À M. LE MARÉCHAL DE BELL-ISLE, SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE LA GUERRE
Le 26 juin 1758.
J'ai eu l’honneur de vous écrire plusieurs lettres depuis que je suis en Amérique, et j'ai eu celui de vous rendre compte, toutes les années, de nos opérations. Je ne sais si mes lettres vous sont parvenues.
Je n'ai appris que par les lettres que nous avons reçues de France à la fin du mois dernier, la mort de M. le maréchal de Mirepoix ; c’est la plus grande perte que je pouvais faire ; j’en suis inconsolable ; je lui étois attaché par toutes sortes d’endroits ; j’étois son élève, et il m’avoit toujours tenu lieu de père. Il ne me reste aucun parent ni protecteur à la cour que vous, de qui, dans toutes les occasions, j’ai reçu toutes sortes de marques de bonté. Oserai-je me flatter que dans celle-ci vous voudrez bien encore me les conserver. J'espère trouver auprès de vous la même recommandation que M. de Mirepoix m'’accordoit ; je me flatte de la mériter par mes sentiments de reconnoissance et par mon attachement respectueux pour tous ceux qui vous appartiennent.
Les nouvelles publiques nous annoncent que vous avez bien voulu vous charger du département de la guerre ; ce sont tous les vœux des militaires, et votre ministère fera la gloire des armes du Roi. Je vous
supplie de vouloir bien en recevoir mon très sincère compliment. J’ose me flatter que, par mon application et par mon zèle, je méritzrai les mêmes bontés dont vous m'avez toujours honoré et qui me procureront par votre appui les grâces que mes services me font espérer.
Lorsque je suis venu en Amérique, M. le comte d’Argenson m’avoit promis que, si j'y faisois deux campagnes, je serois fait maréchal de camp. Nous les y avons faites et elles ont été heureuses ; j’ai même été chargé des principales opérations. Nous allons commencer la troisième, et il y a lieu d’espérer que nous aurons le même bonheur. J’ai vingt-quatre ans de service ; j'ai passé par tous les grades ; j’ai fait treize campagnes, tant en Allemagne qu’en Bohême, en Italie et en Amérique.
MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm ont écrit, la campagne dernière, à MM. de Paulmy et de Moras et leur ont demandé avec instance cette grâce pour moi. Je me flatte que vous voudrez bien y avoir égard. Ce sera à vous seul que j'en serai redevable; j'espère et j’attends tout de votre protection et de vos bontés.
Le manque de vivres retarde nos opérations. Nous ne pouvons commencer à ouvrir la campagne que dans les premiers jours du mois prochain. Les troupes sont actuellement en marche pour se rendre sur la frontière du lac Saint-Sacrement. Pour ce qui me regarde, je suis destiné à aller dans une autre partie.
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M. le marquis de Vaudreuil me confie le commandement d’un corps de troupes d'environ trois mille hommes, dont il y en aura quatre cents de troupes de terre et autant de la Marine, le reste Canadiens et sauvages. La destination de ce corps a trois objets principaux : le premier, c’est de faire déclarer les Iroquois des Cinq Nations et les faire agir offensivement avec moi contre les Anglois sur la rivière de Corlac ou Moak, autant qne les circonstances pourront le permettre.
Le second qui me paroît le plus essentiel est d’empêcher le rétablissement de Choagen et la construction de différants forts qu’ils méditent de fortifier sur les rivières de cette partie pour arriver à leurs fins, suivant les avis que nous avons des mouvements qu’ils font du côté de la hauteur des terres.
Le troisième <:t de faire une forte diversion du côté de Corlac ou Chenectady, tandis que M. le marquis de Montcalm se portera avec nos plus grandes forces sur le lac Saint-Sacrement. Ma mission est délicate, iraportante, politique et militaire ; l’on me menace d’une infinité d'obstacles que j'aurai à surmonter, soit pour la nourriture, n'ayant que pour deux mois de farine et de graisse, ne pouvant porter ni pain ni biscuit, pas même de tentes pour nous mettre à couvert ; je puis aussi trouver des oppositions de la part des Iroquois partisans des Anglois.
MM. de Rigaud, de Longueuil et de Sénezergues,
commandants du bataillon de la Sarre, viennent avec moi et M. l'abbé Piquet très accrédité parmi ces nations.
J'espère, avec ce secours, ma bonne volonté et mon zèle pour le service du Roi, surmonter toutes les difficultés qui se présenteront.
M. le marquis de Montcalm partira de Montréal du 10 au 15 pour se rendre à Carillon, et moi du 25 au 30 pour aller à ma destination. Mon détachement ne sera rassemblé qu’à l'entrée du lac Ontario, où M. le marquis de Vaudreuil a donné rendez-vous aux sauvages du pays d’Œn-haut.
Je vous : 1:nlie d’être persuadé que je n’oublierai rien pour donner *s nouvelles preuves de mon zèle
et d’être bien as: . de l4 reconnoissance que j'aurai du soin que vous voudrez bien prendre de les faire
valoir et de toutes les marques de bontés dont vous voudrez bien continuer de m'honorer.
Je n'entre dans aucun détail de ce qui regarde cette colonie, sachant que M. le marquis de Vaudreuil ne vous laissera rien ignorer.
Au retour de ma campagne j'aurai l’honneur de vous informer de tout et de vous rendre un fidèle compte.
(Semblable lettre à M. de Moras.)
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