LXXV
INTRODUCTION
Huence espagnole, qui y était prépondérante, de Lyoane parcourut successivement toutes les villes où devaient s'exercer ses talents diplomatiques. Mazarin se plaisait à reconnaître l'habileté dont il y avait fait preuve, 11 lui écrivait, le 3o mars i6ù3' : «Vous avez déployé dans les affaires de Naples une activité pleine d'àpropos. Votre conduite dans toute la négociation à Venise et votre retour auprès du duc de Parme ont prouvé chez vous un excellent jugement. »
C'était principalement sur Parme que Mazarin devait compter. Le duc Odoard ou Edouard Farnèse, engagé dans une lutte contre le pape Urbain VIII, que soutenait l'Espagne, trouvait une alliée naturelle dans la France. Dès le début de son ministère2. Mazarin s'efforça d'atténuer les impressions lâcheuses que ses relations antérieures avec le duc avaient pu laisser dans l'esprit de ce prince'3. 11 s'adressa en même temps à Gofredi, ou Gaufredi, principal ministre d'Edouard Farnèse, et chercha à se l'attacher (a 2 décembre îb^â)'1 :
Monsieur.
Vous verrez, par la lettre que j'escris à Son Altesse, que la passion que j'ay pour son service a esté plus forte que la malice de ceux qui m'ont voulu brouiller avec elle. La part que je sais qu'elle aura prise en la mort du grand cardinal m'a obligé de luy tesmoigner le ressentiment particulier que j'en ay
1 Lettres de Mazarin, t. t. p. l 'iZ-ikti. La lettre est en italien.
' Ibid. p. 3a-33.
' L'original de la lettre de Mazarin se trouve dans les archives de Naples. d'après la note suivante de M. Caneslrini : rrLes lettres du cardinal Mazarin adressées aux Farnèse, que je croyais exister à l'arme, ont été depuis longtemps transférées à Naples. C'est dans celte dernière ville que je les ai retrouvées. Mais, au lieu d'être dé-
posées aux archives du royaume (grande archivio di Napoli), elles se trouvent dans les archives privées de la maison royale r (appartencnze di casa reale). La lettre de Mazarin porte dans l'original la date du •2 2 décembre 16 4 2; la copie de la bibliothèque Mazarine porte la date du ->G.
4 Copie envoyée par M. Caneslrini. d'après l'original conservé à Naples dans les archives du ministère de la maison royale.
INTRODUCTION. lmvu
pour l'advenir d'elle, moy qui, dans cette perte irréparable, suis le plus affligé de tous les hommes. Vous me ferez donc, s'il vous plaist, la faveur d'accompagner ma lettre de la plus forte et de la plus vive expression que vous pourrez de mon affection et de mon zèle pour Son Altesse. J'espère que les effets luy confirmeront cette vérité et luy feront voir qu'il n'a point au monde de serviteur plus fidèle ni plus passionné que moy.
Nous attendons la response du sieur de Lyonne à la depesche qui luy fut envoyée pendant qu'il estoit sur son retour à Rome, afin que, selon icelle, nous puissions agir de telle sorte qu'on n'y trouve rien à désirer de ce qui sera nécessaire. Vous asseurerez Son Altesse que le Roy maintiendra ave< vigueur et fermeté Testât des choses, et qu'il s'applique avec tant d'attention et de soin à la conduite de ses affaires, que nous espérons que les ennemu de cette couronne en seront autant estonnés et confus que ses amis et alliés auront subjet d'en estre satisfaits et encouragés.
Asseurez-vous aussy, en vostre particulier, que je ne perdrai jamais occasion de vous tesmoigner que je suis tres-veritablement
Vostre tres-affectionné à vous faire service,
Le Cardinal MAZARIN I.
Mazarin ne se borna pas aux éloges qu'il venait d'adresser à (iofredi : il chargea de Lyonne1 de celui répéter les mêmes protestations dans les termes les plus forts, les plus expressifs, les plus affectueux, n Mais, soit que ces protestations fussent peu sincères soit que les défauts de Gofredi se fussent révélés dans la suite de ses relations avec Mazarin et de Lyonne, le cardinal écrivait quelques mois plus tard à un de ses confidents2, que Gofredi n'était qu'un esprit romanesque, peu capable de diriger des affaires d'État.
Quant au duc de Panne, Mazarin ne cessait de le presser et de le faire presser par ses négociateurs de joindre ses armes à celles • le la Fnince3. Il s'efforçait en même temps de le réconcilier avec
' Lettres de Mazarin, I. I. p. i/i. * Lettrée de Mazarin, t. I. p. Hï-^'J
1 Ibid. p. .'5>o. j'ii. i'\).-i!io.
lxxviii INTRODUCTION.
If» Pape. Le cardinal Bichi fut spécialement chargé de jouer, au nom de la France, le rôle de médiateur entre Odoard Farnèse el Urbain VIII '. et après de longues négociations, la paix fut définitivement signée à Ferra re, le 3i mars 16&&2. Le duc de Parme s'engageait à évacuer toutes les positions qu'il avait occupées dans les Etats de l'Eglise; de son côté, le Pape devait rendre à Farnèse les duchés de Castro et de Ronciglione et lever l'interdit lamé contre les Etats du duc*.
(ïe traité s'étendit aux différents princes qui étaient entrés dans la ligue contre le Pape, entre autres à Venise, au duc de Modène et au grand-duc de Toscane. Le duc de Modène était, à cette époque. François Ier, de la maison d'Esté; il régna de 1629 à i658 et eut pour principal ministre un poëte, le comte Testi ^ ; lui-même protégeait les lettres et les arts. Mazarin ne négligea rien pour le gagner5. Le frère du duc, le cardinal d'Esté, fut nommé protecteur de la France à Rome, éminente position, qui remettait aux mains de ce cardinal la défense des intérêts de la couronne de France près du Saint-Siège. Le duc de Modène luimême finit par conclure une alliance particulière avec la France et accepter le commandement de son armée. Mais ces événements, qui n'eurent lieu qu'en 16^7, dépassent la période à laquelle se rapportent les lettres de Mazarin contenues dans le présent volume. Il en est de même du traité signé par Louis XIV avec le grand-duc de Toscane, Ferdinand II de Médicis (1 1 mai 1 646 ).
Mazarin aurait voulu que les souverains italiens, dont il venait de terminer les guerres intestines en 1 64/i , s'unissent immédiate-
1 Lettres de Mazarin, 1. 1, p. *88, a j 7, 3 10. p. 268-272). Fontenay-Mareuil était, à
Dumont, Corps diplomatique, I. VI, cetteépoque, ambassadeur de France à Rome
1" partie, p. 396-997. et connaissait parfaitement les détails de
Il faut consulter, sur cette guerre de cette affaire. Castro, l'appendice aux Mémoires de Fonte- " Lettres de Mazarin, t. I, p. 23.
my-Mareuil (édil. Michaud et Poujoulal. 5 Ibid. p. 23. 94, \hh.
INTRODUCTION lxxix
ment à la France pour enlever à l'Espagne le duché de Milan. 11 leur montrait la riche Lombardie comme une proie qu'ils pourraient se partager1. Mais tous ses efforts furent inutiles pour entraîner ces petits princes, accoutumés depuis tant d'années à trembler devant l'Espagne. Tout ce que le cardinal put obtenir, pour la période qu'embrasse ce volume, ce fut leur neutralité. Il en profita pour se ménager des partisans dans l'Italie centrale. A Gênes, Nicolas d'Amontot, ambassadeur de France, trouva des amis zélés dans les Fieschi2. La république de Gênes, longtemps dominée par l'Espagne, n'osa pas encore se déclarer pour la France0, mais du .'noms elle resta neutre4. Il en fut de même de Venise, Vainement de Lyonne chercha à réveiller la vieille haine de cette république contre 1 Espagne3: vainement il harangua le sénat0. Il ne put le faire sortir de cette politique de timide circonspection sous laquelle il dissimulait sa faiblesse.
Mais la puissance italienne qui occupait le plus Mazarin. c était Home, où le pape Urbain VIII (Mafleo Barberini), âgé de soixante et quinze ans. abandonnait la direction des affaires à ses trois neveux : le cardinal François Barberini, son principal ministre; le cardinal Antoine Barberini, et le préfet de Rome. Taddeo Barberini. Le premier était regardé comme hostile à la France7. Le cardinal Antoine, au contraire, soulenait les intérêts de ce royaume \ et, dans la suite, il en fut largement récompensé par sa promotion à 1 archevêché de Reims et par la dignité de grand aumônier de France. Mazarin ne cesse, dans ses lettres à de Lyonne. à Fontenav-Marêuil , au cardinal Bichi, de recommander de forti-
Lettreê ie Mazarin, t. I. p. 67-68 Lettres de Mtuarin, l. I. p. >'k
oocapaodo lo Blato 'li Milanoedivi- ' Ibid, p. 107.
dendolo alli prencipi ilaliani ehe si dkhia- ' Ibid. p. 67*6
reranao par I impresa.» C'eal au prince ' Ibid. p. 78-79.
rhomaa de Savoie qo'estadroMc'o cette lettre : Ibid.f. u, -21.75.86-87
Lettres de Mazarin', t. I. p. 37, <r h Ibid. p. si, 7") . -lo*.
iaxx INTRODUCTION.
lier à Rome les relations et le parti de la France : il indique les personnages qu'il importe de gagner1 et les moyens d'y parvenir.
Mais la question romaine était fort complexe pour Mazarin : il n'avait pas seulement à songer aux intérêts politiques. Sa famille, qui habitait Rome, voulait profiter de sa fortune, et l'avidité de ses parents fut pour lui une cause perpétuelle d'embarras. Son frère, Michel Mazarin, moine dominicain, aspirait aux plus hautes dignités de 1 Eglise. Dans un chapitre tenu à Gênes par les dominicains, Michel Mazarin avait été nommé général de l'ordre2. Mais cette élection n'avait pas obtenu l'approbation du Pape. L'ambassadeur Fontenay-Mareuil, obéissant probablement à des instructions venues de la cour de France, avait pris hautement le parti de Michel Mazarin et menacé de rompre avec le Saint-Siège 3. L'influence que ces affaires de famille exerçaient sur la politique générale de la France excitait l'envie contre le cardinal; il le savait'1, s'en plaignait à son frère et l'engageait à renoncer à une lignite contestée 5, lui promettant en compensation quelque siège épiscopal °.
Michel Mazarin fut forcé de suivre les conseils du ministre; mais son ambition ne fut qu'ajournée. Il prétendit au chapeau de cardinal, et nous verrons, dans la suite, Jules Mazarin. mêlant toujours les intérêts de sa famille à ceux de la couronne, engager une lutte contre le successeur d'Urbain VIII, Innocent X, pour le contraindre d'accorder à son frère la dignité qu'il ambitionnait. Innocent X finit par céder, et les deux frères, Jules et Michel
1 V oy. entre autres la lettre confidentielle le ministre , que cet ambassadeur a été obligé
;iu cardinal Bicbi, t. I des Lettres de Maza- de quitter Rome. « — Yoy. aussi p. 18-19 de
vin, p. 3 1 6 et suiv. la même correspondance.
- Lettres de Mazarin, t. I, p. 8/1. 4 Ibid. p. 91, 85-86.
1 Lettres de Mazarin, 1. 1, p. 10. — rrOn 5 Ibid. p. -io, 84, 85, 86.
■lit que c'est à cause de moi seulement, écrit 6 Ibid. p. 87.
INTRODUCTION. limi
Mazarin, furent en même temps revêtus de la pourpre romaine. Rien ne contribua plus à exciter la jalousie et la haine des contemporains contre le ministre. Ces ambitions de famille, mêlées audacieusement aux affaires d'Etat et remportant trop souvent sur les inte'rêts publics, sont une des fautes les plus graves que l'histoire puisse reprocher au cardinal Mazarin.
En face des ennemis déclarés et surtout de l'Espagne, qui dominait à Naples, en Sicile et dans le duché de Milan, Mazarin suivit une politique plus nationale. Il ne réussit pas, à la vérité, à enlever à l'Espagne Naples ni le duché de Milan; mais il eut soin de faire semer dans le royaume de Naples des germes de discorde, qui devaient éclater les années suivantes. Il est déjà question, dans les lettres de 1 6 6 3 ', de l'activité que de Lyonne avait montrée dans les affaires de Naples. Les détails manquent; mais il esl facile de conjecturer quel était le but de cette activité, louée par le cardinal. Du resle, Mazarin ne songeait pas à renouveler la faute de Charles Y M et à tenter la conquête du royaume de Naples : il savait que les Italiens trouveraient la domination française aussi intolérable que la domination espagnole; mais il voulait leur donner un roi italien, choisi parmi les alliés de la France, un prince de la maison de Savoie. La France aurait obtenu, pour prix de ses services, le comté de Nice et le duché de Savoie, qui complétaient ses limites naturelles au sud-est. Mais ce projet. attesté par des documents authentiques, que j'ai été assez heureux pour tirer de la poussière des bibliothèques3, ne se manifesta qu'en 1 646. Mazarin ne faisait, en i 6 6 3 et 16/1/1, que préparer l'insurrection qui faillit enlever le royaume de Naples à l'Espagne.
' Lettres de Mazarin, t. t, p. 1 43. lettre Journal d'Olivia d'Ormemon, appendice.
du '.]() mars i643. I. II. p. 70g <i suiv.) Les originaux de es
2 J'ni publié ce projet d'après l'original dépèches ont <;ié I» ùl<;s dans l'incendie ijm
conservé k la bibliothèque du Louvre, dans a détruit, en 1871. une partie du palais
les papiers de la famille <l IrgemoB. (Voy. du Louvre.
NA?AhlV I. %
Lxxxii INTUODUOTIOIV
Un trait qu'il importe de noter, c'est le soin que prenait Mazann de ménager l'opinion publique en Italie et ceux qui pouvaient être, parleurs écrits, les dispensateurs de la renommée. Il payait une pension à l'historien Yittorio Si ri ', dont le Mercure retraçai! les événements contemporains et jouissait d'une grande vogue. Il recommandait à l'ambassadeur de France à Gènes d'exhorter Luc \ssarini à continuer d'écrire dans l'intérêt de la France, et il lui faisait espérer t qu'il auroit sujet de se louer des bontés du Roi3
En résumé, pendant les deu\ premières années du ministère de Mazarin, la France avait conservé, en Italie, les avantages conquis par Richelieu. Elle était toujours maîtresse de Pignerol et de Casai. Elle tenait garnison dans Turin et avait dans les princes de la maison de Savoie des alliés que l'intérêt enchaînait à sa cause. L'influence française commençait à s'étendre dans le centre de l'Italie, où elle avait heureusement rétabli la paix. Compromise à Rome par l'ambition de la famille Mazarin, la France réussit cependant à faire accepter sa médiation au pape Urbain VIII. Elle se présentait partout, à Naples. à Gênes, à Venise, comme une puissance protectrice disposée à seconder l'Italie dans sa lutte contre la tyrannie espagnole et n'ayant en vue que l'affranchi — ment des peuples menacés ou opprimés.
Suite dp la période française de la guerre de Trente ans. — Campagne de Catalogne (ifi6o-i6ù4). — Relations de la France avec le Portugal et avec kpuissances du Nord. — Correspondance de Mazarin avec les plénipotentiaires français pendant leur séjour à la Haye (novembre i663-raars \l\kk).
Richelieu avait trouvé d'utiles alliés contre 1'Espagoe dans la Catalogne et dans le Portugal. Le 16 décembre 16&0. un traité
Lettres de Mazarin. I. I. p. i46. — J Ibid. p. I9?l
lAWlil
INTRODUCTION
d'alliance avait été signé entre Louis XIII, la principauté de Catalogne et les comtés de Roussillon et de Cerdagne, contre Philippe IV1. Le Roussillon avait été conquis par la France et lui est resté définitivement incorporé; mais la Catalogne devint le théâtiv dune guerre acharnée, qui ne fut pas heureuse pour nos armées. Le maréchal de La Mothe-Houdancourt, qui commandait les troupes françaises dans cette contrée, ne répondit pas aux exhortations du cardinal Mazarin, qui s'efforçait de le stimuler et de le pousser à quelque action d'éclat2. 11 laissa le jeune amiral de Brezé s'illustrer par des victoires navales remportées sur les côtes d'Espagne3, sans suivre ce glorieux exemple. La Mothe-Houdaiicourt se plaignait d'avoir un ennemi dans le nouveau ministre de la guerre, Michel Le Tellier \ et comme cette opinion a été reproduite par des historiens modernes qui font autorité 5, il ne sera pas inutile de s'y arrêter.
Dès le mois de novembre iG43, plus d'un an avant la disgrâce de La Mothe-Houdancourt, Mazarin répondait au reproche (pie le maréchal adressait à Le Tellier. rr Pour ce qui est, lui écrivait-il0, de l'opinion que vous avez que M. Le Tellier ne vous est pas favorable, à cause des lettres qu'il vous a écrites, je vous supplie de
Dumont, Corps diplomatique, t. VI.
(;. 196-197. — Voyez, à la suite, dans le même volume . p. 1 97-200 , un second traité . 'Ions lequel sont stipulées les conditions amis lesquelles les Etats de la Catalogne, du »ition et de la Cerdagne se sont soumis à Louis XIII.
3 Letti > dt 1/. . l'a , t. I, p. 297. 333, •'■05, etc.
v:i. | . :;'i7. 398, '401. etc.
' lia. p. 453.
Henri Martin, Histoire de Finance, 'r édition, 1. XII, p. aoo. fCe brava officier, dit M. Henri Martin en parlant de La
Mothe-Houdancourt, ce brave officier, parent et ami de l'ancien secrétaire d'État de la guerre, De Noyers, fut victime de la Laine de Le Tellier. ... La disgrâce «le La Molle' fut le débat des iniquités de cette famille Le Tellier.- M. Henri Martin invoque le témoignage de Montglat et dn La Rochefoucauld. Le premier seul parle, ;'i l'endroit cité, de l'arrestation du maréchal de La Mollir et l'impute à la haine de Le Tellier. Le rond se borne à mentionner la disgrâce de De Noyers et le caractère- de son su. seur.
1 Lettre:, de Mazarin, t. I. p. 453.
bxxxw INTRODUCTION.
croire qu'en cela il n'a fail qu'exécuter les ordres qui lui ont été donnés, et que tant s'en faut qu'il ait ajouté à ce qu'il y peut avoir eu de fâcheux, qu'au contraire il l'a adouci autant que son devoir et le commandement qu'il en avoit reçu l'ont pu souffrir, et cela bien plus pour exciter à bien servir ceux à qui vous le ferez voir que pour se plaindre de votre conduite; car, au reste, je suis certain qu'il a pour vous l'estime et l'inclination qu'il doit avoir, et quand même il n'auroit pas, comme il a, ces sentiments pour votre mérite, il est trop mon ami pour n'aimer pas les personnes qui me sont cbères au point que vous l'êtes. ??
Lors même que l'on ne verrait dans ces paroles que des compliments dont Mazarin était prodigue, il y a des faits que l'on ne peut méconnaître. L'armée de Catalogne, bien loin d'être sacrifiée, reçut des renforts considérables au commencement de la campagne de i 6/ii '. Pierre de Marca , personnage renommé pour son habileté et sa connaissance des hommes et des affaires, fut nommé visiteur général de Catalogne 2. On espérait avoir remédié aux désordres et préparé des succès, lorsqu'on apprit que le maréchal de La Mothe venait d'essuyer un échec devant Lérida 3. Mazarin en fut étonné et affligé. Il écrivait, à cette occasion, au duc d'Enghien'1 : -Je vous avoue que j'ai été bien surpris de cette nouvelle, ayant reçu huit jours auparavant celle de la résolution que M. le maréchal de La Mothe avoit prise d'attaquer Tarragone. L'on avoit donné, celte année, si bon ordre aux affaires de ce pays-là, que jamais l'artillerie n'y avoit été en si bon état, et Ion y faisoit passer douze mille hommes effectifs , dont il étoit déjà arrivé neuf mille comptés au débarquement. L'argent pour payer larmée et toutes les autres dépenses étoit déjà arrivé à Barce-
Voy. I. /■lires de Mazarin, l. I, p. ti"-. Lettres de Mazarin . I. 1. ]). 7^7-7^'^.
note ■> . et p. <)-jS, suite de ta note. ïbid. |>. 7^7.
■ Ïbid.
INTRODUCTION. lxïxv
lone, et toute l'armée navale, composée d'un grand nombre de vaisseaux, devoit être prête pour la fin de ce mois. M. le maréchal de La Mothe a cru battre partout les ennemis, et, en partant de Barcelone, il en avoit parlé en ces termes. Gela est si vrai que, les ayant pu combattre, à ce qu'on dit, avec quatre mille hommes de pied, parmi lesquels étoit le régiment de la marine, et mille chevaux davantage, il ne jugea pas à propos de les attendre deux jours. •>■>
Les lettres de Mazarin parlent rarement du Portugal. Cependant il ne négligea pas l'alliance que le cardinal de Richelieu avait signée, le ier juin i6/ti, avec Jean IV, roi de Portugal1. Dès le commencement de son ministère (8 janvier 1 6 /i 3 ) , il protestait de son zèle passionné pour la prospérité du Portugal2. En septembre î 663 , il décidait le roi Jean IV à entrer en campagne, en lui promettant que le maréchal de La Mothe-Houdancourt ferait une puissante diversion du côté de la Catalogne3. Enfin il s'efforçait d'apaiser les différends qui s'élevaient entre des puissances maritimes alliées de la France, telles que les Provinces-Unies et le Portugal, dont les intérêts coloniaux étaient souvent en contact et en lutte'1.
Mais c'est surtout dans les relations avec les puissances du Nord que l'on retrouve le génie diplomatique de Mazarin. La Suède. alliée de la France dès i 63 15, était devenue, sous Gustave-Adolphe , la puissance prépondérante de l'Europe septentrionale. Dominant sur les côtes de la Baltique, maîtresse de la Finlande, de la Livo- 111''. de l'Esthonie, de l'Ingrie et de la Garélie (aujourd'hui province de Saint-Pétersbourg), établie en Poméranie, soutenue par
Damont, Corps diplomatique, l. VI. Dumont, Corp» diplomatique, l '. !
i ' partie, p. si i. i" partie, p. i. - Voy. aussi p. jH. 7<j
Lettre» de \tazarin, I. I. p. 6o, i3g. ia3, etc. pour les traités postérieurs entre
fbid, p. 333. la France el In Suède.
' /Air/, p. 'ig.WigB.
..xxxvi INTRODUCTION.
plusieurs des princes de l'Empire, recevant des subsides de la France, la Suède inspirait de la jalousie et de la crainte aux autres Etats du Nord, au Danemark, à la Pologne, à la Moscovie. La maison d'Autriche profita de cette disposition pour tenter de former une ligue entre Ghristiern ou Christian IV, roi de Danemark, Wladislas VII, roi de Pologne, et Michel Romanow, grand-duc de Moscovie. Cédant aux conseils de l'Autriche, le roi de Danemark déclara la guerre à la Suède, et l'armée suédoise, placée entre les Danois et les Impériaux, eut couru de grands dangers, si le général suédois Torstenson n'eût abandonné la Moravie, et, traversant avec une rapidité prodigieuse la Silésie, la Lusace, la Misnie et la Marche de Brandebourg, n'eût envahi le Holstein et le Sleswig. Cette marche hardie effraya le roi de Danemark, qui prêta l'oreille à la médiation de l'ambassadeur français de La Thuillerie. et se réconcilia avec la Suède.
Mazarin revient souvent, dans ses lettres, sur les hostilités qui avaient éclaté entre les puissances Scandinaves et qui éloignaient les Suédois de l'Allemagne. Il déplore cette guerre, mais il reconnaît le danger d'une coalition du Danemark, de la Pologne et de la Moscovie , excités par l'Autriche contre la Suède. Pour mettre un terme à ces hostilités, il envoya dans le Nord le négociateur habile qui représentait la France auprès des Provinces-Unies. On voit, par les dépêches qui font partie de ce volume * , que Mazarin attachait la plus grande importance au succès de la mission de La Thuillerie.
Ainsi, en même temps que ce ministre soutenait une lutte acharnée et le plus souvent victorieuse sur les bords du Rhin, dans les Pays-Bas, en Italie, en Catalogne et sur mer, il était attentif à conserver les alliances que Richelieu avait contractées avec le Portugal et avec la Suède, et à retenir dans la neutralité les puis-
' Lettres de Mazarin, t. I, p. 600-601, 629-680, 65(). 687, 688-689.