LE MONT CENIS
relais suivant (Novalese, ville située au pied des Alpes), nous fûmes obligés de changer de nouveau notre façon de voyager, les montagnes étant ici plus hautes et plus escarpées que celles que nous avons franchies. Bien que nous fussions encore dans les Etats du roi de Sardaigne, Sa Majesté n'a pas percé ici une route comme celle qui relie Nice à Turin (1). Il fut dès lors nécessaire de démonter la voiture et de la mettre à dos de mulets, et nous-mêmes nous dûmes monter sur ces animaux. Nous commençâmes ainsi à gravir le mont Cenis,dont nous voyions depuis quelque temps le sommet, couvert de neiges éternelles. Comme nous sommes au mois d'août qui, en Angleterre, est généralement chaud, et comme dans les vallées de cette région il fait aussiexcessivement chaud, il nous parut très singulier de considérer les effets de deux climats aussi opposés : la zone torride dans la plaine, et la zone glaciale sur le sommet des montagnes. La route, bien que présentant quelques désagréments, est parfaitement sûre. Nous fûmes frappés de lamulti-
(1) On sait que la magnifique route du mont Cenis fut commencée par Napoléon Ier en 1803. Cf. pour toute cette partie du voyage de Rigby le Percement du mont Cenis, par F.Barbey, Genève, 1907.
tude des cascades produites par la fonte des neiges.
Non loindela partie supérieure de la route(l) il y a un lac très profond, qui probablement dans cette région élevée fut autrefois le cratère d'un volcan. Quelques belles roches d'albâtre (sulfate de chaux) entourent cet endroit étrange . A la maison de poste voisine qui, je crois, s'appelle l'Hôpital (2), nous trouvâmes, contre toute attente, d'excellents rafraîchissements : du bon beurre, du fromage, de la crème, du pain et du vin. Il était environ six heures du soir quand nous atteignîmes le point culminant de la route et que nous commençâmes à descendre du côté du nord. On nous donna de nouvelles mules, mais nous jugeâmes plus sûr de descendre à pied. Ce ne fut pas sans fatigue, et comme le soleil était couché avant que nous parvînmes à notre lieu de destination, notre promenade, malgré un beau clair de lune, ne fut pas très agréable. En approchant de Lanslebourg (3), la route devient très escarpée. En hiver, quand elle est couverte de neige, les voyageurs des-
(1) C'est le lac d'où sort la Cenisia et qui — situé à 1917 mètres d'altitude, — reste gelé pendant six mois de l'année.
(2) L'Hospice, établissement fondé par Louis le Débonnaire, reconstruit depuis Rigby par Napoléon Ier.
(3) 1.390 mètres d'altitude.
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cendent cette partie en traîneau. Nous arrivâmes à Lanslebourg avant neuf heures, et nous prîmes quelque nourriture. Le lendemain une vue merveilleuse s'offrit à nos yeux : devant nous apparaissaient d'immenses forêts de grands sapins et de mélèzes, avec des taches d'un beau vert çà et là où l'herbe fine avait été fauchée. A droite et à gauche s'élevaient des montagnes couvertes de neige, très près de nous en apparence.
Nous avancions maintenant à travers un pays extrêmement sauvage et pittoresque. Dans les vallées nous aperçûmes de nombreux villages, et le pays nous parut bien cultivé, mais en bien des endroits le blé n'était pas mûr. Nous vîmes aussi des groseilliers à maquereau et des groseilliers rouges, mais les fruits n'étaient pas mûrs, non plus, ce qui n'est point surprenant, puisque le thermomètre marquait seulement 51 ce matin. Notre relais suivant fut Saint- Michel, toujours en vue de torrents rapides.
... Notre route qui, par parenthèse, descendait sur une distance de plus de 40 milles, nous fit traverser Saint- Jean- de-Maurienne, jolie ville, près de laquelle nous remarquâmes de grosses roches de mica et d'albâtre. Nous couchâmes dans un village sale appelé Aiguebelle
où les goitres, que nous avions vus déjà plusieurs fois, étaient plus abondants, aussi bien chez les hommes que chez les femmes.
Nous quittâmes cette localité à cinq heures, et après avoir traversé une contrée populeuse excessivement fertile, nous atteignîmes Ghambéry à neuf heures et demie. Ghambéry, capitale de la Savoie, est une vieille ville très peuplée, mais aussi très sale.
Les routes de cette région sont excellentes et la ville est entourée de ravissantes maisons de campagne dans des sites délicieux. Quelques montagnes couvertes de neige étaient encore visibles à l'horizon. Nous vîmes de très jolies femmes à l'auberge où nous descendîmes, ainsi que des nobles français émigrés. En nous dirigeant sur Aix-les-Bains, où nous constatâmes que la température de la source d'eau chaude était de 108°, puis sur Roumilly (1), nous remarquâmes la même fertilité et nous arrivâmes ainsi à dix heures et demie à Carrouge, près de Genève, où nous passâmes la nuit. Ce matin, avant cinq heures, nous passâmes parGenève en allant à Sécheron, à l'hôtel d'Angleterre, d'où je vous écris en ce moment. Nous fîmes bientôt
(1) Ou Rimilli.