‹ Lettres du docteur RigbyChapitre 90 sur 123 · GENEVE · texte numérisé non relu

GENEVE

après une promenade dans Genève, et nous nous rendîmes chez M. Pasteur, pour qui nous avions des lettres. Les maisons de la vieille ville sont bizarres, de grands toits en auvent surplombent les rues et font un abri aux boutiques. Je visitai l'hôpital, qui est grand et reçoit les aliénés ; il contient six cents lits ; mais ils sont beaucoup trop près l'un de l'autre etles rideaux, en laine, sont très sales. Nousvîmes aussi l'église Saint-Pierre qui date de l'époque où la religion catholique était professée ici, mais qui fut dépouillée à la Réforme de tous ses ornements. Nous retournâmes sur le lac, et dans l'aprèsmidi nous fîmes une agréable promenade de deux heures sur les eaux bleues de ce beau

lac.

Vevey, lundi, midi, Il août 1/89.

Depuis que nous avons quitté Genève, je n'ai pas été en mesure d'écrire... Je vais reprendre mon récit de Genève (1). Vous avez souvent entendu dire que Genève se distinguait par la forme excellente de son gou-

(1 On complétera avantageusement le récit de Rigby sur la Suisse et l'Allemagne par les Lettres du Dr John Mooredéjà citées (1781).

vernement et nous avons été ici assez longtemps pour nous convaincre que c'est une des cités les mieux administrées que nous ayons vues. Les habitants montrent un ordre, une tenue et un amour du travail remarquables ; ils sont bien vêtus, bien nourris. Genève paraît aussi une résidence agréable pour les gens de bonne éducation et les gens de lettres. Leclimat est excellent, les environs sont superbes, il y a une bonne société et nulle part, peut-être, la classe moyenne n'est aussi éclairée et instruite. La ville est populeuse et la campagne environnante, qui appartient à la République, est couverte de maisons situées en des endroits ravissants, sur les pentes des collines qui descendent vers le lac. Ces maisons sont surtout habitées parune classe laborieuse de paysans, et çà et là on aperçoit les maisons de campagne des habitants plus riches de Genève. Les nombreuses voitures qui passaient devant notre auberge à Sécheron, pleines de gens élégants et de belles femmes, donnaient beaucoup d'animation à la route.

La situation de la ville est très pittoresque, à la tête de ce beau lac où le Rhône déverse son courant rapide.

Le prince Edouard d'Angleterre (duc de

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Kent)(l) était ici. Nous le vîmes plusieurs fois en voiture et à cheval, accompagné seulement d'un groom anglais. On nous dit qu'il donnait fréquemment des concerts à Genève. Nous quittâmes cette très agréable cité le jeudi 13 et nous partîmes pour les glaciers. La route étant dans sa plus grande partie impraticable pour une grande voiture, nous envoyâmes la voiture avec le domestique à Lausanne et nous prîmes une voiture de Genèveà Sallanches, soit pour une distance de trente milles environ. A Bonneville nous entrâmes en Savoie, pays catholique où, par conséquent, nous retrouvâmes nos vieilles connaissances : des moines, des soldats, et des mendiants... Mais le mont Blanc fut pour nous très courtois. A peine étions-nous à Sallanches depuis un quart d'heure qu'il découvrit sa tête majestueuse. Imposant spectacle !

Nous fîmes l'excursion du mont Blanc. Après un long et difficile voyage, nous arrivâmes à la montagne Verte (2).

(1) Edouard-Auguste, duc de Kent, 4e fils de Georges III (1767-1820), père de la reine Victoria.

(2) Il a été nécessaire de pratiquer ici plusieurs coupures dans le récit de Rigb}% qui manque un peu d'originalité en parlant de cette excursion tant de fois contée par d'autres voyageurs.

La partie de la montagne précisément dénommée « Verte » est située à 2.000 mètres audessus du niveau de la mer, et à cette altitude elle prend une apparence moins sauvage et elle offre de plus un peu de pâturage aux quelques vaches que l'on y envoie pendant l'été. Dans une misérable petite cabane où demeurent deux affreuses femmes savoyardes qui ont la garde des vaches, nous nous rafraîchîmes avec une tasse d'excellent lait. A deux ou trois cents mètres de là nous arrivâmes au bord d'une pente très raide et nous aperçûmes l'extraordinaire vallée déglace qui était l'objet de notre visite. Cette vallée est bornée de chaque côlé par de hauts rochers dont les sommets sont couverts de neige, et de ceux qui étaient en face de nous de gros torrents coulaient en cascades dans cet océan de glace.

Gomme plusieurs voyageurs nous avaient précédés, le spectacle était rendu encore plus pittoresque par ces différents groupes disséminés çà et là : les uns se promenaient sur la glace, d'autres escaladaient la hauteur, d'autres étaient couchés sur le bord ensoleillé de la montagne Verte et réparaient leurs forces avec les provisions qu'ils avaient apportées avec eux. Nous descendîmes bientôt nous-mêmes sur la

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glace ; sa surface est très ondulée, et en plusieurs endroits il y a de profondes fissures, au travers desquelles des cours d'eau coulent continuellement. Quelques-unes, nous dirent les guides, n'ont point été sondées, et quand nous y jetâmes une pierre, nous l'entendîmes pendant longtemps rebondir sur les côtés.

Quel spectacle magnifique, merveilleux !

Une immense vallée de glace solide, cerclée d'énormes montagnes aux sommets neigeux.

Ce n'est pas sans raison qu'on l'appelle « la Mer de Glace », vu son étendue et sa surface ondulée. Nous nous y promenâmes un peu. Elle n'est pas claire, glissante comme la glace produite par la congélation de vastes étendues d'eau, mais elle a évidemment été formée à l'origine par de la neige dont la surface a partiellement fondu, et puis gelé de nouveau.

D'ailleurs, si elle eût été glissante, nos bâtons à bouts ferrés nous auraient empêchés de tomber. Il y a beaucoup de profondes cavités dans lesquelles la glace apparaît bleue, mais c'est un trompe-l'œil, ce n'est qu'une ombre bleue produite par l'interception de la lumière du soleil. Il coule aussi souvent de petits ruisseaux dans les fentes de la glace. Nous bûmes de cette eau claire et froide, et l'un de nos guides ob-

serva plaisamment qu'elle devait être bonne, parce que les grenouilles ne pouvaient y entrer.

Le sol de cette région abonde en cristal de roche, en amiante, en molybdène et en pyrites. Des gamins en offraient à vendre de bons spécimens comme en Derbyshire. Je fustrès frappé de la physionomie ouverte et des manières ingénues de ces enfants. Notre intelligent guide — Melchior Symond, — tel est le nom qu'il écrivit sur mon livre de notes, nous apprit qu'il y avait 300 habitants dans la vallée, et nous donna sa propre famille commfe exemple du bonheur dont ils jouissent. Il est marié et a cinq enfants.

Il est propriétaire de sa maison et d'un lopin de terre. Il possède six vaches et six moutons qui paissent dans la montagne ; il a un peu de blé ; du lait et du miel en abondance, et naturellement des ruches d'abeilles. En été, il gagne sa vie comme guide, et en hiver il exerce le métier de menuisier. Le lendemain matin (samedi 15 août), nous voulions visiter un autre glacier, le glacier les Boissons (t), qui est plus proche et plus accessible, mais nos guides ne purent nous accompagner avant l'après-

(1) Des Bossons.

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