‹ Lettres du chevalier de Boufflers à la comtesse de SabranChapitre 8 sur 9 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

Boulogne, ce 29 juillet.

Ma chère Sabran, vous êtes un monstre d'ingratitude et de mauvaise foi, car vous avez l'air de douter de ce que vous ne savez que trop. Il semble à vous lire que ce soit vous qui écriviez le plus et que je vous traite avec une liberté choquante ; mais je vous passe tout, excepté le silence. Je vous avais quittée le 10 et je vous ai écrit le 12,

et puis le 16, et puis, etc. Si vous datiez vos lettres, je saurais quand tout cela vous est arrivé; mais vous aimez, comme tous les gens suspects, à vous envelopper dans l'obscurité des temps.

Vos vers sont simples et jolis comme vous, pleins de cette douceur, de cette grâce qui me va si bien au cœur et qui me porte presque aux larmes. Il est bien singulier que moi, qui n'.ai point du tout la réputation du pieux Énée, je n'aie jamais rien lu de vous sans émotion, il y a dans le fond de mon cœur et même dans mon esprit une corde montée à l'unisson de tout ce que vous pensez, et qui frémit toutes les fois que je vous entends, que je vous lis ou que je vous vois, car vous voir, c'est encore vous entendre et vous lire.

Que je suis au-dessous de vous, chère enfant, mais en même temps que je répare bien cet inter\alle-là en le reconnaissant et en vous payant de tout l'hommage que je vous dois! Recevez-le une fois pour toutes et croyez-y jusqu'à mon dernier soupir. C'est la dernière fois que je vous en parle, parce que je sais bien que cela vous embarrasse de loin comme de près.

Je n'ai point d'Horace à Boulogne, mais autant qu'il m'en souvienne, votre strophe Peu de chose su fjit , etc., n'est point dans l'ode Olium divos. Vos traductions seraientelles, comme vos portraits sont quelquefois, des figures de fantaisie? Au reste, ces vers-là sont charmants, qu'ils soient d'Horace, de Cliaulieu ou de l'auteur que je leur préfèie.

Comme j'abandonne souvent la douceur et Iharmonie pour la facture et la précision, il y a des choses dans votre stro])he que je gâterais pour les corriger. J'ai toujours peur d être avec vous pour vos ouvrages comme un igno-

rant qui voudrait aligner et symétriser un joli jardin anglais. Je crois que le meilleur parti à prendre, c'est de laisser aller votre esprit comme un ruisseau bien pur, qui n a point de cours réglé, mais qui embellit, qui vivifie, qui fertilise tous les lieux où il passe. Si on voulait lui creuser un lit, on troublerait son eau, on se priverait de son murmure et on lui ôterait presque tout son attrait.

Je vous en dirais bien plus long, chère et sublime sœur, mais j'ai bien peu de moments aujourd'hui. Ne m'imposez pas silence si vous voyez mes lettres se multiplier; je n'exige pas que vous répondiez à toutes, mais je demande au ciel qu'aucune ne soit reçue sans quelque plaisir.

Je viens de voir madame de Gontaut à six lieues d'ici, logée avec son mari dans un mauvais village. Elle m'a fait plaisir et pitié; elle est jolie comme la jfleur dans le désert, mais dites-moi ce qu'elle fait là.

Adieu, ma bien-aimée; il ne sera question, à ce qu'on croit, ni de Londres ni de Gibraltar.

XLYI

Boulogne, ce 3 août.

Il ne fallait pas moins que vos six charmantes pages, ma bonne sœur, pour me sortir de l'anéantissement où je suis. Voici quatre ou cinq jours de suite que je me couche tard et que je me lève à cinq heures du matin, parce que d'un côté je fais les honneurs de la ville à madame de Gontaut et à M. de Ségur, et que de l'autre, je ne veux point interrompre l'instruction de mon régiment. Aujour-

d'hui je succombe sous le poids réuni de la politesse et du devoir.

Mais comment n'être pas ranime par les douces paroles qui sont répandues dans votre lettre? Je suis comme ces guerriers blessés des poèmes épiques, sur qui un esprit ou un dieu vient verser un baume salutaire. Non seulement à cette heure je crois que vous m'aimez véritablement, mais il me semble que je le sens, et c'est, de toutes les sensations que j'aie jamais éprouvées, la plus délicieuse. Ne vous lassez pas, ma bonne amie, et surtout ne m'éloignez de votre charmante chaumière que quand je m'y ennuierai; obtenez du ciel de prolonger jusqu'à cette époque votre vie, la mienne et celle de tout ce qui vous intéresse.

Je serais bien aise d'avoir pu vous rendre une partie de l'effet que ce charmant chemin de Lille à Saint-Omer a fait sur mon imagination. Cela m'a fait connaître qu'il y a d'autre» plaisirs que ceux que j ai uniquement recherchés jusqu'à l'âge de trente ans. Cette observation, qui paraît tardive à quarante ans, beaucoup d'hommes sont morts de vieillesse sans l'avoir pu faire. Car il faut que je vous l'avoue, ma jolie sœur, nous sommes tous de grands libertins. Je ne connais que deux remèdes à cette maladielà, c'est la retraite et l'amour. Mais pour que la retraite corrige, il faut (ju'elle soit volontaire, agréable par mille occupations toujours faciles et toujours renaissantes, que mille soins, mille calculs, mille espérances viennent prendre la place de ce qui régnait dans notre imagination, et que notre cœur s'épure pour ainsi dire avec l'air que nous respirons.

L'amour heureux ou malheureux, pourvu qu'il soit véritable, est encore un bon antidote contre le libertinage, en

rassemblant toutes nos affections, en les tournant vers les perfections réelles ou supposées de l'objet qu'on aime, en nous persuadant que le plaisir et le bonheur ne sont point partout où nous les cherchions auparavant, et il produit au fond du cœur une grande révolution. Ne le haïssez pas, cet amour, ma bonne fille, et jugez par celui des hommes qui aime le mieux que plus on aime, et meilleur on devient.

Toutes vos nouvelles sont de vieilles menteuses; nous n'en croyons aucune dans ce pays-ci depuis qu'on voit toujours le lendemain donner des démentis à la veille. Le temps se passe, et comme me disait M. de Chabot en me parlant du pas de Calais, je vois ce fossé-là s'élargir tous les jours. Nos |)réparatifs me paraissent exorbitants au Havre et insulfisaiits ici. Il faudrait se battre sur mer et qu'on battît les Anglais, mais on dirait que les Français n'ont guère plus d'envie de se battre que les Anglais n'en ont d'être battus ; cela pourra beaucoup retarder l'embarquement pour cette année. Ce n'est plus Saint-Malo, c'est le Havre qu'on dit bloqué. On parle même de petits brûlots et de petites galiotes à bombes ; j'ai peine à croire que cela soit sérieux, car on marquerait plus d'inquiétude.

Mon cheval et mon palefrenier partent demain pour Aniby avec une instruction détaillée, pour que monseigneur votre neveu puisse devenir aussi bon cavalier que bon pasteur. Pour moi, je ne me suis pas senti assez de talent pour accorder les deux, et j'ai renoncé au bercail pour l'écurie.

Adieu, charmante mère d'une Lais et d'un Socrate précoces ; embrassez tout cela de ma part et trouvez bon qu'ils vous le rendent pour moi. Remerciez ma Delphine de ses bontés et profitez, s'il se peut, de ses leçons.

L'imagination donne des plaisirs, l'esprit des succès, et

le bon sens prévient les chagrins et les ^e^ers. H faut un peu des trois pour le bonheur, mais pas trop d'aucun, parce que ce qui donne du plaisir peut donner du chagrin, ce qui procure des succès peut occasionner des revers, et qui a trop peur des inconvénients ne jouit pas assez des avantages.

Ce 3 au soir.

Je viens de mettre madame de Gontautdans le chemin d'Ëtaples où elle est en garnison, et j'ai trouvé en rentrant ma lettre de ce matin qu'on n avait point mise àla poste. Je l'ai relue et j'ai pensé la déchirer de honte. Mais je me suis reproché sur-le-champ un reste de vanité dont vous devriez m'avoir corrigé par la supériorité qu'il faut bien que je vous reconnaisse, et par la confiance que j'aime à sentir pour vous; cette confiance est comme un gage de votre amitié que je porte au fond de mon cœur.

Il me semble en effet que vous m'avez mis en droit de ne point rechercher mon stvie avec vous, et s'il est vrai que vous aimiez mes lettres, il vaut mieux pour moi qu'elles soient négligées que soignées, parce que c'est moi que vous aimez dans une lettre négligée, au lieu que ce serait mon travail que vous aimeriez dansune lettre soignée. L'homme est bien plus à découvert dans les fautes qu'il fait que dans celles qu'il corrige, et j'ai l'ambition de vous plaire avec mes défauts.

Je ih; sais plus quand je vous reverrai, ma Sabran ; j'ai bien ])eur que la mauvaise comédie que nous jouons

ici ne dure jusqu'à l'hiver, car a entendre M. de Chabot et le chevalier de Goigny, on essayera de passer, fût-ce en octobre ou en novembre. Du moins on en fera le semblant, pour obliger les Anglais à de grandes et longues dépenses sur terFe et sur mer, qu'on les croit hors d'état de supporter. Il est sur qu'en les tenant en respect par des menaces continuelles de descente, on est maître des opérations en Amérique.

Mais quand nous serions en état d'attaquer les Anglais, serions-nous en état de nous défendre contre trois grands ennemis, décembre, janvier et février, avec lesquels nous ne nous sommes jamais mesurés? Pour moi, je suis prêt à tout; votre lettre de ce matin n^e rend invincible. Elle me remplit l'âme de cette force qui soutint Télémaque dans les déserts d'Ethiopie, quand une voix lui dit qu'il était cher aux dieux. Je sens augmenter à la fois le désir de vous revoir et le courage d'en attendre l'instant; n'est-ce pas ainsi que vous voulez être aimée?

Envovez-moi donc le reste de ma marche. Si le charme de ce qui vient de vous se fait sentir à mon régiment comme à son colonel, nous n'aurons jamais un soldat fatigué tant qu'on la jouera.

MM. de Ségur et de Gontaut ont monté la petite jument que j'envoie. Ils ont trouvé qu'elle était assez sage, même pour une femme; mais j'exige votre parole que vous ne la monterez pas que je n'y sois. Il ne faut pas être effrayé des cicatrices dont elle est couverte, même sur les genoux; elle a été horriblement maltraitée dans son enfance. J'ai commencé à la consoler, et j'espère que la vie douce et tranquille d'Anisy achèvera de la remettre. Vous verrez bientôt qu'elle mérite tout l'intérêt que j'y prends, qu'elle s'embellit par tous ses mouvements, qu'elle est aimable

94 LETTRES DU CHEVALIER DE BOUFFLERS comme une petite demoiselle, qu'elle est légère sans caprices, et douce sans mollesse.

Adieu, ma divine sœur; je sens que depuis longtemps je dois vous ennuyer, car voici la huitième page, et je doute que votre patience aille jusqu'au bout. Cependant j'ai encore bien des choses à vous dire, entre autres sur votre latin; mais je crains d'y perdre le mien. Vous ne vous attachez point assez à la construction des phrases et à la connaissance particulière de chaque mot. Vous pénétrez le sens d'un auteur comme par inspiration, et vous arrivez à son but sans savoir où il a passé, ce qui prouve que vous êtes bien plutôt maître qu'écolier. Cependant, si vous n'étudiez pas mieux les détails, vous n'aurez jamais que des notions vagues des résultats, et vous devinerez au lieu de connaître.

Je repense à votre question sur le bonheur; elle exigerait des volumes, et surtout elle entraînerait un examen du bonheur idéal et du réel, de celui que nous sommes forcés par la nature à désirer et que la nature est forcée à nous refuser. Il faudrait encore ])eser ce qu'il peut entrer de plaisir et ce qu'il doit entrer de sacrifice dans la somme de bonheur auquel la raison nous permet de prétendre.

Adieu, ma sœur angélique.

Ce 17.

Je n'ose pas encore croire aux bruits qui se répandent que nousallonssortirde captivité, et que votre malheureux

frère va revoir sa charmante sœur. L'espérance, quand elle est trompée, devient un poison de baume qu'elle était. La nouvelle nous vient de M. de Mailly qui prétend Tavoir eue sous le secret et qui en conséquence l'a répandue. Mais j'ai bien peur qu'il n'affecte de savoir ce que les autres ignorent pour se dédommager d'ignorer ce que les autres savent.

Tous vos cadres seront remplis de mes chefs-d'œuvre. On vient de plusieurs lieues à la ronde implorer mon talent, et mes modèles ne savent que faire pour me paver. Moi, je me prêterais à tout, moins romanesque que vous, qui nous peindriez tous gratis. Mon chef-d'œuvre actuel est une petite demoiselle qui montre les plus jolies dénis du monde. Si vous la voyiez, vous ne toucheriez plus de pastels de votre vie. Vous n'en croyez rien, et vous avez raison. Je n'ai pas fait un tableau sans vous invoquer comme l'ange de l'école, sans envier votre douceur, votre coloris, vos grands effets, et j'étais honteux de n'avoir que ma touche à mettre en balance avec toutes vos grandes parties.

Il faut convenir que je vous aime bien follement et bien continûment, ma sœur Sabran. Vous êtes comme la divinité qui préside à tout ce que je fais depuis le matin jusqu'au soir. Si je peins, si je lis, si j'écris, si je me promène, si je m'ennuie, c'est toujours en pensant à vous. Dans mes bons moments je pense que je vous reverrai, et dans mes mauvais je pense que je ne vous vois pas. Les devoirs, les affaires et peut-être même les plaisirs qui pourraient m'attendre à Paris me déplaisent d'avance. Je voudrais mettre pied à terre chez vous et n'en plus sortir; mais ni le ciel ni vous n'êtes assez bons pour cela. N'en parlons pas si je le puis, ma bonne sœur; cette idée-là est trop

charmante et trop cruelle à la fois. Au moins aimez-moi toujours, ma Sabran, et laites que je ne me plaigne jamais que de mon sort et point de vous.

Voilà bien des postes de suite sans lettre. Cependant je ne puis encore que m'affliger et pas me plaindre, mais je crains et je hais Paris. Quand vous y êtes sans moi, il me semble toujours voir un ami ou une amie entre vous et moi, et quand vous ne m'écrivez pas, je m'en prends à huit ou dix personnes.

J'ai bien besoin de vous, chère et divine enfant, pour reprendre le fil de mes faibles études. Il me semble que mon jugement et mon imagination, si j'en ai, sont à vos gages, et que vous seule avez le droit et le pouvoir de me faire travailler. Ce qui me fait de la peine, c'est qu'au lieu de devenir plus vieux, il semble que je devienne à chaque instant plus jeune. Quoique dans l'âge de régenter, j'ai plus que jamais besoin d'un régent. Celui que j'ai choisi n'a rien d'effrayant, et il ne donne des leçons qu'avec l'air d'en demander.

A propos, vous ne m'envoyez plus de questions à traiter ni de vers à faire. Si M. de Mailly pouvait une fois en sa vie avoir dit quelque chose qui eût le sens commun, nous nous verrions, ma sœur et moi, d'ici à huit jours, et nous reprendrions toutes nos occupations. Mais je crains le ciel qui est devenu l'ennemi de la terre, au moins à en juger par le temps qu'il fait.

Embrassez ma femme et mon beau-frère de ma part. Je me fais une fête presque paternelle de revoir cette charmante société qui fait votre gloire, vos délices et peutêtre mon malheur. En vérité je les aime trop pour ne leur être jamais rien.

Adieu, sœur démon âme; adieu, la meilleure moitié de

moi-même. Je vous embrasse mille fois plus tendrement que tout autre ne le ferait quand vous le permettriez.

Je comptais sur des volumes, et tout se borne à une petite lettre en qumze jours; j'ai bien peur, ma sœur, de me tromper de même sur tout le reste. Je veux pourtant toujours y croire malgré votre silence; je sais qu'on peut aimer sans écrire, et je pense à milady Heven, qui attend une réponse depuis deux ans sans laisser pour cela d'être bien aimée de son amie. Ne forcez plus mon esprit à se mettre à la torture pour me rassurer, et prenez-en la peine vous-même, chère sœur. Qu'avez-vous de mieux h faire que le bonheur de votre frère?

Si j'étais sûr que la paresse vous rendit heureuse, je vous réveillerais moins; je la connais mieux que personne, cette paresse; je sais que rien ne donne de plus grands torts et de moindres jouissances. Elle ne délivre pas des remords, elle fait manquer à tout sans dédommager de rien. C'est l'opium de l'âme; elle lui procure un sommeil pénible et de tristes rêves. Encore une fois réveillez-vous, ma Sabran, et quittez tout pour m'écrire.

Je suis ici depuis hier; j'y suis venu voir le vicomte de Gand, qui est dans un état bien inquiétant. Il souffrait horriblement des nerfs et surtout de l'estomac; on a imaginé de le saigner, il a pensé en mourir. Que cela vous serve de leçon! Je ne pense jjourtunt pas que vos maux de nerfs partent du même principe que ceux du vicomte; on croit que sa maladie vient d'une indigestion déplaisir.

Son cluinfjement et sa faiblesse me feraient peut-être

trembler, si j étais encore dans la carrière où il s'est perdu ;

mais pour courir les mêmes risques que lui, il faut plaire.

M. de Gand arrange d'une manière cbarmante les

debors de son vieux cbâteau, après en avoir très bien

approprié les dedans. Je ne peux pas voir un seigneur dans

sa terre sans jalousie; il me semble que je serais si beureux

dans la mienne ou dans la vôtre, plus beureux pourtant

dans la vôtre parce que je vous y verrais davantage. La

vie n'aurait plus pour moi que le défaut d'être trop courte,

au lieu (;ue je lui trouve souvent celui d'être trop longue.

J'ai été ce matin à quatre ou cinq lieues d'ici, sur le

champ de bataille de Fontenoi, ayant à côté de moi un

perruquier qui sait l'affaire par cœur pour l'avoir vue, et

qui rend compte des moindres détails d'une manière fort

satisfaisante. Il résulte pour moi de tout ce qu'il m'a dit

qu'il entre neuf dixièmes de hasard dans la composition de

la gloire, car tout ce qui s'est fait de décisif ce jour-là

s'est fait sans ordre, et rien n'est émané d'une disposition

générale. L'un construisait des redoutes, l'autre plaçait

des batteries, un troisième ébranlait des escadrons sans

l'ordre du maréchal de Saxe; mais la bataille a été gagnée,

et la fortune a voulu qu'il fût un grand homme. Ces

réflexions finissent toujours par m'attrister, parce que

d'un côté je vois combien la fortune est nécessaire, et de

l'autre je sais combien peu elle me favorise.

Il n'est pas dit que je ne vous verrai pas dans quinze jours, ma bonne sœur; mais il me faut au moins deux lettres auparavant, car je ne travaillerai pas toujours âme persuader que vous m'aimez quoique vous ne le disiez pas. Vous savez que l'inquiétude et la défiance sont toujours bien près de moi. Si je commence à douter, je me croirai

I)ieritôt sûr de mon malheur, et alors je vous fuirai avec autant de soin que je vous ai toujours cherchée. Mais ces idées m'affligent, et peut-être qu'il y a déjà à Dunkerque une lettre qui me fera rougir de mes craintes.

Adieu.

Ce 16.

Je suis arrivé hier à bon port, après avoir fait vingtcinq lieues sur le même cheval. J'ai rencontré à sept lieues de Dunkerque M. de Robeq qui m'a traité avec la plus grande honnêteté. Tout le reste va ou ira bien.

Mais je ne vous vois plus et je ne vous verrai pas de longtemps. Je ne saurais m'arrêter à l'idée de votre voyage où par bonté extrême vous dépendriez des folies et des caprices des autres. Il me semble voir un pauvre petit agneau au milieu d'une meute de chiens de chasse, qui n'a ni la force de les suivre ni celle de les quitter. Enfin je vous reverrai; en y pensant je m'attendris d'avance et je sens que j'aurai peine à retenir mes larmes.

Adieu, ma sœur; je ne vous écris qu'un petit mot, mais c'est assez pour que vous sachiez que je vis, et par conséquent que je vous aime.

Ce 13.

Je suis dans la désolation, ma chère enfant; mon

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pauvre major vient de perdre sa mère, et j'ai été chargé de lui en annoncer la nouvelle. Elle est morte après trentedeux jours de petite vérole. J'avais bien raison de dire que cette maladie-là devient de jour en jour plus cruelle, et que jamais l'inoculation n'a été aussi nécessaire. Mon lieutenant-colonel apprend aussi ce matin la mort de sa cousine germaine, qu'il aimait par-dessus tout, et c'est encore de la petite vérole. Tout cela m'a rempli l'esprit d'idées noires et de réflexions tristes; il est impossible dans tous les malheurs des autres de se défendre d'un retour vers ce qu'on aime le mieux, ou pour mieux dire vers le seul objet qu'on aime. S'il ne fallait sacrifier que dix années de ma vie pour que vous et les vôtres fussiez à l'abri de ce fléau-là, vous n'auriez déjà rien à craindre.

Faites bien vos réflexions, chère sœur, sur vous et sur vos enfants, et ne vous livrez pas avec la chaleur de votre esprit à vos préjugés contre l'inoculation. Songez que la plupart des contes qu'on vous a faits sont démontrés faux et les autres douteux, et que dans les pays où l'inoculation est parfaitement établie, comme en Angleterre, la petite vérole est à peine au nombre des fléaux de l'humanité.

Je sens bien que je vous ennuie, mais j'avais une tristesse intérieure que je ne pouvais ni renfermer ni confier à d'autres qu'à vous; et quand vous n'en seriez pas la cause, vous me la pardonneriez encore. Ce n'est pas précisément du regret que j'ai de vous avoir quittée, c'est du trouble; il me semble que je viens de faire un rêve charmant, que je voudrais rappeler à chaque instant et faire durer autant que ma vie.

On commence à parler de notre armée future avec plus de considération. Jl passe des munitions de toute espèce du coté de Dunkerque; je souhaite que ce ne soit

pas pour rien. J'ai reçu hier au matin l'ordre de faire partir à l'instant même mon second bataillon pour Gravelines; cela s'est lait, mais point sans embarras. Il y a une volonté dans mon régiment qui m'a touché jusqu'aux larmes. Tous les soldats qui restent sont au désespoir. Il est venu ce matin des ouvriers qui gagnent ici trente sols par jour, au delà de leur solde, me conjurer de les faire partir. Il est venu des recrues me proposer de porter double charge jusqu'aux cantonnements pour me prouver qu'elles avaient la force de servir, et qui me disaient en pleurant qu'elles n'avaient appris l'exercice et la manœuvre aussi vite que dans l'espérance d'aller à la guerre.

Le bataillon que j'ai mis hier en marche est parti avec un ordre merveilleux, et dès qu'il a été hors des portes il a marché avec une gaieté et une légèreté inconcevables, vu la chaleur du jour et la charge de chaque homme. Il faut convenir que si le Roi veut tirer parti de cette nationci, il le peut, car les officiers ont dans leur genre le même fanatisme que les soldats. Moi-même qui parle et qui écris sur la philosophie, je ne suis pas plus froid que les autres.

Adieu, mon amie, souvenez-vous de celui qui vous aime tant. Embrassez vos deux anges de ma part, et dites à ma nièce Delphine que c'est avec bien du regret que j'ai résisté à ses charmantes instances. J'ai cru voir dans ce peu de jours heureux que j'ai passés près de vous, que l'amitié, l'encouragement et l'éloge réussiraient mieux pour l'éducation de Delphine que la sévérité. Souvenezvous-en pour vous rassurer sur vos scrupules. Adieu.

LU

Ce 17.

Votre lettre me consterne, ma chère amie; ce n'est qu'à votre santé que je veux imputer l'humeur que vous me marquez et la manière dont vous renoncez au projet de nous voir. Vous devez avoir reçu une nouvelle lettre de moi, dans laquelle je vous parle d'Avesnes; il vous détourne un peu de la route directe, mais pour vous en faire prendre une meilleure et plus sûre. J'irai toujours le 25 ; si vous n'êtes pas la plus injuste et la plus méchante des femmes, vous ne me refuserez pas un petit détour de deux lieues pour nous voir deux jours, et vous ne voudrez pas garder le remords et le regret de m'avoir rendu le plus malheureux des hommes. Je ne vous réponds pas de moi si je ne vous vois pas.

Adieu, ma chère enfant; je n'aurais jamais pu croire que vous me donneriez tant de chagrin de propos délibéré, mais je conserve toujours quelque espérance, parce que je vous connais trop bien pour vous supposer de la noirceur. Vous feriez ce que je vous demande pour rendre service à un inconnu, et il est question de tout mon bonheur.

Adieu encore une fois; ou je vous verrai dans huit jours, ou vous apprendrez de mauvaises nouvelles de moi.

Conservez-vous, soignez-vous, dissipez-vous; ne vous occupez de vos mimx que pour les guérir et non pour vous en affliger, et croyez que vous êtes plus aimée que tout ce qui l'a jamais été.

Quelques nouvelles que je reçoive de vous, dici au 25, je suivrai toujours ma résolution.

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