LES GALÉRIENS
vous l'ai dit, cette côte abonde (1). Huit marins génois ramaient en chantant sans discontinuer. La soirée était très belle et la mer avait une couleur d'un bleu très foncé. Les rochers du rivage sont effrayants ; ils avancent dans la mer qu'ils surplombent en plusieurs endroits. Nous passâmes, en revenant, devant le lieu où les galériens sont enfermés pour la nuit. Ce misérable abri est semblable à un vaste chenil pour une meute de chiens, et n'est guère plus propre. Nous pûmes les voir à travers les grilles et nous fûmes surpris de les trouver si joyeux (2). L'un d'eux passa sa main au travers des barreaux et dit en mauvais anglais : « J'ai servi les Anglais pendant deux ans : donnez-moi quelque chose. » Je lui donnai six pence : « Dieu bénisse les Anglais », répondit-il. La lune brillait superbe, et nous allâmes un peu sur la promenade, où se pressait en foule la meilleure société de Nice. Nous rega-
(1) Villefranche-sur-Mer, à 5 kilomètres de Nice, est maintenant un chef-lieu de canton.
(2) La plupart des voyageurs d'autrefois parlent des galériens et de leur sort avec un certain optimisme. Témoins le président de Brosses et le président du Paty qui, dans ses Lettres sur l'Italie (1788), écrit avec sérénité ce paradoxe au sujet des galériens de Toulon : « Ils ne sont pas maltraités. Ils travaillent et on les paie. Chose horrible ! Il y a peut-être en France dix millions de Français qui seraient heureux d'être aux galères. »
gnâmes ensuite notre hôtel, et nous nous amusâmes quelques instants à regarder par les fenêtres deux femmes et un soldat danser vivement une danse piémontaise très en vogue, appelée la « courante », tandis qu'un autre soldat jouait un airjoyeuxsur la mandoline (1).
Mardi, midi, 4 août 1789. — Vous devez vous apercevoir par la première partie de cette lettre écrite hier que notre manière de voyager m'avait mis à ce moment un peu de mauvaise humeur ; mais dans l'après-midi nous commençâmes à nous y faire ; car, de fait, la nature du pays n'en permet point d'autre.
Aussitôt après avoir quitté le village où nous dînâmes, nous gravîmes une véritable montagne alpine. La route, à partir de Nice, n'est construite que depuis deux ans ; c'est une œuvre merveilleuse du travail humain. A mesure que nous montions, nous vîmes qu'elle formait un artificiel zigzag, taillé à frais énormes sur les versants des plus hautes montagnes que nous ayons jamais contemplées (2). Lapente est
(1) Le Voyage d'Italie de Maihows, bien qu'il soif de 1767, est à comparer à celui de Rigb}'.
(2) C'est la route qui franchit le col de Tende et qui fut percée par Victor-Amédée III, de 1779 à 1782. Les troupes révolutionnaires françaises l'occupèrent en 1793,