‹ Lettres du chevalier de Boufflers à la comtesse de SabranChapitre 9 sur 9 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Point encore de lettre de vous, chère enfant, et voici la troisième que je vous écris, au milieu des embarras d'un retour et de l'occupation que ma mère me donne. Avez-vous renouvelé le projet de m'oublier, et préférezvous la tristesse volontaire où vous vous plongez h tout ce qu'il y a de plus doux au monde? Si votre ennui ne vous fait rien, songez au moins à mon chagrin et croyez que chaque minute d'abattement pour vous en est une de tourment pour moi.

Madame d'AndIau ne va point h Marly, à ce que m'ont dit la duchesse de Brancas et la comtesse Louise. Madame de Meung va partir dans peu pour Voré; venez-y, chère sœur. Sortez de votre assoupissement et vivez, car vous vous êtes réduite à la végétation. Mais d'ici à ce que votre parti soit pris, écrivez-moi et ne me cachez aucune de ces folies dont vous êtes tourmentée. C'est à moi qu'il faut tout dire, car je sais ce que vous souhaitiez le plus cacher. Si la raison vous est bonne à quelque chose, j'en trouverai pour vous, quoiqueje n'en aie pas toujours pour moi. S'il faut vous combattre, je me sens le courage d'un lion; s'il faut vous céder, je me sens la douceur d'un agneau ; s'il ne faut que vous plaindre, j'aurai la tendresse d'une mère et d'une amie; et tout cela sera sincère, car je vous aime de tous les amours et de toutes les amitiés.

lO'f LETTRES DU CHEVALIER DE BOUFFLERS

Adieu, ma Sabran, je vous embrasse aussi tendrement que jamais; adieu.

Ce lundi 9.

Je suis arrive ici hier, au milieu des tempêtes, chère sœur, mais elles ne m'ont pas fait d'autre mal que de me faire craindre vos inquiétudes ordinaires et extraordinaires. J'ai vu dans ce moment-là comme dans bien d'autres que mes beaux jours sont auprès de vous. Il faudra, ou que vous me les rameniez bientôt, ou que j'aille les rechercher. Je ne fais que me sécher ici, et je vais cet après-dîner à Paris, où je ne trouverai pas ma mère. Il faudra encore aller demain au Val, d'où peut-être elle sera partie pour quelque autre endroit. Je fais le second tome de Télémaque, mais je me passe de Mentor et je n'oublie pas Eucharis.

Adieu, chère et bonne et charmante enfant. Répétezmoi toute ma vie ce que vous venez de m'apprendre, non pas que je puisse jamais l'oublier, mais je pourrais bientôt cesser d'y croire.

Au Val, près Saint-Germain, ce 17.

Votre lettre m'est arrivée bien à propos pour me rassurer, chère Subran, car votre tristesse et votre silence

plus triste encore m'auraient inquiété au delà de ce que je vous l'ai dit. J'ai bien plus besoin de votre bonheur que du mien ; je suis la partie grossière de moi-même, et vous êtes la délicate.

Continuez vos remèdes, puisqu'ils ont un si bon effet. Prenez votre élixir sur la terrasse pour vous en diminuer le dégoût; il n'y aurait même aucun mal à vous promener au soleil pendant un quart d'heure tout de suite après l'avoir pris. Je voudrais que vous écrivissiez, en forme de consultation, tous les changements que vous remarquez en vous depuis votre retour. Il faudrait parler de l'air humide que vous respirez, il faudrait exposer les petites irrégularités qui peuvent s'introduire dans votre traitement et dans votre régime, rédiger cela avec quelqu'un d'entendu pour l'envoyer au docteur qui vous répondrait et vous rassurerait sur tous les points. Il faut ou donner ou refuser entièrement sa confiance aux médecins; ce qu'on retranche du leur et ce qu'on ajoute du sien est toujours pernicieux.

J'ai peur que mon occupation continuelle de votre santé ne me rende ennuyeux et même inquiétant; je me consolerais bien vite si je vous étais utile. Ne vous serait-il pas possible de venir voir votre docteur le printemps prochain ? Je serais alors en Lorraine et je vous verrais quelque temps en Suisse. J'espère que ce voyage-là vous amuserait un peu plus que le premier. Vous auriez mes chevaux à vos ordres; ils seraient comme ceux d'Hippolyte et se conformeraient à ma douce pensée. Nous y verrions la nature dans toute sa beauté et dans toute son horreur, et nous ne la verrions pas avec des yeux de courtisan. Gomme vous n'auriez point de compagnie, personne ne saurait rien de cette partie. Votre santé serait une raison

106 LETTRES DU CHEVALIER DE ROUFFLERS trop j)lausible pour qu'on pût blâmer votre voyage, et le peu crattention qu'on fait à un gueux comme moi vous mettrait à votre aise.

J'aime à me persuader que cela n'est pas impossible, ma Sabran. J'aurais soin d'être dans mes abbayes quand vous passeriez à Nancy, et de là je traverserais la Lorraine allemande et l'Alsace pour aller vous rencontrer dans le pays de la liberté. Alors nous commencerions notre voyage, et il n'aurait d'autre inconvénient que de ne pas durer toute la vie. Je me plaindrais comme Alexandre de n'avoir pas un autre monde à parcourir. Il disait conquérir, mais moi, je suis plus heureux que lui; j'ai conquis ce qu'il me fallait. Je ne désire que mériter et conserver.

Baisez Delphine et son frère et son âne de ma part. Si vous n'êtes pas contente de vos chevaux, écrivez à ma jument; il ne lui faut qu'un mot de votre main pour la faire accourir à vous.

Ce 11.

L'abbé de Bonneval m'a parlé hier de la lettre que vous lui avez écrite, chère enfant; elle me consterne. D'où vous vient cette tristesse subite et profonde, et ce découragement affreux dont vous ne m'avez donné aucun signe pendant (jue j'étais auprès de vous? Encore une luis vous n'êtes point malade, vous souffrez parce que tout ce qui vit souffre du plus au moins. Les remèdes que vous faites sorit plus de précaution que de besoin; j'étais contraire à l'entreprise, mais je suis content de l'effet. Si pourtant ils

VOUS déplaisent au point où vous le dites, il est encore temps de les abandonner.

D'où vient donc votre abattement? J'ai osé un instant me flatter que le départ de celui qui ne vit que pour vous en était un peu cause. Si cela était, il vous conjurerait de lui prouver votre tendresse par votre courage et par des soins constants pour votre conservation et votre bonheur. Mais si cela était, vous plairiez-vous à prolonger votre séjour dans un lieu où il n'ose plus vous aller chercher? Pourquoi passer l'hiver loin de moi? Laissez-moi croire un moment ce que j'ai entendu de votre bouche. Si vous avez dit vrai, je vous suis nécessaire; pourquoi voulez-vous me fuir, ma Sabran? Oubliez-moi si vous le voulez pour un moment, mais songez du moins à vos enfants pour qui la campagne est triste et malsaine, quand une fois les beaux jours sont finis. Ils ont besoin de plaisirs et d'instruction ; doivent-ils être les victimes du caprice et de la mélancolie de leur mère? Si vous résistez à tout ce que je vous dis, vous n'aimez ni eux ni moi, et ce qui est plus injuste que tout, vous ne vous aimez pas vous-même.

Pourquoi ne m'avez-vous point encore écrit? Quand vous êtes en proie à vos idées noires, je dois être votre seul confident. Je suis jaloux de vous voir écrire autre chose que des compliments et des nouvelles à d'autres que moi. Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à aucune des règles de l'art d'écrire, ne craignez ni de vous répéter ni de manquer de suite, soyez tantôt triste, tantôt gaie, tantôt philosophe, tantôt folle, suivant que vos nerfs, vos remèdes, votre raison, votre caractère, votre humeur vous domineront. Vous n'avez pas besoin de me plaire, il faut m'aimer et me le prouver encore plus que

108 LETTRES DU CHEVALIER DE BOUFFLERS me le dire ; il faut, pour notre bien commun, que vos idées passent continuellement en moi et les miennes en vous, comme de l'eau qui s épure et qui s'éclaircit quand on la transvase souvent.

J'ai revu ma mère qui a un succès d'autant plus mérité qu'elle l'avait moins attendu. Je suis aussi très content de ma sœur; tout le monde m'a très bien traité. On a trouvé tout simple que je me fusse arrêté trois jours auprès de vous. Tout ce qui vous nomme parle de vous avec intérêt, mais celui qui v pense le plus est celui qui vous nomme le moins. Mille compliments, remerciements, respects et surtout amitiés à l'évéque.

LYII

Ce 28.

Je vous avais écrit une lettre énorme de Raismes avec la propre plume de la blanche comtesse Auguste, et comme mes réflexions n'étaient point encore achevées, je l'avais emportée avec moi pour la finir ici. La maudite lettre n'est-elle pas tombée pendant que je sautais un fossé, et n'a-telle pas été comme noyée dans la boue!

Je suis enchanté de Raismes: j'y ai été reçu comme votre frère. On avait cent choses à me dire, j'en avais mille à répondre; c'était toujours de vous qu'il était question. C'est uti grand plaisir de part et d'autre d'avoir à se parler de ce qu'on aime le mieux et de dire et d'entendre tout ce qu'on pense. La comtesse m'a confié que vous lui aviez dit qu'elle n'était pas celle de vos amies que vous aimiez le mieux. Je l'ai bien assurée que vous ne l'aviez dit que

pour tâcher de le croire, et pour moins vous reprocher le tort qu'elle fait aux autres. Il serait bien difficile de suivre en amitié l'ordre du tableau, et l'on perdrait ses peines à vouloir mieux aimer ce qui plairait moins.

Elle m'a montré (car la confiance est tout établie) quelques vers de vous, tous plus jolis, tous plus doux les uns que les autres. Mais pourquoi est-ce elle qui me les a montrés? Vos vers sont comme vos enfants, délicats, aimables, pleins de grâce et de physionomie; ils n'ont pas toujours assez de traits, mais cela vaut mieux que s'ils en avaient de trop marqués qui annonceraient moins que vous êtes leur mère. Je remarque, et c'est à vous que je le dois, que dans presque toutes les productions de l'esprit, le sentiment qui en fait le charme et le travail qui y donne la perfection sont bien difficiles à accorder, car le sentiment se passe volontiers du travail, et le travail refroidit presque toujours le sentiment. Vous tenez le bon bout, et vous ferez bien de n'écouter qu'à moitié mes avis sur la facture de vos vers. Je m'aperçois que je ne vous ai pas toujours rendu justice, et vous m'avez donné des leçons plus intéressantes que toutes celles que vous pouviez recevoir de moi. Il est bien doux de trouver un aussi bon maître dans un aussi joli disciple.

Que je vous remercie, chère enfant, de l'intérêt touchant que vous voulez bien prendre à moi ! Je me deviens dans ce moment-ci plus cher à moi-même, car vous savez que votre amitié a toujours entraîné la mienne. Ne vous découragez pas, bonne sœur, ne vous ennuyez pas de mes inquiétudes et de mes craintes ; j'ai tant de besoin et si peu de moyen de conserver ce trésor de votre amitié que je tremble toujours qu'il ne m'échuppe.

Je serais bien malheureux si, après avoir manqué de

110 LETTRES DU CHEVALIER DE ROUFFLERS servir sous M. de Veau, j'étais condamné à servir sous M. de Chabot qui ne peut pas me souffrir et à qui je le rends bien. l[ a quelque talent et beaucoup de connaissances, mais le vase n'est point pur. C'est un homme sans principes, n'aimant que les dupes ou les coquins. Il est cause par les notes qu'il m'a données que je n'ai pas eu, il y a dix ans, un régiment de hussards de mon nom, parce que j'avais négligé de l'intéresser h la chose. D'ailleurs, il a toujours espéré commander les troupes légères, et sans doute il m'a fait l'honneur de ne pas me trouver une morale assez conforme à la sienne.

Adieu, ange; le papier et l'heure me manquent, mais ils me laissent la place et le temps d'embrasser bien tendrement mon amie.

Ce 8.

Enfin je vous reverrai, ma jolie enfant, et s'il me reste des craintes pour l'avenir, au moins je n'en aurai plus pour le présent. Pardonnez-moi mes inquiétudes, mes soupçons, mes injures, mes importunités, ma tristesse; tout cela est votre ouvrage. Ce sont les suites d'une tète que vous avez tournée pour ne la retourner jamais. Il y a d'ailleurs un remèdesùr à tous ces maux-là, c'est votre présence et votre bouté.

Comment n'avez-vous pas vu dans la lettre dont vous vous plaignez encore que mon seul objet était de vous donner une secousse que je croyais nécessaire à votre état? Je faisais comme la mère qui verrait son enfant dormant

à la vapeur du charbon et qui le battrait pour le réveiller. Croyez-vous que je pense un mot de tout ce que je vous ai écrit? C'est bien moi qu'il faut accuser d'avoir mauvaise opinion de vous, moi qui passe ma vie à vous adorer, qui admire sans cesse en vous mille choses que vous croyez toutes simples! Encore une fois j'ai voulu vous étonner, vous frapper et vous réveiller.

Je suis très piqué du peu de foi que vous ajoutez à ma sagesse. Si cela dure, j'y renoncerai, parce que mon seul but était votre estime. Comme je ne puis pas y parvenir, je vais encore une fois m'en tenir au germe de toutes les vertus et à la pratique de tous les vices.

Adieu, joli amour, revenez comme un trait et n'ayez pas honte de me compter pour quelque chose dans ce qui vous attire. J'ai vu hier madame d'AndIau, gaie, contente et qui vous attend avec impatience.

Adieu. Baisez toutes vos productions de ma part, depuis vos enfants jusqu'à vos tableaux.

Je suis arrivé à bon port, ma chère Éléonore, mais mon voyage a été bien triste. Je ne connais rien de pis que de tourner le dos à ce qu'on aime; il semble que chaque pas vous éloigne du bonheur. Indépendamment de cela, je n'ai pas dormi une minute dans les deux nuits que je me suis trouvé en route. La j)remière a été employée à souffrir une rage de dents, et la seconde, une colique d'estomac. Mais à présent tout va bien, à l'essentiel près.

Écrivez-moi, ma jolie sœur, consolez-moi si vous pouvez de ne pas vous voir et surtout de ne pas savoir quand je vous verrai. Ne perdez pas l'habitude que vous commenciez à prendre de me voir toujours à vos côtés. Trouvez qu'il vous manque quelque chose quand je n'v suis pas; vous devez bien cela à celui à qui tout manque loin de vous.

Je ne vous écris qu'un mot à cause de la quantité de lettres que j'ai trouvées hier en arrivant, mais je m'en dédommagerai bientôt et peut-être plus que vous ne voudrez. Souvenez-vous de moi auprès de la belle duchesse et de ses camarades de voyage, et surtout auprès de mon camarade de séminaire. Mon voyage à Anisy est le plus charmant épisode que j'aie pu faire au milieu du plus triste des romans, c'est celui de notre campagne.

Adieu, ma sœur.

Ce 14 avril 1781.

Voici la première fois que j'ai peur de vous, chère enfant. C'est en tremblant que je vous ('cris après la lettre que vous avez reçue de moi. Il ne m'en reste pas un mot dans la mémoire; je me souviens seulement du trouble affreux ou j étais en vous éci ivant, et je me connais assez pour craindre toutes les extravagances du monde. N'y vojez, clière fille, que la cause et non Teflet. Vous m'êtes nécessaire comme l'air que je respire, et je suffotjue dès que vous me manquez. Aussi pourquoi trois glandes scniaines de paresse sous les plus frivoles prétextes du

monde, à cause, dites-vous, que vous saviez que j'allais faire un voyage de quatre jours? Je n'y veux pas penser plus longtemps, car je sens que j'aurais de la peine à être plus raisonnable que la dernière fois. J'ai avec vous les défauts de la vieillesse et de la jeunesse, l'inquiétude et la colère; pardonnez-les-moi pour le passé, le présent et l'avenir, car je ne me corrigerai qu'à la mort.

Et pourquoi me défendez-vous de te tutoyer? De peur, dis-tu, cher amour, que mes lettres ne ressemblent à d'autres. J'aime bien mieux ne jamais écrire d'autres lettres pour n'être point gêné dans celles que je t'écris. Ce vous me glace; il me semble que rien de ce que tu m'inspires ne s'accorde avec lui. C'est comme s'il fallait toujours te faire la révérence au lieu de t'embrasser. Retire ta défense, chère Sabran; si tu me rends poli, tu me rendras faux et froid, et surtout gauche. L'amour est un enfant mal élevé.

Embrasse Tronchin de ma part; il ne sait pas que ses remèdes me font plus de bien qu'à toi. Parle-moi des projets d'inoculation ; ce que tu m'en as mandé n'est pas clair. Voici des temps admirables pour cela ; si une fois je te vois à l'abri de ce danger-là, je me croirai immortel.

Tes petits vers sont très jolis, très doux, très bien Faits, mais ils ressemblent un peu trop à la soupe de ma mère, qui n'est jamais assez salée. J'en excepte pourtant les derniers, qui commencent à devenir une épigramme contre moi; mais je profiterai de la leçon, excepté avec celle qui me la donne.

Tu as bien raison, cher cœur, je n'ai point assez passé de temps à mon abbaye. Mais comment aurais-tu fait à ma place, à moins de déclarer une brouillerie ouverte qui eût été contraire à mes intérêts? Il fallait demeurer chez

114 LETTRES DU CHEVALIER DE BOUFFf.ERS mes moines, et j'aurais eu mauvaise grâce à y rester longtemps pour examiner à mon aise de chez eux tous leurs torts. Je me suis contenté d'un coup d'oeil général, et j'ai laissé mon homme d'affaires pour faire des remarques plus particulières. Il doit revenir aujourd'hui ou demain, et nous prendrons ensemble des mesures. Au reste, en 83, j'aurai cinq mille livres de rente de plus, ce qui, joint à beaucoup de dettes de moins, me mettra dans une grande opulence. Mais j'aurais cent mille livres de rente que je haïrais toujours un état qui m'empêche d'être plus que ton amant.

Viens dîner ce matin à la Malgrange avec ma mère et moi, jolie enfant. Il fait un temps charmant; tu verras une maison fort propre, un joli jardin et un arbre gros comme le bois de Boulogne, qui porte trois ou quatre millions de bouquets sur sa tête.

Parle de moi à ma Delphine et à ton Elzéar.

Ce 27 au soir 1783.

Ma chère enfant, je suis resté plongé dans une tristesse inexprimable, à laquelle le rhume de cerveau, le rhume de poitrine et la colique d'estomac sont venus se joindre. En toute autre occasion que celle-ci et en tout autre lieu que Valenciennes je retarderais mon départ, mais je redoute trop ton injustice pour penser à ma santé. Ainsi je suivrai mon |)lan de voyage, autant que mes maux me le permettront, et si je ne puis pas demain aller jusqu'à

Bruxelles, je m'arrêterai à dix ou douze lieues d'ici et j'y arriverai après-demain de grand matin.

Mais tu m'as laissé la mort dans le cœur. Je ne vois point d'espoir de bonheur dans l'avenir; toutes mes illusions me quittent comme on voit tomber les feuilles dans les tristes frimas d'automne où chaque jour annonce un ' plus fâcheux lendemain. Le courage me manque entièrement; j'éprouve un chagrin également au-dessus de mes forces et au-dessus de mon âge, car h quarante-cinq ans l'amour devrait presque avoir perdu son nom et se fondre dans une douce et paisible amitié.. Que nous sommes loin de cela!

Je ne veux point te faire de reproches, mais mon cœur est navré. Ces peines-là sont trop cuisantes pour lui. Tu as eu avec moi l'injustice d'un enfant de quinze ans. Tu n'as rien vu de ce qui était, tu n'as rien entendu de ce que je t'ai dit, et je demeure dans la crainte de voir toujours renaître ces horribles moments-là, parce qu'il n'y a pas moyen d'empêcher ce qui est sans objet. Quoi qu'il en soit, chère enfant, tu m'es encore plus nécessaire que le repos et le bonheur dont tu me prives. Aussi je te pardonne mes chagrins passés, présents et futurs, et même je te demande pardon de te les montrer.

Adieu, ma fille; si je ne suis point malade sérieusement, je te verrai le 5 à Anisy. J'espère dans tes enfants : le jjlaisir de les voir aura dissipé une partie de l'humeur sombre qui te dominait; l'amour ou du moins ta bonté fera le reste, et comme dit le ministre de Wakefield dans le fond de son cachot : Nous verrons peut-être encore des jours heureux.

Charleroi, ce 30.

Je t'annonce avec grand plaisir, chère et méchante enfant, que je commence à être un peu plus sain de corps et d'esprit. J'ai fait de sages réflexions qui m'ont dit que j'étais un fol, que tu étais une folle, mais que je t'aime et que tu m'aimes, et qu'ainsi il en résultera toujours pour l'un et pour l'autre plus de bien que de mal. N'en parlons plus; tu aurais dû m'embrasser autant que tu m'as querellé, et moi, j'aurais dû rire autant que je me suis affligé; mais le passé ne reviendra plus, et le chagrin restera avec lui.

Jamais Vénus n'a imposé à Psyché de tâche aussi pénible que celle du voyage de Bruxelles (I), et je n'avais ni les fourmis, ni l'aigle, ni la tour parlante, ni l'amour à mes ordres. Mes chevaux sont éreintés, mon cabriolet brisé, mon argent semé sur les chemins ; voilà de compte fait huit louis que j'ai dépensés [)Our n'avoir point vu l'archiduchesse. Tu j)eux juger par là de tout ce qu'il m'en coûte quand je ne puis pas t'obéir.

Grâce à Dieu, je suis hors de ce triste Bruxelles. Je viens de voyager avec une lenteur et un ennui dont on n'a pas d'idée, las de mes chevaux, mes chevaux las de moi, sur un pavé rompu entouré de bourbiers, au risque d'être moulu sur des tas de pierres ou d être noyé dans des tas

(1) Le chevalier avnit entic'[jiis ce vovajc de Bruxelles sur le désir de l;i Comlcsse de Saljraii.

A LA COMTESSE DE SAlîRAN. 117

de boue. Enfin me voici à Charleroi, où j'ai retrouvé M. Jacquot avec mes fidèles coursiers de Spa, bien frais, bien gaillards et disposés à me porter demain à Marienbourg (1) aussi vite qu'un aigle y porterait une tortue. Ma grande joie, c'est de n'avoir plus de chaussée; celle d'aujourd'hui m'en a dégoûté pour la vie, et dorénavant je les éviterai comme les autres les cherchent. Le vrai mérite brille dans les traverses et dédaigne les routes frayées .

Je viens de faire un excellent petit souper apprêté par deux grandes demoiselles en Polonaises. La cuisine était aussi recherchée que les cuisinières. D'abord paraissaient deux grives, grasses comme tu ne le seras jamais et nonchalamment couchées sur une tranche de brioche qui leur servait de rôtie. Arrivait ensuite une saucisse repliée sur elle-même comme le serpent Python et entourée de tranches de pommes de rainette. Des choux rouges couronnaient l'œuvre, décorés d'une petite branche de laurier, emblème ingénieux qui indique qu'on ne moissonne les lauriers qu'en allant à travers les choux. Je m'attendais toujours qu'une de ces beautés en Polonaises viendrait me faire les honneurs de ma table, mais je leur en ai plus imposé que je n'aurais voulu, et elles se sont bornées modestement à la société de mes gens.

A propos de choux rouges, ne voilh-t-il pas qu'ils me donnent encore la colique d'estomac! 11 est vrai que j'en ai mangé de verts à dîner; cela fait que je ne sais entre les deux à qui m'en prendre, mais je vais essayer un remède pour mon rhume, qui, à ce que j'espère, voudra bien en passant guérir aussi ma colique : c'est de l'eau-de-vie

(1) Marienljourg est dans la province de Naniur, en Belgique.

118 LETTRES DU CHEVALIER DE BOUFFLERS brûlée avec du sucre. Je t'en rendrai compte demain matin, car pour ce soir je n'ai rien de mieux à faire que de me coucher, bien content de m'ètre débarrassé du fardeau qui accablait mon âme, et me souciant fort peu de tout ce qui peut arriver à mon corps d'ici au 5. Alors, s'il n'est pas guéri de tous ses maux, je suis au moins sur qu'il les oubliera. Adieu, mon enfant; fais comme moi, écarte tous les nuages qui t'offusqueront, et sois sûre que plus tu verras clair, et plus tu seras contente de moi.

Je reprends la plume pour te prier d'embrassertesdeux amours de ma part. Je me maudirais moi-même si je pensais que j'ai pu diminuer quelque chose de ta joie de les voir par la tristesse que je t'ai donnée ou, pour mieux dire, que tu as prise. Mais je ne veux pas m'arréter là-dessus, cela nous mènerait trop loin. Gontente-toi d'être sûre que tous les torts sont de ton côté et toutes les perfections du mien.

Ce 31 au malin.

Je viens de faire un coup bien rare qui m'est arrivé autrefois à la chasse où, en manquant une caille, je tuai un lièvre. Celte fois-ci le remède destiné à mon rhume n'a guéri que ma colique. Mais c'est toujours beaucoup, d'autant plus que mon rhume lui-même est fort adouci.

Adieu, amour; je j)ersiste dans ma bonne humeur et dans ma bonne volonté. Je te pardonne toutes tes vexations, et je ne veux plus t'offenser jamais, ni par mes gaietés, ni par mes chagrins.

Ce dimanche 8.

Ce que j'aime le mieux de ta lettre, mon enfant, c'est le compte qu'elle me rend de tes projets, d'après lesquels je vais faire les miens. Je t'ai parlé dans ma dernière lettre de t'aller voir le 15, mais je juge à la quantité de manœuvres qu'on nous fait faire que cela sera impossible. Il faut remettre mon départ au 20 et mon arrivée au 21 ou 22. Ce sera pour ne te plus quitter, prends-y bien garde; si tu ne m'aimes plus, cela t'ennuiera, jusqu'à ce que je m'en aperçoive. Il est vrai qu'après cela je ne t'ennuierai plus de ma vie. Mon voyage dépend aussi des lettres que je recevrai de toi d'ici là : des lettres froides m'arrêteraient comme la gelée arrête les bateaux. Mon esprit a besoin d'être rassuré; tout ce que tu me dis à ce sujet-là est bien joli, mais n'est point convaincant. Ce n'est pas même sans quelque peine que j'ai vu que tu ne me parles point de te venir voir dans les six semaines que tu vas encore passer aux eaux, mais j'ai pensé après qu'il serait trop provincial à moi de me cboquer de cette petite impolitesse-là, et tu vois bien que je me regarde comme prié.

Nous n'avons pas un moment de libre aujourd'hui, à cause d'une kermesse qui nous oblige à une grande procession, à une grande comédie, à un grand bal, à trois grands repas; j)ar bonheur que cela ne s'étend pas plus loin, car cela serait au delà de l'humanité, et l'on finirait

par beaucoup rabattre de nos plaisirs à force d'en augmenter les objets.

Ce lundi 9.

Je reviens d'une petite manœuvre qui n'a dure que six heures trois quarts, à toujours marcher et souvent courir dans les terres labourées, et je remonte tout à l'heure à cheval pour courir à Bel-OEil, à six lieues d'ici, faire ma cour à l'archiduchesse et aux deux princesses de Ligne. Je reviens demain, et quoique je te dise de ne m'attendre que le 22, je verrai s'il n'y a pas moyen d'obtenir pour le 15 ou le 16 une permission de cinq ou six jours; je te laisse à deviner l'usage que j'en veux faire.

Ta lettre à la comtesse Auguste a fait l'effet que tu feras toujours quand tu voudras expier tes crimes. La bonne enfant en est charmée; il me semble qu'elle m'aime mieux depuis ce moment-là. Je l'avais poussée dernièrement à t'écrire une lettre à cheval, en lui disant qu'il fallait te réveiller à coups de bâton ; elle m'a dit que mes ordres étaient exécutés dans la rigueur du terme. Tu vois que si tu es souvent maudite, au moins tu n'es jamais oubliée, et il fait toujours bon habiter dans le souvenir de ses amis, (pielque mal qu'on y soit logé.

Remarques-tu, ma fille, que je suis bien plus h mon aise le lundi que le dimanche? Tu n'en devinerais pas la raison; c est qu'on a joué hier VAmatit jaloux. Je m'y suis quelquefois reconnu, et au moins il m'a corrigé pour quelques heures d'être amant inquiet. D'ailleurs, j'ai cjuelque espoir de le voir bientôt, et c'est comme un rayon de

soleil qui embellit la fin d'une vilaine journée. Va, mon enfant, je t'aime comme un fol, si ce n'est pas comme un sot.

Adieu, bonne fille.

A tantôt, à demain, à jamais, cher cœur. Je te promets bien que ton mari ne te manquera pas, et qu'il te donnera le moins de sujets qu'il pourra de faire de si jolis vers à l'honneur de la jalousie. C'est un monstre, mais tu le pares avec tant de goût que tu finiras par me le faire trouver charmant. Ne crois pas que je réponde à tes vers par des vers ; je les crois assez payés par de la prose, parce qu'elle me coûte au moins autant que les vers peuvent te coûter. Ceux-là ne t'ont pas coûté ce qu'ils valent. Ils sont dignes de La Fontaine ou de madame Deshoulières. Je te crois leur fille, et je m'applaudis de m'étre aussi bien allié.

Adieu, mon enfant; je serai à toi le plus tôt et le plus longtemps possible.

Ce fut peu après cette dernière lettre que le gouvernement du Sénégal devint vacant. Boufflers le sollicita pour les motifs que nous avons indiqués, et le Roi agréa sa demande. Sa mission fut abrégée par l'intervention de la comtesse de Sabran.

Revenu en France à la veille des plus graves événements, Boufflers émigra quand la Révolution se fit sanglante, et rejoignit madame de Sabran. Pendant un certain temps il demeura à Reinsberg, chez le prince Henri de Prusse. Les tristes nouvelles qui arrivaient de France, l'exil, la ruine ne suspendaient pas entièrement le badinage léger. Voici de quel ton le chevalier écrivait à son hôte princier :

Ce 1" septembre.

Monseigneur,

Les poèmes ni les romans n'offrent rien de comparable à l'indéchiffrable tissu des événements incompréhensibles que Votre Altesse Royale apprendra de la bouche même de celle qui en fut l'héroïne; mais je me crois obligé de vous en présenter d'avance une légère esquisse, pour que le tableau vivant qu'elle en fera ne vous cause pas une trop forte révolution.

Le jour marqué pour la dernière expédition contre les cerises de Merkatz (1) était enfin arrivé, et nous sommes partis j)our accomplir l'ordre des destinées. On eût cru voir, sinon la déesse Thétis, au moins une darne Pelée avec son jeune fils. Moi qui les escortais, j'avais bien par mon habitude du cheval quelque rapport avec le centaure Cftiron. A peine arrivés, nous nous mettons à l'œuvre; on

(1) Merkatz étnit un petit domaine aijandonné par le prince Henri à madame de Sabran.

s'élance sur la race proscrite, on l'arrache de ses asiles, et bientôt une urne immense, semblable à celle oùMinos fait tirer la loterie des morts, ou plutôt à celle qu'Annibal avait remplie d'anneaux de chevaliers, nous atteste comme à lui le nombre de nos victimes.

Mais c'était peu de leur captivité, notre fière conquérante exerce sur ses prisonniers des cruautés dont peu de guerres offrent l'exemple; se souiller de leur sang, leur arracher le cœur, que dis-je! leur couper la queue, voilà les fureurs auxquelles je l'ai vue se livrer et que je rougis encore d'avoir secondées. Ensuite, après avoir trempé à plusieurs reprises nos mains dégouttantes de carnage dans les pacifiques eaux de Merkatz, nous prenons un repas plus simple, plus frugal et plus héroïque par conséquent que tous les repas des héros d'Homère. Sans nous donner le temps de nous rassasier, nous voulons achever le grand sacrifice, à l'imitation des bons prêtres qui, après avoir versé le sang, faisaient cuire les viandes des agneaux, des chevaux, des bœufs, des messieurs et des dames qu'ils venaient d'immoler.

C'est peu, nous dit Sabran, d'avoir fait en ce lieu

Une vaste capilotade,

Il faut tout mettre en marmelade.

Ainsi quittons le fer et servons-nous du feu. Pour que dès aujourd'hui cette déconfiture Par nos bouillants efforts se change en confiture.

Elle dit : aussitôt on apporte le bois, on agite les soufflets, on allume les fourneaux, on suspend les chaudières, et déjà l'onde commence à frémir contre les parois du vase qui la contient, lorsque la déesse, qui mêle toujours quelques douceurs à ses plus grandes cruautés, ordonne

d'apporter du sucre. Elle le fait plonger dans l'eau bouillante et j)rëside à la cuisson dont elle seule connaît le juste degré.

Cependant le jour baissait, et mon courage, sans doute refroidi par les ans, commençait à s'effrayer en pensant aux embarras et même aux dangers d'une marche de nuit. J'ose donc élever l'avis prudent de songer à la retraite et de remettre au lendemain ce qu'on ne pouvait pas terminer dans le jour. Je ne vous rendrai point la réponse auguste dont je fus atterré, car il faudrait pour cela emboucher la trompette héroïque, et je crains qu'un aussi grand instrument ne me fasse mal à la poitrine. Il fallut donc céder, il fallut attendre que le sucre fût clarifié, qu'il fût parvenu au degré d'adhérence convenable, et que les cerises eussent cuit dans leur sirop le temps prescrit par le grimoire de la magicienne. Quelquefois je proposais de laisser une domestique fidèle achever l'ouvrage, et mon conseil était toujours repoussé avec la même indignation.

Qui n'a point achevé, disait-on, n'a rien fait.

Retenez bien cet axiome.

Soit qu'il soit question de soumettre un royaume

Ou bien de rôtir un poulet.

Mais que dira le Prince?... Il me rendra justice; Le Prince aime qu'on tienne à ce qu'on entreprend, II ne s'arrête point lorsqu'il faut qu'il agisse. Imitons en petit ce qu'il nous montre on grand.

Pendant ces entretiens la confiture, goûtée à plus de cinquante reprises, paraît enfin être à son point. Il faut la retirer, la laisser refroidir et remplir avec précaution les

trente |)C'lits pots oii elle doit être renfermée P'nfin

nous sommes au terme de nos travaux, mais point à celui

de nos embarras. Il faisait nuit depuis deux heures, et le ciel, au lieu d'être d'un bleu de Prusse, était du plus beau noir d'Allemagne. Nos coursiers arrivés depuis plus de quatre heures, ennuyés d'une longue attente, éblouis d'une petite lumière, et pressés par l'amour de l'avoine et de l'écurie, ne se laissèrent pas monter facilement et paraissaient disposés à devancer nos désirs. Pour éviter les empor tements, je marchais à pied, à côté de la haquenée de la belle confiturière, comme le premier ministre d'Assuérus à côté du cheval de Mardochée.

Tout h coup mon cheval qui suivait en main s'échappe ; le palefrenier le poursuit. Voilà l'exemple qui opère et toute notre cavalerie en convulsion. Isabelle même (c'est le nom de la haquenée) fait trois ou quatre bonds; la cavalière se tient ferme comme un roc, mais après le danger passé elle en craint de plus grands et veut descendre. Or, comme ce qu'elle veut est sans doute écrit au ciel en caractères étoiles, mes objections sont vaines. Elle descend, et après avoir traversé des sables, où elle craignait le sort de Gambyse, elle arrive à Remsberg, où un bon souper et surtout le bon billet de Monseigneur lui font oublier toutes les fatigues de cette mémorable journée.

Cependant le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, avait accordé à Boufflers de vastes terrains en Pologne. Il épousa la comtesse de Sabran et partit pour le domaine de Wimislow, où il voulait établir une colonie agricole d'émigrés français. Pour arrivera un résultat favorable, on avait besoin d'ordre, d'économie

et d'un patient labeur. Ce n'étaient guère les qualités de Boufflers, qui possédait surtout de la bonté et de la bonne bumeur dans l'adversité. Une mauvaise servante lui fut dénoncée comme une voleuse; Boufflers la garda malgré cela, en disant : « Il faut bien que je la garde, car qui la prendrait? » Il tomba une fois tant de sable dans un puits qu'il ne pouvait plus désaltérer personne, et il survint presque en même temps un accident à un four qui empêchait d'y pouvoir cuire : « Au moins, dit-il, on ne nous mettra point au pain et à l'eau! »

Pendant les séparations qu'amenaient les voyages, il écrivait à la comtesse de Sabran, devenue marquise de Boufflers, des lettres dans lesquelles il lui exposait ses privations, ses embarras, les difficultés contre lesquelles il luttait. Il lui recommandait aussi de leur rendre favorable le prince Henri, dont la bienveillance s'était lassée, et qui leur montrait une grande froideur.

Je suis arrivé h neuf heures, allègre et dispos, mais embarrassé dé choisir entre dormir et manger. Il est vrai que j)otir m'éviter la peine d'opter je ne trouve ni souper ni lit. Allons toujours, disait un bonhomme à qui on allait couper la tète à son bourreau, un peu embarrassé défaire cette petite opération pour la première fois, allons toujours, nous ferons comme nous pourrons. Je dis aussi : Tout cela finira par bien soupei", bien dormir et regretter

de souper sans celle que je veux désormais avoir toujours à ma table. Adieu.

Ta lettre se sent visiblement de tous les chiffons de bal, de noce, de fête, de comédies, etc., au milieu desquels elle a été écrite, et d'après le fameux adage : Dismoi qui tu hantes, je te dirai qui tu es, elle n'est elle-même qu'un chiffon. Cependant ce titre de mari que tu me donnes, cet aveu de tes défauts que tu me fais, cette assurance que tu m'aimes, ce besoin que tu te sens de Wimislovv^ et par conséquent de moi, tout cela me touche jusqu'au fond de l'âme et donne à ton petit chiffon un prix que M. de La Borde, et M. de Beaujon, et M. Le Goûteux, et tous les heureux du siècle, n'auraient jamais pu donner à toutes leurs lettres de change. D'ailleurs, cette jolie comparaison du petit oiseau déplumé qui sur sa petite branche incertaine recommence à chanter au premier rayon de soleil, et ferme son pauvre petit bec et le cache dans sa petite poitrine demi-nue à l'approche de l'orage, cette charmante miniature de tes malheurs, de tes chagrins, de tes espérances et de tes craintes, me reste dans la pensée, et te rend encore plus chère à mon cœur.

Je compte aller lundi à Berlin pour te mener les deux chevaux qu'il faut mettre au bout de tes deux crocodiles empaillés afin que tu puisses revenir ici avant le départ du Prince. On le croyait fixé au 6, mais je présume qu'il pourra bien être retardé, parce que le Prince, d'ailleurs

assez bien portant, se plaint que ses forces sont lentes à revenir. Il continue à me traiter avec bonté, et du cercle polaire nous sommes revenus presque à la zone tempérée. Adieu, bonne petite femme.

Tu as sûrement entendu parler de la révolte de Breslau, occasionnée par les violences d'un officier contre un vieillard qui n'avait point dénoncé deux déserteurs. Cet officier fait prendre cet homme et le reconduit de la distance d'une lieue jusqu'à la ville, ne cessant de le frapper, tantôt du plat, tantôt du tranchant de son épée. Le peuple indigné veut prendre le parti du vieillard, la querelle s'engage. Un général arrive achevai; on l'entoure et on le jette à bas. On vient avertir notre bon ministre prêt à se mettre à table; il fait sur-le-champ atteler et court à l'endroit de l'émeute.

Le peuple entoure sa voiture, demandant à cor et à cri qu'on lui livre l'officier pour le déchirer. Il leur dit : « Vous êtes des fous. L'officier est arrêté, c'est à la loi et non à vous à le juger et à le punir. S'il est coupable, retirez-vous, de peur de vous rendre aussi coupables que celui que vous accusez. » Ils se sont retirés en lui donnant mille bénédictions.

Je suis ici dans le plus joli ou, pour mieux dire, dans un des plus beaux lieux du monde. L'Oder coule au bas de la cour et des jardins, et de ma chambre je puis voir passer cinq ou six gros bateaux par heure. Il y a un parc rempli de

A LA COMTESSE DE SAlîRAN. 129

bâtiments presque tous utiles et en même temps agréables. Les points de vue sont parfaitement ménages, les sites sont aussi variés qu'on peut le désirer dans une plaine. C'est un mélange assez bien entendu de l'ancien genre et du nouveau, qui fait qu'après s'être promené sous de belles allées françaises on peut ensuite s'égarer dans des sinuosités anglaises. Cela prouve une chose déjà bien prouvée que les voies des Français sont droites, et celles des Anglais tortueuses.

Je ne t'ai pas encore parlé de ce dont tu me parles si joliment, pauvre petite chère épouse. Après toi, qui oserait toucher cette corde-là? Ce serait chanter après un rossignol ou jouer de la lyre après le dieu qui la portait. Mais si la voix me manque, je n'en ai pas moins un cœur qui entend le tien et qui lui répond.

Je viens de faire encore une sottise, ma pauvre enfant, je me suis emporté hier contre ce maudit Meissel; je l'ai traité de coquin à plusieurs reprises, et le voilà qui va me faire un procès à PetriUau. J'espère à la vérité que la chose ne sera pas de grande conséquence, d'autant plus que j en écris au ministre qui sait mieux que personne combien j'ai à me plaindre de ce drôle-là et qui fera sûrement prendre à l'aflàire une tournure moins grave que notre homme ne voudrait la donner. Je crains d'être obligé bientôt de renoncer à tout et de nous renfermer dans quelque petite retraite obscure où je serai moins malheureux qu'entouré de compatriotes ingrats et d'étrangers malveillants. Quoi

qu'il en soit, attendons notre sort avec re'signation et tâchons que ma sottise d liier soit la dernière.

Saint-Paterne ma écrit, il arrive au printemps. Il est toujours le même; tout ce qu'il me dit est, comme à son ordinaire, plein de raison et de charme. Il est ce qu'Horace dit quelque part d'Aristippe : toutes les fortunes lui sie'ent, et son esprit ressemble à ces beaux visages à qui l'impression de la tristesse semble ajouter une nouvelle beauté.

Je n'ai point eu de lettre hier; j attribue ce déficit-là au voyage de Reinsberg. Puisse-t-il être heureux! puisses-tu retrouver ce charmant homme qui n avait que faire ni de sa gloire, ni de son rang, ni même de sa bonté pour être adoré de nous, et qui le sera toujours de moi, quoi qu'on ait fait pour rompre tous les liens qui m'attachent à lui !

Parle-lui franchement, il n'y a plus rien à ménager. Défends ton mari, non pas parce que tu es sa femme, mais parce que tu as toujours été sa plus intime confidente; si tu me rends une fois 1 amitié du Prince, je t en saurai plus de gré que si tu m'avais apporté Punivers en dot.

Je viens d'établir un atelier de menuiserie où notre bon François travaillera avec le père et même Bassompierre, ii qui rien ne répugne de tout ce qui peut le rendre aimable et utile. Quel dommage qu'un aussi excellent jeune homme ait rencontré dès son matin une fortune aussi contraire! Au reste, à voir le triomphe constant des méchants depuis cinquante ou soixante siècles, je crois qu'il aurait toujours été trop bon pour jouir en j)lein de tous ses autres avantages.

Je commence h travailler assez sérieusement h la lecture que je comj)te faire cet été à l'Académie ( 1 ). Je dirai d'abord

(1) Il s';i(jit tl<' l'Acailéiiiie de Rciliii.

ce que c'est que la littérature; j'établirai la différence entre l'homme de lettres proprement dit et l'auteur. Je peindrai ensuite le caractère de modération, d'imparlialité, d'indépendance, d'insouciance même qui constitue l'homme de lettres. Enfin je lâcherai de dire combien la littérature contribue au bonheur particulier, à l'agrément des sociétés et à la prospérité publique. Voilà un terrible stade à courir pour des jambes déjà bien raides, mais peutêtre qu'en marchant elles se dégourdiront.

Quête dirai-jeencore, bonne petite femme? Que je t'aime de tout mon cœur. C'est un sujet qui serait depuis longtemps épuisé s'il n'était inépuisable; mais on ne se lasse pas plus de t'aimer que de vivre et de le dire que de respirer.

A propos, ma fille, j'ai reçu tes cent écus. J'ai peur qu'il n'en faille bientôt cent autres, car il faut alimenter pendant l'hiver tout ce qui doit nous alimenter pendant l'été. Si cependant lu ne peux pas me les envoyer sans te gêner, je ferai comme je pourrai (1). Mais je prévois dans peu un voyage à Petrikau ; il sera peut-être suivi d'un tour a Breslau. Tout cela coûte, et puis peut-être tournerai-je mon cheval du côté du pôle arctique. Adieu.

Tu n'auras encore qu'un mot, ma fille, car je suis dans le tourbillon des affaires et dans le gouffre des procès. Je

(1) La misère de certains émijjrés était telle que M. de Rrézé écrivait à madame de Saijran : « L'exiguïté de mes moyens me force, Madame, à vous prier de ne pas multiplier sans utilité les ports de lettres. J'ai honte de ce que je dis, mais j'ai si peu que je suis obligé de tout avouer. »

viens par l'ordre de ce I>on Saint-Paterne de vendre la terre de Dobron à madame de Saint-Paul pour quinze mille six cents écus. Nous sommes à présent, elle, son mari et moi, sous le fléau d un maudit notaire qui nous inonde de détails superflus dont ils ne sont ni l'un ni l'autre plus amoureux que ma femme et moi.

Quant aux procès, ils me sont intentés par M. de Roussy. L'un, parce que je lui ai signifié de vider la colonie et qu'il a sur ce point-la porté une plainte à la régence. Ne connaissant point sans doute 1 étendue de mes droits, la régence m'a défendu, sous peine de douze ducats d'or d'amende, d éloigner ce mauvais sujet-là de ma j)ropre autorité.

L'autre procès est relatif à la prise que j'ai eue avec lui, dans laquelle il m'accuse de l'avoir traité de coquin, tandis que je me suis borné à lui dire que s'il ne prenait point son parti de s'éloigner sans bruit, il courrait risque de se faire chasser comme un coquin. Jfe souhaite que les membres de la régence de Petrikau soient meilleurs grammairiens que ^L de Roussy et qu'ils reconnaissent toute la diflérence qu un si et un comme, c est-à-dire une sujjposition et une comparaison, apportent à une expression. Il n V a personne, quelque estime qu'il ait pour luimême, qui ne puisse dire : Si je faisais cela, je courrais risque d'être traité comme un coquin. Or, ce qu'un honnête homme peut dire de lui, je crois que tout homme peut le dire de M. de Roussy.

Au reste, mon enfant, je n'ai que le moment de t embrasser.

Ma fille, il me semble que voyant les variations et les incertitudes s'accumuler h chaque instant, tu aurais dû penser à moi, à ma peine, à mes ennuis, à ma misère, et remettre à des temps moins malheureux et surtout moins dangereux un voyage qu'alors j'aurais eu tant de plaisir à faire avec toi. Enfin, le sort en est jeté; puissent mes noirs pressentiments avorter comme il est si souvent arrivé à mes plus douces espérances, et puisse la maudite chouette qui s'égosille à nous prédire des malheurs être aussi menteuse que l'horoscope qui m'avait annoncé une heureuse vieillesse !

Du reste, tout va passablement ici, hors le nouveau jardin qui, à quelques arbres près, ne donne pas signe de vie. Les oies, les dindons et les cochons ne manqueront pas ; nous aurons aussi des canards. Si tu touches quelque argent, il faudra de toute nécessité songer à monter une bergerie, d'abord parce que cela est d'un bon rapport, et puis parce que c'est le seul moyen d'avoir assez de fumier pour mettre la terre en valeur. Viendront ensuite la brasserie, et s'il se peut le moulin. Alors nous pourrons compter sur cinq ou six cents écus au delà de notre consommation. Ils pourroHt même dans la suite aller toujours en croissant et faire de ceci un petit domaine assez joli pour ceux qui m'y remplaceront.

La maison avance, mais doucement. On travaille à cette heure à crépir ton petit appartement. Si les choses vont toujours le même train, nous en serons à peu près quittes

13V LETTRES DU CHEVALIER DE BOUl FLERS à la Pentecôte ou, comme le pauvre Marlborou{jli, à la Triuitë. La multiplication des portes et des fenêtres rendra les cliambres incommodes, mais on y remédiera en condamnant les ouvertures inutiles.

J'ai écrit plusieurs fois, mais tu ne réponds à aucune de mes questions. Que faire avec des postes qui clioisissent les lettres les plus intéressantes pour les égarer?

T ai-je mandé que j'avais reçu de cette pauvre madame de Villers de Nancy une lettre sur de la gaze transparente, au travers de laquelle j'ai vu (à la vérité sans éfonnement) que je ne reverrais rien de l'argenterie, des livres, des estampes, des tableaux que je lui avais confiés? Ma sœur les avait retirés quelques mois après mon départ de France, et tout cela est tombé avec elle dans l'abîme. Je ne sais comment font les gens qui retrouvent encore quelques paillettes dans les cendres de leurs babitalions brûlées. Pour moi, je n'ai encore pu avoir de France depuis sept ans qu'un Dante, un Cicéron, la Maison rustique, le Dictionnaire économique et la collection des poètes latins, ce qui compose à peu près l'inventaire d'un poète crotlé.

Comme nous le voyons par les lettres précédentes, les peines que prenait Boufflers aboutissaient souvent à des tracasseries et même à des ingratitudes. Il se dégoûta de la colonie avant que les travaux d'établissement fussent aclievés, et, distribuant des portions importantes de sa propre terre à des émigrés français, sollicita la permission de rentrer dans son pays natal.

Revenu en France, il vécut modestement du produit de sa plume, très préoccupé du bonheur de ceux qui l'entouraient. Madame de Boufflers aimait son fils d'une affection qu'on peut comparer à celle de madame de Sévigné pour sa fille; elle souffrait quand il n'était pas auprès d'elle. Or, le comte Elzéar de Sabran s'absentait souvent, attiré surtout à Coppet par madame de Staël. S'il n'écoutait pas les appels désespérés de sa mère, Boufflers joignait ses instances à celles de la marquise; il écrivait même à madame de Staël, la priant de renvoyer son ami et retrouvant toute sa grâce pour s'adresser à l'enchanteresse. Voici une de ses lettres :

Ce 27 décembre 1808.

Tirez-nous d'une mortelle inquiétude, aimable et chère Corinne. L'ami que vous avez pénétré d'un sentiment si tendre, et que vous pouviez seule distraire de ses chagrins, est malheureux quoiqu'il soit auprès de vous. Sa mère ne cesse de lui écrire; elle ne confie à personne qu'à elle ou à moi le soin de mettre ses lettres à la poste, et depuis environ un mois il se plaint de n'en recevoir aucune. Il croit qu'elle a de l'humeur du prolongement de son séjour auprès d'une personne aussi difficile à quitter, et qu'elle lui refuse la nourriture de l'absent. Il avait effectivement juré de ne faire qu'entr'ouvrir la porte de son paradis et de revenir tout de suite. Il a manqué à sa

136 I.KTTRES DU CHEVALIER DE RODFFLERS

parole, mais qui de nous à sa place aurait pu la tenir?

Ce qu il doit le plus se reprocher, c'est davoir pensé, parce qu'il pouvait être coupable, que sa mère pouvait être sévère. Hélas! ce serait 1 être envers elle-même : qui ne ])eut qu'aimer ne saurait punir. La pauvre femme reçoit, chaque jour de poste, des lettres plus tristes les unes que les autres. Il est troublé, il est malade, il craint même que la maladie ne devienne plus sérieuse. Toutefois il est chez vous, il aura votre présence, il aura votre conversation magique, il aura vos soins.

Mais écartons des idées que sa pauvre mère ne supporterait pas, pour aviser à de petits détails sur lesquels vous vous empresserez de la tranquilliser. Quand votre ami est parti, son absence devait être très courte, et il n'a emporté que trop juste ce qu'il lui fallait pour aller au but désiré et revenir au terme convenu. Maintenant que le terme est passé depuis si longtemps, je ne sais, à vous dire vrai, ou plutôt je sais où sont ses ressources. Si entre vous deux je ne connaissais que vous, chère Corinne, je ne penserais même pas à ces détails. Mais je le connais à fond, je sais qu'il pousse la vraie délicatesse jusqu'à la fausse, et qu'il pourrait vous faire l'injure de ne pas vous en parler.

Soyez donc assez généreuse pour lui avancer sur-lechamp de quoi vous quitter. Dix ou douze louis suffiront, et ils seront ici en réserve pour être remis, soit à monsieur votre fils au moment de son arrivée, soit au banquier dont vous nous donnerez ladresse.

Adieu, singulière Corinne; on vous aime trop, c'est ce qui em])èche de vous le dire assez.

Compromis par sa correspondance avec madame de Staël, le comte Elzéar fut arrêté en 1813. Il sortit de prison par l'entremise du duc de Reggio. Bonfflers entreprit presque mourant un voyage en Lorraine, pour aller témoigner sa reconnaissance au duc de Reggio. Il languit encore quelques mois et quitta la vie qu'il appelait une maladie mortelle, le 18 janvier 1815.

La dernière lecture que lui fit M. de Sabran fut le PJiédon, qui traite de l'immortalité de l'âme et raconte la fin de Socrate. Comme le comte ne pouvait retenir ses larmes à la mort du sage, il le consola. Occupé des autres jusqu'en ces moments suprêmes, il disait qu'il préférait laisser à ceux qu'il aimait un doux souvenir plutôt que des regrets douloureux, et qu'il voudrait faire écrire sur son cercueil : Mes amis, croyez que je dors. Ces paroles sont gravées sur son tombeau dans le cimetière du Père-La Chaise, où il repose à côté du poète Delille.

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