PREFACE
l'on exécute au loin, au Sénégal, n'a pas le retentissement des exploits accomplis en Europe, et le chevalier ne revint peut-être pas aussi célèbre qu'il l'avait rêvé. Il avait pourtant déployé de sérieuses qualités administratives et laissa dans la colonie d'utiles créations.
La Révolution éclata peu après son retour. Député aux Etats généraux, il reconnut vite que la générosité et les bonnes intentions ne suffisent pas pour prendre une influence sérieuse sur un peuple, dans les grandes crises, et pour maîtriser les tempêtes. Madame de Sabran avait quitté la France après les premiers massacres. Il la rejoignit quand son mandat fut expiré, et durant l'émigration fut l'hôte du prince Henri de Prusse, à qui il avait prodigué les louanges. 11 apprit à ses dépens que les protecteurs les plus aimables sont ceux dont on ne réclame pas la protection, et l'ancienne amitié du prince, sous l'empire de fâcheuses influences, subit de graves atteintes. C'est pendant l'émigration que le chevalier, devenu marquis de Boufflers, épousa la comtesse de Sabran.
Bonaparte raya le nom de Boufflers de la liste des proscrits. « Qu'on le fasse revenir, dit-il, il nous fera des chansons. » Il s'agissait bien de chansons! On nous le représente, pendant ses dernières années, sombre, bourru, ennuyeux. Il est difficile de conserver sa gaieté, quand on a traversé de tels orages, quand on a perdu ses amis et sa fortune, quand, après avoir possédé tout ce qui composait l'existence
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des favoris du sort au siècle dernier, on en est réduit à (jagner son pain avec sa plume, à s'atteler à une besogne souvent iuj^rate, à écrire non pas à ses heures, mais à toute heure, en dépit de la fatig^ue et de l'inspiration. Tel fut désormais le lot du marquis de Boufflers dans sa situation plus que modeste.
Ce qui surnagea chez lui, ce fut la bonté pour ceux qui l'entouraient. La marquise et son fils nous en fournissent mille preuves dans leurs lettres. Ils sont pleins d'affection et de reconnaissance pour celui qu'ils nomment le petit père. On a été le plus brillant des chevaliers et l'on devient le petit père! La marche est lente, l'œil faible, mais le cœur reste chaud, et toutes les fois qu'il y a un service à rendre il s'agite autant que ses forces le lui permettent. Tantôt il soutient la marquise accablée de rhumatismes et dirige sa promenade, tantôt il sollicite pour faire sortir de prison le comte Elzéar de Sabran, qu'une imprudence a conduit à Vincennes. Ce fut pour lui une secousse terrible, et à partir de ce moment il dépérit. Il fut pourtant témoin de la première Restauration et ne mourut qu'au mois de janvier 1815.
M. de Boufflers souhaitait que l'âme de Voltaire allât au ciel et que son esprit restât sur terre. Nous n'avons pas â rechercher ce qu'a pu devenir l'âme de Voltaire, mais nous pensons que celle de M. de Boufflers a trouvé le repos que lui ont mérité tant de traverses noblement supportées. 0"^i"t à son esprit, si nous présentons ses lettres au public, c'est pour
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qu'il reste sur la terre, et il ne nous en voudra pas de l'aider à s'y fixer.
L'aimable chevalier qui nous donne aussi des conseils littéraires nous prêche l'économie des mots. En 1778, il y avait déjà des bavards en France, bien qu'il y eût moins d'avocats et pas de députés. Nous ne voulons pas mériter le reproche de bavardage en le saluant trop longuement avant de lui laisser la parole.