'y est passé, puisque vous y avez agi, et vous pouvez estre informé de ce qui s'y passe encore aujourd'huy, où l'on rend à M. le duc de Savoye les places à mesure qu'elles peuvent estre en seureté entre ses mains, et qu'il y a moyen de les conserver, le Roy ne gardant jusqucs à la paix que celles qui courroient autrement fortune de se perdre, comme il est visible, de sorte que le profit de la guerre devant demeurer à M. de Savoye, le Roy n'aura, pour sa part, que la despense qu'il a fallu employer pour la faire ' et la gloire d'avoir procuré, à ses despens, le salut d'un sien voisin, qui est le seul partage qu'il en prétend:

Qu'on a raison de faire le mesme jugement de la pureté des intentions de Sa Majesté pour l'Allemagne, et que, s'il y possède quelques places, dont le nombre est fort petit, ce n'est que comme gardien d'icelles jusqu'à la paix, pour la considération susdite;

1 Pour faire la guerre.

cxiv INTRODUCTION.

Qu'au reste, si l'on considère les traités que le feu Roy a laits, pour les interesls de l'Allemagne, soit avec le feu roy de Suéde, soit, depuis sa mort, avec la reyne et la couronne de Suéde, soit avec M. l'électeur de Tresvos, soif avec Mmela landgrave de Hesse, on n'y verra pas une marque d'interesf ny un terme qui tende à quelque utilité qui en doive revenir à la France

Vous ferez effort sur cette considération, dans les occasions, et selon que vous le jugerez à propos, me remettant du reste à l'intelligence que vous avez des affaires et des mœurs des gens de ce pays-là. Je n'ay voulu que vous designer en passant mon sentiment là-dessus.

Pour ce qui est du désir de la paix , je croy qu'il est à propos de tesmoigner que l'on la désire, puisque la vérité est telle, et que la Reyne le requiert ainsy. Mais je croy aussy. conformément à vostre pensée, qu'il faut en mesme iemps donner à entendre que c'est la charité chrestienne qui la luy fait désirer, et non pas la crainte ny l'impuissance de continuer la guerre; et puisque ce sont les Espagnols qui. en effet, y apportent le plus de répugnance, bien qu'en apparence, et pour s'exempter de blasme, ils fassent mine du contraire, d faudra laisser à juger au monde, par la comparaison de leurs affaires avec les nostres, qui de nous en a plus de besoin et est en estât de poursuivre avec plus d'advantage la guerre.

C'est une chose estrange, que ces gens qui Junfurenl 3 tant le désir qu'ils disent avoir de la paix n'ayent envoyé à Munster que des députés sans pouvoir de la conclure, et que, des deux qui ont effectivement ce pouvoir, don Francisco de Melos s'en retourne en Espagne, et le marquis de Gastel-Rodrigo vienne en Flandres. Je remets plusieurs autres choses à la depesehe de M. de Rrienne, pour vous asseurer avec vérité que personne ne sera jamais plus (jue moy, etc.

La dépèche que nous venons de citer est une de celles où Mazarin insiste le plus vivement sur le rôle de protectrice désintéressée que devait jouer la France à l'égard des princes et des villes de l'Empire2. Il est impossible d'être plus explicite.

Le cardinal poursuivait en même temps son projet de réeonci-

' Le verbe fanfarer, qui est expressif et figuré", que Je substantîf/àn/ôrtm. — ' Ym.

pittoresque, n'a pas passé dans la langue plus haut. p. \wiii, et Lettres de Mazarin, française; on n'y a conservé, dans le sens I. 1. p. 710.

INTRODUCTION. cxi

liation des Suédois et des Danois; il écrivait aux plénipotentiaires le 1 8 juin t &kU ' :

Messieurs ,

Je vous escrivis amplement, il n'y a pas trois jours2, par le sieur d'Areguent, et quoyque nous n'ayons point receu de vos depesches cette semaine, je ne laisse pas de profiter du despart de cet ordinaire, pour adjouster à ce que je vous ay mandé, touchant l'argent qu'il fau! bailler aux Suédois, qu'il est bien à propos de faire toutes les diligences possibles à se prévaloir de l'envie qu'ils auront de le toucher, pour faire revenir le gênerai Torstenson dans l'Allemagne, n'y ayant rien de plus préjudiciable aux interests de la France que la continuation de la guerre au lieu où il est engagé; mais comme les Suédois pourroient peut-est re se servir du refus que nous leur en ferions pour prendre occasion de traiter en particulier, soubs prétexte que nous aurions vonlu les abandonner dans leur plus grande nécessité, il sera de vostre prudence et de vostre adresse d'en mesnager si bien la négociation, que nous ne tombions point dans l'inconvénient de mescontcnler tout à fait les Suédois, ny dans l'opposé, d'offenser le roy de Danemark, en assistant ses ennemis d'argent pour luy faire la guerre; ce qui l'obligeroit sans doute à rejeter nostre médiation pour l'accommodement. Ce n'est pas que les Suédois ne nous ayent tousjours fait les plus grandes plaintes du monde, lorsque, sans nostre faute mais par les accidens de la guerre, nos armées ont esté [obligées] de s'esloigner un peu de l'Allemagne. Cela nous donne lieu de leur pouvoir parler fortement dans ce rencontre: autrement la facilité qu'ils ont de continuer une querelle qui est à leur bienséance les pourroil faire négliger de satisfaire aux traités que nous avons avec eux, et que nous avons tousjours exécutés avec tant de sincérité de nostre part.

Sa Majesté se remet sur vous de chercher les expediens sur cette affaire. comme pourroil estre celuv de faire tenir prest l'argent en quelque lieu, pour estre payé d'abord que Torstenson entrera dans l'Allemagne; ou, si celuy-là estoit jugé trop dur. on pourroil stipuler et procurer effectivement que les sommes

' Archives des affaires étrangères, Ali.k- 2 Vo\. colle dépêche, |>. 7.r>i du présent

magnk. fol. i225-i>3o; co|)ie du temps, volume. Elle est datée du i 'i juin.

cxvi INTRODUCTION.

que nous baillerons ne soient employées qu'à la subsistance des troupes suédoises qui servent présentement dans l'Allemagne, ou à faire des levées pour fortifier le corps de Kcenigsmark, ou enfin par quelque autre moyen faire en sorte que cet argent soit employé à rendre nostre condition meilleure en Allemagne, et non pas à une chose qui nous est si préjudiciable comme la continuation de la guerre de Danemark.

C'est un coup de partie non-seulement pour tirer profit de cet argent, mais parce qu'en usant autrement, les Suédois mesmes attribueroient à foiblesse nostre facilité, et continueroient sans doute à faire ce qui leur conviendroit le plus, sans avoir esgard à leurs obligations et à nostre interest, outre que, prenant de mauvaises impressions de Testât de nos affaires par cette condescendance si aisée, ils pourroient peut-estre penser à faire un accommodement avec l'empereur, par le moyen duquel, tirant quelque advaptage de leurs conquestes clans l'Allemagne, ils pussent appliquer entièrement toutes leurs pensées et leurs forces contre le roy de Danemark; et encore que plusieurs raisons deussent empeseber l'empereur d'y consentir, toutesfois le mal que l'Empire pourroit recevoir de la ruine du Danemark n'estant pas si présent comme celuy qu'il croiroit faire à cette couronne, tournant toutes ses forces de ce costé-cy, il- y a quelque sujet de l'appréhender; d'autant plus que nous ne devons pas douter que les Espagnols ouvriront la porte à tout accommodement avec les autres, pourveu qu'en le faisant ils se mettent en estât de se venger de nous. Je m'asseure que vous ferez considération là-dessus, n'y ayant aujourd'huy rien de plus important que de bien demesler ces affaires-là, ne craignant pas de dire que toutes les autres prendront en grande partie leur mouvement de celles d'Allemagne.

La froideur avec laquelle on marche à la négociation de la paix du costé des Espagnols, qui envoyent des ministres sans pouvoirs, et de celuy de l'empereur, qui ne veut pas que les siens monstrenl leurs pouvoirs, encore que fous les traités de paix commencent par cette formalité absolument nécessaire, m'a fait songer qu'il m1 seroit peut-estre pas mal à propos, sans s'engager posiiivement à le faire, de se laisser entendre adroitement que vous serez obligés de vous retirer, disant que le Roy n'a pas envoyé ses ministres pour traiter seulement la paix quand les autres le trouveront bon: comme aussy il seroit à propos d'informer tous les princes de l'Empire qui désirent la conclusion de la paix . combien nos ennemis y marchent de mauvais pied, afin quo

INTRODUCTION. cxvii

nous tirions profit de la connoissance que nous donnerons de leur artifice et de l'aversion qu'ils ont de consentir au repos de la chrestienté.

Je vous réitère encore que, comme nous n'avons rien à présent de plus important à désirer que la fin de cette guerre de Danemark, parce que, si le Ragotski1 s'accommode, comme il y a sujet de l'appréhender, sa rupture n'aura servy qu'à fortifier l'empereur, qui pourra après employer ailleurs les troupes qui se trouveront armées pour cette occasion, il est bien à propos de mander, comme il faut, à M. de La Thuillerie, de ne rien obmettre au monde pour faire promptement cet accord, et qu'il n'espargne aucune somme qu'il croye utile pour gagner ceux qui ont du pouvoir à y disposer les choses. C'est icy un coup de partie où il ne faut rien mesnager pour en bien sortir; on nous dit (jue le jeune prince, non plus que les estats du pays, ne sont pas, en ce rencontre, du sentiment du père, et qu'ils entendront bien volontiers à conclure quelque bon accommodement.

Encore que je voye bien que vous aurez eu aussylost que nous la nouvelle de l'advantage qu'a remporté depuis peu sur les ennemis M. le mareschal de Turenne 2, je ne veux pas laisser de vous en dire quelque chose de la façon dont il nous le mande. Il avoit eu advis que la cavalerie du duc de Raviere estoit séparée du quartier gênerai ou estoit son infanterie, laquelle n'estoit couverte que de 2,000 chevaux, qui estoient un peu advancés en deçà. 11 prit resolution de passer le Rhin avec son corps de cavalerie et d'infanterie, faisant estât de faire d'abord [attaquer] les 2,000 chevaux, et aller sans perte de temps tailler aussy en pièces l'infanterie. La moitié de son dessein luy a reussy, car, après avoir marché (rente lieues de France sans repaistre, il a combattu les 2,000 chevaux, qui furent assez tost avertis de sa venue pour se retirer, s'ils eussent voulu; mais ils se résolurent de tenir bon pour ne perdre pas leur bagage, et croyant aussy que nostre partie n'estoit pas si forte. Ledil sieur mareschal a pris sept estendarts, tué hoo hommes sur la place, amené i,/ioo chevaux, fait 600 prisonniers et délivré quantité des nostres, (pie le gênerai Mercy, qui eut luy-mesme assez de peine à se sauver, avoit entre les mains depuis le malheur de Dûtlingen. 11 y a aussy beaucoup d'officiers morts ou prisonniers, et entre autres un colonel; mais ce qui plus importe, c'est

' YYayuode, ou prince de Transylvanie, 2 Voy. p. yy5 de ce volume, texte et

dont les incursions inquiétaient les posses- note •>. Il s'agit du combat de Donaueschinsions héréditaires de la maison d'Autriche. gen (auj. roy. de Wurtemberg).

cxvm INTRODUCTION.

que cet advantage a tellement rasseuré les esprits des soldats, qui craiynoient les troupes de Bavière, qu'on nous mande qu'à présent ils ne demandent qu'à aller à elles pour les combattre. Le sieur mareschal ne put poursuivre son dessein d'attaquer le quartier d'infanterie, parce qu'il cul advis que tout le reste de leur cavalerie y estoit arrivé.

La correspondance de Mazarin avec les plénipotentiaires de Munster n'absorbait pas toute l'activité du cardinal. Sa politique embrassait l'Europe entière : ainsi l'Angleterre, que ses troubles intérieurs condamnaient à rester étrangère aux affaires continentales, attira plus d'une fois l'attention de Mazarin. Il n'intervint qu'avec beaucoup de réserve entre le roi et le parlement. La mission du comte d'Harcourt (septembre 1 643 -janvier i644) resta sans résultat'. Celle de M. de Sabran ne fut pas plus heureuse2. Dans fa suite, les présidents de Bellièvre et de Grignon"5 furent chargés de tenter de nouveaux eiforts pour réconcilier le roi Charles Ier et le parlement d'Angleterre. Les conseils que Mazarin faisait donner par ces ambassadeurs attestent avec quelle sollicitude il suivait les affaires de ce pays. Il craignait que le parlement de Paris, déjà très-disposé à se mêler des affaires politiques, ne voulût imiter le parlement de la Grande-Bretagne. C'est surtout dans ses carnets que Mazarin exprime cette pensée et s'efforce de mettre la reine Anne d'Autriche en garde contre les prétentions du parlement de France. «Il est important, lui disait-il, de considérer ce que fait le parlement d'Angleterre. Déjà le parlement [de France] se croit supérieur à la Régente \ ^

' Lettres de Mazarin, t. I, p. 363 , kh\- 3 On en trouvera la preuve dans les

/162. 660, 5i£, 539. tomes suivants des Lettres de Mazarin.

2 M. de La Ferrière-Percy a publié deux 4 trConsideri quelio che fa il parlamento lettres de M. de Sabran clans le rapport cilé d' Enghiltera. Il parlamento crede esser asplus haut, p. 1 3-17 du tome IV des Ar- solutamente sopra la reggenza. n (2e carnet. rhives des missions scientifiques , 2e série. p. i5.) M. Cousin, en citant ce passage dans

INTRODUCTION

Les troubles de l'Angleterre devinrent pour Mazarin un argument dont il se servit fréquemment pour engager la Heine à user de fermeté', ce Si Sa Majesté n'y porte remède, lui disait-il. le parlement et les grands prendront trop d'autorité1;» et plus loin : «Le parlement, les princes, les gouverneurs de province et le parti des protestants s'efforcent de défaire, sous de spécieux prétextes, ce qui a été fait sous le dernier règne pour affermir l'autorité royale et la rendre absolue; ils voudroient ramener les choses comme au temps où la France, gouvernée en apparence par un roi, étoit en réalité une république 2. n On voit dans ce passage quels étaient les ennemis intérieurs que redoutait Mazarin : le parlement, qui n'éclata que plus tard et dont les lettres du cardinal, de 1 6^3 à i64A, ne parlent pas; les grands, dont ce ministre déjoua les cabales3, et enfin les huguenots, qu il ménagea avec une prudente habileté.

Les protestants n existaient plus en France comme parti politique. La prise de la Rochelle et le traité d'Alais leur avaient enlevé les places de sûreté que leur avait données ledit de Nantes. Mais ils avaient toujours leurs temples, et même, dans plusieurs

le Journal des Savante (septembre i85i ). le traduit ainsi : "l\ lui montre le parlement d'Angleterre s'élevant successivement audessus du trône. « Je crois que cette traduction, où M. Cousin a réuni deux membres de phrase très-distincts, fausse le sens. Mazarin, après avoir rappelé à la Heine ce cpie t'ait le parlement d'Angleterre, lui di! que le parlement de France se croit supérieur à la Régente. Celte assemblée avait en eflel de très-hautes prétentions : elle déclarait. par l'organe du président de Mesines, qu elle était au-dessus des états généraux. ( Vn\. le Journal d'Olivier d'Ormesson, t. i. p. 698 . texte el note 1. 1

1 -ic carnet, p. 10 : «-Se 8. M. non vi prendre remedio. il parlamento e li grandi havranno troppa authorità.»

* Jbid. p. k'ù-lik : «Il parlamento. li principi, li governatori di provinzie. ed il partito di Ugonolti el altri procurant) disfare . sotto altri prêtes! speciosi, quello si 1ère in tempo del re defanfa per lo stabûimento dell' assoluta aulhorilà sua independenle da tutti, e vogliono ridnrre le cose corne nei tempo che la Francia. henche in apparenza governata da un re. in eiïetto era republica.i

Lettre» de Mazarin .1.1. p. •V.'yj et 389 . texte ei notes.

cxx INTRODUCTION.

provinces, des chambres de justice, dites chambres de l'Edit , qui étaient composées de protestants, chargés de rendre la justice à leurs coreligionnaires. Dans ses relations avec un parti nombreux, riche, fier, comptant des hommes distingués et influents dans l'armée, dans la magistrature et la diplomatie, Mazarin resta fidèle à la politique de Henri IV et de Richelieu. Il s'efforça de calmer les inquiétudes des huguenots , qui avaient les susceptibilités, les jalousies et aussi les cabales de toutes les minorités. Il respecta et fit respecter le libre exercice de leur culte, laissa à la tête des armées plusieurs généraux protestants et les éleva aux plus hautes dignités. Gassion et Turenne devinrent maréchaux de France. Mazarin répondait à ceux qui reprochaient au gouvernement français de persécuter les protestants et de vouloir renouveler la Saint-Barthélémy2 : cfLa calomnie du massacre qu'on médite en France contre les religionnaires est trop absurde pour y répondre. Outre qu'elle est impraticable et que la résolution en a été autrefois si odieuse et a produit tant de maux, il se voit que Sa Majesté ne fait aucune distinction de ses sujets, qui lui sont tous fort fidèles et répandent tous les jours également leur sang pour son service. Présentement même, ce sont deux chefs de cette religion qu'on doit exterminer par des massacres, qui commandent son armée d'Allemagne 3, et l'une des deux qui sont en Flandre \ •>■> Dès i643, dans une lettre adressée au duc de La Force, un des chefs du parti protestant, Mazarin insistait sur sa résolution de maintenir en France la liberté religieuse5. «Comme je n'ai jamais douté, lui écrivait-il, de la passion que vous avez pour le repos de l'Etat, j'ai cru aussi que personne ne pouvoit agir avec

1 Voy. p. 364 et à5r] du tome I des 3 L'armée d'Allemagne était alors sous Lettres de Mazarin. les ordres de Turenne et de Wrangel.

2 Lettre du 2 1 décembre 1 G 46 à Brasset, * Gassion commandait une des armées de résident de la France près la république des Flandre en 16/16.

Provinces-Unies. 5 Voy. p. lioà-hob de ce volume.

INTRODUCTION. cxxi

plus d'autorité sur les esprits de ceux de votre religion pour les éclaircir des bonnes intentions de Sa Majesté en leur endroit. Les assurances que vous leur en avez données leur seront toujours confirmées par les effets, et le temps leur fera voir que la Reiue protégera sans distinction et honorera de ses bienfaits ceux qui, par une sainte émulation, s'exciteront à rendre au Roi l'obéissance qui lui est due. C'est sa résolution inviolable, dans laquelle je la fortifierai toujours, tant quelle me fera l'honneur de se vouloir servir de mes conseils. »

Ces principes de tolérance dirigèrent en effet le cardinal pendant son long ministère. Mais il n'en surveillait pas moins avec un soin vigilant les menées du parti protestant. Les carnets où il déposait ses pensées intimes en fournissent la preuve. crOn croit, écrit-il vers le mois d'août 1 6 43 \ que tout le parti protestant considère le vicomte de Turenne comme un soleil naissant et comme un homme appelé à le remettre dans tout son lustre. •• Plus loin2, c'est Gassion qui lui paraît dangereux : «H est nécessaire de le surveiller et de voir s'il veut se rendre chef du parti des huguenots 3.w Gassion s'était engagé à embrasser le catholicisme avant d'obtenir la dignité de maréchal; mais il n'exécuta pas sa promesse *. Mazarin réussit mieux avec Rantzau , qui renonça facilement au protestantisme, et avec d'Andelol, fils du maréchal de Chàtillon. Du reste ces conversions, plus politiques que religieuses, ne furent jamais violemment imposées, et l'on doit reconnaître que Mazarin réussit à maintenir dans le calme un parti toujours disposé à se croire lésé dans ses intérêts el menacé dans son indépendance5.

1 3e carnet, p. h~ cl suiv. " «Fece credere, prima di esser mares-

' 5" carnet, |>. i et suiv. ciallo. clie si farebbe catolico, a fine <li

3 frBisogno esanu'nailo eu1 avvertire se a}>- facilitarlo, e poi non vi la più pensato. i

plica a rendersi capo del partilo ugonolto. » (Ibid. )

( Ibid.) 5 f Hi qui religiouis sunl reformelœ iiiulla

cwii

INTRODUCTION

Le danger lut plus sérieux du côté des provinces, écrasées d'impôts. Le système financier de cette époque était des plus défectueux : les impôts étaient affermés à quelques riches partisans. qui pressuraient le peuple pour lui arracher des contributions . dont le trésor public, qu'on appelait \ épargne, ne recevait qu'une faible partie. Ces abus firent éclater des révoltes dans le Rouergue (aujourd'hui Aveyron) et dans plusieurs autres provinces. Dès le 20 juillet i6/i3, le marquis de Langeron recevait l'ordre de se rendre en toute hâte dans le Rouergue, à la tête d'un corps de troupes ] pour combattre la révolte des paysans. Mazarin écrivait sur le même sujet au comte de Noailles2, à M. de La Ferrière, intendant de Guienne3, à M. de Langeron4, au duc d'Epernon 5. Cette révolte fut de courte durée, et la répression n'eut pas le caractère de violence sanguinaire, dont l'histoire de France ne présente que trop d'exemples. Le cardinal, pour prévenir le retour de pareils désordres, recommanda aux intendants de réprimer la licence des soldats et d'éviter l'oppression des peuples, «afin de leur faciliter, ajoutait-il6, le moyen de payer les subventions que l'inévitable nécessité des affaires contraint Sa Majesté d'exiger d'eux.-» C'est la principale considération, il faut bien en convenir, qui porte le ministre à prescrire aux intendants et aux gouverneurs des provinces de ne pas tolérer les exactions dont le peuple était victime. Il écrivait au duc d'Epernon, gouverneur de Guienne 7 : « Surtout je vous conjure de bien observer les abus et les désordres qui se sont glissés et ont pris racine dans la

querunlur, m dit Grotius,£]ptsî. inêd. p. io4, 2 Lettres de Mazarin, 1. 1, p.s83, 37 (> .

lettre du hjxh novembre i643. Mais ils se A16, 43 1.

bornèrent à des plaintes. 3 Ibid. p. 346, 4i3.

' L'instruction donnée au marquis de * Ibid. p. 390, k\ h.

Langeron, maréchal de camp des armées 5 Ibid. p. 4o6, W9, kjh.

du Roi, se trouve dans les papiers Le Tel- 6 Ibid. p. h'jk.

lier (mss. Bibl. nat. Fr. 4 1 69 , fol. 18-21). ' Ibid. p. 62G.

CXXIIJ

INTRODUCTION

Guienne depuis quelques années, afin que, sur votre rapport et sur vos avis, nous tâchions d'y apporter les remèdes convenables. Nous sommes, entre autres, avertis que la proportion des impositions y est très-mal gardée et avec une très-notable inégalité l, ce qui fait que quelques-uns sont trop chargés, et les autres trop peu. D'où il arrive, d'un côté, que le Roi n'est pas si bien payé de ses droits quil le pourvoit être, et, de l'autre, qu'il se forme des plaintes et des murmures de ceux qui sont trop chargés, contre l'intention de Sa Majesté. r>

Ces impôts excessifs provoquèrent, à Paris et dans plusieurs provinces du sud-ouest de la France , des agitations sur lesquelles il est d'autant plus nécessaire d'insister, que les historiens, ne consultant guère que les mémoires du temps, ont glissé sur les troubles intérieurs2. Les auteurs de mémoires, qui appartenaient presque tous, par leur naissance et leur position, aux classes privilégiées, ne voient que Paris et la cour. La correspondance des intendants et les instructions que leur donne le gouvernement nous font mieux pénétrer dans les détails de l'administration intérieure.

Au mois de novembre 1 6^3 , le gouvernement, dont les ressources étaient épuisées, fut contraint de s'adresser aux partisans ou fermiers des impôts, qui consentirent à avancer 5oo,ooo livres sur l'impôt appelé droit de joyeux avènement7', qui pesait particulièrement sur les corporations industrielles et sur les officiers de

1 II ne s'agit, Lien entendu, dans ce passage, que des vilains soumis à la taille. Quant aux classes aristocratiques, que leurs privilèges exemptaient de l'impôt, Mazarin n'aurait pas songe" à contester leurs immunite's.

■'■ Outre les lettres de Mazarin et de Grotius, que je vais citer, les papiers de Le Tellier et la correspondance du chancelier

Séguier, conservés parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, fournissenl silices questions de très-utiles renseignements s Grotius (Epis t. inédite, p. 103") s'ex prime ainsi : rrPublicani quingenla millia francicorum régi dan! pro mutas in eam summam, quam in adventum novi régis coJiaturi sunl onines qui sont in honoribus et artificum collegia.*

cxxiv INTRODUCTION.

justice et de finances. En même temps, on frappait les denrées, et spécialement le vin, d'impôts considérables1. Le mécontentement était si vif à Paris, au commencement de l'hiver, que l'on multiplia les postes armés pour re'primer les tentatives d'émeute2. Dans les provinces du Sud-Ouest, dans l'Anjou, la Saintonge, le Poitou, l'Angoumois3, la noblesse tint des assemblées qui parurent assez menaçantes pour qu'on y envoyât des troupes, commandées par le marquis d'Aumont. Mazarin en parle dans plusieurs lettres de janvier et février 16/1/1''; mais on n'y trouve pas exposés avec détails les causes et les résultats de ces mouvements. C'est

dans les papiers du secrétaire d'Etat Le Tellier 5 qu'il faut les chercher. L'instruction donnée au marquis d'Aumont, en date du 29 décembre i643, rappelle que, depuis quatre ans, plusieurs paroisses du bas Poitou, entre autres celles du marais de Rié6, n'avaient payé aucune des taxes levées dans toute la France, et que, sous prétexte de se défendre contre les incursions des ennemis, elles avaient pris les armes et. repoussé les percepteurs des impôts. Les paysans s'étaient emparés des châteaux de Beauvoir-sur- Meret de la Garnache7, qui appartenaient à Marguerite de Rohan, et avaient menacé les places occupées par des garnisons royales. En même temps, la noblesse tenait des assemblées séditieuses dans un faubourg de Saintes. On y nomma douze syndics, rrque l'on délibéra d'appeler sages. •>•> C'étaient : le marquis de La Case,

1 rcViginti solidorum omis in vinum ma- 3 Grotius indique ces mouvements (ibid. net in oppidis ubi prœsidia sunt.i (Grotius, p. 100, io3).

Epist. ineditœ, p. 1 16.) 4 Lettres de Mazarin, t. I, p. 5 a A, 5 A9,

2 rrPer urbem banc ( Paris) passim locan- 563.

lur custodiœ militares reprimendis seditio- b Mss. Bibl. nat. Fr. h 169, fol. 62-7/1.

nibus, quarum non absunt semina.-» [Ibid. ° Il s'agit probablement du marais de

p. 102.) — rrxw praesidia per diversa bu- Riez (département de la Vendée), jus urbis loca collocantur contra seditiones, 7 Aujourd'hui département de la Ven-

quarum magna sunt semina. s (Ibid. p. 116.) dée.

INTRODUCTION. cxxv

le sieur de Saint-Léger, qui demeurait près de Saintes et s'était plus compromis qu'aucun autre dans ces assemblées tumultueuses; les sieurs de Gussac, Malaville, Lavergne-Maumouton, Saint-Martin, La Couldre, et cinq autres qui ne sont pas nommés dans l'instruction. Tous appartenaient à la Saintonge. Le sieur de Châteaucouvert, qui demeurait près de Saint-Jean-d'Angely, fut aussi un des députés de la noblesse. On avait noté, entre les plus séditieux, à côté de Gussac, de Saint-Léger et de Malaville, les sieurs de Boisront et de La Bernadière. Malaville avait été jusqu'à proposer d'attaquer le bureau de finances de Tonnay-Gharente et d'en piller les deniers. C'était au mois d'octobre i643 que se tenait cette assemblée. Un procès-verbal du lieutenant général au bailliage de Saintes, dressé le zk octobre, avait constat*' la présence d'un certain nombre d'autres personnages considérables. Lorsqu'il leur demanda pour quel motif ils se réunissaient, ils lui déclarèrent que c'était pour obtenir la révocation de l'impôt sur le vin.

Une seconde assemblée de la noblesse se tint le 8 novembre i6^i3 au bourg de Montignac-Charente, situé à peu de distance d'Angoulême et appartenant au duc de La Rochefoucauld. Le principal instigateur de cette réunion était le sieur de Chateaucouvert, qui voulait décider la noblesse de l'Angoumois à se réunir à celle de la Saintonge. Les syndics, ou sages, nommés dans cette assemblée furent les sieurs de La Grave, de Ghàtillon, Ghermans, Villeneuf, Linières, Rousles, Pressac, Forgues. L'assemblée désigna pour agir de concert avec Cliâteaueouvert un délégué, nommé de Gouv relies, qui était un des protestants les plus considérés de ces contrées. "Il avait habitude en Angleterre, dit le mémoire cité *, et il y a fait un voyage il y a deux ans. pour visiter le sieur

1 Mss. Bibl. nat. Fr. 4iGg,fol. 65 verso.

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de Soubise, qui a toujours paru, pendant les guerres de religion, comme un des auteurs des mouvements. 77 Ce passage prouve que le gouvernement craignait de voir les questions religieuses se mêler aux questions financières et politiques et les compliquer d'une manière menaçante. «L'on marque aussi, ajoute le mémoire, que ceux d'Aunis ont nommé pour syndics, ou sages, trois gentilshommes, l'un desquels est le sieur de Chivry, de la religion prétendue réformée, qui s'est marié à la Rochelle, » Ce fait n'est pas moins significatif que le précédent. Le trait qui le termine mérite surtout d'être remarqué : la Rochelle était toujours considérée comme un des principaux foyers du protestantisme français.

On ne s'était pas borné, dans ces deux assemblées, à demander la suppression de 1 impôt d'un écu par tonneau de vin et la décharge des taxes qui pesaient sur les possesseurs de biens ecclésiastiques, ce Les discours et les résolutions de tous ceux qui ont assisté à ces assemblées, dit l'instruction du 29 décembre, n'ont tendu qu'à une révolte. Ils ont signé une espèce de ligue, nommé des syndics avec pouvoir de délibérer et de convoquer l'assemblée générale, en cas de besoin, pour se maintenir contre les ordres qui viendraient de la part de la Reine et de la justice. r> Us avaient proposé, si on les maltraitait, d'user de représailles sur la personne des intendants et des gouverneurs. Chaque gentil omme devait dresser un état des hommes et des armes qu il pourrait fournir. En cas de besoin , ils prendraient pour leur solde l'argent des tailles. Ils avaient aussi décidé qu'il fallait engager la noblesse de Poitou à tenir également une assemblée; et en effet cette assemblée avait été convoquée pour le 1 5 décembre , et devait se réunir à Lusignan. Les députés de la noblesse de Saintonge, d'Angoumois et d'Aunis, joints aux représentants du Poitou, se proposaient de nommer le général et les officiers d'une armée forte

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de i5 à 20,000 hommes. Ils devaient ensuite s'emparer de la Rochelle et s'y fortifier.

Cependant les auteurs de ces menées séditieuses, informés que le sieur de Parabère, gouverneur de Poitou, se rendrait à Lusignan avec les troupes nécessaires pour leur tenir tête, ajournèrent leur projet. Mais la révolte n'était que différée; on avait à craindre de voir s'allumer dans la Vendée, la Saintonge, l'Angoumois et le Poitou une guerre où les passions religieuses se joindraient aux mécontentements excités par les impôts, et cela au moment où la France était forcée de combattre sur le Rhin, dans les Pays-Bas, en Italie et en Catalogne. Tel fut le motif qui décida Mazarin à envoyer le marquis d'Aumont, à la tête d'un corps d'armée, pour réprimer ces mouvements séditieux. Il devait1 d'abord réduire à l'obéissance les habitants du marais de Riez et se saisir des châteaux appartenant à MHe de Rohan (Beauvoir-sur-Mer et la Garnache). Après avoir désarmé les habitants du Marais, il leur imposerait des garnisaires jusqu'au payement intégral des impôts.

Le marquis d'Aumont entrerait ensuite en Saintonge; il ferait arrêter un certain nombre de nobles désignés nominativement et regardés comme les principaux auteurs des troubles de la Saintonge, de l'Angoumois, de l'Aunis et du Poitou; et, en général, tous les syndics ou sages qui auraient concouru notoirement aux assemblées rrou convié les autres à s'y trouver, n Après s'être emparé de leurs personnes, le marquis d'Aumont devait les livrer au sieur de Villemontée, intendant de police, justice et finances en Poitou , Saintonge et Angoumois, pour qu'on leur fît leurs procès au présidial le plus voisin du lieu où ils auraient été arrêtés. Le marquis d'Aumont avait mission, pour assurer l'exécution des ordres

1 Voy. l'instruction du 29 décembre i643.

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de la cour, de s'entendre avec l'évêque de Poitiers, La Roche- Pozay, aussi bien qu'avec l'intendant de la province.

Enfin, dans une addition à l'instruction1, on recommande au marquis d'Aumont de se rendre immédiatement à Saint-Jean-d'Angely, où une nouvelle assemblée s'était réunie, d'en faire arrêter et châtier les auteurs, de punir rigoureusement tous les factieux: des provinces désignées, employant la force partout où il serait nécessaire e! taillant en pièces ceux: qui résisteraient.

Les ordres de la cour furent prompteinent exécutés, et dès le mois de février i644, la révolte avait été complètement étouffée. Le Roi remerciait, le 18 février2, le marquis d'Aumont de la promptitude avec laquelle il avait réprimé ces tentatives criminelles. La soumission des quatre provinces était complète, rr C'est ce qui m'a convié, ajoutait le Roi, à oublier leur faute, par l'avis de la reine régente, ma dame et mère. r> 11 ordonnait ensuite de mettre en liberté les gentilshommes arrêtés, proclamait une amnistie, rappelait une partie des troupes et enjoignait de faire vivre celles qui tiendraient garnison, avec ordre et discipline, de manière à ménager les peuples et à éviter de nouvelles séditions 3.

En résumé, pendant les dix-neuf mois qu'embrasse ce volume (décembre 1662 -juin 16/1^), Mazarin , au milieu des luttes et des intrigues de la cour, obligé de combattre les cabales formées par Mme de Chevreuse, par les Vendôme et la faction des Importants, n'a cessé de diriger la politique européenne et de soutenir énergiquement les intérêts de la France. Sur les bords du Rhin, il consolida la conquête de l'Alsace et assura à la France, par la possession de Brisach et Philipsbourg, l'entrée de l'Allemagne. En même temps, il eut soin de se présentera l'Empire comme le

' iMss. Bibl. nat. Fr. A169. fol. 73-7/i. 3 Mss. Bibl. nat. Fr. 4i7o, fol. h*-kk .

2 Ibid. Fr. h 1 70 . fol. ho-h-i. lettre à M. de Yillemontée sur le môme sujet.

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défenseur de la vieille constitution germanique, menacée par l'ambition de la maison d'Autriche. Dans les Pays-Bas espagnols, il acheva la conquête de l'Artois et commença celle de la Flandre maritime. En Italie, il termina les luttes intestines qui armaient une partie des princes contre le pape Urbain VIII, et protégea la maison de Savoie contre les Espagnols. Moins heureux en Catalogne, il continua cependant la lutte commencée par Richelieu et fit une diversion puissante en faveur de l'indépendance du Portugal. La guerre maritime, conduite avec habileté et succès par l'amiral de Brezé, compensa les revers essuyés par La Mothe- Houdancourt. Dans l'Europe septentrionale, Mazarin réussit, avec le concours de la Suède, à s'opposer à la coalition que l'Espagne voulait former entre le Danemark, la Pologne et la Moscovie. Il ne cessa de diriger, par ses instructions et ses dépêches, les plénipotentiaires français du congrès de Munster. L'Angleterre ne fut pas négligée : Mazarin s'efforça, par les sages conseils qu'il donnait à Charles Ier et aux chefs du parlement1, d'empêcher les deux partis d'en venir aux dernières extrémités. Enfin, dans l'intérieur du royaume, il maintint la liberté de conscience que Henri IV et Richelieu avaient accordée aux protestants, et réprima sans cruauté les troubles que fit naître dans les provinces l'aggravation des impôts.

Ce ministre, dont on ne saurait contester ni l'habileté, ni le travail infatigable, ni le sentiment profondément patriotique, avait le droit, au milieu des désastres de la Fronde, d'en appeler, comme il le fit, à la justice de l'histoire. Il écrivait, en 1 65 1 . à son parent Zongo Ondedei : ce Quel que soit le malheur qui in arrive, l'histoire n'aura que du bien à dire de moi, si elle veut être

1 C'est surtout dans la suite de la corros- sur les missions des présidents de Bellièvre pondance de Mazarin que l'on trouve des et de Grignon. détails sur ces négociations, et spécialement

MAZARIN. — - I. n

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vraie '.?• 11 y a sans doute exagération dans cette protestation de Mazarin contre la disgrâce qui le frappait; mais il est juste que l'histoire réponde à son appel : elle ne saurait mieux le faire qu'en publiant ses lettres, qui sont les titres les plus authentiques de son activité et de son génie politiques'2.

' ffQuaicunque disgratia mi arrivi. l' historia non parlera che bene ili me, se vorrà dire il vcro.i

2 De nos jours l'histoire impartiale a rendu justice à Mazarin. Parmi les écrivains qui y ont le plus contribué, il faut citer

M. Mignet. Dans llntroduction aux Négociations relatives à la succession d'Espagne (t. I , p. xlvi , et suiv.) , cet éminent historien a apprécie' avec une profonde sagacité le rôle politique de Mazarin.

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