‹ Lettres du chevalier de Lévis concernant la guerre du Canada (1756-1760) [microforme]Chapitre 62 sur 95 · LETTRES DU UHEVALIER DE LÉVIS · texte numérisé non relu

LETTRES DU UHEVALIER DE LÉVIS

mandant un corps de Canadiens le 28 avril, et employé en outre comme major au dépôt de la tranchée, est susceptible par son ancienneté et ses services d’avoir la croix de Saint-Louis et une pension.

J’ai vu avec douleur que les officiers du corps d’artillerie et du génie qui servent en Canada n’ont reçu aucune grâce ni marque de satisfaction, d’autant que ceux qui sont attachés à l'artillerie du Canada, moins anciens de service et qui ont été pris l’année dernière dans Québec, dont la capitulation ne peut étre approuvée, ont obtenu toutes les grâces qu’ils demandoïient. J’ose vous assurer que ceux du corps de l’artillerie et du génie attachés au corps de troupes de terre méritent celles que j'ai demandées pour eux l’année dernière, et dont je renouvelle la demande avec instance.

La nécessité et le bien du service m'ont obligé, quoique Sa Majesté ne m’en eût pas donné le pouvoir, de nommer aux commandements de bataillon.

J'ai eu lieu de me louer depuis d’avoir pris ce parti par le ton et le bon ordre qu’ont pris ces commandants vis à vis de leur corps. J’ai l’honneur de vous les proposer du jour que je les aï établis, j’espère que vous vor:drez bien faire approuver au Roi ce que j'ai fait à ce sujet.

Le corps des officiers est réduit à presque rien, tant par les morts, prisonniers, estropiés ou qui ne sont pas encore guéris. J’ai remplacé autant que j'ai trouvé de sujets; mais il reste encore plusieurs emplois

vacants, ce qui est cause que je n'ai point nommé aux exploitations des compagnies, pour ne pas multiplier le grade de capitaine sans sujet.

Je joins ici l’état des nominations que j'ai faites depuis le mois de novembre dernier.

Je dois vous exposer la triste situation des troupes. Plusieurs officiers ont été obligés de troquer ou vendre leurs vêtements pour vivre et de tirer sur leurs parents des billets à ordre, les lettres de change et la monnoie courante n’ayant point de crédit. Ils sont nantis d’un certain nombre de ces lettres qui leur ont été données au mois d'octobre pour leur solde de 1759. Comme le paiement en est suspendu, j'espère que vous voudrez bien vous employer pour qu’elles leur soient payées ; sans quoi ces troupes seront fort à plaindre, et par la façon dont elles ont servi, elles méritent bien des égards. Je vous en envoie l’état, afin que vous puissiez en connaître l’objet.

Je joins aussi pareil état des sommes en monnoie du pays qui sont en dépôt chez les officiers de détail, appartenant aux héritiers des officiers qui ont été tués dans les campagnes dernières, provenant de leurs appointements ou vente de leurs effets. J’avois proposé à Monsieur l’intendant de faire remettre ces sommes au trésor, pour que le Roi en fût le comptable, ce qu'il n’a pas voulu accepter.

Les troupes, excepté la Sarre et Royal-Roussillon, sont toutes nues. L’habillement est dû à Berry, dès

l'hiver dernier, et sera dû aux autres au mois de février.

M. de Bougainville est détaché à l'Ile aux Noix depuis le commencement d'avril pour garder la frontière du lac Champlain.

Un commandant de confiance y étoit nécessaire pendant l'expédition de Québec, pour n'être pas détourné par les inquiétudes qu’auroit pu donner cette partie. J'espère que de ne s'être pas trouvé à l’affaire de Québec, où il auroit été fort utile, ne nuira pas aux grâces dont il est susceptible par ses talents et la manière dont il sert.

Le sieur Baraute, premier capitaine au régiment de Béarn, mort de ses blessures reçues à Québec cette année, laisse une femme et une fille, laquelle avoit épousé en première noce M. de Jumonville, officier de la colonie, tué au commencement de la guerre, dont elle a aussi une fille. Cette dame reste sans biens :.vec ses deux enfants. J'espère que vous voudrez bien lui accorder votre protection et deux places à Saint-Cyr pour ses deux filles. Elle est petite-fille à M. le marquis de Vaudreuil.

Pour ce qui me concerne, une bataille gagnée, la circonstance favorable où je me trouve et vos bontés pour moi me font espérer que vous ne m’oublierez point et que vous voudrez bien assurer Sa Majesté que, dans telle situation où je sois réduit, je soutiendrai jusques au bout la gloire de ses armes et lui donnerai des preuves de mon dévouement pour son service.

Permettez que je joigne ici une prière en faveur de la veuve du sieur Vassal, capitaine au régiment de Béarn, homme de condition et sans fortune, marié en Canada avec la fille d’un capitaine de la colonie. Elle reste sans père, sans mari et sans biens, le premier étant mort des blessures reçues le 18 septembre dernier, et le second du 28 avril. Elle reste chargée d’un fils, pour lequel j’ai l'honneur de vous prier de lui accorder une perspective à l'École militaire, dès qu’il aura l’Âge, et une pension à la mère. à

La veuve du sieur de Marillac, capitaine au régiment de Languedoc, tué le 18 septembre dernier, et à laquelle vous avez bien voulu faire accorder une pension, a aussi un fils pour lequel j'ai l'honneur de vous faire la même demande.

A M. BERRYER

Le 28 juin 1760.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 22 février, et j'ai celui de vous remercier du compte que vous avez bien voulu rendre au Roi de mes services.

La confiance que vous me témoignez et la promesse que vous me faites de vous occuper de mon traite-

LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 861 ment, dont j'ai grand besoin et sans lequel je serois hors d’état de payer mes dettes, me tranquillisent sur tous les événements.

Je dois vous remercier aussi du paiement particulier que vous avez réglé pour les troupes, et vous représenter en même temps la triste situation où elles se trouvent.

Plusieurs officiers ont été obligés de troquer ou vendre pour vivre tous leurs effets et de tirer sur leurs parents des billets à ordre pour certains achats, attendu le peu de crédit de la monnoie du pays et des lettres de change qui leur ont été données l’année dernière pour leur solde, dont la plus grande partie s’en trouvent nantis et n’ont d’autres ressources pour payer leurs dettes et s’équiper.

Je crois que tant de braves gens ne méritent pas d’être confondus avec le public et d’être réduits dans la triste situation où ils ge trouveroient, si on ne leur payoit pas leurs lettres de change qui sont le produit de leurs appointements. J'ai l’honneur de vous en envoyer l’état à peu près, attendu qu'il y a des officiers prisonniers, et je vous supplie d’avoir égard à ma demande.

Je joins aussi l’état des sommes en monnoie du pays qui sont en dépôt à l’état major de chaque corps provenant des appointements et de la vente des effets des officiers qui ont été tués, appartenant à leurs parents. J’ai proposé de faire déposer ces sommes au

trésor; le Roi se seroit chargé du remboursement, ce qui n’a pas été accepté par Monsieur l’intendant.

Je n’ai pas l’honneur de vous envoyer une relation de ce qui s’est passé depuis la campagne dernière, celle que vous envoie M. le marquis de Vaudreuil étant conforme à celle que j’aurois pu vous envoyer. J'espère que le Roi sera satisfait des efforts qui ont été faits pour la conservation de la colonie.

Une seule frégate, arrivée avant la flotte angloise, eut décidé la reddition de Québec et assuré le Canada pour cette année. L’escadre angloise est arrivée le 9, le 15 et autres jours suivants. Si nos secours fussent arrivés avant, ils sauvoient la colonie et combloient de gloire les armes du Roi, après la bataille gagnée. La nouvelle de non-paiement des lettres de change fait que le papier reste sans crédit ; les habitants sont désespérés, s'étant sacrifiés pour la conservation du pays et se trouvent ruinés sans ressources. Nous ne négligeons rien pour rétablir la confiance, en assurent que le papier sera payé, mais il est à craindre que nous ne trouvions plus la même volonté parmi les mêmes habitants, lorsque nous serons obligés de les rassembler pour nous défendre.

Le siège de Québec levé, nous avons été obligés de renvoyer les troupes dans leurs derniers quartiers pour les faire subsister, après avoir laissé quinze à seize cents hommes aux crdres du sieur Dumas pour occuper la Pointe aux Tismbles, Jacqu:8 Cartier et Dechambeau, pour observer ‘a garniscn de Québec,

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qui est consternée et diminuée par la défaite du 28. Cinq cents hommes, aux ordres de M. de Bougainville, sont à l'Ile aux Noix, trois cent cinquante au fort Lévis, au haut des Rapides, aux ordres du sieur Pouchot. Voilà notre position actuelle.

On nous menace de deux armées considérables, qui doivent nous attaquer par les lacs Ontario et Champlain et pénétrer jusques à Montréal, tandis que la flotte avec la garnison de Québec remontera le fleuve. On dit que la garnison de Louisbourg doit s’y réunir et que cette place doit être rasée. Si cela est ainsi et qu'ils agissent en même temps, nous sommes perdus sans ressources, n’étant pas en état de faire face partout. La partie la plus à craindre est celle du fleuve. Nous n’y avons point de point d'appui et rien qui puisse empêcher les frégates et berges de monter jusques à Montréal. Dans cette fâcheuse position, nos plus grandes forces étant dans ce gouvernement, nous tâcherons alors de les rassembler, et, si les ennemis ne mesurent pas bien leurs mouvements, nous combattrons le corps de leurs troupes qui débouchera le premier. C’est l’unique ressource qui nous reste. Nous sommes hors d’état de tenir la campagne, .:1anquant de vivres, munitions, et généralement de tout ; et il est surprenant que nous existions encore.

Il reste aux troupes de la bonne volonté et du courage, quoique les bataillons soient épuisés d'officiers et de vieux soldats et extrêmement affoiblis.

Je dois vous exposer que les troupes de terre, de

même que celles de la colonie et les Canadiens en général, ont donné des preuves au commencement de cette campagne de leur bonne volonté, en supportant sans la moindre plainte les plus grandes fatigues, le manque de vivres, et ayant combattu avec le plus grand courage ; elles méritent des grâces et je me flatte que vous voudrez bien vous intéresser pour elles.

Parmi les officiers de la Marine, je crois devoir avoir l’honneur de vous informer particulièrement de ceux qui se sont distingués le plus et méritent de préférence les grâces du Roi.

Le sieur Dumas, commandant le corps de la Marine, et le chevalier de la Corne, premier commandant d’un bataillon de ce corps, ont été blessés; ce sont deux officiers de distinction et très en état d’être chargés de commissions importantes. Ils méritent depuis longtemps un grade distingué ou une pension.

Le sieur Vassan, commandant le second bataillon de la Marine, a été blessé ; c’est un bon officier.

Le sieur Mélouèze, premier capitaine aide-major, a été blessé dangereusement ; c’est un officier de distinction et qui a des talents. Je crois qu’il mérite la croix de Saint-Louis ; cette grâce donnera de l’émulation aux officiers de l’état major.

Je dois vous recommander aussi le sieur Dubuisson cepitaine, ancien serviteur, qui s’est comporté avec distinction à l’affaire du 28, où il a été blessé très

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dangereusement. Il est pauvre, a une nombreuse famille; si vous pouviez lui accorder une pension, elle seroit bien placée, ou, à ce défaut, la croix de Saint-Louis.

Je joins mes sollicitations à celles de M. le marquis de Vaudreuil en faveur de M'° Barsute, veuve anciennement de M. de Jumonville, officier de la colonie, tué au commencement de la guerre, dont elle a une fille; elle avoit épousé en seconde noce le sieur Baraute, premier capitaine au régiment de Béarn, homme de condition, dont elle a une fille. Il vient de mourir de ses blessures.

Cette veuve est sans bien, chargée de ses deux filles. Je vous serai particulièremrnt obligé de ce que vous voudrez bien faire pour elle, et de lui procurer une pension et places à Saint-Cyr pour ses filles.

Permettez que je joigne encore ici une prière en faveur de la veuve du sieur de Vassal, aussi capitaine au régiment de Béarn, homme de condition sans fortune, mort des blessures reçues à l'affaire du 28 avril, fille du sieur de la Perrière, capitaine des troupes de la colonie, tué à l'affaire du 13 septembre dernier. Elle est sans bien et chargée d’un fils. J'ai l’honneur de vous prier de lui faire accorder une pension, et la

perspective d’une place à l’École militaire pour son fils dès qu’il aura l’âge.

Je demande la même grâce pour le fils de M. de Marillac, capitaine au régiment de Languedoc, tué le 18 septembre dernier.

A M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE

Le 28 juin 1760.

J’ai l’honneur de vous envoyer la relation de ce qui s’est passé depuis la fin de la campagne dernière. J’espère que le Roi sera satisfait de tous les efforts qui ont été faits pour la conservation de la colonie. Une seule frégate, arrivée avant la flotte angloise, eut décidé la reddition de Québec et assuroit le Canada pour cette année. L’escadre angloise est arrivée le 9 et le 15 mai et les jours suivants ; la partie qui venoit d'Europe en étoit partie le3 avril. Nos secours ne sont partis de Bordeaux que le 10 avril ; s'ils étoient partis en mars, ils sauvoient la colonie et combloient de gloire les armes du Roi. Ils consistoient en trois bâtiments et quelques prises qu’ils ont faites au bas du fleuve. Arrivés trop tard, ils sont entrés dans la baie des Chaleurs à la Rivière de Ristigouche, où nous avons un poste avec quelque reste d’Acadiens. M. le marquis de Vaudreuil envoie ordre de les faire décharger et de mettre en sûreté leur cargaison, qui sera gardée par deux cents hommes de troupes de la Marine qui étoient à bord de ces bâtiments, lesquels ont ordre de leurs armateurs d’aller croiser sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Il est impossible qu'il nous parvienne la moindre partie de ces secours

que dans le cas d’une paix très prompte ; maintenant, ils ne nous sont que nuisibles.

Par les dépêches que ces bâtiments ont apportées du non-paiement en France des lettres de change, etc. (Comme dans la lettre précédente.)

À M. DE CREMILLE

Du 28 juin 1760.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 9 février.

Le courrier qui porte nos dépêches allant au travers des bois, et sa charge étant considérable, je ne vous fais point un nouveau détail de tout ce que je mande à M. le maréchal de Belle-Isle, attendu que je suis persuadé que vous en aurez connoissance et que c’est de même que si je vous en rendois compte.

J’aurois bien désiré qu’on eût rempli le mémoire des grâces que j'ai demandées l’année dernière. J'en envoie un nouveau au sujet de la bataille que nous avons gagnée sur les ennemis.

J'espère que vous voudrez bien vous employer auprès du Roi pour procurer à ces troupes les récompenses qu’elles méritent si justement par toutes sortes de motifs. Je leur dois les plus grands éloges. Vous

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trouverez M. de Malartic, auquel vous vous intéressez et qui mérite vos bontés.

Quant à moi, je n’ai rien À ajouter à ce que j'ai eu l'honneur de vous mander l’année dernière. Une bataille gagnée qui fait grand honneur aux armes du Roi, les circonstances où je me trouve et les bontés que vous me témoignez, doivent me faire espérer que je ne serai pas oublié.

J’ose vous assurer que, dans telle situation où je me trouve, je soutiendrai la gloire des armes du Roi, personne n'étant plus dévoué que je le suis à son service.

À M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE

Du 28 juin 1760.

J'ai l'honneur de vous envoyer les lettres que j’ai reçues et écrites au gouverneur anglois de Québec au sujet d’une nouvelle infraction sur le cartel.

En arrivant à Québec, je trouvai deux cents malades avec une garde à l’hôpital général, que je traitai conformément à ce qui est prescrit par le cartel, excepté que je ne leur donnai point de vivres attendu qu'ils ne m'en demandèrént point. En me retirant, je laissai environ quatre cents malades ou

blessés au dit hôpital avec pareille garde, et j’écrivis à ce sujet à M. Murray, n'ayant pas lieu de croire qu’il n’en agiroit pas de même. J’avois pourvu à la subsistance de ces malades. Mais ce gouverneur, ayant distrait ces vivres et forcé par là cet hôpital à lui en demander, déclara les malades prisonniers et, peu de jours après, s’est emparé de la garde. J'ai réclamé envers M. le général Amherst de cette infraction si contraire au cartel et au droit des gens.

Vous verrez par sa réponse que cela n’a rien produit. Il n’a voulu, l’année dernière, faire d'échange que d'homme pour homme. Je ne sais comment il agira pour celui que nous lui proposons de faire actuellement. J’ai cru devoir vous informer en détail de tout ce qui s’est passé à cet égard.

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