TOURNUS
avoir gravi à pied pendant deux milles une colline où nous fûmes bien récompensés : à nos pieds vous voyions la Saône sur une étendue de plusieurs milles, serpentant à travers une immense plaine fertile, couverte de villes et de villages, et à l'horizon, les Alpes, qui étaient parfaitement visibles, bien qu'elles fussent éloignées de plus de soixante milles. Tournay, avec ses rues étroites et ses vieilles maisons, était rempli de monde. A la porte de quelques boutiques, nous vîmes des morceaux d'ocre ou minerai de fer. Les rochers dans le voisinage semblent être calcaires en mélange avec du granit et du silex ; cette pierre se polit et forme un marbre assez bon. Nous comptions arriver à Lyon aujourd'hui, mais nous fûmes arrêtés à environ six milles de Tournay par un accroc survenu aune roue delà voiture. Nous fûmes alors obligés de dîner à Saint-Albert (1), dansla pire auberge où nous ayons jamais été ; car on nous servit, dans une chambre où il y avait trois lits, des pigeons que la servante venait de tuer sous nos yeux.
Partout semble régner le même esprit de liberté, ainsi que la même aversion pour la
(1) Saint- Albain, gros village du canton de Lugny.
noblesse. Un abbé ou curé avec qui nous causâmes exprima ces mêmes sentiments.
Nous passâmes la nuit dans une grande ville fortifiée appelée Mâcon, sur la Saône, et nous y fûmes assez bien traités. La rue principale est longue, je crois, d'un mille et bordée de maisons bien bâties faisant face à la rivière. Elle est très large, avec un bon trottoir sur un côté, où se promenaient des gens de toutes conditions, prenant l'air et se livrant aux charmes de la conversation. Le pont est également bien fréquenté. Il est situé à peu près vers le milieu du quai et le domine, ce qui est du plus agréable effet. Il y avait des centaines de dames et de messieurs élégamment habillés, assis sous des portiques, le long de la rivière, s'amusant et causant gaiement. Je souhaitai presque d'être un habitant de Mâcon et de me trouver dans la compagnie de ces heureuses gens. Nous ne jouissons certainement pas des agréments de la société autant que les Français, et c'est assurément dommage pour nous.
Des femmes vinrent, pendant notre souper, nous offrir des couteaux, des ciseaux et autres articles de coutellerie, fabriqués, disaient-elles, à Mâcon ; mais — je ne sais pourquoi — nous
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soupçonnâmes qu'ils venaient de Birmingham (1).
Hier matin, 23 juillet, nous nous levâmes de bonne heure et partîmes, tandis que le soleil brillait magnifique au-dessus de la rivière. Les bateaux commençaient à se remplir, des centaines de femmes à la tenue soignée allaient à la rivière pour laver leur linge, car tout ce travail se fait ici au bord de la rivière. Nous remarquâmes ici plus de cocardes que d'habitude, mais elles étaient toutes bleues et blanches.
Notre voyage jusqu'à Lyon a surpassé tout ce que nous avions vu jusqu'ici ; c'est la même nature, mais infiniment plus pittoresque. Les maisons ont une apparence originale : les toits sont larges et plats, et surplombent considérablement les murs.
Cette construction est d'un effet bizarre, mais elle procure de l'ombre ; la plupart des fenêtres des étages supérieurs ne sont pas vitrées.
La moisson était ici presque terminée, et la terreétaitdéjàlabouréeetensemencée d'acanthe (Polygonum). Pour la première fois, je vis ici
(1) Mâcon était cependant renommé pour sa coutellerie au xvine siècle,
des charrues sans roues. Nous ne remarquâmes pas de cocardes et nous n'entendîmes pas le cri de « Vivent les tiers états ! ». Deux dames très élégantes passèrent à côté de nous à cheval, à califourchon, chacune portant un parasol. Leur vêtement amazone était séparé dans la partie de la jupe et formait comme un long pantalon. Je n'ai vu ce costume qu'ici et à Chantilly.
Du Puits-d'Or (1) à Lyon le paysage est d'un pittoresque indescriptible ; la route descend tout le temps, bordée de chaque- côté de collines et de profondes vallées soigneusement cultivées et agrémentées de bois, de vignobles, de vergers, etc. Les environs de Lyon sont extrêmement beaux, avec leurs innombrables châteaux et maisons de campagne, propriétés des riches manufacturiers de la ville, leurs fermes et gentilles maisons de paysans, toutes jouissant de points de vue superbes, comme il n'y en a peut-être pas au monde (2).
(1) Ou plutôt de Saint- Cyr au Mout-d'Or.
(2) Le poète Gray décrit de son temps les environs de Lyon comme « parsemés de maisons de campagne, de jardins cl de plantations des riches marchands et bourgeois ». Smollet, malgré son humeur habituelle contre les Français, reconnaît que les environs de Lyon sont bien cultivés et admire la richesse de la province.
Dimanche matin, 26 juillet 1780.
Nous sommes actuellement sur le Rhône, à soixante-dix milles environ au sud de Lyon que nous quittâmes hier. C'est un fleuve extrêmement remarquable par sa largeur, sa profondeur et la longueur de son cours, et surtout par sa rapidité. Nous sommes emportés uniquement par la force du courant, l'aviron ou le gouvernail étant employés de temps en temps pour guider le bateau. Mais avant de parler du pays que nous traversons, je dois revenir à Lyon, d'où j'ai écrit ma dernière lettre, à un moment où je n'avais pas encore vu grand'chose de la ville.
Il y a de nombreux moulins sur le Rhône à Lyon, comme à Paris sur la Seine et à Mâcon sur la Saône ; beaucoup d'usines aussi pour diverses manufactures de Lyon, la rapidité du courant fournissant une force égale à toute autre force mécanique.
Nous entrâmes dans la ville par les faubourgs (l) qui sont bâtis entre une haute chaîne de rochers et la Saône. Malheureusement une
(1) Faubourg de Vaise.
rue a été percée là où il ne devrait y avoir qu'une rangée de maisons. Avec des maisons aussi hautes et des rues aussi étroites, l'air ne peut être pur dans les basses régions de l'atmosphère. Et nous en fîmes l'expérience par l'odeur exécrable que nous sentîmes ; néanmoins, toutes les maisons semblaient bondées d'habitants à chaque étage (1). Je croirais que cette rue est longue de plus d'un mille. Certaines maisons sont bâties sur le roc,quelquesunes même au sommet de très hauts rochers ; l'accès du côté de la rue se fait par des échelles placées affreusement perpendiculaires. Quand on approche de Lyon, ces constructions si singulièrement situées ont une étrange apparence . Le soir, nous nous rendîmes à la Comédie, très bon théâtre (2), mais médiocrement fréquenté. Peu de femmes jolies ou élégamment habillées. La représentation fut dé-
(1) Il faut reconnaître que si Pugby avait eu le loisir d'étudier de près la population lyonnaise, il n'aurait pas manifesté autant d'enthousiasme pour son sort que pour celui des régions agricoles qu'il venait de traverser. Sans citer ici les travaux de M. Hauser et ses conférences à l'Ecole des sciences sociales sur ce point, il suffit de renvoyer aux procès-verbaux de l'assemblée provinciale du Lyonnais, 1787. (Archives nationales, F1 2073.) On y verra que 30.000 ouvriers y attendaient leur subsistance de la charité publique.
(2) Il est également vanté dans les Lettres de Mme de G. contenant plusieurs anecdotes de son voyage aux eaux de Barège...,
testable, les acteurs jouèrent mal, le chant fut pitoyable.
Nous descendîmes à l'hôtel de Malte, sur une petite place, — bonne maison et propre, mais trop pourvue de puces.
Le lendemain nous rendîmes visite à M. Rey (1), pour qui M. Boddington avait une lettre de crédit. 11 nous reçut très courtoisement et nous pria de rester avec lui à dîner, ajoutant qu'il inviterait des amis pour nous tenir compagnie, mais nous nepûmes accepter son invitation (2). Il nous accompagna chez le patron d'un bateau pour nous entendre sur le prix du voyage jusqu'à Avignon. Le brigand demanda dix-huit louis et en accepta neuf. Mes compagnons allèrent voir les ruines d'un aqueduc, à deux milles environ de là. Moi, je préférai me rendre à l'IIôtel-Dieu, y étant encouragé par la satisfaction que la visite de celui de Dijon m'avait procurée.
Mais je fus grandement désappointé. C'est un énorme bâtiment rectangulaire, avec cour
(1) La famille Rey comptait parmi les plus notables de Lyon. Peut-être s'agit-il ici de Michel Rey, écU3^er, seigneur du Munchet, fusillé en 1794, laissant comme veuve N. de Mazenod, remariée au C'e de Saint-Vallier.
(2) A cette époque les Français dînaient à midi. (Note de Ladv Eastlake.)
intérieure, peu faite pour permettre une bonne ventilation. Sa façade sur le Rhône, d'une longueur de plus de quatre cents mètres, est en bon style d'architecture. Cet hôpital contient onze cents malades, un seul par lit. Autrefois il y avait plus d'un malade par lit, mais une récente souscription a permis d'augmenter le nombre des lits (1). Ces derniers sont en fer, avec literie de toile, mais peu propres. Les salles sont vastes, mais trop encombrées. Une très grande salle, aménagée pour les accidents, était absolument pleine : preuve de l'abondance de la population delà ville et des environs. Il y a deux cent cinquante employés, y compris les médecins, chirurgiens, sœurs de charité, prêtres, élèves et domestiques, etc. Le premier médecin est un Anglais ; il visite l'hôpital le matin et le soir. Je regrettai de n'avoir pu le rencontrer (2).
(1) En 1775, l'abbé Coyer constate que les lits de l'Hôtel- Dieu de Lyon ne contiennent que deux malades par lit, « ce qui est un grand progrès ». Au contraire de Rigby, il vante la propreté et la salubrité de cet édifice. C'est encore une preuve qu'on ne saurait assez tenir compte de la personnalité du voyageur qui écrit ses impressions. Coyer est un Français. Rigby est un docteur et qui plus est un Anglais. Et il faut reconnaître qu'au xvmc siècle, 1 Angleterre connaissait mieux l'hygiène que nous.
(2) La ville de Lyon a été vantée de tous temps pour son esprit de charité. L'Hôtel-Dieu remonte au vie siècle. Les
La bibliothèque publique est un bel édifice, contenant 60.000 volumes ; elle est bien aménagée et proprement tenue et, comme la bibliothèque du roi à Paris, elle est ouverte trois jours de la semaine pendant six heures. Tout le monde peut lire ou faire des extraits ; mais personnen'en profite, excepté detempsen temps quelque étranger.
Dans l'après-midi nous eûmes le vif plaisir de faire une visite à la maison de campagne de M. Rey. Nous traversâmes un bras de la Saône dans un petit bateau, puis, après un trajet d'un mille environ en voiture, nous gravîmes une colline très escarpée par un étroit sentier rendu encore plus raide et plus raboteux par les torrents de pluie qui étaient tombés cet été.
Le site de la maison et des jardins et terrains qui l'entourent est extrêmement pittoresque. Nous nous promenâmes dans ses vignes et ses plantations, à la recherche des points de vue les plus remarquables. Sûrement jamais semblable variété de points de vue ne s'est rencontrée en un seul endroit. D'un côté, le Mont Blanc,
constructions que visita Rigby datent de la fin du xvie. L'Hôtel- Dieu était administré depuis 1585 par quatorze recteurs. L'Hospice de la Charilé, qui rivalisait d'importance avec lui, a — suivant l'expression des lettres patentes de 1729 — servi de modèle à tous les autres hôpitaux du royaume.
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la plus prodigieuse de toutes les montagnes, élève sa puissante tête toute neigeuse aussi visible queStrumpshawHill l'est à Framingham, bien qu'en ligne droite il soit distant de quatre-vingt-dix milles. D'autres montagnes neigeuses étaient aussi visibles à l'extrême horizon vers l'est. Le célèbre Pilate est plus proche ; il est renommé parmi les botanistes pour les rares plantes dont il abonde.
A un demi-mille de cet endroit nous arrivâmes,par une allée très romantique, aux ruines d'un aqueduc romain, ouvrage prodigieux ; les arches ont vingt mètres de hauteur, et sont formées d'un mélange de différentes pierres et de mortier liquide; les pierres sont cependant principalement de granit lamelleux, qui n'est pas rare dans le pays. Cette étonnante construction s'étendait primitivement sur une longueur de sept lieues, et était destinée à amener l'eau remarquablement belle d'une fontaine que les Romains, qui avaient un goût très recherché pour l'eau, avaient découverte, à cette distance de Lyon.
La maison de M. Rey pourrait faire en Angleterre une résidence pour des personnes possédant une très grande fortune.
Elle est aménagée suivant le plus grand con-
fort, et il me parut qu'il y avait assez de lits pour recevoir vingtou trente visiteurs.
La mère de M. Rey et ses trois sœurs étaient présentes, toutes très aimables ; l'une d'elles est d'une grande beauté. Il nous apprit qu'il y avait un grand nombre d'habitations analogues ; non seulement chaque marchand, mais chaque boutiquier, chaque artisan de Lyon a sa maison de campagne dans un site aussi gracieux. Mais, si jolies qu'elles soient, elles sont entretenues à très peu de frais.
Les loyers sont si bas, et la vie est si bon marché autour de Lyon, qu'un homme, m'assura M. Rey, peut, avec sa femme et une petite famille, bien vivre avec soixante livres par an.
Quel délicieux pays pour des gens à petite fortune ! Quelques centaines de livres par an seraient ici un revenu très important. Il y a beaucoup de familles anglaises établies ici, et je suppose qu'il y en aura bientôt encore davantage, puisque la forme du gouvernement va probablement s'améliorer beaucoup. D'ailleurs les mœurs des habitants paraissent particulièrement favorables aux relations sociales ; ils semblent, comme je l'ai déjà remarqué, trouver dans ces relations plus de bonheur que nous-mêmes ; ils ne sont pas si cérémonieuse-
ment froids que les Anglais, mais ils sont toute vivacité et amabilité. 11 y a plus de 480,000 habitants à Lyon. Les vastes maisons du quai sont louées à plusieurs familles.
Dans la maison où M. Rey a ses appartements, il y a six cents personnes, etle loyer total s'élève à 2.000 guinées par an. Le charbon est en abondance ; on le trouve à quelques lieues d'ici, et il est amené à Lyon par eau.
Nous nous attendions à une chaleur intolérable ; et au milieu de la journée, quand le soleil brille de tout son éclat, nous fûmes servis à souhait, car les maisons sont toutes en pierres blanches et les rues et les routes sont de même couleur. Nous n'avons nullement souffert de la rareté des vivres. Je regrette de ne vous l'avoir pas dit plus tôt, car je crains que les récits des journaux ne vous aient causé quelque inquiétude à ce sujet. Il y a eu en effet une grande disette, et je dois dire que les pauvres gens en ont souffert, mais la moisson est commencée dans la plupart des régions de la France ; elle est terminée ici, et elle a été abondante.
La poste étant arrêtée à Paris, et comme je ne jugeai pas prudent d'écrire de cette ville sur des sujets politiques, je n'ai pu vous renseigner sur la Révolution. Mais vous appren-
cirez maintenant par les journaux les principaux événements, et à mon retour je vous raconterai en détail ce dont j'ai été témoin.
J'ai vu assez pour m'effrayer joliment et assez pour me chagriner. Mais comme nous avons échappé à tout danger, je suis heureux d'avoir assisté à des événements aussi mémorables. Je désire que vous conserviez mes lettres ; car bien que j'aie tenu un petit journal depuis notre départ d'Angleterre et que j'aie probablement pris suffisamment de notes pourm'aider à vous donner un récit des principaux événements qui m'ont frappé, cependant il peut y avoir certaines choses mentionnées dans ces lettres que j'ai omises dans mon itinéraire.