A M. LE DUC DE CHOISEUL, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Le 10 novembre 1759.
Je compte que vous aurez reçu par M. de Joanne, aide-major au régiment de Languedoc, la lettre que j'ai eu l’honneur de vous écrire, et qu’il vous aura rendu compte de vive voix de la situation où il avoit laissé cette colonie.
Depuis son départ je me suis maintenu sur la défensive dans la partie de Québec avec des forces bien inférieures, et, avec les débris d’une armée battue, j'ai arrété les progrès des ennemis. Ils ont renfermé la leur dans Québec où elle passera l’hiver. Elle consiste en dix bataillons, qui font au moins six mille hommes après le renvoi fait de leurs malades et blessés.
Nous avons été menacés par l’armée du général Ambherst dans la partie du lac Champlain et par les Rapides du fleuve Saint-Laurent. S'il avoit percé par un de ces deux endroits, la colonie étoit perdue sans ressource, parce que toutes leurs forces se seroient trouvées réunies. Mais nos bonnes dispositions et contenance ont empêché ce général d’y pénétrer. La mauvaise saison est venue à notre secours, et nous allons prendre des quartiers d'hiver.
C'est beaucoup que d’avoir résisté aux grandes
forces qui nous ont attaqués et, après toutes nos infortunes, de conserver encore le centre du Canada ; il ne tiendra pas à moi que nous ne le défendions jusqu’à la dernière extrémité. Mais, si vous ne faites la paix d’ici au printemps, il ne faut plus compter sur nous. Il sera même très difficile de pouvoir rétablir ce pays-ci, À moins qu’on ne nous envoie des secours puissants pour en recouvrer la totalité.
(Semblable lettre au maréchal d’Estrées.)
A M. BERRYER
Le 10 novembre 1759.
Je ne puis me dispenser d'avoir l’honneur de vous rendre les meilleurs témoignages du sieur Cadet, munitionnaire général de cette colonie. C’est un homme des plus zélés pour le bien du service et il a eu les plus grandes ressources pour faire subsister les armées ; ce qu’il n’a pu faire qu’avec des dépenses énormes. De plus, il avoit fait un armement considérable pour faire passer des vivres dans ce pays. Les navires, qui étoient armés en guerre, ont servi très utilement pour barrer le haut du fleuve, ce qui a contribué à la conservation du pays. Les équipages des autres navires ont très bien servi pour la défense de Québec. Il avoit fait
choix du sieur Canon pour la commander, dont les talents et les mérites vous sont connus. Je puis vous assurer qu’il a recherché toutes les occasions à donner des preuves de son zèle.
Voilà les services que le sieur Cadet a rendus. Si vous n’avez la bonté d’avoir égard à ses dépenses, je suis persuadé que ses pertes seront très considérables. La façon désintéressée dont il a agi avec les troupes (ce qui leur a été d’un grand secours) m'engage à avoir l’honneur de vous demander votre protection pour lui ; je crois qu’il la mérite ; à mon particulier, je vous serai très obligé de ce que vous voudrez bien faire pour le dédommager et le récompenser de ses services. |
A M2’ LA MARÉCHALE DE MIREPOIX
De Jacques Cartier, le 10 novembre 1759.
Nous venons, Madame, de terminer une campagne bien malheureuse pour cette colonie, que les Anglois ont attaquée par toutes les frontières, avec des forces infiniment supérieures aux nôtres. Nous avons fait les plus grands efforts pour nous soutenir partout, mais cela ne nous a pas été possible. Les Anglois ont livré bataille à M. le marquis de Montcalm le 13 du mois
de septembre dans: laquelle il a été tué, et d’où s’en est suivie la perte de Québec, notre capitale.}
J'avois quitté cette armée, quelques jours auparavant, pour me porter sur les frontières du lac Champlain et du lac Ontario, qui étoient vivement attaquées par les ennemis. M. le marquis de Vaudreuil me dépêcha aussitôt un courrier pour m'apprendre la malheureuse nouvelle de cette bataille, et me donna ordre de me rendre le plus tôt possible à l’armée pour y remplacer M. de Montcalm. J'y trouvai tout dans le plus grand désordre ; et j’ai cependant, avec les débris de cette armée, contenu les ennemis, de manière qu'ils n'ont pu faire de plus grands progrès dans la colonie et qu'ils ont été obligés de s’en tenir à la prise de Québec. Leur flotte est retournée en Angleterre, et ils ont laissé toutes leurs troupes, dont le fond est de dix à douze mille hommes dans Québec. Nous allons de notre côté prendre des quartiers d’hiver dans l’intérieur de la colonie, où nous serons très réserrés. Je charge M. Le Mercier, commandant de l'artillerie, officier intelligent que nous envoyons en France pour détailler nos besoins, de vous dire notre situation ; et, quelle qu’elle soit, j'ose néanmoins assurer le ministre que la colonie ne sera pas prise avant le mois de mai, ce qui donnera le temps de nous envoyer le secours qu’il plaira au Roi de nous faire parvenir. Quant à ce qui me regarde, malgré tous nos malheurs, M. Le Mercier vous dira combien j’ai été heureux dans tout ce que j'ai fait.
Je demande à M. le maréchal de Belle-Isle de me faire faire lieutenant général, grâce que je crois avoir méritée par ma dernière campagne, et je lui mande aussi que je me crois dans le cas de demander aussi le cordon bleu. J’insiste sur cette dernière grâce par la crainte que j'ai que l’on ne m’envoie le cordon rouge, vacant par la mort de M. de Montcalm, ce qui me feroit une espèce d'exclusion pour le cordon bleu; et, pour aller au devant, je demande le cordon rouge pour M. de Bourlamaque.
Je ne puis mieux faire que de remettre mes intérêts entre vos mains et de me recommander toujours à vos bontés.