LA ROUTE
aussi douce que la montagne le permet, et la route est parfaite. La vue de certains précipices nous donnait presque le vertige, bien que le bord de la voie fût protégé par un mur solide. D'un point élevé, nous pûmes voir distinctement la Méditerranée et le promontoire où s'élève Antibes : ce fut notre adieu à cette mer grandiose.
A mi-chemin nous pensâmes que nous avions atteint le point le plus élevé ; nous descendîmes de voiture et nous nous amusâmes à jeter des cailloux dans le précipice où coulait une rivière, actuellement un simple filet d'eau (1), mais qui, après la pluie et la fonte des neiges, doit être un torrent redoutable. Mais nous fûmes bien déçus en nous croyant au sommet de la montagne. A notre surprise, nous montâmes en zigzag encore deux heures et nous nous aperçûmes, longtemps avant d'être réellement au faîte, que les pics dont la hauteur nous avait émerveillés étaient maintenant audessous de nous (2). Vers cinq heures et demie, nous commençâmes à descendre. Nous laissâmes la voiture et nous prîmes à pied un chemin plus direct que la nouvelle route, mais
(1) Le torrent rapide de Bevera qui se jette dans la Roja.
(2) Le col de Braus a 1.006 mètres d'élévation.
très caillouteux et raboteux ; c'est en fait la vieille route, impraticable aux voitures. Après avoir marché ainsi pendant une heure environ, nous découvrîmes une belle vallée, bien cultivée et peuplée, et au milieu la petite ville de Sospello (1) qui s'étendait devant nous comme une carte et semblait si proche que nous nous imaginions qu'une courte marche nous y amènerait. Mais il nous fallut bien marcher encore plus de deux heures avant de l'atteindre. Nous préférâmes prendre la vieille route, parce qu'elle était plus directe, et parce que nous désirions voir comment autrefois les voyageurs s'étaient frayés un chemin dans cette région des Alpes. Quelle route ! combien abrupte par endroits, combien étroite et caillouteuse partout ! Nous rencontrâmes des mules qui, avec leur sûreté de pied et leur ferrure spéciale, étaient à peine capables de se tenir sur leurs pattes. Quand nous approchâmes de la ville, des signes de gaieté nous frappèrent même dans ce lieu écarté. Des jeunes gens et des jeunes filles qui avaient fait la fenaison dan-
Ci) Sospello —349 mètres d'altitude — est construit dans une vallée fertile et encaissée. La route qui va de Sospello à Scarena est d'une aridité extrême. La vue ne s'étend que suides roches nues et une autre vallée désolée.
saient gaiement et, ma foi, gracieusement, au son joyeux d'un violon dont jouait un autre paysan assis sur une meule de foin. Comme nous faisions remarquer leur gaieté à un prêtre qui nous avait rejoints : « Oui, dit-il, ils font cela, pour oublier leur misère. »
Nous quittâmes Sospello à quatre heures (4 août), et vers onze heures nous nous arrêtâmes à une auberge près d'une petite ville appelée Broglio (i). Le chemin qui y mène ressemble beaucoup à celui que nous suivîmes hier...
Limo (2), mercredi matin, 5 août i789.
Je ne dirai pas : ce que nous avons vu hier a surpassé tout ce que nous avons vu jusqu'ici ; c'était entièrement différent. Car dans l'aprèsmidi nous cheminions au fond d'une vallée, longeant une rivière que nous avons déjà vue à Nice, tandis qu'ici il n'y a place que pour la route et la rivière, la route ayant
(1) Ou mieux Breglio (vo}Tez Rampoldi). Dans cet endroit mu combat sanglant eut lieu en 1794 avec les troupes révolutionnaires qui s'emparèrent de la petite ville et de la forteresse. (Note de Lady Eastlake.)
(2) Ou mieux Limone, à l'entrée du col de Tende, du côté méridional, ville de quelque importance, à 1.018 mètres d'altitude. A laGn du xvme siècle, presque tous ses habitants exerçaient la profession de muletiers.
elle-même été en quelques endroits taillée dans le roc au prix d'un énorme travail (1) et çà et là percée en forme d'arches. Le paysage nous paraissant si pittoresque et les hautes roches au-dessus de nos têtes nous procurant beaucoup d'ombre, nous ouvrîmes le landau, et vous pouvez vous imaginer quel plaisir ce fut d'être ainsi traîné lentement pendant des milles au milieu d'une nature semblable. Les montagnes sont plus hautes que toutes celles que nous avions vues auparavant et de formes plus irrégulières. En maintes places, les flancs des rochers sont brisés et plus d'une masse surplombante semble prête à être précipitée au premier coup de vent. Çà et là des filets d'eau coulent de leurs crevasses, formant même en cette saison sèche des cascades assez importantes (2). Parfois l'eau sort du pied même du rocher et a dû se frayer un chemin étonnant à travers la montagne, avant de trouver une pareille issue. Les châtaigniers — beaucoup plus jolis — ont remplacé les pins qui abondaient dans la première partie de la route. Au milieu d'un bosquet na-
(1) Pendant les premières années du percement de la route, plus de 200 ouvriers furent engloutis par un éboulement.
(2) Dont le torrent du Limonetto.
turel de ces nobles arbres et dans un site moins sauvage que beaucoup de ceux où nous avions passé, nous vîmes un couvent, belle construction, mais sans habitants. On nous dit qu'il allait être converti en auberge (1): but plus utile, n'est-ce pas, de recevoir le voyageur fatigué que d'entretenir des êtres insociables et paresseux ?
Ce pays n'est pas inhabité ; nous aperçûmes des maisons à des altitudes si élevées qu'on se demande comment elles ont pu être construites et comment des êtres humains ont pu se laisser persuader d'y demeurer. Dans un endroit des plus pittoresques il y a toute une ville, en apparence aussi peu accessible (2). Elle semble suspendue dans les airs et fixée d'un seul côté au rocher. Je crois vous avoir dit que cette route merveilleuse avait été construite dernièrement par le roi actuel de Sardaigne. Sur un rocher, le long de la route, on lit une grande inscription latine, attestant que cette voie importante fut percée par lui ferro et flammà ; il est assez évident que ce dernier moyen fut employé dans mille endroits. A Tende,
(1) L'ancienne abbaye de Cbartreux de San-Dalmazzo, devenue au xixe siècle un établissement d'hydrothérapie.
(2) Saorgio ? Briga ?
nous trouvâmes la pire auberge et le pire traitement que nous ayons encore rencontrés durant notre voyage. La maison était misérable, sans cheminée , sans vitre aux fenêtres et partout affreusement sale. Son propriétaire essaya d'abuser de nous de la façon la plus extravagante ; mais notre domestique, qui était déjà venu ici, alla trouver le commandant, qui obtint pour nous un meilleur traitement.
Hier (4 août) nous nous levâmes à trois heures, ayant hâte de quitter "cette misérable auberge aussitôt que possible. Après trois heures de montée, nous atteignîmes une maison dans la montagne où nous nous procurâmes des œufs.
Nous sommes maintenant (mercredi soir) dans une ville appelée Coni (1), — pauvre ville, auberge dégoûtante. Quelques milles avant d'y arriver, nous laissâmes la montagne et nous descendîmes dans une plaine fertile et bien arrosée, couverte de blé et de mûriers, de beaux châtaigniers, et entourée de collines plantées de hêtres. Tout le long de la route
(1) Ou mieux Cuneo. Les Français, après la bataille de Marengo, rasèrent complètement ses fortifications. (Note de Lady Eastlake.)
s'élevaient des crucifix et des chapelles, consacrées à la Vierge Marie. Coni est une ville fortifiée. En approchant des portes, notre vue fut offusquée par de nombreux crânes cloués sur des gibets. Dans les principales rues, de nombreuses personnes jouaient à la balle devant une foule de spectateurs, et notamment des dames, des messieurs, des officiers et des abbés. Jeudi soir. — Nous venons d'arriver à Turin, et pour la première fois nous voyons un journal anglais. J'ai lu avec plaisir le discours de M. Windham au sujet de l'approvisionnement de la France en blé. Nous serons bientôt à Genève où j'aurai votre lettre.
Genève, mardi malin, 11 août il 89 (1).
Voilà quatre jours que je n'ai eu le plaisir de vous écrire, car depuis que nous avons
(1) Il est impossible de citer ici les Voyages en Suisse de la fin du xvme siècle qu'il faudrait lire pour comparer les impressions de leurs auteurs à celles de Rigby. Leur nombre est en effet trop considérable. On trouvera à ce sujet de précieuses indications dans le Répertoire méthodique de ce qui a été publié sur la Suisse et ses habitants. Il est à noter que les Lettres de Rigby ne figurent pas dans ce manuel bibliographique — de premier ordre cependant — qui contient dans son fascicule III (Descriptions géographiques et Récits de voyages et excursions en Suisse, de 1479 à 1890, par A. Waeber, Berne, 1899) l'indication de plus de 6.000 ouvrages de ce genre.
quitté Turin, nous avons été constamment sur la route pendant le jour, et le soir je n'ai point eu le loisir de prendre la plume. Nous arrivâmes ici la nuit dernière, de sorte que je n'ai pas encore eu le bonheur d'aller chercher vos lettres, mais je ne terminerai pas ces lignes avant de les avoir. Je crois que dans ma dernière lettre partie de Turin mon récit s'est arrêté à notre arrivée à Coni ; je le reprendrai donc à ce point.
... En allant sur Turin, nous traversâmes une vaste plaine ; en certains endroits elle a peut-être soixante milles de large et est limitée presque circulairement, nous sembla-t-il, par de hautes montagnes. Son sol est excellent et elle est arrosée par de nombreux cours d'eau et canaux qu'on laisse couler suivant les besoins sur toute sa surface. Rien ne peut surpasser la fertilité de cette immense étendue...
Il y a de vastes étendues couvertes de forêts de chanvre, de cet arbre, pourrais-je presque dire. Le froment, le maïs, le riz, le trèfle et l'herbe ordinaire sont également vigoureux. On fait ordinairement quatre coupes de foins dans l'année. Il y a des causes qui expliquent suffisamment ce rendement extraordinaire, car on peut presque dire que la végétation n'a pas de
limites quand elle est favorisée d'un sol riche, d'une chaude atmosphère, d'une forte lumière et d'une humidité abondante. Toute cette plaine n'a été probablement jadis qu'un grand lac et sa surface est formée d'un dépôt accumulé de matière animale, végétale et minérale. La chaleur de cette atmosphère estivale et la lumière brillante et presque constante que répand un soleil rarement caché par les nuages sont évidentes.
Au milieu de ce superbe pays s'élève la ville de Turin. C'est la capitale du roi de Sardaigne (1), qui réside ici comme prince de Piémont, dont Turin est la métropole. Nous y arrivâmes à quatre heures et nous fûmes tenus de donner nos noms aux portes. C'est une ville bien fortifiée, avec de belles places et quelques édifices publics d'un bon style d'architecture.
Elle est considérée comme une des plus belles villes d'Europe. Mais elle a un défaut extrêmement grave au point de vue de la bonne tenue et de la salubrité d'une ville : elle manque de propreté. Les mêmes canaux qui ont été conduits avec tant d'art sur toute la
(1) Viclor-Amédéc III (1727-1796).
plaine environnante ont, il est vrai, été amenés jusqu'ici et coulent dans chaque rue d'un courant large et rapide ; et pourtant Turin est une ville sale et, comme les odeurs en font foi, l'air est très impur dans toutes les parties de la ville. La cause doit en être attribuée, dans une certaine mesure, à la façon dont les principales maisons sont bâties et louées.
Afin de présenter une apparence grandiose, la plupart des maisons sont assez vastes pour abriter plusieurs familles : dans quelques-unes il y en a de dix à vingt. L'entrée des appartements a lieu par une cour intérieure sur laquelle donnent les fenêtres de derrière. Relativement à la hauteur de la maison — car j'en ai remarqué de sept étages — c'est un très petit espace, et comme il n'y a pas d'autre réceptacle pour les divers déchets produits par tant de familles que cette cour et la rue extérieure, tout est déposé dans l'une ou dans l'autre.
La rue étant large, ouverte aux courants d'air et bien arrosée, l'air y est moins intolérable qu'on le supposerait. Mais dans les cours fermées où la saleté s'accumule sans cesse, l'odeur est horriblement répugnante, et je m'étonne que cet air ne devienne pas une source
d'infection constante. En vérité, les avantages de cet excellent climat sont lamentablement gâtés par la négligence de ses habitants, et je dois dire aussi par la faute de la forme du gouvernement qui, malgré la bonté bien connue du souverain actuel, est arbitraire et se traduit en mille effets désagréables. Car c'est au mauvais gouvernement que l'on doit attribuer le fait que Ja ville est remplie d'ecclésiastiques, de soldats et de mendiants. Parmi ces derniers, je remarquai des types de difformité comme jamais je n'en avais vus — des nains aux jambes torses, des corps tout contournés, des mines cadavéreuses, à remplir de dégoût et d'horreur quiconque n'est point familiarisé avec de pareils êtres. La vue du palais du roi (1) nous offrait un trop grand contraste avec les objets qui l'entouraient pour nous procurer beaucoup de plaisir. Les chambres y sont nombreuses et spacieuses, les murs recouverts de glaces et de dorures interminables. Il y a deux galeries de peinture, mais elles renferment peu de tableaux de maîtres.
Nous eûmes cependant quelque distraction
(1) Palais construit par le duc Charles-Emmanuel II sur les plans du comte Amédée de Castellamonte. II n*a rien de remarquable.
rigby. 12
à Turin, bien que cette ville, j'en suis convaincu, renferme beaucoup de misère. Quand la chaleur du jour fut passée — le thermomètre avait marqué 80° à quatre heures — nous sortîmes nous promener. Les deux nuits que nous passâmes à Turin, nous eûmes un clair de lune superbe ; les rues et les promenades étaient remplies de gens de toutes classes paraissant s'amuser tous, môme les plus pauvres et les plus misérables. Nous rencontrâmes des groupes qui se promenaient et chantaient avec accompagnement de cet agréable instrument qui semble spécial à ce pays : la mandoline. Je ne suis pas très grand connaisseur, mais je crois que si quelques-unes des voix qui nous frappèrent dans les rues de Turin se faisaient entendre dans la cathédrale de Norwich, elles seraient justement estimées. Le théâtre italien nous plut aussi beaucoup : nous assistâmes à une comédie très naturelle et fort amusante. Nous devons beaucoup de reconnaissance à M. Negri,un des plus honorables marchands de cette ville qui est un homme très aimable et intelligent. Il nous accompagna en bien des endroits, et notamment à l'hôpital, vaste bâtiment mais sale, avec six cents lits, quelquesuns en fer, et où la chose la plus remarquable
qui attira mon attention, sans parler des salles encombrées et mal tenues, fut de voir un jeune homme occupé, à la pharmacie, à faire deux cents vésicatoires (1) !
Neuf heures. — Nous avons été à la poste, et, à notre grande surprise, nous n'y avons pas trouvé de lettres. Cette déception m'a affecté plus que je ne saurais dire. J'ai attendu si anxieusement d'arriver dans cette ville pour jouir du plus grand plaisir que je puisse éprouver loin de ma chère famille, et je ne sais vraiment comment supporter ce désappointement. Mon esprit est assiégé de mille pénibles pensées sur ce qui peut être arrivé depuis cinq semaines à ceux que j'aime tant. Mais je veux conserver mon calme. Je suppose que les troubles en France ont interrompu le service de la poste, et je veux encore espérer avoir des nouvelles dans quelques jours. J'espère tout au moins que vous avez eu mes lettres, car j'ai écrit chaque jour, sauf deux, depuis mon départ, et je souhaite ardemment que cette lettre vous parvienne, ne fût-ce que pour vous apprendre que je me porte bien.
(1) Il y avait alors plusieurs hôpitaux à Turin. Il est sans doute question ici de l'Hôpital Majeur de Saint-Jean-Baptiste, très amélioré dans la première partie du xixe siècle.