‹ Lettres du Marechal de Moltke sur l'OrientChapitre 5 sur 11 · XXXV1I · texte numérisé non relu

XXXV1I

L'Antitaurus ou le plateau de l'Asie Mineure.

Alladcha-Hann, le 14 mai 1838.

À quelques lieues de Sivas nous atteignîmes un plateau contenant plusieurs sources salines et dont la végétation est très-rare. Vers le soir, nous fîmes l'ascension du plus haut sommet de TAntitaurus. Après avoir contourné un roc escarpé, nous nous trouvâmes sur la ligne de séparation des eaux de la mer Noire et de la Méditerranée. Ce passage est occupé par un petit village exposé aux rigueurs de l'hiver pendant huit mois ; il est situé à 5000 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Nous remarquâmes le fondement d'un château fort qu'un Déré-bey ou prince de la vallée a construit sans doute pour avoir la clef du passage. Mais Réchid-Pacha y a installé un ayan chargé de maintenir la sécurité de la route. Après une chevauchée des plus pénibles, nous

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reçûmes chez lui l'accueil le plus réjouissant. Un feu superbe pétillait dans la cheminée. La vaste salle était couverte d'épais troncs de pins sur lesquels on étend une couche de terre et qui remplacent le toit; le sol était couvert de tapis très-propres ; de minces colonnes en bois séparent l'espace réservé aux hôtes de qualité de l'estrade assignée aux domestiques. Nous nous étendîmes sur les sofas, et bientôt parut le bassin en étain où Ton sert les nombreux plats d'un repas turc. Les écuelles en zinc avec des cloches du même métal, des cuillers en bois et une serviette très-longue, misoie, forment le service des riches comme des pauvres. Mes compagnons turcs goûtèrent particulièrement un bon thé russe ou plutôt peut-être le rhum qu'il contenait.

Hier, nous avons continué notre route, en traversant un plateau de plus de dix lieues d'étendue, doucement incliné vers le sud. Aussi loin que porte le regard, rien que des steppes couvertes de neige, et, au loin, de hautes cimes de montagnes. Le soleil brillait sur la neige à vous aveugler. Nulle part de trace de végétation ; sur les flancs des montagnes, des pins isolés, rabougris. Pendant l'hiver, les bêtes de somme avaient tracé de leurs pieds un passage à travers la neige ; c'était un pont large de deux pieds sur lequel s'avançait en une longue ligne notre cavalerie. Lorsqu'on rencontrait un cavalier, force lui était bien de descendre, sauf à voir comment il remonterait. Par malheur, nous tombâmes sur une caravane de chameaux et d'ânes lourdement chargés; c'était un obstacle sérieux, et après une longue délibération, il ne nous resta qu'une chose à faire : déballer, répandre les caisses à côté du chemin, jeter les bêtes dans la neige profonde, en dépit de leur résistance et ( e leurs grognements ; une heure s'écoula avant que le défilé de ballots et de caisses, d'hommes, de chameaux et d'ânes eût pris fin. Ce n'est que vers le soir

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que nous atteignîmes un petit village où le mollah nous accorda l'hospitalité. De Sivas jusqu'ici, sur une étendue de vingt lieues, il n'y a que deux hameaux. La contrée a dû être exposée jadis au brigandage des Turcomans et des Kurdes : toutes les hôtelleries sont de petites forteresses.

I/Euphrate. — Kiéban-Maaden.

Kiéban-Maaden, sur l'Euphrate, le 16 mars 1838.

Nous avons continué, le 14, notre course à travers ce désert de neige jusqu'à Hassan-Tchéléby. Les maisons de ce village se terminent par des terrasses couvertes de terre et sont adossées à une hauteur, de telle sorte qu'on ne les remarque pas lorsqu'on arrive de ce côté. C'est ainsi qu'il m'est arrivé de pousser mon cheval sur le toit d'une maison et que j'ai manqué de tomber par la cheminée dans le salon de la famille souterraine. J'étais très-honteux de cet accident, mais lorsqu'après le déjeuner nous reprîmes notre course, toute la caravane passa gaiement au trot sur les toits de la localité.

Plus la contrée avait été monotone jusqu'ici, plus il y avait plaisir maintenant à parcourir au galop une profonde vallée, le long d'un torrent écumant. Le temps était très-frais, mais le ciel était pur, l'air avait déjà

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la belle teinte bleue des paysages italiens, et les rochers rougeâtres et bleuâtres avec leurs pentes raides et élancées étaient d'une beauté pittoresque. Au fond s'élevaient, des deux côtés, de hautes montagnes couvertes d'une neige teinte en pourpre par le soleil couchant. Vue de loin, cette neige était d'une beauté merveilleuse, mais nous nous félicitions de l'avoir laissée derrière nous. Nous passâmes la nuit dans un hôtel fortifié, dont le chef nous fit bon accueil. Le vieillard but avec moi une bouteille de Xérès, ne s'étonnant que d'une chose, c'est que je mangeais avec mon épée; c'est ainsi qu'il appelait ma fourchette.

Le 15, nous parcourûmes tantôt des gorges profondes, tantôt des collines en pente douce. Nous avions déjà vu, des hauteurs d'Ugurula-Oglu, un fleuve considérable couler au pied d'une montagne élevée : c'était l'Euphrate. Aujourd'hui, nous descendîmes dans un ravin profond ; la contrée devenait de plus en plus sauvage et les monts ressemblaient par leurs formes aux flots d'une mer orageuse. Pas la moindre végétation : ni buisson, ni herbe, ni mousse; et pourtant la teinte du paysage est belle et variée. Les pentes rocailleuses sont noires, rouges et brunes; les couches inférieures, d'une terre argileuse verte et bleue ; au-dessus de la neige d'une blancheur éclatante s'étend la clarté du ciel. Maintenant, nous apercevons au fond l'Euphrate, le fleuve que les plus grands d'entre les empereurs romains ont considéré comme la frontière naturelle de leur incommensurable empire. Tous les alentours sont tellement sauvages, le rivage opposé si dénudé, si privé de culture, les montagnes si impraticables que l'on dirait être à la fin du monde.

La ville de Kiéban-Maaden n'est visible qu'au fond de la gorge; elle est située au pied d'une mince rangée de montagnes dentelées qui forcent le fleuve de décrire une vaste courbe ; elle vit du produit des mines d'argent

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pratiquées dans la montagne. A une lieue en amont de la ville, le Mourad, descendu de l'Ararat, et l'Euphrate proprement dit, venu d'Erzéroum, confondent leurs eaux et forment un courant impétueux et large de cent vingt pieds. En aval de Palu et d'Egin jusqu'à l'embouchure il n'y a plus un seul pont jeté sur le fleuve, et cette étendue est de plusieurs centaines de lieues. Nous traversons l'Euphrate dans un bac, et nous profitons de notre séjour pour aller au bain, car des picotements singuliers nous avertissent que nous voyageons en Asie où la vermine fourmille ; nous changeons de vêtements et je profite de notre halte pour vous écrire ces lignes sur mes genoux.

Arrivée au quartier général du Taurus. .

Messré, près Karpout, le 19 mars 1838.

Au sortir de Kiéban-Maaden nous gravissons des hauteurs pendant trois heures et nous atteignons enfin un plateau onduleux où se trouvent disséminés des villages de Kurdes. Plus nous avançons, plus le pays est couvert de blocs de basalte ; du blé est semé entre ces ruines. Vers le soir s'ouvre devant nous une verte plaine couverte de villages et de vignobles, coupée de rivières et de chemins ; des peupliers et des noyers reposent l'œil fatigué de la nudité des montagnes. Les villages ont grand air, les maisons élevées sont couvertes de terrasses avec un revêtement de terre : des habitations propres, faites de boue. Au milieu de la plaine s'élève une colline sur laquelle brille, dorée par le soleil couchant, la ville de Karpout avec une vieille citadelle et quelques minarets ; tout à l'entour, mais à une grande

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distance, l'horizon est fermé par des rangées de montagnes dentelées et neigeuses.

Nous nous arrêtâmes une demi-heure aux portes la ville, dans le village de Messré où se trouve en ce moment le quartier général. Un grand bâtiment en terre glaise avec toit plat forme la résidence du général ; un petit poste, de nombreux domestiques, des kawasses, des Tartares, etc., remplissent la cour.

Je trouve le pacha dans une chambre haute dont le parquet et le divan sont couverts d'un drap bleu et dont les fenêtres sont collées de papier. Des armes sont suspendues aux murs; sur les sofas on remarque une foule de lettres enveloppées de mousseline et scellées avec de la cire rouge; pas plus que dans les appartements turcs, on ne trouve ici de tables, de commodes, de miroirs ; un grand nombre de serviteurs et d'officiers se tiennent dans la pièce, muets et les bras croisés sur la poitrine. Le pacha était assis à terre sur une peau de tigre; il était couvert d'un manteau bleu avec fourrure de zibeline, le fez en tête. Son Excellence nous reçut avec un léger mouvement de tête, nous lit signe de nous asseoir et nous dit après une pause que nous étions les bienvenus.

Hafis-Pacha est tcherkesse de naissance. Acheté par le sultan pour le sérail, il a reçu une meilleure éducation que la plupart de ses collègues ; il sait lire et écrire, il connaît quelque peu la langue perse et la langue arabe, il s'intéresse à l'histoire ancienne du pays. Il a suivi l'ambassade envoyée, il y a cinq ans, en Russie. A Scodra en Albanie, il a opposé une résistance de treize mois aux Arnautes qui l'assiégeaient, et lorsque Réchid-Pacha mourut à Diarbékir, le sultan lui confia le commandement de l'armée engagée contre les Kurdes, mais dont la tâche principale était l'observation des troupes de l'Égypte-Syrie. Différent en cela de la plupart de ses collègues, le pacha est pâle et maigre ;

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le fez, qu'il pousse de temps à autre en arrière, couvre un front élevé, sillonné de rides profondes. *Peu de semaines avant notre arrivée, il avait perdu un fils et une fille. Quoique accessible sans aucun doute à la douleur, il observa le maintien calme et résigné qui distingue partout, mais surtout ici, l'homme de qualité. Après quelques questions sur notre voyage, il nous congédia.

On nous conduisit dans une grande pièce semblable de tout point à celle du pacha. Hafis nous envoya des lits de son harem, et nous nous reposâmes de nos fatigues jusque fort tard dans la journée du lendemain. A peine réveillés, on nous amena quatre magnifiques étalons arabes, don du pacha. J'étais encore occupé à seller et à brider mes deux bêtes, lorsque le pacha vint nous rendre visite en personne ; il s'intéressa vivement à un croquis représentant toute la route que nous avions parcourue, fit chercher toutes ses cartes et ordonna d'y inscrire le croquis. Nous nous rendîmes ensuite avec le pacha à la grande caserne située au pied de la ville et bâtie par le prédécesseur de Hafis. Elle peut contenir 6000 hommes. Toute la garnison manœuvrait. A Karpout les soldats s'exerçaient sur les toits des maisons, les seules surfaces planes de cette contrée montagneuse. De retour à la maison, nous trouvâmes de grandes boîtes remplies de pistaches, de pêches sèches, de pommes de Malatia, de miel des montagnes environnantes : c'était un nouveau cadeau du pacha.

Malatia et Asbusu. — Passage du Taurus. — Marasch.

Marasch, le 28 mars 1838.

Chargé d'une mission du pacha, j'ai commencé le 23 de ce mois un voyage vers la frontière de Syrie. Mon escorte était aussi petite que possible. Du plateau de Karpout nous descendîmes une vallée étroite et profonde vers TEuphrate. Surpris par la nuit, nous demandâmes et nous reçûmes l'hospitalité dans un petit village de Kurdes que nous découvrîmes juché dans une gorge. On éprouve une satisfaction particulière dans ces montagnes asiatiques à combiner pour un bon souper la fève de l'Arabie, la canne à sucre de l'Inde, des feuilles de la Chine, du vin de France, la truite de TEuphrate et des pistaches de Syrie. Au milieu de la nuit s'éleva un bruit formidable ; on frappa avec violence à la porte, des cavaliers approchèrent au galop et des soldats bien armés pénétrèrent chez nous ^our

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prendre possession de notre foyer. C'était l'escorte du musselim de Malatia qui allait àKarpout. J'abandonnai à mes Tartares le soin de décider lequel, du musselim ou de moi, avait le plus de droit sur la maison qui n'appartenait ni à l'un ni l'autre. Mais non-seulement le musselim chercha un autre refuge pour la nuit ; il donna l'ordre de préparer des chevaux et un bon accueil au mussafir ou hôte du grand pacha.

Avant le lever du jour, nous descendîmes sur les bords de l'Euphrate. A cet endroit, il fend l'une des nombreuses chaînes du Taurus, se rétrécit jusqu'à n'avoir plus que 80 pieds de largeur, et s'élance, rapide comme une flèche, entre des pentes ardues couronnées de neige. Un vieux château en ruines est accollé à un roc escarpé sur la rive gauche, et au bord de l'eau s'élève une mosquée avec un caravansérail bâti par le sultan Mourad.

Nous passâmes le fleuve à Isogla et nous arrivâmes, l'après-midi, à Malatia. C'est une ville considérable de 5000 maisons en terre glaise, avec des terrasses en guise de toits ; les coupoles des mosquées même et des bains ont ce même revêtement de terre, et toute la ville porte la même couleur grise. L'invention des vitres n'existe pas encore pour cette partie du globe, et je regrettai que personne ne fût venu ici avec une provision de papier pour combler cette lacune en qualité de vitrier philanthropique.

A Malatia, je rendis visite à un de mes compagnons * de chambrée de Karpout. C'était un colonel d'artillerie, qui m'avait devancé de deux jours, et à qui j'apportai la bonne nouvelle qu'il avait été nommé pacha. Dans sa joie, il me promit de me faire une paire de bottes, car il avait été autrefois fabricant de pantoufles, et de temps en temps il exerçait encore son art en dilettante.

Malatia est inhabitée en été ; tout le monde se retire à Asbusu, village de 5000 petites maisons enfouies

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dans une forêt de cerisiers, de pommiers, d'abricotiers, de noyers et de figuiers, longue de deux lieues. Des peupliers gracieux pareils aux minarets d'une ville, s'élèvent avec leurs troncs blancs au-dessus de ce bois, et un superbe torrent parcourt en murmurant toutes les rues qu'il baigne de son eau limpide et claire comme du cristal. En amont de la ville, tout est désert sablonneux et nu; en aval, rien que des jardins fertiles, coupés et fertilisés par d'innombrables filets d'eau.

Après une chevauchée de dix - huit heures, nous atteignons le village de Surghu ; le 16, nous montons, à dos de mulet, au haut de la croupe du Taurus, et nous descendons de l'autre côté une pente pierreuse qu menace de nous casser le cou. Au fond d'une gorge sauvage d'une beauté merveilleuse, nous apercevons le petit village d'Erkeney ; un torrent se précipite de roc en roc, et les pentes abruptes semblent rendre la des cente impossible. Dans le village d'Erkeney, un petit renflement forme le partage des eaux du golfe Arabique et de la mer Méditerranée.

Hier nous avons fait une chevauchée pénible sur de hauts sommets; il pleuvait et il neigeait; mais lorsque, vers le soir, nous descendîmes dans la vaste et magnifique vallée de Marasch, la scène changea : les saules poussaient leurs premières feuilles ; la verdure la plus fraîche couvrait les prés et les champs à quelques lieues à la ronde ; deux fleuves déroulaient leurs flots argentés à travers le paysage, et le soleil d'or d'Allah resplendissait au-dessus de la ville, tandis que de gros nuages pendaient aux cimes neigeuses de la montagne de Giaour.

Aujourd'hui, repos après une course à cheval de soixante-cinq lieues. Je vous écris cette lettre dans la cour d'un banquier arménien, au bord d'une fontaine murmurante, sous des amandiers en fleurs.

Le camp turcoman. — Le cours moyen de l'Euphrate. — Rumkaléh. —

Biradchik. — Orfa.

Orfa, le 6 avril 1838.

Ce n'est qu'avec peine que je tournai le dos à la Syrie, pour reprendre la direction de l'Euphrate.

Le 29 mars, nous passâmes la Bazardchik-Ovassi, vaste plaine habitée par trois tribus de Turcomans : les Atmaly, les Kilidchli et les Sinimini. Réchid-Pacha ayant culbuté les principaux chefs des Kurdes, ces Turcomans ont déclaré eux aussi leur amour et leur attachement pour la Porte, et ils payent le salian ou impôt de 400 bourses (à peu près 20000 florins). Quelquesuns d'entre eux se livrent à l'agriculture ; la plupart parcourent en été la montagne avec leurs troupeaux. La tribu des Kilidchli peut fournir plus de 600 cavaliers ; les deux autres combattent de préférence à pied ; ils sont bons tireurs, munis d'anciennes armes turques et d'armes perses avec de précieux ornements ; les ca-

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valiers portent une longue lance en bois de bambou, avec des pointes en fer sous lesquelles se trouve un renflement en plumes d'autruche. Les chevaux, qui sont installés avec eux sous la tente, sont excellents.

Soliman, pacha de Marasch, avait dépêché un messager à l'aga de la tribu de Sinimini pour l'avertir de l'arrivée d'un giaour à qui il faudrait rendre toute sorte d'honneurs ; il avait trouvé bon de renforcer en même temps mon escorte. — Après avoir traversé le fleuve Ak-déré, nous nous vîmes au milieu d'une foule de tentes groupées en petits villages, sur les pentes des montagnes et, dans la plaine. Nous trouvâmes dans une petite vallée une tente longue de cent pieds, large de cinquante : c'était la résidence du prince des Kurdes. L'aga, un prince avec une belle barbe grise, d'un aspect vénérable, mais dans le costume le plus simple, me reçut à l'entrée. L'intérieur de la tente était divisé , par des clôtures basses , en plusieurs pièces où trouvaient place les étrangers, les femmes , les che- ; vaux, les chameaux, les vaches, les chèvres; un grand feu brûlait au milieu. Les Kurdes se tiennent toujours sur la lisière des forêts ; autrement il serait presque impossible de passer l'hiver qui est aussi rude et plus long que chez nous, dans de pareilles habitations. Le ménage de l'aga avait un aspect tout à fait patriarcal ; il m'offrit du pain, du lait, du miel et du fromage, et lui-même ne s'assit qu'après y avoir été invité par moi. Nulle part il n'y avait trace de magnificence ou de puissance, et pourtant cet homme commande 600 familles ; son jugement est sans appel, et les autorités turques ne peuvent s'immiscer dans les affaires intérieures de ces peuplades. L'aga, après avoir entendu les anciens, condamne à mort lorsqu'il a reconnu la culpabilité d'un membre de sa tribu. A la mort de l'aga, le pacha a le droit de nommer son successeur, mais il est tenu de le choisir toujours dans la même famille.

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Belvéren est un grand village de 200 maisons sous un seul toit ou plutôt sous une seule terrasse interrompue seulement par un petit nombre de rues que l'on enjambe comme d'étroits fossés. Le 30, nous dûmes passer le même fleuve dont nous avions vu les sources à Surghu ; la fonte des neiges l'avait grossi considérablement. A notre approche quelque vingt hommes sortirent d'un village situé sur la rive opposée, se précipitèrent dans l'eau glaciale et la traversèrentà la nage. Quatre hommes entourèrent mon cheval, d'autres chargèrent nos effets sur leur tète, et puis on opéra la traversée avec des cris formidables. Le soir, nous atteignîmes Adiaman, une ville considérable, mais horriblement saccagée, avec une acropole détruite.

Une marche de vingt heures nous conduisit à Gerger, un vieux château sur la pointe d'un rocher, au bord de l'Euphrate. Le castel, tout chancelant, est imprenable; il n'a qu'un défaut : c'est que personne ne voudra le prendre dans ce désert impraticable. Mais dans les luttes des Kurdes, il a dû jouer un rôle considérable.

Les ponts, les routes, les caravansérails ont été presque tous bâtis par le sultan Mourad. Aussi les Turcs ont donné son nom, par gratitude, à l'Euphrate. A Kiéban-Maaden, où je l'ai vu pour la première fois, ce fleuve ressemble de tout point à la Moselle. Encaissé entre de hautes montagnes sauvages, il poursuit sa marche rapide en de singuliers détours, sort de la montagne après un parcours de dix lieues, et reçoit non loin de Malatia le Togmasui, le vieux Mêlas ou Korèmos ; après avoir contourné une hauteur couronnée des ruines d'une vieille église, il se dirige à Test vers la vaste pleine d'Is-Oglu, puis il se rétrécit, se resserre dans une fente étroite entre de hautes montagnes, se précipite de roc en roc, n'est plus navigable et forme ce que les cartes appellent les cascades de Ruchar. Trente

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lieues plus bas, à Gerger, le fleuve sort des murs de calcaire qui l'avaient enserré, s'étend et se dirige en de vastes circuits vers la célèbre ville de Samosate. Là la vallée s'ouvre, et l'Euphrate ressemble à l'Oder près de Francfort. De belles ruines d'aqueducs se présentent à cinq lieues de la ville ; ils étendent leurs vastes arcs sur les petites vallées latérales et amènent l'eau potable à la ville. Aujourd'hui, la ville turque de Samsat n'occupe pas la vingtième partie de la vaste enceinte de la vieille Samosate, et c'est un phénomène bizarre que de rencontrer au milieu des champs de vieux arcs de portes et des fûts de colonnes. Je trouvai une frise de marbre supérieure en beauté à tout ce que javais vu; des feuilles, des oiseaux, des taureaux si bien conservés qu'on les eût dits achevés d'hier.

De là, le fleuve coule dans un lit large de 800 pieds qu'il n'emplit que rarement, vers l'ouest, jusqu'à Rumkaléh, le château romain sigma ou zeugma; ici il atteint le point occidental le plus extrême de son cours. Toute l'étendue de plus de cinquante lieues entre Marasch jusqu'à Karadcha-Dagh forme une plaine rocailleuse, presque dénudée de terre et tellement couverte de ruines en pierres, qu'en dehors de quelques sentiers on n'avance qu'avec peine à pied, et point du» tout à cheval.

Avant d'arriver à Rumkaléh, on traverse une ville taillée dans le roc. Ce roc est une pierre qui, semblable à celle de Malte, a commencé par être molle et s'est endurcie ensuite à l'air ; ces montagnes sont visitées presque chaque année par des tremblements de terre.

A Rumkaléh, il est difficile de dire où finit le roc, où commence le travail de l'homme. On a coupé le promontoire entouré d'un côté par l'Euphrate et des deux autres côtés par la profonde vallée de Marsifax, à une hauteur de 40 à 100 pieds dans le sens vertical; sur ce mur s'élève un rempart de la même pierre blanchâtre,

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avec ses créneaux, ses tours, ses mâchicoulis. Une seule entrée vous conduit par six portes successives, à une quarantaine de maisons ; le reste n'est qu'un monceau de décombres. Le tout ressemble à un rocher façonné d'une manière particulière, à un morceau de craie découpé.

Dans des temps reculés, Rumkaléh a été le siège de prêtres arméniens, qui fondèrent ici un couvent magnifique. La furie de la destruction n'a pas réussi à renverser complètement ces quartiers immenses ; les aigles romaines sont en partie grattées, et les grandes colonnes avec leurs riches chapiteaux, gisent à terre. Un travail des moines arméniens est digne de leurs prédesseurs : c'est un puits profond de près de 200 pieds , où un escalier circulaire, taillé dans le roc, descend jusqu'au niveau de l'Euphrate.

Le quatrième côté du château est le côté dangereux ; ici le rocher se rattache à un plateau qui le surplombe et dont on l'a séparé par un fossé de 80 pieds de profondeur, taillé dans le roc. Si l'on voulait élever Rumkaléh au rang d'une véritable forteresse, il faudrait occuper ce plateau qui, du reste, n'est accessible que sur quelques points. Mais dans ce désert impraticable, Rumkaléh n'a pas la valeur stratégique d'un fort, et la ville est complètement couverte, même dans son état de délabrement, contre une attaque de vive force. Le tir ne pourrait l'endommager que faiblement, puisque toutes les maisons sont entièrement ou en partie taillées dans le roc.

Plus importante est la situation de Béledchik ou Biradchik (une ouverture). Ici, le fleuve sort de la montagne, reste en plaine jusqu'à son embouchure, et devient navigable. Ici devait commencer le service des bateaux à vapeur qui aurait relié les Indes orientales avec l'Europe, par TEuphrate. Grande entreprise, où le colonel Ghesney a échoué glorieusement. Il existe encore quel-

ques ruines des maisons construites par lui sur la rive droite, et les Turcs parlent avec admiration du Giaour et de son navire de feu. Ici ont lieu également les communications avec Alep et Antioche.

De Bélédchik, une seule route étroite conduit à l'est, vers Diarbékir, en passant par Orfa. C'est la seule route menant de l'Assyrie aux villes de la Syrie et à la mer.

La ville de Biradchik est située sur la rive gauche du fleuve, au pied de plusieurs collines qui se rapprochent ici. Au milieu de la ville s'élève un cône rocailleux, isolé, haut de 180 pieds, couronné de la plus étrange construction que j'aie jamais vue.

Dans ce pays, les anciennes fortifications consistaient en une montagne oblongue, élevée par la main de l'homme et sur laquelle on posait le castel. Il y a ici des centaines de ces montagnes ; chaque village en est flanqué. Ces collines artificielles sont souvent d'un travail gigantesque, celle de Samosate a 100 pieds de hauteur, 300 pas de longueur, 100 de largeur. Les pentes étaient pavées de pierres taillées ou revêtues d'un mur. Au château deBélédchik, des allées voûtées, avec des meurtrières, courent derrière ce revêtement.

Le fort de Béda proprement dit consiste en trois, quatre étages de voûtes de dimensions colossales. Il n'a fallu rien moins que six tremblements de terre pour disloquer de pareils blocs ; mais la plus grande partie est restée inébranlée: c'est un véritable labyrinthe. Une belle et grande église, actuellement la tombe d'un saint turc, a été conservée. La ruine de Kalai-Béda est imprenable ; un morceau long de 100 pieds du mur de revêtement extérieur s'est écroulé du haut de la montagne, mais, derrière, les voûtes se soutiennent inébranlables, et le château est après, comme avant, inaccessible.

Sur la route d'Orfa, nous passâmes la nuit dans un village d'une construction particulière. Dans toute la partie supérieure de la Mésopotamie, véritable désert pierreux,

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on ne trouve ni arbre, ni buisson, ni même de quoi se tailler une allumette; souvent la terre n'est pas assez profonde pour faire pousser l'herbe. Les habitations sont creusées dans le grès mou, et sont posées la plupart sur le sommet des collines où cette pierre est à nu; comme aucun rocher n'émerge dans la plaine, le grand art était de fabriquer sur ces hauteurs un toit. A Gharmélyk, on s'était tiré d'embarras en élevant une sorte de coupole faite de pierre et d'argile; le village montrait une centaine de ces fours adossés l'un à l'autre ; chaque habitation comprend plusieurs dômes dont l'un est l'étable, l'autre le harem , un troisième la salle de réception, etc. On nous allume du feu avec du fumier de chameau et une espèce de cigùe.

Orfa, l'antique Edesse, était la capitale du royaume d'Osroène, et devint, en 216, une colonie romaine. La ville est citée dans l'histoire de l'Église pour la célèbre image d'Edesse. Le culte des images ne se répandit que quelques siècles après la mort du Sauveur dans l'Église chrétienne, et par conséquent, il n'était pas facile de trouver une représentation exacte et fidèle des traits du Christ. On se souvint toutefois d'une légende syriaque, suivant laquelle le roi Abgare aurait visité le Christ, pour lui offrir Edesse comme refuge contre les Juifs. Le roi aurait été guéri par Jésus et aurait reçu de lui la reproduction merveilleuse de sa figure sur une toile. Les Arméniens du cinquième siècle ont rejeté ce récit avec le culte des images ; aujourd'hui, ils y croient, et la légende se transmet de bouche en bouche parmi le peuple. On me montra une source cachée dans une caverne à l'est de la ville; le porteur de limage était, d'après le récit de mes compagnons, sur le point d'atteindre les murs de la ville, lorsqu'un groupe de cavaliers le rejoignit près de cette source; il se cacha dans la caverne, mais il y fut lapidé, et c'est ainsi que l'image resta inconnue, jusqu'à ce que les moines la produisirent en

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temps opportun. Après la conquête d'Orfa par les Arabes, Fobjet sacré avait été pendant trois siècles entre les mains des infidèles, lorsque les empereurs de Constantinople Tachetèrent au prix de 12 000 livres d'argent et de 200 prisonniers musulmans. L'image d'Edesse rivalisait avec la célèbre Véronique ou le suaire, et se trouverait en ce moment à Gênes.

Orfa est toujours une belle et grande ville, avec des murs imposants et un castel sur un roc proéminent. Sur le castel se dressent deux hautes colonnes avec de riches chapiteaux ornés des aigles romaines. A ses pieds, l'eau de plusieurs sources est recueillie par deux, bassins, où nagent d'innombrables brochets auxquels nul ne touche, parce qu'ils sont sacrés et que tous ceux . qui en mangent sont frappés de cécité.

Au sud d'Orfa commence le désert ; la ville avec ses saules et ses arbres fruitiers, forme une oasis entre le désert de sable et le désert de pierres. Jusqu'à la ville de Diarbékir, rien que la plaine nue. Sur une étendue de quarante lieues, je n'ai vu, outre la ville de Suvèrék, que quatre villages habités ; tous ]çs autres ne sont que des monceaux de pierres, où les Arabes nichent en hiver. Il y a peu de puits, les vallées sont sans eau, mais de temps en temps on rencontre des citernes voûtées, où l'eau découle en hiver du sol pierreux et nu. Ces citernes sont des fondations pieuses, et, en été, on trouve les Turcomans établis autour d'elles, avec des centaines de milliers de pièces de bétail; aussi la plupart sont-elles épuisées dès le mois de juin.

Je parcourus ce désert dans la clarté de la pleine lune. Rarement on rencontrait un groupe de cavaliers avec leurs lances, et l'on échangeait le salut : Selam aleikon! Aleikon selam! De temps à autre, on apercevait un troupeau de chameaux, cherchant paisiblement sa nourriture entre les pierres, et, à côté, les tentes noires des pâtres. Le surudchi chantait la même chanson,

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dont le refrain Aman ! Aman ! (pitié, pitié) retentit, sur le même mode monotone, au bord du Danube comme sur l'Euphrate, et parfois il me semblait sortir d'un songe où j'avais rêvé que je voyageais en Mésopotamie.

Presque toutes les chaînes de montagnes sont belles; le Karadcha-Dagh, entre l'Euphrate et le Tigre, est la seule parmi celles que j'ai vues jusqu'ici , qui fasse exception. Elle est haute de 5000 pieds et célèbre pour ses orages et la rudesse de son climat.

Il grêlait et la tempête faisait rage lorsque j'entrai , vers midi, àDiarbékir.

Diarbékir, le 12 avril 1837.

Je me trouvais naguère, par une nuit étoilée, dans les ruines du vieux château romain Zeugma. L'Euphrate étincelait au fond d'une gorge rocailleuse, et son murmure emplissait le silence du soir. Alors passèrent à la clarté de la lune, Cyrus et Alexandre, Xénophon , César et Julien ; de ce point ils avaient vu, sur la rive opposée, l'empire deChosroès; ils l'avaient vu tel que je l'apercevais moi-même, car la nature est ici de pierre et ne change point. Je me décidai à sacrifier à la mémoire du grand peuple romain les raisins dorés qu'il avait d'abord transplantés en Gaule et que j'avais portés de la frontière occidentale de leur vaste empire sur la limite orientale. Je jetai la bouteille dans l'abîme, elle plongea, dansa et glissa dans le courant du fleuve, vers la mer des Indes. Vous supposez bien que j'avais commencé par la vider; je me tenais là comme le buveur des anciens temps :

J'aspirai une dernière fois le feu de la vie, Et je jetai la coupe sacrée Dans l'abîme, des flots.

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Je la vis tomber, boire

Les flots jaunes de TEuphrate;

Mes yeux se fermèrent.

Je ne bus jamais plus une goutte.

La bouteille n'avait eu qu'un défaut, elle avait été la dernière.

• Voyage sur le Tigre jusqu'à] Mossoul. — Les Arabes. — Traversée

du désert de Mésopotamie.

Dchésiréh, sur le Tigre, le 1" mai 1838.

Le 15 avril, nous occupâmes une embarcation telle qu'on les faisait du temps de Gyrus. C'était un radeau composé de peaux de moutons gonflées. Quarante à soixante de ces outres sont nouées en quatre ou cinq rangées, sous un léger treillis de branches d'arbres, de telle façon que le radeau est large à la partie supérieue de 8 outres, à la partie postérieure de 18; on les couvre de feuilles, puis d'une natte et de tapis , et c'est ainsi que l'on descend tranquillement le courant du fleuve. Le courant est assez rapide pour vous faire avancer sans le secours des rames; elles ne sont nécessaires que pour diriger l'embarcation, la maintenir dans sa voie et éviter des tourbillons dangereux. Ces passes nous forçaient de nous arrêter la nuit jusqu'au lever de la lune; néanmoins nous parcourûmes 88 lieues en trois jours et demi.

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Nous passâmes rapidement sous les murs du castel de Diarbékir. Cette ville, appelée la noire Amida dans les documents turcs, était déjà une forteresse importante du temps de Pempereur Constantin, et elle était occupée par cinq légions. En 359, Sapor attaqua la place ; un traître y introduisit 70 archers perses par l'escalier taillé dans le roc qui descend aujourd'hui encore sur les bords du Tigre. Ils plantèrent leur bannière sur une tour haute de trois étages; mais les légions gauloises précipitèrent les assaillants dans l'abîme, et le siège se prolongea pendant 73 jours. Un assaut général livra la ville aux Perses qui la saccagèrent sans pitié. En 505, Amida soutint un siège de trois mois qui coûta la vie à 50 000 Perses, mais la ville fut enlevée par surprise, et 80000 habitants trouvèrent la mort. Amida fut toutefois reprise par les Romains, et lorsque Jovien livra Nisibis aux Perses, un quartier de Diarbékir fut abandonné aux chrétiens. Justinien rétablit les fortifications de ce poste avancé, important entre l'Arménie incertaine et la Perse hostile. Les hautes murailles intactes encore aujourd'hui sont probablement celles dont les fondements furent jetés il y a douze siècles. Les pierres de basalte dur et noir sont taillées avec le plus grand soin, et s'élèvent à une hauteur de 30 à 40 pieds. Les tours sont très -belles et placées à une distance de 80 pas l'une de l'autre ; elles sont assez spacieuses pour contenir de l'artillerie. Les murs portent une foule d'inscriptions grecques et perses.

La magnificence des fortifications contraste étrangement avec la misère de la ville; environ 15 000 huttes de terre glaise sont serrées dans des rues étroites autour de quelques mosquées ou de quelques caravansérails en pierre. Sur le Tigre, la citadelle, avec des ruines magnifiques, des arcs énormes et de belles coupoles, est séparée de la ville par des murailles élevées, et elle renferme à son tour une de ces montagnes artifi-

cielles qui supportent partout l'acropole dans cette contrée.

La montagne d'où sort le Tigre est entourée de trois côtés par l'Euphrate, et les sources de ce fleuve ne sont éloignées que de 2000 pas des rives de l'Euphrate avec lequel il confond ses eaux 200 lieues plus bas. Le grand lac situé près de l'origine du Tigre n'est pas en communication avec ce fleuve. Le Tigre sort de la montagne près d'Argana-Maaden, en été on le passe facilement à gué à Diarbékir; il traverse une vaste et fertile plaine, reçoit le Battman qui lui amène un volume d'eau plus considérable que le sien, et entre bientôt après dans une haute montagne de grès ; les ondulations douces du fleuve large et peu profond se changent dans les zigzags aigus d'une gorge étroite; les pentes s'élancent, souvent coupées à pic, des deux côtés, et là-haut sur les cimes, sous des palmiers à la sombre verdure, Ton aperçoit des hameaux de Kurdes, qui, dans ces contrées, habitent le plus souvent des cavernes. L'objet le plus remarquable que l'on trouve ici, est le reste d'un pont jeté autrefois sur le Tigre en dévastes arcs de 80 à 100 pieds de courbure. Je ne sais s'il faut attribuer cette construction hardie aux anciens rois de l'Arménie, aux empereurs grecs ou plutôt aux Kalifes.

Nous passâmes près d'une caverne chauffée par des sources sulfureuses, et le matin du troisième jour nous arrivâmes à Dchésiréh (l'île), enserrée par un bras du Tigre et par le fleuve lui-même. À ma connaissance, il n'a jamais été question de cette ville dans l'antiquité. Les belles ruines d'un grand fort sur les rives du fleuve sont attribuées par les habitants aux Génois ; toutefois je ne crois pas que leurs factoreries aient pénétré si avant dans l'intérieur de l'Arménie. La ville est entourée d'un mur auquel Réchid-Pacha a livré l'assaut pendant plusieurs mois. Après la conquête, les

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hommes ont été massacrés, les femmes et les enfants emmenés en captivité parce qu'ils étaient des yézides ou adorateurs du diable. La ville elle-même est un monceau de ruines, c'est à peine si Ton trouve quelques rares habitations dans les rues dévastées. Quel contraste étrange entre cette image de la destruction et de la misère et la richesse exubérante de la nature !

On ne voyage pas plus commodément que nous.

Étendus sur de moelleux sofas, munis de vivres, de vin, de thé et d'un réchaud, nous glissons rapidement et sans effort. Mais l'élément qui nous portait nous poursuivit sous une autre forme; la pluie tombait à torrents depuis notre départ de Diarbékir, nos parapluies ne nous protégeaient plus, nos habits, nos manteaux, nos lapis étaient trempés. Le dimanche de Pâques, lorsque nous quittâmes Dchésiréh, le soleil avait percé les nues et il réchauffait nos membres glacés. A. une demilieue au sud de la ville on rencontre les ruines d'un second pont jeté sur le Tigre: un de ses piliers cause, lorsque l'eau est haute, un tourbillon formidable. Tous les efforts des rameurs ne servirent à rien ; cette Charybde attira invinciblement notre petite arche ; elle vola comme un trait dans l'abîme, et une vague haute nous passa sur la tête. L'eau était d'une froideur glaciale, et lorsqu'un instant après l'embarcation continua sa route sans verser, nous ne pûmes nous empêcher de rire de la piteuse mine que chacun de nous offrait en spectacle à l'autre. Le réchaud avait été jeté par-dessus bord, une botte nageait à côté de nous, et chacun avait à pêcher un objet dans le courant. Nous primes terre sur une île, et comme nos manteaux étaient aussi trempés que nous-mêmes, nous n'avions d'autre parti à prendre que de nous déshabiller et de sécher toute notre toilette au soleil. A une petite distance, sur un autre banc de sable se tenait un essaim de pélicans qui étalaient également, comme s'ils voulaient se moquer

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de nous, leur vêtement blanc au soleil. Soudain nous remarquâmes que notre radeau s'était détaché et s'en allait à la dérive ; un des agas se jeta aussitôt à l'eau et l'atteignit heureusement, autrement nous serions restés dans l'état de nature dans cette île déserte.

Après nous être séchés tant bien que mal, nous continuons notre route, mais la nuit est si noire qu'il nous faut prendre terre, de peur de tomber dans de nouveaux tourbillons. En dépit du froid le plus piquant, nous n'osons pas allumer de feu, pour ne pas attirer les Arabes ; nous tirons notre radeau sous un saule, et nous attendons avec impatience que le soleil daigne se lever derrière les montagnes de la frontière perse et nous réchauffer.

Après Dchésiréh, le Tigre entre de nouveau dans la plaine et s'éloigne de la chaîne magnifique de Dchudid; la légende raconte que c'est sur ces sommets couverts de neige que Noé a débarqué avec sa société si mêlée.

La contrée devient monotone ; rarement on découvre un village, et la plupart sont inhabités et détruits. L'on sent que Ton est entré dans le domaine des Arabes ; nulle part on n'aperçoit un arbre, et là où s'est conservé un petit buisson, l'on a établi un sanctuaire et on l'a couvert d'innombrables lambeaux d'habits, car les malades croient guérir en vouant une partie de leur vêtement au saint.

Nous passâmes à côté des ruines du vieux Mossoul, et vers le soir nous découvrîmes les minarets de la ville de Mossoul : c'est le point oriental le plus extrême que j'aie atteint. Mossoul est la grande station intermédiaire des caravanes sur le chemin de Bagdad à Alep. Oasis au milieu du désert, il faut que la ville soit toujours sur ses gardes contre les Arabes; les murs qui l'entourent sont faibles mais hauts; ils suffisent pour la protéger contre la cavalerie des Bédouins. La

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porte Bab-ei-Emadi, déjà mentionnée dans les croisades, existe encore aujourd'hui, mais elle est murée. D'après l'antique coutume orientale, on attache ici un grand prix à la grandeur et à la beauté de la porte ; Ton voit des portails voûtés en marbre devant des maisons et des huttes en argile dont le toit atteint à peine à la hauteur du portail. Les toits sont plats et entourés de murs bas avec des embrasures. La plupart des maisons portent la trace de balles, et la disposition de ces habitations semblables à des forteresses rappelle vivement les palais de Florence; seulement tout est plus petit et plus mesquin.

Les habitants de Mossoul sont un singulier mélange des Chaldéens primitifs et des Arabes , des Kurdes, des Perses et des Turcs qui les ont subjugués successivement; la langue généralement' usitée est celle de l'Arabie.

Pendant les chaleurs terribles de l'été les habitants demeurent sous terre, et chaque maison a ses appartements souterrains qui ne reçoivent leur lumière que par une ouverture autour de laquelle s'enlacent les branches de la vigne.

Le gouverneur nous reçut avec la plus grande distinction et nous logea chez le patriarche arménien. Les chrétiens nestoriens et jacobites possèdent à Mossoul les plus belles églises que j'aie vues en Turquie ; mais ils sont séparés par des haines et des dissensions trèsprofondes. Chacune de ces églises appartenait aux deux sectes, et comme ce qui était fait par Tune d'elles dans ces lieux sacrés, était en horreur à l'autre, on avait partagé la belle voûte par un mur tracé au milieu.

Notre patriarche jacobite se fit un scrupule d'héberger des mécréants; mais passe encore des protestants, plutôt que des nestoriens ou même des grecs. Jamais, d'ailleurs, les chrétiens n'avaient reçu un tel accueil du pacha, et comme les musulmans les plus considérables

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venaient nous présenter leurs hommages, le patriarche ne nous laissa manquer de rien et me vendit même une bible en langue arabe et syriaque.

Le pacha accepta avec un plaisir visible un plan de Mossoul, le croquis d'une nouvelle caserne que nous achevâmes à la hâte, et il nous donna des chevaux et des mulets pour notre retour à travers le désert.

En face de Mossoul, sur la rive gauche du fleuve, on suit nettement du regard un rempart haut de 10 à 25 pieds et d'une circonférence d'une lieue; Ton dit qu'il entourait l'antique ville de Xinive.

Les édifices les plus remarquables de Mossoul sont la mosquée principale posée sur des fondements d'une église chrétienne, et les ruines d'un château turc sur le Tigre. La citadelle est insignifiante. Au pied d'une tour dont est flanqué le côté nord-ouest de la ville, jaillissent des sources sulfureuses que le fleuve couvre pendant les fortes crues. L'espace libre en deçà des murs et les environs immédiats sont seuls cultivés; si l'on se servait pour l'irrigation d'une partie de l'eau qui coule sous les murs de la ville, le pays serait d'une extrême fertilité. Cette pensée paraît avoir provoqué une antique construction, je veux parler des môles en pierres solides qui resserrent le lit du fleuve en amont de la ville; il serait très-facile d'amener l'eau nécessaire dans les champs, mais les Arabes qui rôdent autour de la ville, rendent la moisson trop incertaine.

Sous les murs de Mossoul se trouve un bazar destiné spécialement aux Arabes, afin que l'on ne soit pas forcé d'introduire ces hôtes douteux dans la ville même. De hauts et gracieux palmiers, les derniers du désert, s'élancent au-dessus des huttes basses en terre glaise : c'est là que s'arrêtent les enfants du désert. Ils placent leurs longues lances de bambou en terre, et se couchent pour admirer une m//e, une ville qui nous surprend nous autres Européens par le contraire de la

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splendeur et de la magnificence, mais qui cherche ici sa pareille à cent lieues à la ronde.

Aucun peuple n'a peut-être conservé son caractère, ses mœurs, ses usages et sa langue immuables à travers les siècles et les situations les plus diverses du monde, comme les Arabes. Chasseurs et pâtres errants, ils rôdaient dans des déserts peu connus, tandis que l'Égypte et l'Assyrie, la Grèce et la Perse, Rome et Byzance naissaient et croulaient. Mais enflammés par une idée, des pâtres se rendirent subitement maîtres de la plus belle partie de l'ancien monde et devinrent les représentants de la culture et de la science du temps. Cent ans après la mort du prophète, ses premiers partisans, les Sarrasins commandaient de l'Himalaya aux Pyrénées, de l lnde à la mer Atlantique. Mais le christianisme, les progrès spirituels et matériels qu'il engendra, l'intolérance même que sa morale sublime eût dû exclure, chassèrent les Arabes de l'Europe. La puissance grossière des Turcs les refoula en Orient, et les enfants d'Ismaël se virent confinés une deuxième fois dans le désert.

Les Arabes qui avaient atteint un degré supérieur de culture et qui se livraient à l'agriculture, au commerce et à l'industrie, tombèrent dès lors sous le joug du despotisme. Il a fallu l'excitation artificielle d'un gouvernement européen et le secours des chrétiens ; il a fallu l'introduction du cens et des impôts, des douanes et des monopoles, des armées permanentes et de la conscription, jointe à la vénalité des places, à la ferme des impôts, aux corvées et aux charges de l'Orient; il a fallu avant tout un esprit aussi puissant, une volonté aussi énergique, une fortune aussi rare que celle de Méhémet Ali pour réaliser le degré de tyrannie, inconnu jusqu'ici, sous lequel gémissent aujourd'hui les fellahs en Egypte et les Arabes en Syrie ; il a fallu tout cela pour convertir un pays entier en un domaine, tout un peuple en serfs et en esclaves.

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Mais la plus grande partie de la nation arabe est restée fidèle à ses anciennes coutumes, et le despotisme n'a pu la maîtriser. L'étendue des déserts de l'Asie et de l'Afrique, leur climat embrasé, leur sol desséché et la pauvreté des habitants ont été de tout temps la défense des Arabes. La domination des Perses, des Romains et des Grecs n'a été que passagère; aujourd'hui encore, le Bédouin mène la même vie de privations, de peine et d'indépendance que ses ancêtres; aujourd'hui encore il parcourt les mêmes steppes et abreuve ses troupeaux aux mêmes puits que du temps de Moïsq et de Mahomet.

Les plus anciennes descriptions des Arabes s'appliquent parfaitement aux Bédouins de notre époque. Aujourd'hui, des haines inextinguibles divisent les tribus, la possession d'un pâturage ou d'un puits décide du bien-être de nombreuses familles, la vengeance sanglante et l'hospitalité sont toujours encore les vices et les vertus de ces fils de la nature. Sur toutes les frontières où l'Arabe entre en contact avec des nations étrangères, la guerre s'allume. Les enfants d'Abraham se partagèrent entre les pays riches et fertiles, Ismaël et sa tribu seuls furent chassés dans le désert. Séparé de tous les autres peuples, ami et ennemi c'est tout un pour l'Arabe, et dans l'impossibilité de se procurer luimême les produits de l'industrie, il se croit parfaitement en droit de s'en emparer par la force partout où il les trouve.

Les pachas des provinces frontières se vengent de temps en temps du pillage continu de leurs voisins par des représailles en grand, sans se demander qui en sera atteint. Quand ils se mettent en campagne avec quelques escadrons de cavalerie régulière et un canon, ils sont sûrs de faire sauter le camp le plus considérable. L'Arabe tient mal contre la mousqueterie, et point du tout contre l'artillerie à laquelle, du reste, il lui

est impossible de riposter; il tremble moins pour sa yie que pour celle de son cheval, car une noble jument est souvent la richesse de trois, quatre familles. Malheur, chez nous, au cheval qui appartiendrait à la fois à trois, quatre maîtres ! Chez les Arabes, il trouve en eux autant d'amis et de bienfaiteurs. Lorsque les Turcs réussissent à surprendre un camp, ils en enlèvent les troupeaux de moutons et de chèvres, quelques chameaux et, si possible, des otages qui sont retenus dans une captivité misérable. Dans une étable étroite du sérail d'Orfa, je vis neuf vieillards languissant depuis deux ans et demi ; une lourde chaîne avec des anneaux passés autour du cou les rivait l'un à l'autre, et deux fois par jour on les poussait à l'abreuvoir comme des bêtes. On demandait à leur tribu la somme énorme de 150 000 piastres pour leur rançon; on leur en avait offert le tiers, mais à cette heure il y avait très-peu d'espoir de les voir libérer. Le pacha me promit de les relâcher, mais je n'ai pas appris qu'il ait tenu sa promesse. De tels exemples ne terrifient pas les Arabes , et aussi loin que leurs chevaux peuvent les porter, il est impossible de fonder un établissement durable. Tout le versant méridional du Taurus est couvert des traces de leurs dévastations. Là, des rivières délicieuses descendent des montagnes ; l'abondance des eaux s'unit à un ciel toujours riant, toujours chaud, à la terre la plus fertile, pour créer un paradis, si les hommes ne s'appliquaient à le dévaster.

Les Arabes ont devant eux l'espoir du butin, derrière eux la certitude de la retraite; eux seuls connaissent les pâturages et les sources cachées du désert; eux seuls peuvent vivre dans ces régions, et encore ne le peuvent-ils qu'avec l'aide du chameau. Cet animal qui porte une charge de cinq à six cents livres, transporte tout leur bien, leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs tentes, leurs vivres et leur eau d'un endroit

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à l'autre; il parcourt six, huit et même dix étapes sans boire; son cinquième estomac conserve à son maître une gorgée d'eau pour les cas d'extrême besoin ; ses poils fournissent des vêtements et des tentes, son urine le sel; son fumier sert au chauffage et produit dans les cavernes ie salpêtre dont les Arabes fabriquent eux-mêmes leur poudre. Le lait du chameau nourrit non-seulement les enfants, mais encore les poulains; sa chair est savoureuse et saine; la peau et même les os du chameau sont utilisés. Le fourrage le plus misérable, de l'herbe sèche, des broussailles suffisent à ces bêtes patientes, fortes, inofîensiveset utiles. Après le chameau, le cheval forme la principale richesse de l'Arabe. On sait que ces animaux grandissent avec les enfants dans la tente, partageant leur nourriture, s'associant à leurs courses et à leurs privations ; l'on sait aussi que la naissance d'un poulain de noble race est un jour de joie pour le camp tout entier.

Les chevaux de race noble reçoivent à leur naissance un arbre généalogique où sont mentionnés les parents et les ancêtres ; le cheval le porte ordinairement attaché à son cou dans une capsule à forme triangulaire. Les plus estimés sont ceux qui se rattachent à Kohilan, le cheval du prophète , mais dans le cours des siècles beaucoup de descendants de Kohilan se sont distingués à tel point qu'ils sont devenus eux-mêmes les fondateurs de races distinctes.

Les Arabes de la tribu de Schamarr, campés dans la Mésopotamie et capables de mettre dix mille cavaliers en campagne, s'étaient récemment rendus coupables de beaucoup de brigandages et n'avaient pas voulu reconnaître le scheik institué par la Porte. Hahs-Pacha avait donné aux pachas d'Orfa et de Mardin Tordre de marcher contre eux, et il désirait que celui de Mossoul, qui n'est pas placé sous son commandement, les soutînt; alors les Arabes eussent été acculés àl'Euphrate, dont la rive

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opposée est occupée par une tribu qui leur est hostile. Mais Indché-Bairactar était peu disposé à entreprendre une expédition qui lui causerait de grandes dépenses et rapporterait peu de butin. Lorsque enfin un ordre formel arriva de Bagdad-Vaiessi, les autres pachas avaient déjà donné l'éveil à l'ennemi, qui s'était retiré à des distances infranchissables.

Après un séjour bref mais intéressant, nous résolûmes de retourner par le désert avec une caravane sur le point de partir. Les Arabes étant exaspérés par les dernières attaques, le convoi fut renforcé de quarante cavaliers irrégùliers, et, vers le soir, nous rejoignîmes la caravane campée sur le Tigre, à deux lieues de Mossoul.

Nous parcourûmes pendant cinq jours le désert de la Mésopotamie sans rencontrer une seule habitation. 11 faut vous représenter non point une étendue sablonneuse, mais une plaine verte, immense, ne montrant que çà et là de légères ondulations de terrain ; les Arabes l'appellent la mer, et les caravanes la traversent en droite ligne en s'orientant sur des collines artificielles qui s'élèvent semblables à de grands tombeaux de Huns. Ces collines prouvent qu'autrefois il y avait ici un village, et qu'il y a encore un puits ou une source; mais les villages ont disparu, les puits sont à sec, les filets d'eau sont amers comme le sel. Encore quelques semaines, et cette plaine verdoyante que nourrit en ce moment une abondante rosée, ne sera plus qu'un désert brûlé du soleil; l'herbe exubérante qui atteint jusqu'à nos étriers, sera desséchée, et l'eau tarie. Alors les navires du désert, les chameaux seuls parcourront le désert, et ils ne le traverseront que la nuit.

Notre caravane est composée de six cents chevaux et d'environ quatre cents mulets. Les grands sacs dont sont chargés les premiers, contiennent du coton ; la partie la plus précieuse du transport, les étoiles de Bagdad, les châles de Perse, les perles de

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Bassora et les bonnes monnaies d'argent qui seront converties à Gonstantinople en mauvaises piastres, n'occupent qu'un petit nombre de bêtes de somme. Les chameaux se suivent en longues files de dix à trente ; en tête s'avance sur un âne le propriétaire, dont les éperons labourent constamment les flancs de la pauvre bête. Sans la conduite de l'âne les chameaux ne bougeraient pas d'un pas.

Le soir, lorsqu'on s'apprête à passer la nuit, les chameaux sont déchargés et les grands sacs placés en un carré sous forme de citadelle ou de retranchement, en deçà duquel chacun prépare sa couche. Notre tente, la seule que possédât la caravane, S'élevait ea dehors, et était munie d'une garde spéciale de Bachi-Bouzouks. On pousse les chameaux et les mulets complètement libres dans l'herbe haute, et ils cherchent eux-mêmes l'eau; les chevaux sont liés par des cordes en poils de chèvre à des piquets plantés en terre.

Au crépuscule, les chameaux qui se dispersent souvent sur une demi-lieue, sont rappelés. Le guide leur jette sonPoak! PoakI chacun connaît la voix de son maître et accourt docilement. On les place en rangées régulières dans l'intérieur du carré : le plus petit bambin gouverne la grande, puissante, mais inoffensive créature. Il crie: KrrI Krr! et ces bêtes colossales se jettent docilement à genoux, plient leurs longues jambes de derrière, et après toutes sortes de balancements étranges, les voilà 'couchées à terre, en longues files, l'une à côté de l'autre, jetant le cou de côté et d'autre, et inspectant la place. Une ficelle très-mince est nouée autour du genou du chameau couché ; lorsqu'il se lève, il est réduit à se tenir sur trois jambes et ne peut bouger. Lorsqu'on le charge le matin, il s'abat en poussant des grognements et des soupirs lamentables, puis il continue paisiblement sa marche.

La chasse est d'un bon rapport dans le désert; des

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gazelles innombrables le parcourent, des faisans, des perdrix se cachent dans l'herbe haute. Le troisième jour de marche nous étions à peine en train de poursuivre quelques outardes s'enlevant lourdement pour retomber à une petite distance, qu'un grand tumulte s'éleva dans la caravane. Les Arabes viennent ! criaiton. On avait vu dans le lointain un essaim qui s'approchait avec une rapidité extrême. La tête de notre colonne fit halte, mais le convoi était long d'une lieue, et il y avait peu d'espoir de le couvrir avec soixante hommes armés. Les cavaliers coururent en avant, gravirent une colline artificielle, et je me fis montrer les Arabes. En effet, une foule de petits points noirs traversait rapidement la plaine, mais comme j'avais une lunette d'approche sur moi, je fus bientôt à même de convaincre la société que ce que nous apercevions devant nous n'était qu'une immense compagnie de sangliers qui venaient sur nous. Bientôt on reconnut les animaux à l'œil nu.

Le cinquième jour nous étions au pied de la montagne, et nous entrions dans le grand village de Tillaja, sans aucun doute l'antique Tilsaphate, où l'armée affamée de Jovien reçut les premiers vivres pendant sa retraite de la Perse à Nisibin. Ici, j'appris que dans la matinée Méhémet-Pacha s'était avancé avec un corps de troupes vers le nord, à la rencontre des Kurdes ; je résolus de me joindre à cette expédition, je quittai la caravane et j'arrivai dans la même soirée au camp. Là, j'appris que Hafis-Pacha avait envoyé à notre rencontre cinquante cavaliers chargés de nous couvrir; pensant nous voir venir de la direction de Sindéar. ils nous avaient manqués.

Siège d'un château fort kurde.

Saïd-Bey-Kalessi, le 12 mai 1838.

L'expédition de Méhémet-Pacha est composée de six bataillons comprenant chacun quatre cents hommes, de cent cinquante chevaux et de huit pièces d'artillerie. La campagne est dirigée contre un petit prince kurde, qui, depuis cinq ans, délie l'autorité de la Porte, lève des impôts par force et commet nombre de cruautés. A l'approche des troupes de ligne, presque tous ses partisans ont fait défection, lui-môme s'est jeté avec deux cents lidèles dans un castel très-fort, perché sur la montagne.

Le 3 mai, les racle îi ux arrivèrent de Diarbékir, un régiment avec l'artillerie passa le Tigre, le reste des troupes suivit le lendemain. Un petit radeau de quarante outres porte une pièce de gros calibre avec quatre à cinq hommes; les grahds filets flottants de 80 outres por-

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tent quinze hommes avec leurs tentes ; les chevaux sont attachés deux à deux ou quatre à quatre aux radeaux, et c'est ainsi que toute la cavalerie passa, sans perdre un animal, le courant très-rapide, large de trois cents pieds. Les mulets furent poussés â travers le fleuve à coups de pierres.

Nous établissons nôtre camp sur la rive gauche. Des postes sont placés à vingt ou quarante pas de distance les uns des autres; ils font front au camp et crient toutes les minutes, pendant toute la nuit : « Hasir-ol ! sois prêt! » — En dépit de cette surveillance, beaucoup de Kurdes amenés de force parviennent à s'évader.

Le 6, fatigué de ne rien faire dans le camp de Dchésiréh, je me suis avancé, accompagné d'un seul aga, jusqu'au pied du château de Saïd-Bey. Lorsque j'aperçus le castel imposant à une hauteur formidable et à une si grande distance des cimes verdoyantes, je ne pus me défendre de la pensée qu'il suffisait de quarante hommes résolus pour faire ici une très-longue résistance. Mais heureusement la garnison est de deux cents hommes, car deux cents mangent plus que quarante, et d'ailleurs Ton trouve plus facilement quarante hommes résolus que deux cents. Nos alliés kurdes avaient déjà fait de bonne besogne en prenant une foule de petites tours, de cavernes retranchées qui couvrent les approches du fort principal et qui à première vue paraissent presque inaccessibles. Ces gens sont d'excellents tireurs, en dépit de leurs vieilles armes à mèches. Ils ne sortent que la nuit pour leurs entreprises; le jour ils sont tapis derrière des pierres; partout on en trouve une troupe, et partout où se montre la tète d'un ennemi, une balle siffle. La poudre et le plomb ne leur coûtant rien, les Kurdes profitent de l'occasion; le château, au contraire, tire peu, avec réflexion et calcul, et vise très-juste. Hier, trois de nos gens ont été atteints à une distance incroyable. Le fort n'a pas de canons,

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mais le fusil de rempart n'est pas à dédaigner pour la défense, et son feu ne peut être éteint que par la conquête de la place. Lorsque je parus avec mon cheval blanc et que les Kurdes se pressèrent autour de moi, une balle siffla aussitôt dans les branches du noyer sous lequel nous faisions halte.

Saïd-Bey-Kalessi est situé sur un pic rattaché seulement au nord et par une crête aiguë, impraticable, à la masse principale de la montagne. A l'est et à l'ouest, le fort est entouré de gorges profondes qui se joignent vers le sud et forment une vallée où nous sommes campés; un seul sentier mince rampe en zigzags innombrables jusqu'aux tours et aux murs et est coupé par toutes sortes d'ouvrages extérieurs. Les chemins dans la vallée sont dominés par les créneaux du château. Au delà des gorges, les rochers s'élèvent presqu'à une hauteur égale à celle du fort, mais ils sont si escarpés et si pointus qu'il serait difficile d'y établir des batteries.

Accompagné de guides kurdes, je grimpai sur ces hauteurs de tous les côtés, et je ne revins que fort tard dans la nuit auprès de Védé-Han-Bey. La tente de ce prince avait été dressée sur les bords d'un torrent écumant ; on grillait sur un grand feu de petites tranches de viande de mouton; devant nous se tenaient quarante à cinquante Kurdes avec leurs longs fusils, leurs poignards, leurs pistolets, leurs couteaux et leur costume pittoresque; les chefs étaient accroupis à terre; des feux de bivouac brûlaient à Tentour, et au-dessus, les postes tiraient leurs derniers coups. La grande fatigue me jeta bientôt dans le sommeil et je dormis sous les fourrures du bey sur une couche de pierres, ma tente et mes bagages étant restés en arrière avec mes gens.

Vers minuit, je me levai et je parcourus les environs immédiats du fort. Mon opinion sur l'attaque est arrêtée. Il faut porter toutes les balistes sur la hauteur orientale; le château est ouvert de ce côté, il montre

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des fenêtres, des portes, il offre un vaste but; la cour est baissée considérablement de ce côté, elle est remplie de bétail. Les canons de gros calibre devront être montés au contraire sur les hauteurs occidentales. Si la garnison est indécise — beaucoup de ces gens n'ont jamais vu une pièce d'artillerie, — la première batterie les déterminera à se rendre; s'ils s'obstinent, la seconde devra pratiquer une brèche à la seule partie du château accessible à l'infanterie.

Le 8. Le corps de Méhémet-Pacha est arrivé hier soir, l'on a ouvert aussitôt les négociations, mais aussi maladroitement que possible. On a commencé à tirer à blanc avec toutes les pièces, puis on a envoyé un parlementaire pour sommer la garnison de livrer le fort. Le bey est tout prêt à le faire, mais à des conditions quïi a la bonté de prescrire lui-même. La négociation s'est traînée jusqu'à aujourd'hui, et il n'en faut pas moins établir les batteries.

Le 8, au soir. Jamais je n'eusse cru que l'on pourrait s'acquitter d'une pareille tâche sans autres instruments que quelques perches. On attelait à chaque canon un demi-bataillon, les autres allaient en avant, coupaient les arbres, déblayaient les chemins de pierres gigantesques qui roulaient avec le fracas du tonnerre dans le gouffre, transportaient les roues au delà des blocs qui ne voulaient pas céder ; bref, après six heures de travail deux pièces étaient établies sur la pointe du rocher.

Aujourd'hui, nous avons fait un tour de force plus remarquable encore, et je m'aperçois que dans la guerre l'entrain remplace beaucoup de science. On avait proposé au pacha d'établir de l'artillerie sur toutes sortes de points ; lorsque je me présentai chez lui ce matin, il me demanda mon avis ; je lui répondis que je l'avais déjà développé : je m'en tenais au point que j'avais assigné à l'ouest du château. Il ordonna aux comman-

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dants des deux régiments de m'accompagner; ni l'un ni l'autre n'avaient encore visité cet emplacement, ils le trouvèrent excellent. La hauteur par laquelle nous devions y arriver a au moins 600 pieds ; elle est en partie taillée à pic et partout couverte de blocs et de pierres. Nous franchîmes cette barrière, et le soir, dans les ténèbres, les deux premiers boulets allèrent frapper les murs du château.

Aujourd'hui, la garnison a dû reconnaître en nous des officiers supérieurs lorsque nous avons passé, suivis d'une nombreuse escorte, au pied du château; elle s'est abstenue néanmoins de tirer sur nous, j'en conclus qu'elle se décidera bientôt à capituler et qu'elle ne veut pas irriter les assiégeants. (Je pourrai toujours rayer cette prophétie, si elle ne se réalise pas; si l'événement tombait juste, je l'aurais prédit.)

Le 9. Ce matin on a ouvert le feu; les cinq pièces montées jusqu'ici ont tiré chacune vingt à trente coups. La moitié des bombes est tombée dans la cour du château, les éclats ont causé moins de dommages que je ne pensais, parce que le terrain est extrêmement inégal ; deux fois les bombes s'abattirent sur la terrasse du château, mais sans la percer. Un tiers des boulets frappa le château ; un tiers tomba dans la cour, un tiers la dépassa; un boulet a enfoncé la porte de la tour, et il ne sera pas sans avoir causé quelque émotion à l'intérieur.

La batterie occidentale est distante du fort de 750 pieds ; la batterie orientale, de 850 pieds. Vous me direz : l'éloignement est trop grand; mais qu'y faire? Nous rendons grâces à Dieu d'avoir pu nous établir si près. L'ennemi a fait d'ailleurs bonne contenance. Quand nous manquons le but, il nous raille à grands, cris; quand nous l'atteignons, il nous répond par des coups de fusil dont nous n'avons cure. Le pacha vient de me charger de la mission de chercher, cette nuit, un point du château où l'on puisse établir la mine.

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Le 10. Une cime derrière le château m'a paru être le théâtre le plus favorable à notre entreprise ; je passai avec deux mineurs au pied du fort sans être particulièrement inquiété, et, dans une gorge, nous nous élevâmes en ligne droite à une hauteur de 600 à 700 pieds. Le soleil venait à peine de se coucher, et je voyais le fort à une distance de 240 pas devant nous. Du rocher qui me couvre, une plaine large de 100 pas s'étend jusqu'au château et n'est interrompue que par quelques légères ondulations.

Il devenait cependant indispensable de s'avancer plus loin ; les Kurdes montraient le plus grand empressement à me suivre ; seulement ils me demandèrent d'attendre la nuit. Avec la nuit se leva la pleine lune, projetant sa clarté sur la montagne.

Le silence s' étant fait dans le château, nous franchissons rapidement, courbés à terre, une distance de dix pas, jusqu'à un tas de pierre derrière lequel nous nous mettons à genoux. Ceci ayant passé inaperçu, nous nous glissons jusqu'à un dernier bloc qui n'est plus éloigné du pied de la muraille que de 25 à 30 pas. L'endroit eût été très-favorable pour y établir la mine, si Ton avait eu quelques semaines devant soi. Quant au mineur, il faut vous représenter un honnête tailleur de pierres, un pauvre raïah que Ton force d'exercer son paisible métier pour ce but guerrier.

Cet homme se déclara prêt à s'avancer, contre récompense et accompagné d'un Kurde, jusqu'auprès du mur. Ils rampèrent muets dans cette direction, à un moment où un nuage obscurcissait la lune, et nous les suivîmes avec anxiété du regard, nous contentant de lever la tête au-dessus du bloc. Dix minutes s'étaient écoulées, nos gens revinrent, rapportant qu'ils avaient trouvé partout du roc, nulle part de la terre ou la plus petite caverne au pied du mur qui pùt couvrir un homme.

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Le travail ne pouvant être continué cette nuit, nous battîmes en retraite aussi prudemment que nous étions venus; mais à peine avions-nous fait vingt pas et nous trouvions-nous en rase campagne, qu'un éclair partit des créneaux et que les balles sifflèrent à nos oreilles. Sans nous arrêter, nous nous précipitons en avant, nous roulons sur des pierres et des blocs, et bientôt nous nous trouvons en sûreté ; nous descendons dans la vallée, et le combat de tirailleurs, engagé maintenant, se livre au-dessus de nos têtes.

J'ai proposé au pacha de faire préparer un toit portatif de poutres très-solides protégeant le mineur pendant le travail du premier moment. Un Kurde s'est offert à le placer contre le mur, le mineur se met dessous, et cent Kurdes se tiennent prêts à faire feu sur tout ce qui paraîtra derrière les créneaux. Le mineur attaque directement le mur ; dès qu'il sera à une profondeur d'une archine et demie, nous mettrons un tonneau de poudre dans le trou, et la brèche sera faite ; si cela ne réussit pas, rien n'empêchera de continuer le travail. Le pacha a approuvé ce plan. Aujourd'hui nous tirons peu, parce que nos boulets sont encore en route; hier nous avons été trop ardents.

Le soir. On a parlementé toute lajournée. Saïd-Bey offre son fils en otage, mais il demande à sortir en liberté. Il va plus loin, il s'offre à livrer son château avec, tout ce qu'il contient; mais le pacha veut qu'il se livre lui-même. Le pacha vient de me faire appeler pour assister à cette réception. La visite du mineur n'est pas restée inaperçue du château et y a causé les appréhensions les plus vives.

Le pacha a reçu son ennemi dans la grande tente ; les commandants des régiments et des bataillons étaient à ses côtés ; les capitaines se tenaient devant l'entrée. Un convoi de Kurdes descendit lentement la montagne escarpée ; une demi-heure après, le bey descendit de

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cheval devant notre tente. A la pensée qu'il abandonnait avec une foule de trésors un beau château où il commandait en roi, et qu'il n'était pas sûr de conserver sa tête en sortant de la tente, je ne pus me défendre d'admirer l'allure ferme et légère avec laquelle il s'avança vers le pacha et lui baisa la main. Saïd ne venait pas demander grâce, car on ne l'accorde pas au vaincu, mais il offrait l'amitié qu'on accepte de celui qui est encore assez fort pour continuer les hostilités. Le bey s'assit entre le pacha et moi, on fit passer le café et des pipes, et l'on mena la conversation en langue turque, comme s'il n'y avait eu qu'un malentendu.

Le château sera rasé; cela est déplorable, mais nécessaire ; si Ton y installait un commandant avec une garnison, le commandant y jouerait bientôt au Saïd- Bey.

Saïd-Bey-Kalessi, le 13 mars 1838.

Je viens de mesurer la hauteur du château et j'ai trouvé que la pointe de la grande tour s'élève à 1363 pieds au-dessus de la tente du pacha. Le château est fort par sa position, faible par sa construction ; il ne peut être comparé en aucune façon avec les magnifiques bâtiments des Génois; les murs sont minés, le magasin de blé seul est voûté, ainsi que les citernes et l'étage supérieur de la tour qui contenait l'appartement de Saïd-Bey. L'architecte n'avait jamais songé que des boulets pussent venir du côté occidental, et il avait tourné de ce côté la porte d'entrée de l'appartement. Mais un boulet est parti de cette aire d'aigles, a brisé la clef de voûte au-dessus de la porte et a frappé le miroir, le seul de son espèce à 50 lieues à la ronde, audessus du lit du bey.

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Une bombe ayant éclaté dans la citerne ouverte, l'eau n'en était plus potable. Notre faible calibre avait fortement endommagé le mur, ce qui ne s'expliquait que par sa mauvaise composition. La présence d'un officier européen avait donné, du reste, de mauvais pressentiments au bey ; mon innocente planchette qu'il apercevait sur toutes les hauteurs, tantôt devant, tantôi derrière le château, lui semblait un charme qui l'ensorcelait, et il l'avait jugée digne d'une vive fusillade. Saïd- Bey en personne nous a donné hier ces détails. Dans le château régnait une malpropreté qui devait nécessairement être funeste à la garnison ; la cour était couverte de restes de mangeaille, de chiffons et d'ossements d'animaux; l'air, rempli de miasmes pestilentiels. Sous la porte un Kurde vint à ma rencontre, portant son frère blessé; le pauvre diable avait été atteint à la jambe, et son porteur me raconta les larmes aux yeux qu'il se traînait ainsi depuis sept jours. Je fis venir le barbier du régiment : « Mais c'est un Kurde, » fit ce dernier à plusieurs reprises et en élevant toujours la voix, comme s'il avait voulu dire : « Tu ne comprends donc pas que tu demandes une chose insensée? »

Il est honteux de mettre en campagne 3 000 hommes, accompagnés seulement d'un barbier ignorant. Hafis- Pacha portera, je l'espère, la question de la réforme de la médecine et de la chirurgie devant le séraskier. Avant qu'ils n'aient institué leur haute école et leur jardin botanique au sérail de Galata, les Turcs perdront des centaines d'hommes et des meilleurs, ceux qui vont le plus volontiers au feu.

Le 16. Depuis trois jours et trois nuits de la fumée et des flammes s'élèvent du rocher, et hier s'est effondré le dernier débris de la grande tour.

Les montagnes du Kurdistan.

Saïd-Bey-Kalessi, le 18 mai 1838.

L'empire ottoman embrasse de grands territoires où la Porte n'exerce aucune autorité, et il est certain qu'il reste au Sultan de grandes conquêtes à faire dans son propre État. De ce nombre est le pays montagneux entre la frontière perse et le Tigre ; les longues plaines entre ce fleuve et l'Euphrate forment un désert sans eau, sans arbres, sans une demeure fixe. Quelques ruines témoignent que des hommes ont essayé de s'y établir, mais les Arabes s'opposent à toute espèce de colonisation ; eux seuls dressent leurs tentes dans ce désert.

Dès que le Tigre est passé, des collines délicieuses s'élèvent peu à peu jusqu'à former une haute montagne aujourd'hui encore couverte de neige. Les hauteurs sont couvertes de chênes et de platanes ; les vallées remplies d'oliviers, de figuiers, de noyers, de grenadiers,

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de vignobles et de lauriers-roses ; le blé, semé dans les légers sillons de la terre brunie, donne le rendement le plus riche, et là où l'homme n'a rien fait, la nature produit les herbages les plus magnifiques, émaillés de millions de fleurs aux couleurs les plus variées, rafraîchis chaque soir par les nuages qui s'assemblent autour des cimes voisines. Les chevaux, les moutons, les vaches, les chèvres réussissent le mieux du monde ; dans les montagnes, le sel est à ras du sol, et aucun naturaliste, que je sache, n'a exploré les autres trésors qu'elles peuvent renfermer.

Si un pays si heureusement doué reste aux trois quarts sans culture, la cause en doit être cherchée dans la triste situation sociale des habitants.

Le Kurde est presqu'en tout point l'opposé de son voisin, l'Arabe ; le goût du pillage seul leur est commun ; mais en cela même l'Arabe tient plus du voleur ; le Kurde, du guerrier. Les Arabes n'exercent la violence que là où ils sont les plus forts ; ils craignent les armes à tir et les fuient sur leurs excellents chevaux ; ils dédaignent l'agriculture et les villes, le chameau leur tient lieu de tout et leur permet le séjour dans un pays inhabitable pour tout le reste du monde. Devant des attaques sérieuses, ils se retirent à des distances infranchissables, et comme ils ne laissent nulle part d'établissement fixe sur lequel on puisse les atteindre, ils sont, à cet égard aussi, invulnérables.

Le Kurde, au contraire, est agriculteur par besoin, guerrier par penchant ; de là, ses villages et ses champs dans la plaine, ses châteaux et ses forts dans la montagne. Il combat à pied, les murs et les montagnes sont sa défense, le fusil son arme. Le Kurde est un excellent tireur ; son arme richement damasquinée se transmet de père en fils, et il la connaît comme son plus ancien compagnon.

La plupart des Kurdes de cette contrée sont maho-

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métans, mais sur la frontière perse il y a beaucoup de chrétiens jacobites.

Les princes kurdes exercent un grand pouvoir sur leurs sujets ; ils guerroient entre eux, défient l'autorité de la Porte, refusent les impôts, ne permettent pas la levée des soldats, et cherchent un dernier refuge dans les bourgs qu'ils se sont élevés dans la haute montagne.

Les chefs les plus puissants étaient Révendus- Bey, vaincu par Réchid-Pacha ; Védé-Han-Bey, qui combat aujourd'hui à nos côtés; Saïd-Bey, dont le château est en ce moment dévoré par les flammes ; Ismaël-Bey, que la Porte a élevé à la dignité de pacha, mais dont la fidélité est suspecte. Les expéditions contre ces princes ont toujours été faites au prix de grands sacrifices. La guerre revient cher dans ces contrées, parce que le matériel est difficile à trouver; une bombe amenée de Samsum à dos de mulet, coûte un louis d'or. Les châteaux forts ne sont pas construits pour résister à l'artillerie ; mais ils sont tellement favorisés par le terrain qu'ils se sont tous défendus 30 à 40 jours. Avec cela, la maladie et la désertion ont enlevé beaucoup de monde, et ces pertes étaient d'autant plus sensibles qu'elles étaient plus difficiles à réparer.

L'expédition de Kurd-Méhémet-Pacha a été heureuse; cinq jours après l'arrivée de l'artillerie, la place était forcée de se rendre; la santé des troupes est excellente ; les blessés sont peu nombreux, ils se trouvent presque exclusivement parmi les alliés kurdes, et ceux-ci, on ne les compte pas. La conquête d'une petite forteresse, maintenant réduite en ruines, est en soi peu importante, mais elle était un des centres principaux de la résistance contre la Porte.

Expédition contre les Kurdes.

Karsann-Dagh, le 4 juin 1838.

La résistance des Kurdes n'était pas aussi complètement brisée par la chute de Saïd que nous l'avions espéré. Il y a entre Musch et Hasu de hautes montagnes jusqu'ici inaccessibles à toutes les armées turques, même à celle de Réchid-Pacha. Là s'élèvent des cônes et des crêtes taillées à pic qui comptent parmi les cimes les plus élevées de l'Asie Mineure. La contrée s'appelle Karsann ; elle renferme de riches villages dont aucun ne paye l'impôt. Nul parmi ses habitants ne fait le service militaire.

Pour réduire ces insoumis, on fit de grands armements. Non -seulement Méhémet- Pacha pénétra au cœur même du Kurdistan, mais le commandant de Diarbékir se mit également en campagne avec le 19 e régiment d'infanterie, deux régiments de

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cavalerie de la garde, quelques centaines de spahis et et trois canons, en tout 3000 hommes. On avait même fait appel à Schirvan-Bey, établi à Test de Karsann avec ses Kurdes irréguliers, et au pacha de Musch qui est lui-même Kurde. Ainsi, Karsann devait être entourée et attaquée de tous les côtés à la fois. On estimait les adversaires au nombre de 30 000; mais ils manquent de toute cohésion ; ils n'ont pas de chef, aucun château ne donne un point d'appui durable et solide à leur résistance.

Notre chemin à travers les vallées parallèles des affluents du Tigre était extraordinairement pénible. Dix chevaux étaient attelés à chaque pièce, c'est ainsi que nous passions par-dessus les pierres et les blocs, dans les vallées, sur les pentes. Il était souvent difficile de trouver de la place pour les tentes. Nous passions par des villages kurdes amis, et nous respections scrupuleusement leurs semailles; ce procédé est très-sage, et l'on ne saurait assez le louer. Le pacha lui-même s'arrête souvent une heure entière devant un village, jusqu'à ce que le convoi ait passé, pour empêcher des exactions ; aussi les Kurdes viennent-ils sans crainte offrir leurs marchandises au bazar de noire camp. Les rivières nous opposaient de grands obstacles. Le Doghansui était large de 150 pas, et son courant plus fort que celui du Tigre; les radeaux abordèrent à 1500 pas audessous de leur point de départ ; il nous fallut quarante-huit heures pour faire passer notre petite armée, ainsi que nos troupeaux.

Bientôt nous nous trouvâmes à une petite journée de marche de la ville de Hasu qui était dans des dispositions hostiles. Le lendemain malin nous avancions prudemment en deux colonnes, dans l'intention de nous ouvrir le passage à coups de canon, lorsque nous apprîmes qu'il n'était resté dans la place que des raïahs inoffensifs, tandis que tous les musulmans s'étaient res-

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fugiés dans îa montagne. Nous nous établîmes en avant de la ville; le pacha m'envoya chercher un campement pour le lendemain, et me donna pour toute escorte quelques douzaines de cavaliers kurdes armés uniquement de lances, de sabres et de boucliers. Le village vers lequel je me dirigeai, était situé à une distance de deux lieues et demie; lorsque, chemin faisant, nous entendîmes quelques coups de fusil partir de la montagne, les irréguliers ne voulurent plus avancer, et, comme je ne pouvais leur parler, je n'eus d'autre parti à prendre que de continuer ma route tout seul, sur quoi un Kurde se décida à me suivre. Lorsque je fis mon rapport au pacha, je saisis l'occasion pour lui dire que, chez nous, on faisait suivre un officier envoyé en reconnaissance d'une patrouille d'infanterie, et s'il était nécessaire, d'un bataillon renforcé de quelques pièces d'artillerie.

Le lendemain, nous occupâmes le nouveau camp. Le village dont il était flanqué fut aussitôt incendié. Je cherchai en vain à faire comprendre qu'il fallait déployer de la sévérité envers les fuyards, et faire grâce à ceux qui restaient en place. A peine arrivés, nous reçûmes Tordre de rejoindre le commandant en chef; laissant l'artillerie en arrière, l'infanterie s'avança aussitôt dans la direction prescrite. Chemin faisant, on mit le feu à une douzaine de villages. Enfin nous arrivons, dans une gorge profonde, à un grand village dont les habitants n'ont pas pris la fuite. Ils sont campés sur les terrasses de leurs maisons, ils tirent déjà de loin sur nous, et crient que nous n'avons qu'à approcher. Nous apprenons que Hafis-Pacha a été repoussé hier avec pertes de ce défilé. Le village est adossé à une pente escarpée. Je propose à Mahmoud-Bey de tourner le bourg à gauche où une colline et des arbres nous couvriront contre son feu, de gravir la pente de derrière, de prendre ainsi le village à revers, et de couper

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la retraite aux habitants; autrement nous aurons à leur livrer demain un nouvel assaut. Les tirailleurs s'avancent courageusement, et bientôt nous dominons les habitants. Une grêle de balles les chasse de leurs toits plats, et ils voient avec terreur leur retraite menacée. Maintenant on se rue aux cris de Allah 1 Allah! sur le village ; un grand nombre de fuyards sont abattus à coups de baïonnettes, d'autres échappent par des détours.

Les soldats se mettent à piller et sortent bientôt chargés de butin des maisons. Un cavalier me prie trèshonnêtement de tenir son cheval — ce que je fais — jusqu'à ce qu'il ait rempli ses poches. Mais le séjour dans le village n'est pas agréable, car on continue à tirer. Il faut se serrer contre les murs. Enfin, il n'y a plus qu'une maison qui tienne ; elle fait une résistance furieuse, désespérée, pendant quatre à cinq heures. Le chef du village s'y est jeté avec son drapeau. Pour lui il n'y a plus de salut sur cette terre, il ne peut espérer la grâce, il ne songe donc qu'à vendre chèrement sa vie.

Sur ces entrefaites, je m'étais rendu auprès de Hafîs- Pacha ; il avait trouvé le défilé ouvert, et il assistait à la lutte du haut d'une petite colline. C'est là qu'on amena les trophées et les prisonniers. Hommes et femmes avec leurs blessures sanglantes, nourrissons et enfants de tout âge, oreilles et têtes coupées, tout était payé aux offrants par un don de 50 à 100 piastres. On lavait les plaies des prisonniers blessés, on les pansait du mieux que l'on pouvait; la douleur muette des Kurdes, le désespoir lamentable des femmes offraient un spectacle déchirant.

Nos pertes ont été assez considérables. J'ai vu Méjiémet-Bey et Méhémet-Pacha dirigeant l'assaut au premier rang des tirailleurs ; le dernier a eu un cheval tué sous lui. Le lendemain fut consacré au repos, puis

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on continua la marche dans la montagne, en ramassant une foule incroyable de prisonniers. Je ne pus suivre cette expédition, la maladie me retint dans le camp établi au pied de la montagne. Maintenant la guerre est terminée, tout le monde demande grâce.

Depuis que j'ai fait cette campagne d'ailleurs peu importante, avec les troupes turques, j'ai repris quelque confiance, Ces gens ont marché au feu avec un courage admirable, soutenu puissamment par le fatalisme et par l'espoir du butin, car leurs adversaires sont riches et adorent le diable. Notre équipement est mauvais, mais le climat est doux. Cette marche pénible par monts et par vaux, par des sentiers rocailleux et d'innombrables cours d'eau, notre brigade l'a faite pieds nus, portant ses souliers à la main; pour le combat, le soldat se noue autour des reins toute sa toilette ainsi que son manteau, en guise de ceinture. Les fusils ne valent rien ; l'on ne vise point du tout. Pendant qu'on donnait l'assaut au village, je remarquai un soldat qui, en détournant le regard, déchargeait son fusil dans l'azur du ciel : « Camarade, m'écriai-je, où donc as-tu tiré? — Il n'y a pas de mal, petit père; avec l'aide de Dieu, le coup aura porté. » répondit-il, et il tira encore un coup dans la même direction. Il est vrai que la plupart de nos blessés avaient été atteints par nos propres balles.

Ici Tôn prescrit bien des mesures contraires à l'ordre établi dans nos camps. Sitôt arrivé, le soldat remplit sa bouteille à eau, boit ou se jette, tout trempé de sueur, à l'eau ; puis il dort une ou deux heures, et quand le soleil brûlant incline vers le couchant, il se creuse un trou pour faire la cuisine à côté de sa tente. Là, on apprête le pain en môme temps que le repas; la farine est pétrie en une sorte de galette mince et grillée rapidement comme une omelette sur des plats en étain que l'on étend sur le feu. Nos repas ne

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sont point mauvais ; de grands troupeaux de moutons et de chèvres nous suivent; le riz et la farine sont transportés k dos de chameau. L'état sanitaire est excellent. Tandis que sous Réchid-Pacha le siège d'un château fort kurde a coûté 3 à 4000 hommes, nous n'avons pas eu un malade. J'attribue ce résultat aux tentes, et, à moins qu'on ne se mette en campagne avec un demi-million d'hommes, on les introduira certainement dans notre armée 1 ; car, pour des bivouacs, il faut un climat comme celui dont nous jouissons dans ces montagnes ; et, même ici, les troupes se construisent, avec des branches d'arbres, des baraques singulièrement belles. La tente vous garantit dans la plaine aussi bien contre la chaleur torride du jour que contre la rosée de la nuit ; elle augmente sans doute le train, mais elle conserve en bon état des milliers de soldats. Un mulet porte aisément quatre tentes ; il faut à un. bataillon 16 à 20 de ces bêtes de somme. Les chameaux sont plus avantageux; au nombre de quatre, ils suffisent à un bataillon. On en a pris naguère une centaine qui nous seraient d'un excellent usage si la guerre allait éclater.

Bi?ouac dans la montagne de Karsann, le 14 juin 1838.

Je me suis senti bientôt assez fort pour me rendre de nouveau au bivouac occupé par Hafis-Pacha depuis les derniers événements de la guerre et où il se tient immobile depuis huit jours.

En mon absence, mon compagnon a eu le mérite de représenter au pacha avec une grande franchise les

1. Cette prévision ne s'est point réalisée. L'état-major prussien se refuse à adopter le système de campement, pour ne pas alourdir les effets embarrasser la marche rapide de l'armée.

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suites déplorables qu'entraîne nécessairement le système des oreilles et des têtes payées. Hafis-Pacha a les meilleures intentions du monde; il s'est peut-être senti un instant froissé, mais on ne risque rien à dire honnêtement sa manière de voir à un tel homme. Il a mis fin à beaucoup de désordres, en tant que cela est possible avec des Bachi-Bouzouks 1 ; le principe de la clémence prédomine, l'on prête volontiers l'oreille aux députés des Kurdes.

Mais ce sont là des négociations difficiles, l'une des parties se défiant de l'autre. Il était convenu que tous les villages enverraient aujourd'hui des députations, mais elles n'arrivent pas. Il serait naturel de leur courir sus, mais alors ils se réfugieraient tous sur le territoire de Musch où réside Emin-Pacha, Kurde lui-même et placé sous la dépendance d'Erzéroum-Valessi. Celuici ne bouge point pour soutenir l'expédition.

I . Littéralement : mauvaises têtes, ou troupes irré gulières.

Impôts et conscription turcs.

Camp de Karsann-Dagh, le 15 juin 1838.

Je me suis efforcé de m'instruire sur la situation de ce pays soumis depuis trois ans seulement à l'empire turc.

Les Kurdes se plaignent de deux choses : des impôts et de la levée des troupes. Ces griefs étant partagés par toutes les provinces de la Turquie, il me sera permis d'entrer dans quelques détails.

Autrefois les Kurdes ne payaient point d'impôts, mais des luttes continuelles ravageaient leurs champs de blé, détruisaient leurs villages, et personne n'avait de recours contre les puissants, si ce n'est en sa propre défense. Maintenant la paix règne entre diverses tribus, et quoique cette première condition de la civilisation soit achetée à prix d'impôts payés au gouvernement, on peut y voir un acheminement vers une situation meilleure.

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Les raïahs payent en outre partout plus que les musulmans, et si on leur impose toutes sortes de corvées, on ne saurait y voir d'injustice, en tant que ces prestations ne sont pas exigées avec dureté et d'une manière blessante, car ils sont exempts de leur côté du plus lourd de tous les impôts, la conscription.

Le vrai motif des plaintes gît, non pas dans l'élévation, mais dans le caractère arbitraire des impôts. On ne devrait pas les fixer à une certaine somme, mais prendre pour base de la répartition le revenu ou la fortune. Si le gouvernement réclamait aujourd'hui un acre de terre, le laboureur en cultiverait à l'avenir 10 au lieu de 11, car les terres non cultivées existent encore en grand nombre. Mais qu'arriverait-il, au contraire, si le laboureur cultivait ce printemps une double étendue de terrain? On doublerait l'automne prochain ses impôts. Et ainsi, toutes les forces chôment, car on sait qu'à celui qui possède beaucoup, Ton demande beaucoup, et l'on se borne à cultiver le strict nécessaire.

Aussi longtemps que le système d'imposition consistera tout simplement dans ce fait que chaque musulman pressure ses sujets du mieux qu'il peut sans les pousser à la révolte ouverte, l'agriculture ne pourra pas se relever, et l'industrie encore moins prendre racine. Et pourtant l'une et l'autre réussiraient à merveille et seraient seules capables de rendre au sol sa vraie valeur. Que de forces naturelles se perdent ici ! Que de rivières s'écoulent, qui pourraient faire marcher des moulins et des usines ! Que de forêts interminables demeurent intactes parce qu'elles ne sont coupées d'aucune route ! Que de trésors minéralogiques renfermés dans ces montagnes! Combien qui sont à fleur de terre, n'attendant que l'exploitation! Des lieues carrées de territoire sont plantées de mûriers, sans qu'on en tire un fil de soie; mais quel capital consentirait à s'engager dans de pareilles entreprises? Que servirait-il de promettre 50 à 100

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pour 100 de gain, tant qu'ils seraient grevés de 50 ou de 100 pour 100?

Voilà les raisons pour lesquelles des terrains en jachère attristent l'œil presque sous les murs des plus grandes villes; les capitaux se reposent dans les coffres des sujets, et seul le commerce de la Turquie est aux mains des étrangers, qui, sous la protection des lois de leur propre pays, forment un État dans l'État. Voilà pourquoi la Turquie vend à l'étranger ses matières brutes, sans pouvoir acheter à ce prix les produits de l'industrie étrangère. De là, le cours bas de la bourse et le triste expédient de la falsification des monnaies. De là, le drapeau autrichien, anglais, russe et français flottant sur les bateaux à vapeur qui traversent ces belles mers; nulle part la bannière turque dans ces eaux turques ! De là, en un mot, la misère extraordinaire d'un si riche pays.

11 sera impossible de fixer et de répartir les impôts avec justice tant que durera le mode de prélèvement actuel. Le désordre de la ferme des impôts, le pouvoir discrétionnaire des employés musulmans, les corvées, les ventes forcées à des prix fixés par le gouvernement : je ne perdrai pas une parole là-dessus; les inconvénients en sont si généralement ressentis que la Porte elle-même le reconnaît.

Je le remarque avec plaisir : ce gouvernement commence lui aussi à sentir que la justice est non-seulement la justice, mais encore la sagesse et l'intérêt bien entendu. Je ne puis assez louer la scrupuleuse attention avec laquelle le petit corps de Méhémet-Pacha respectait la propriété des villages restés fidèles au gouvernement ; un bazar était ouvert dans le camp ; les campagnards y mettaient sans crainte leurs marchandises en vente ; l'entrée des villages était sévèrement interdite pour prévenir des désordres, et peu s'en fallut que nos chevaux ne souffrissent de privations au milieu des

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champs de blé ondoyants. Dans cette bonne tenue de l'armée, l'instrument le plus docile du gouvernement, il faut reconnaître la volonté du chef de l'État. En effet, la marche suivie depuis un an par le gouvernement, inspire confiance; on ne redoute plus le pillage des propriétés, mais on craint encore la saisie arbitraire des revenus.

Permettez-moi maintenant d'appeler votre attention sur le second point, la conscription. Le service militaire, dans sa forme actuelle, est une lourde charge imposée à peu d'épaules ; l'exemple de la ville de Soert montrera combien lourdemenl cette charge pèse sur certains endroits et dans ceux-ci, sur certains individus.

Après la conquête de la ville par Réchid-Pacha, le recensement accusa 600 familles musulmanes et 200 familles de raïahs ; parmi les premières, on prit d'un seul coup 200 recrues, c'est-à-dire 5 à 6 pour 100. Depuis trois ans la population musulmane est tombée à quatre cents feux, et tout à l'heure, lorsque je visitai la ville, on demandait de nouveau 200 hommes. A la suite de cette réquisition, toute la population mâle s'était réfugiée dans la montagne, et l'on ne voyait que vieillards et enfants dans les rues.

Le mal gît aussi dans la répartition inégale et dans la trop longue durée du service; quinze années de service, ce n'est qu'une autre expression pour désigner le service à vie. Les Kurdes se marient de bonne heure; quitter ensuite pour toujours femme, enfants, patrie, c'est un sort auquel ils cherchent à échapper par la fuite ou la défense à main armée. Maintenant que la fortune amène dans les montagnes kurdes des régiments à moitié composés de Kurdes, des femmes et des hommes affluent de toutes parts pour embrasser une dernière fois des enfants, des amis, des parents que l'on tient pour perdus; mais demain le camp sera levé, 9t l'on se sera dit adieu pour toujours.

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Quoi d'étonnant si des chaînes épaisses de postes et de gardes enserrent le camp, la face tournée non contre l'ennemi, mais contre leurs propres troupes; quoi d'étonnant si, en dépit de la mise à prix de 250 piastres, des soldats prennent jour par jour la fuite ?

On rémédierait à ce mal en levant plus d'individus pour uno plus courte durée. Le service de cinq ans vient d'être décrété à Gonstantinople, je ne l'ignore pas; mais avant que les villages n'aient vu de leurs propres yeux des soldats libérés rentrer dans leurs foyers, ce décret restera sans effet, et jusqu'ici, depuis qu'il existe des troupes de ligne, on n'a jamais libéré un soldat.

Aussi longtemps, il est vrai, que le statu quo équivalant à peu près à la guerre se prolongera, la Porte ne tirerait que de médiocres avantages de la réforme proposée, car elle ne peut se passer des rétiffs. C'est que toutes les considérations aboutissent à cette conclusion : la Porte a besoin de la paix pour une longue série d'années, et elle ne devrait se servir de sa force armée que pour se régénérer à l'intérieur. L'état actuel, qui n'est ni la guerre ni la paix, est un vrai malheur et crée de toutes parts une foule d'obstacles.

Bivouac dans le Karsann-Dagb, T e 22 juin 1838.

Un nouvel acte de vigueur est devenu nécessaire. On mit en campagne quatorze compagnies et une troupe de Bachis-Bouzouks qui entourèrent de tous côtés une hauteur taillée à pic. On mit cinq heures à la gravir, et les troupes de ligne perdirent dans cette opération seize morts et quelque soixarte blessés. Les femmes elles-mêmes tirèrent sur les soldats, et l'un d'eux fut percé d'un coup de poignard par une de ces Kurdes.

Arrivées sur la hauteur, les troupes exaspérées firent main basse sur tout ce qui opposa de la résistance; quatre à cinq cents Kurdes restèrent sur le carreau; cinquante femmes se noyèrent dans le torrent, lorsqu'on tenta de les emmener.

Sur le désir du pacha, nous n'avons pas pris part à cette expédition. Ne nous envie pas cette campagne ; elle est pleine d'horreurs. Plus de six cents prisonniers ont péri ; la moitié étaient des femmes avec des enfants. Des femmes ont été blessées, des enfants ont reçu des coups de baïonnette ; cela jette une triste lumière sur l'action. Hier soir, les malheureux, épuisés par la terreur et la longue marche, n'avaient pas encore mangé une miette de pain. Ce n est qu'avec peine que nous avons pu amener la farine pour les soldats mêmes, et voilà qu'il nous arrive un surcroît inattendu de quelques centaines d'affamés. Un Grand nombre d'hommes ont été réduits à manger des feuilles d'arbres. Heureusement la farine est arrivée aujourd'hui; hier on a trouvé un peu de pain : les distributions sont maintenant régulières.

Dans de telles circonstances, quelques beaux traits isolés vous réjouissent le cœur. Un soldat du 2 e régiment trouve un enfant de trois à quatre jours derrière une pierre; tandis que les autres se chargent de butin, il porte le petit ver de terre avec la sollicitude d'une nourrice dans le camp. Il se trouve que le petit être n'a ni père ni mère; le pauvre diable ne savait comment se débarrasser de sa trouvaille ; une femme enfin prit pitié du nourrisson, et le soldat ne demeura pas sans récompense.

On ne peut rendre Hafis-Pacha responsable de ces malheurs. Après les horreurs de Papur il n'avait hésité que trop longtemps, parce qu'on lui avait promis la soumission. On l'avait trompé, et il avait dù enfin se décider à faire appel à la force des armes ; d'ailleurs avec

des serviteurs tels que les Bachis-Bouzouks, il se commet bien des abus qu'on ne peut prévenir. Comment, du reste, mener avec douceur une guerre où il faut prendre d'assaut des rochers et des villages où des femmes et des enfants se sont réfugiés avec leurs biens ?

Expédition par la montagne, du Tigre à l'Euphrate. — Voyage sur TEuphrate. — Les rapides du fleuve. — Asbusu.

Karpout, le 20 juillet 1838.

Le 30 juillet nous étions assis à souper dans la grande salle du pacha, lorsqu'il donna subitement l'ordre de partir. Je m'en réjouis cordialement, car notre camp était souverainement désagréable ; la chaleur était terrible, nous avions 32 degrés réaumur à l'ombre. La vermine tourmentait horriblement nos chevaux, toute leur nourriture consistait dans le foin fraîchement coupé. Quant à nous, notre sort n'était pas meilleur dans nos tentes. Une foule de tarentules couvraient notre linge, les serpents cherchaient un refuge à l'ombre, et de nombreux scorpions s'étaient établis entre les pierres. Je fis asperger d'eau, cinq fois par jour, ma vaste tente, et grâce à sa propreté et à ses soins extraordinaires, mon domestique réussit à préserver ma couche de toute vermine ; mais l'air était si lourd qu'on ne

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pouvait se lever et circuler qu'après le coucher du soleil.

Nous nous mettons en marche par une nuit éclairée par les rayons de la lune, et nous longeons les pentes occidentales du Karsann. Nous passons le Battman-sui sur un pont magnifique, dont l'arc a cent pieds de diamètre et quatre-vingts pieds de haut. Après avoir tourné le coin d'un rocher, nous nous trouvons subitement devant cette construction immense ; les murs antiques et vénérables, le torrent mugissant et cette scène vivante, mouvementée, d'un convoi de cavaliers turcs offraient dans cette nuit tiède, à la lueur de la lune, un aspect magique.

Vers le matin nous arrivons à Méja-Farkin, l'antique Tigranocerte, le siège des rois jadis puissants de l'Arménie. Les tours et les murs sont bien conservés, et les belles tours d'un grand château désignent probablement la place où résidaient les successeurs d'Artaxerxès. L'intérieur de la ville ne montre — peu s'en faut— que des ruines et des traces récentes de la guerre de destruction qui a soumis naguère les Kurdes à l'empire des Turcs. Cette conquête a coûté la vie à des milliers d'êtres inoffensifs, elle a ravagé des milliers de villages, et il est triste de penser qu'elle ne sera que passagère, à moins qu'une meilleure administration ne vienne compenser aux yeux des Kurdes la perte de leur indépendance. Après une courte halte, nous continuons notre marche dans la même direction. Les pentes calcaires sont brûlantes ; pas un arbre, pas un buisson qui donne del'ombre,toutela végétation semble morte; mais je n'oublierai jamais k source délicieuse que nous découvrons vers midi. L'eau jaillit en murmurant sous un rocher et forme un grand bassin d'une indescriptible limpidité; des joncs gigantesques, des lianes, la végétation la plus luxuriante et la verdure la plus éclatante encadrent la source entourée de tous côtés de

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rochers. En poussant des cris de joie, nous nous précipitons, avec nos chevaux trempés de sueur, dans les flots, et nous nous y plongeons jusqu'au cou ; les chevaux sautent de joie, et il me revient à la mémoire ce verset du Coran : «L'eau vivifie toute chose.»

Le soir, nous apercevons sur une colline la mosquée gracieuse et la riante ville de Hasru, entourée de vignobles, ombragée de platanes, de noyers et de peupliers. Le peuplier est un arbre extrêmement utile en Orient ; il est indispensable à la construction des maisons. Les murs en sont, il est vrai, composés la plupart de pierres non équarries et de tuiles séchées à l'air, mais on les couvre d'une couche de poutres pour lesquelles le peuplier élancé semble tout fait. Les poutres sont ensuite couvertes de broussailles et d'un revêtement de terre glaise et de gravier d'un pied de profondeur. Sous le ciel de l'Asie, ce toit suffit parfaitement et sert pendant la fraîcheur de la nuit de chambre à coucher ; mais ces terrasses horizontales ne se trouvent que sur les pentes méridionales de l'Antitaurus.

Le 4 au soir nous sommes arrivés, après une marche forcée, à Sivan-Maaden ; les meilleurs chevaux seuls avaienl pu suivre l'excellente jument arabe du pacha ; la moitié de l'escorte était restée en arrière, et les chevaux les moins forts succombèrent à la fatigue.

Hafis-Pacha fait construire un haut fourneau à Sivr.n. On conçoit à peine qu'il y ait des mines de fer plufc riches que celles-ci. Pas n'est besoin de descendre sous l'écorce de la terre , car les montagnes et les vallées sont couvertes de petits blocs de couleur noire ; on n'a qu'à les prendre en mains, pour se convaincre au poids seul de la quantité de fer qu'ils renferment. Une provision suffisante pour un siècle gît ici en plein jour.

Nous atteignîmes bientôt la crête séparant les eaux du Tigre de celles de l'Euphrate. Mon pacha comprend toute l'importance de ce dernier fleuve ; les rives de

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son cours supérieur possèdent tout ce qui manque aux rives inférieures, le bois, le fer, le blé. Mais on ne peut guère se servir de l'Euphrate pour le transport de ces objets parune contrée presque impraticable, car la montagne kurde est un obstacle trop difficile à franchir. Nos cartes tranchent la difficulté en tirant le fleuve tout droit à travers cet espace, et en inscrivant au-dessous les mots : « Cataracte de Nuchar», nom que personne ne connaît ici. En effet, aucun observateur européen n'a réussi jusqu'ici à pénétrer dans cette région sauvage habitée par les tribus kurdes les plus hostiles ; il est impossible de longer les rives, on ne peut passer que sur le fleuve même.

Le bateau à vapeur le plus fort ne saurait remonter l'Euphrate, même abstraction faite des bas-fonds et des zigzags du courant ; quant à le descendre, cela n'est possible qu'aux radeaux d'outrés de cuir. Un tel bâtiment se courbe comme un poisson, et prend la forme de la vague sur laquelle il nage ; il se courbe vers le haut ou le bas ; il peut, sans danger d'être inondé par les flots, sombrer momentanément, et le choc violent contre les récifs et les pointes de rochers déchire tout au plus une ou deux outres. Arrivé à dest'nation, le léger échafaudage est vendu avantageusemei JL dans la contrée privée de bois, et un cheval ou un mulet suffisent à rapporter tout es ces peaux au point de départ. J'ai vu souvent les riverains se mettre à cheval sur une outre, traversant ainsi sans crainte le courant large et fort de l'Euphrate et du Tigre.

Hafis-Pacha avait fait tenter deux fois de descendre l'Euphrate avec un pareil radeau, mais l'entreprise réussit mal et coûta chaque fois la vie à plusieurs personnes. On avait fait sauter, depuis, plusieurs rocs insignifiants, et comme les eaux sont en ce moment basses, le pacha m'a prié de faire un nouvel essai de rendre l'Euphrate navigable. Un radeau très-solide de soixante outres fut

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construit à Palu, muni de vivres et de quatre rameurs ; je m'y embarquai le 10 juillet, en compagnie de deux hommes et d'un aga du pacha, tous bien armés ; je me procurai une boussole et des instruments, et j'emmenai de station en station un pilote connaissant bien le fleuve.

A Palu, le fleuve, resserré jusqu'ici entre des montagnes boisées, entre dans une contrée plus ouverte etla traverse rapidement. Plus loin, la délicieuse plaine de Karpout forme sa rive gauche ; il s'en détourne, rentre dans la montagne, et rejoint les pentes méridionales de cette plaine, après un détour de quarante lieues. L'on arrive ensuite au confluent de l'Euphrate et du Tigre, qui descend d'Erzéroum, et deux lieues plus bas nous abordâmes à Kiéban-Maaden.

Au-dessous de cette ville, l'Euphrate est encaissé entre des montagnes sauvages; mais bientôt la rive droite s'aplatit de plus en plus et forme la vaste plaine de Malatia. A Kymyrhan, de grandes masses de montagnes très-hautes se rapprochent de nouveau, et à partir de ce moment, le fleuve coule dans des gorges d'une effroyable profondeur. Notre embarcation glissait avec une rapidité extraordinaire ; bientôt nous entendîmes un mugissement épouvantable, dont les pentes nous renvoyaient l'écho des deux côtés, et la vitesse accélérée de notre radeau nous annonça que nous étions près du moulin des serpents. Nous prenons terre, nous visitons les lieux avant de nous engager dans le tourbillon; ces rapides se trouvent toujours au point où un petit torrent se jette dans le fleuve. De la gorge sont tombés dans le cours des siècles des débris de rochers plus ou moins grands ; ils ont formé à l'embouchure du torrent un petit promontoire qui diminue la largeur du grand cours, et souvent de gros blocs ont roulé par surcroit jusque dans le lit du fleuve ; ils émergent quand les eaux sont basses, mais lorsqu'elles sont hautes, ilssont

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couverts par les flots auxquels ils opposent une invincible résistance. Le fleuve, resserré et jeté hors de sa voie, se jette contre ces obstacles, forme au-dessus d'eux une haute gerbe d'eau et, au delà, un courant tourbillonnant et écumant, semblable à ce qui se jpasse lorsqu'on verse de l'eau d'un vase large dans un conduit étroit.

Les passes moins dangereuses que nous avions déjà traversées m'avaient à peu près donné la mesure de ce qu'un radeau comme le nôtre était capable d'affronter. Je fis pousser au large au nom du ciel, le courant général nous saisit aussitôt, et avant un clin d'œil, nous avions heureusement passé l'endroit redoutable. Nous étions trempés des pieds à la tète, car les vagues s'étaient refermées sur nous, mais par une chaleur de 40 degrés, c'était là un agréable rafraîchissement. La différence du niveau de la partie supérieure et de la partie inférieure du fleuve était de quinze pieds, à une distance de deux cents pas.

Les rapides se suivent tels que je viens de les décrire, au nomb r e de plus de trois cents ; ils forment sur une étendue de vingt lieues les Cataracte Euphratis, A peine a-t-on passé l'une que l'on entend déjà mugir la suivante ; le radeau commence à tourner et nous fournit l'occasion de contempler de tous les côtés, sans changer de position, la contrée pittoresque. Au sommet des hauteurs sont collés de petits villages kurdes ombragés par des noyers, et de petites cataractes descendent en écumant les pentes escarpées. Les points les plus dangereux ce sont les passes près de la petite ville de Schiro, et, plus loin, trois chutes qui se suivent immédiatement l'une l'autre en amont de Télek. A partir du vieux château de Gerger, le caractère du lit du fleuve change complètement.

Le fleuve coule plus lentement entre des pentes taillées à pic; mais la montagne se retire des deux côtés ;

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les rochers rougeâtres s'élèvent à une hauteur de 3 à 400 pieds ; ils montrent de grotesques formations de grès et un grand nombre de cavernes; plusieurs d'entre elles renferment les débris de couvents antiques, où l'on n'arrive que par des sentiers étroits, vertigineux, rampant contre les pentes.

A partir du vieux château de Ghoris, le fleuve décrit deux grands détours, puis il coule dans un pays ondulé, et, en aval de Samosate, il entre dans le désert rocailleux, où il continue son cours dans la direction de l'ouest jusqu'aux environs deRumkaléh.Là, il tourne à angle droit vers le sud.

J'ai terminé mon expédition à Samsat.

Lorsqu'en Turquie l'on annonce l'arrivée d'un homme de qualité, quelques-uns des habitants les plus considérables vont à sa rencontre ; on l'aide à descendre de cheval, on le soutient lorsqu'il monte les escaliers, on lui tire ses bottes, on le couche sur un coussin à droite de la cheminée. Le chef de la maison lui cède son appartement ; il ne s'assied que sur l'invitation expresse de son hôte, près de la porte, sur le sol nu, et quand on lui permet de boire son propre café, il le reçoit avec une profonde révérence et en touchant la terre de la main. « La maison est à toi » n'est pas seulement, tant que l'on y reste, la façon de parler habituelle, et on donne même à l'hôte, à son départ, de riches cadeaux. Les plus grands pachas ont souvent cinquante domestiques ou agas non payés ; ceux-ci ne sont dédommagés que par des commissions ; partout où ils passent la nuit, ils reçoivent des cadeaux. Le chef de la maison m'amena un poulain ; il offrit un mulet à mon aga, une demi-bourse à mon domestique turc. Il fut très-confus lorsque, je refusai d'accepter son don, et il assura que dans toute la ville on ne trouverait plus noble bête ; il ne découvrait d'autre cause de mon refus que le dédain. Grand fut l'embarras de mon aga. On n'avait

qu'à jeter un regard sur ce misérable Samsat, qui s'est réfugié dans un coin de l'ancienne et magnifique ville et occupe à peine autant d'espace que jadis le célèbre cirque de Samosate, pour se sentir pris de pitié ; car ce n'est pas de sa poche que le musselim fait ces largesses, il se rattrape sur les habitants, en particulier sur les chrétiens. Mais ces considérations ne venaient pas à l'esprit de mon compagnon ; en revanche, il craignait d*être desservi par moi auprès du pacha; une lutte pénible s'engagea dans son àme, et, enfin, il refusa le don. Mais il paraît que la bête s'était détachée dans la nuit et nous avait suivis de force, car le lendemain je la retrouvai parmi nos chevaux de selle. En revanche, je dus dédommager mon Jacub, qui réellement n'avait pas accepté d'argent. Lorsqu'à mon départ, j'allai jusqu'àoffrir une indemnité pour frais de séjour, je baissai tout à fait dans l'estime du musselim, car il faut être bien misérable en Turquie pour payer ; tous ceux qui en ont les moyens, acceptent tout sans dédommagement.

Il n'y a pas d'endroit dans toute l'Asie où la vermine fourmille comme à Samsat. A minuit, n'y pouvant plus tenir, j'ordonne à ma suite de se mettre en selle, et à l'aube, nous avons atteint Adiaman.

Située dans la plaine, au pied des pentes méridionales du Taurus et près de la source d'une rivière, cette petite ville entourée de vignobles et de jardins fruitiers, offre un bel aspect ; les ruines d'une acropole et un grand nombre de minarets présagent une ville grande et populeuse, mais à l'intérieur on ne voit que des amas de débris et de décombres.

Lorsque nous nous dirigeâmes au^grand galop vers la cour du musselim, je ne pus me défendre de rire de l'aspect que présentait mon escorte. Je m'étais fait suivre des rameurs, et ces quatre dieux de la mer étaient munis de tous les attributs de Neptune, les rames sur l'épaule, et les outres pendant des deux côtés des chevaux. Au

nord de la ville, nous fîmes l'ascension de la cime la plus escarpée du Taurus ; le soleil dardait ses rayons les plus brûlants, et les rocs nus rayonnaient, semblables à des fourneaux surchauffés. Ce fut la marche la plus pénible que j'aie jamais accomplie.

Enfin, nous aperçûmesà une grande profondeur sous nos pieds une vallée ravissante; la plaine verte était couverte de champs et de maisons, coupée par les ondulations de quatre ruisseaux d'une limpidité cristalline, entourée de montagnes qui se perdaient dans l'azur du ciel. Par un dernier effort de nos montures épuisées, après une course de dix-huit heures, nous arrivons à un village caché sous les noyers les plus gigantesques qui se soient jamais offerts à mes regards. Mais quelle déception, quelle irritation de trouver toutes les maisons vides et abandonnées !

Les Kurdes quittent souvent leurs villages en été et passent la canicule avec leurs troupeaux dans la fraîcheur de la montagne. A mesure que la neige fond et découvre des près verts, ils montent plus haut, et nous dûmes gravir une nouvelle pente d'où nous avions cru voir de loin monter de la fumée. Nous sortons des buissons, et voici que nous nous voyons soudain au milieu du camp kurde. Les tentes noires sont plantées en un vaste cercle, les femmes s'occupent des troupeaux, les hommes sont couchés à terre sur des tapis et fument, des essaims d'enfants jouent alenlour.

Notre apparition causa un émoi général. Songeant aux traitements que les Turcs avaient infligés naguère à ces pauvres diables, à leurs villages brûlés, à leurs moissons foulées aux pieds, à leurs fils enlevés de force pour le service militaire, je ne contemplais pas cette scène sans quelque défiance. Ma troupe de marine n'était pas très-formidable, mon escorte était faible ; mais l'accueil qu'on me fit, dissipa bientôt toutes mes appréhensions. Le commandant du camp accourut, me fit

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descendre de cheval , me conduisit dans sa propre tente, m'assit sur ses meilleurs coussins, et sa femme — la dame la plus âgée, mais non la plus belle de la tribu — ne consentit pas à se priver de me laver les pieds selon l'antique usage de l'Orient. Le tabaô ne fit point défaut, mais le café était un article de luxe absent dans ce camp ; en revanche, l'on destina immédiatement au souper une jeune chèvre. Les anciens des diverses familles parurent ; ils s'accroupirent à terre après y avoir été invités gracieusement, et ils m'offrirent l'un après l'autre leur pipe.

Les femmes kurdes ne portent point de voile, mais leurs parents veillent à ce que les belles ne soient pas facilement visibles ; elles ont le nez percé d'un anneau, et tout ce que le camp possède en fait d'argent, les femmes le portent dans leurs cheveux. J'offris à la fille de mon hôte tout un cabinet de monnaies, des pièces de deux, de trois, de cinq piastres, dont on peut se procurer bon nombre pour quelques thalers. Dès lors, la jeune fille fut considérée comme une riche héritière dans sa tribu, et je comblai de joie la mère en lui abandonnant ma provision de café.

Le lendemain, nous suivîmes la vallée du Sultan-sui. On a endigué cette rivière près de sa source, on a distribué ses eaux des deux côtés de la vallée dans les gorges latérales par des conduits qui courent au moins à 200 pieds au-dessus de son lit naturel. Les pentes s'éloignent de plus en plus jusqu'à une distance de 1000 pas, et tout cet intervalle est rempli par une série continue de villages qui s'étendent jusqu'à une lieue de Malatia. Tout ce qui est en aval de ce filet d'eau est un paradis ; tout ce qui est en amont, un désert. La sombre verdure de la vallée, sous laquelle demeurent 20000 hommes, forme un merveilleux contraste avec les rocailles grises et rougeâtres de la hauteur, qui semble empourprée par les feux du jour et sous laquelle ne

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vient plus aucun buisson, aucun brin d'herbe. Les larges couronnes des noyers et des mûriers couvrent les habitations, de sorte qu'une terrasse ou un minaret ne percent que rarement ; des milliers de peupliers s'élancent de la masse sombre, les jardins potagers et fruitiers les plus délicieux, des milliers de rues, de maisons, de ponts se dérobent sous ces ombrages.

J'ai appelé l'attention du pacha sur l'avantage qu'il y aurait à faire venir de Brussa ou d'Amasia un certain nombre de fabricants de soie, pour introduire la culture de cette étoffe précieuse à Asbusu où il y a au moins 20 à 30 000 mûriers dont on ne recueille jusqu'ici que les grappes.

Méséréh, près Karpout, le 23 juillet 1838.

Malatia ou plutôt Asbusu est un campement comme l'on en trouve peu ; partout où vous désirez avoir de l'eau, on vous amène un filet limpide et pur de la grosseur d'un pied. De Malatia trois voies conduisent vers les hauteurs ; l'une, c'est l'Euphrate. Le pacha détache aujourd'hui Halil-Bey avec 40 mineurs pour ouvrir sept points que je lui ai désignés.

Malheureusement le chef est malade, les petits pachas ne veulent pas se déranger. « Nous verrons, » disent-ils, et tout en reste là.

Sans doute, un motif puissant d'inaction, c'est l'état sanitaire épouvantable: un bataillon de landwerh compte 350 malades. Je ne sais si cette race est énervée, ou s'il y a d'autres causes à cette calamité. Ces gens s'exercent deux heures le matin, une ou deux heures le soir; la nourriture est bonne et abondante, les tentes sont propres, le campement sec, l'eau saine et en quantité suffisante, et avec tout cela 30 pour 100 de malades! L'état sanitaire des troupes de ligne est meilleur, mais non

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point satisfaisant; un bataillon a soixante malades. — Que résultera-t-il de tout cela ! On met tout sur le compte de l'air.

Karpout, le 3 août 1838.

Hafis-Pacha était indisposé, lorsque le consul anglais, de passage, lui offrit son médecin; celui-ci le guérit rapidement, mais il resta la faiblesse et le malaise qui suivent ordinairement la maladie. Le pacha s'imagina que l'indisposition ne faisait que commencer ; il prétendit s'être mis dans cet état par complaisance pour le consul, dont les prescriptions lui avaient valu ce mal. Alors survinrent les conseillers turcs avec toutes sortes de sorbets, et quelques jours après le pacha avait des coliques hémorrhoïdales ; là-dessus on quérit un mollah, lequel déclare que ce serait un acte salutaire à la fois et agréable à Dieu, que de découper sur le feu, de telle ou telle façon, un pain, etc. Un ami fit savoir qu'il s'était guéri avec des grains de café. En dépit de ces remèdes, l'indispositionallaittoujours s'aggravant, etronfinitpar faire venir le pharmacien avec le clystère jusqu'ici repoussé comme « un haram, » un péché. En ce moment, le pacha suit les prescriptions d'un médecin turc, excepté pour les choses qui excitent son appétit, mais en même temps il demande l'avis de mon drogman sur les conseils du médecin.

Dès qu'une ordonnance entraînera quelques complications ou difficultés, l'auteur sera rangé dans la catégorie du médecin anglais ; puis on demandera conseil à tout le monde, on suivra tous les avis à la fois en une certaine mesure, finalement on ne fera rien du tout, et les choses iront comme elles pourront.

La peste a éclaté à Sivas ; on y a pris des mesures sanitaires; une quarantaine de cinq jours est imposée à

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tous les voyageurs qui en viennent. Mais la santé des troupes est aussi mauvaise que possible ; plusieurs milliers de malades, des convalescents en plus grand nombre encore : tout cela sans médecin ! Nous sommes en ce moment incapables de faire campagne, nous perdrions en route la moitié de notre effectif.

Le pacha est indisposé depuis six semaines, et pendant toute cette période, il n'a point vu ses troupes. Le soir il me mande auprès de lui, nous enfourchons nos mulets, et nous nous rendons à un jardin ou à un vignoble des environs, nous étendons des tapis à terre, nous fumons, nous buvons de l'eau de l'Euphrate, et nous rentrons paisiblement avec l'obscurité. Telle est notre train de vie quelques semaines peut-être avant l'explosion d'une lutte décisive *.

La chaleur est toujours très-forte. Depuis des mois, je dors à la belle étoile sur le toit plat de la maison. Mon habitation côtoie un abîme, et l'on y jouit d'une vue magnifique. Quelles délices de se coucher sous un beau ciel étoilé, à la tiède lueur de la lune, et de se réveiller lorsque le soleil monte derrière les hautes montagnes, des flots de l'Euphrate, et éclaire, l'un après l'autre, les jardins, les villages et les vignobles de la vaste plaine ! Néanmoins notre inaction me pèse et m'inquiète.

1 . En effet, le sultan préparait la lutte avec une ardeur sourde ; il fortifiait le détroit des Dardanelles, et faisait une levée de 60000 hommes. Méhémet-Ali, de son côté, prenait ses dispositions, et son fils Ibrahim fermait les défilés du Taurus, portes de la Syrie. L'on touchait au dénouement. (Voir, Louis Blanc, Histoire de Dix ans, tome V.)

Message du Grand-Turc.

Karpout, le 19 août 1838.

Hadchi-Esset-Effendi, député par le Sultan pour féliciter les troupes de la campagne dans le Karsann-Dagh, est arrivé et donne à toutes les troupes une fête. Un dîner turc, que Ton prend accroupi à terre et que l'on arrose d'eau, est une triste fête. L'effendi fut reçu en grande pompe, toute l'armée d'expédition était sur pied, mais décimée par la maladie. Le pacha attendit le dignitaire sous sa tente, et lorsqu'il arriva, suivi des autres officiers généraux, Hafîs alla au-devant de lui à cent pas, reçut l'écrit du Grand-Turc enveloppé dans de l'atlas de pourpre, le pressa contre sa poitrine, sa bouche et son front, et le porta, haut élevé au-dessus de sa tête, dans sa tente, où tous les pachas et tous les commandants de régiments prirent place. Hafîs et l'effendi échangèrent quelques formules de politesse ; puis, nous nous

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retirâmes pour les laisser seuls en présence l'un de l'autre.

L'artillerie avait reçu l'ordre d'arriver également sur le terrain et de tirer quelques salves, mais elle s'était embourbée dans la plaine, et elle se mettait en devoir après coup de tonner de loin. Grande fut la colère du pacha, et grande ma joie. « Il fut un temps, dit-il aux généraux assemblés, où nous étions les meilleurs topdchis du monde, et maintenant nous ne sommes pas capables de traverser une plaine ! Naguère, continua-t-il, un bey disait que l'artillerie montée par les officiers prussiens envoyés à Constantinople ne lui agréait pas, qu'elle tirait trop lentement, etc. ; il faudrait couper la tête à de pareilles gens, on doit savoir gré au sultan de nous avoir envoyé des officiers qui sauvegardent nos intérêts mieux que nous-mêmes, et qui travaillent pour nous, tandis que nous dormons ! »

Le costume oriental.

Quartier général d'Asbusu, près Malatia, le 2 septembre 1838.

Une petite excursion aux bords du Tigre exceptée, j'ai passé les six dernières semaines àKarput, sur un pic élevé de 1000 pieds au-dessus de la vaste et riche plaine de Mésiréh. La chaleur nous avait forcés de nous réfugier dans cette aire d'où nos regards embrassaient les villages, les chemins, les rivières, les champs de coton et les vignobles, les bois de mûriers et les campements des troupes, comme sur une grande carte géographique. Mais ce séjour était très-monotone et trèsdésagréable; tous les jours un souffle assez fort, qui n'effleure point la plaine, rafraîchit sensiblement la température, mais le vent est toujours un phénomène contrariant, et la chaleur était tellement torride que nous étions réduits à garder la chambre pendant toute la journée, et que les affaires seules me

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déterminaient à descendre parfois dans la plaine. Lorsque le disque brûlant était descendu derrière les hautes montagnes de l'Arménie, sur les cimes desquelles des flocons de, neige bravaient encore çà et là ses rayons, alors seulement on respirait. C'est F heure où les familles paraissent l'une après l'autre sur les toits, pour prendre l'air. On étend les tapis et les coussins pour le maître de la maison ; il se fait servir par les jeunes membres de la famille, qui se tiennent respectueusement devant lui tandis qu'il « boit » sa pipe ; ensuite, l'on apporte le grand plat d'étain avec d'innombrables tasses contenant le dîner, et, enfin, le café. On se couche de bonne heure, à la belle étoile, pour prendre la fuite et se rendre à ses affaires dès que le soleil levant commence à dorer les cimes les plus élevées.

Le pacha m'invita à me rendre avec lui à Malatia. Après avoir passé les troupes en revue, il se dirigea sur Asbusu, la ville d'été de Malatia. Je vous ai décrit ce séjour ravissant dans mes précédentes lettres; l'abondance des eaux, la fraîcheur de la verdure nous rappelle^ les plaines de la Lombardie. Mon konak (maison) est petit, mais c'est un des plus jolis que j'ai trouvés ici. Wassaf-Effendi l'avait habité avant moi. Ce favori toutpuissant, qui avait été en tous points mon adversaire, tomba en disgrâce bientôt après son retour à Constantinople, etfut envoyé en exil àMaaden. Ici, il avait choisi le petit refuge où je me suis casé ; mais ses amis, — et il en avait beaucoup et de puissants, — l'avaient traîné à Varna, et il y était mort subitement. On dit qu'il s'est jeté par la fenêtre, et il paraît qu'on lui a facilité cette opération.

Depuis quatre mois nous n'avons pas eu de pluie, c'est à peine si nous avons vu un nuage au ciel. Mon petit palais a un toit plat et seulement trois murs ; je l'ai cédé à ma suite ; moi-même j'habite un pont, sous un arbre : ce pont, c'est une estrade en bois jetée sur

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un ruisseau, pour obtenir de la fraîcheur. Des tapis et des coussins couvrent le sol de mon salon mesurant huit pas carrés, et le plafond est formé de pampres superbes qui, joints aux noyers majestueux, projettent en toute saison une ombre délicieuse sur cette résidence. Un mur de peupliers d'une hauteur colossale sépare deux petites cours où se trouvent mes chevaux et mes mulets ; le tout est entouré de jardins remplis de citrouilles gigantesques, de melons, de pastèques, de maïs, de concombres, de haricots, ombragé par des abricotiers, des noyers, des pruniers, des poiriers, des pommiers et des mûriers.

La température s'est déjà rafraîchie quelque peu; toutefois, l'après-midi, nous avons, même dans ma résidence ombreuse, vingt-cinq degrés; la nuit, la température baisse considérablement, et, peu avant l'aube, nous avons régulièrement onze à douze degrés. Ces changements sensibles, joints à une abondante consommation de fruits, sont probablement la cause principale des maladies nombreuses dont nos soldats sont affligés.

Jadis je ne comprenais pas comment les Turcs s'y prenaient pour porter des fourrures ; moi-même, je n'ai pas déposé la mienne de tout l'été. Après avoir supporté toute la journée vingt-huit degrés de chaleur, on est très-sensible à une fraîcheur de quatorze à quinze degrés. Un grand nombre d'indigènes portent deux à trois fourrures l'une par-dessus l'autre, été comme hiver, l'après-midi comme la nuit, car les Turcs dorment tout habillés, ou peu s'en faut; ils prétendent que la masse des habits garantit de la chaleur aussi bien que du froid.

Je porte à la maison le grand manteau blanc de coton de mode chez les Kurdes et transplanté par les chevaliers de Malte en Europe. Rien de plus utile et de plus agréable que ce costume ; on peut se vêtir en dessous

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aussi chaudement, aussi légèrement que Ton veut; le manteau garantit, lorsqu'on monte à cheval, de la chaleur du soleil, ainsi que de la pluie; la nuit, il sert de couverture, et, selon qu'on le revêt ou qu'on le noue autour du corps, il est manteau, habit, ceinture ou turban. La taille de ce vêtement est des plus simples : c'est celle d'un sac déchiré au milieu ; il n'en drape pas moins artistement, et la cavalerie irrégulière, avec de pareils manteaux, avec des turbans bariolés et de longs fusils, offre un aspect vraiment pittoresque.

En fait de costume, nous aurions beaucoup à apprendre des Orientaux. Les chefs-d'œuvre des tailleurs les plus habiles de Paris et de Vienne sont, aux yeux de nos voisins orientaux, tout ce qu'il y a au monde de plus étriqué et de plus misérable. Lorsqu'ils voient des pantalons collants, des bottes où Ton n'entre que par un effort héroïque, une cravate haute et étroite et un cylindre dur et noir que l'on enfonce à chaque moment sur la figure, pour l'ôter et l'abaisser de nouveau, ces tortures volontaires les font rêver et ils lèvent vers le ciel un regard étonné, comme s'ils voulaient dire : « Allah! je n'y comprends rien ! »

Les Turcs montent à cheval dans le costume dont ils sont revêtus en dormant. Personne ne met d'autres habits parce qu'il se rend chez un homme de qualité, à l'exception toutefois des riches raïahs, qui empruntent à cet effet une robe tombant en lambeaux.

On voit partout ici l'antique costume ; le turban est aussi beau qu'utile. Selon qu'on veut se garantir du soleil ou de la pluie, on tourne et on retourne le châle; avec le chapeau, on courrait constamment le danger d'avoir un coup de soleil. Le pantalon est un sac de neuf aunes de largeur, noué autour du corps ; à ses deux bouts inférieurs sont pratiqués deux trous, d'où sortent les pieds avec des chaussettes aux couleurs variées; deux, trois, six ou huit jaquettes de toile légère,

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souvent couvertes de riches broderies, protègent le corps suivant les besoins; une large ceinture ou un châle noué autour des reins contiennent la bourse, la blague à tabac, un couteau, le poignard, des pistolets, des matériaux pour écrire ; une longue fourrure complète le costume, et un manteau en poils de chèvre garantit contre les intempéries de l'air et sert de couche.

Le moindre mouvement de l'homme revêtu de ce costume lui donne un aspect majestueux, et à tout moment, l'on aperçoit une figure faite pour le dessin. On comprend que l'on ait tenu les Turcs pour les plus beaux hommes du monde, jusqu'au moment où ils endossèrent les vêtements européens ; si nos gens bien dressés revêtaient le costume turc, ils auraient grand air. *

Tu le vois, je n'ai rien de bien nouveau à t'annoncer. Le séjour à Malatia ressemble aux petits tourbillons dans un courant rapide et fort ; les brins de paille et les feuilles s'y arrêtent un instant, pour continuer ensuite paisiblement leur cours.

Désertions.

Asbusu, près Malatia, le 23 septembre 1838.

Avant-hier au soir, un aga deHeyder-Pacha vint porter en langue circassienne un message à notre pacha ; le vieillard ne put dissimuler entièrement l'impression qu'il en reçut, mais il resta assis jusqu'à ce que l'assistance se fût retirée. Il monta à cheval, et je l'accompagnai. Chemin faisant, il me confia que cent quatre-vingts hommes de la landwehr avaient déserté ; plusieurs officiers les avaient suivis, et ces gens avaient emporté leurs armes. On envoya aussitôt Tordre à toute la cavalerie de monter à cheval, on promit une demi-bourse pour chaque prisonnier, et comme les déserteurs s'étaient portés vers les Bey-Daghler, nous fîmes nousmêmes une reconnaissance dans cette direction. C'était la nouvelle lune, mais les étoiles brillent ici d'un si vif éclat que la vue s'étend assez loin ; après avoir envoyé peu à peu nos àgas dans toutes les directions, le pacha,

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l'effendi du divan et moi, nous nous assîmes dans un champ couvert de broussailles, et nous nous mîmes à fumer paisiblement une pipe. L'effendi, d'abord trèscourroucé, finit par nous raconter comment il avait lui-même déserté, à plusieurs reprises, en Gircassie, et surtout comment il s'était échappé pour trois, mois, après que son père l'eut mis aux fers. Le récit achevé, et l'aube commençant à blanchir, nous rentrâmes paisiblement chez nous. Quinze fuyards sont déjà ramenés ; on leur donnera quelque centaines de coups de bâton sur la plante des pieds, et puis on les mêlera aux soldats de la ligne. Ces désertions jettent une triste lumière sur notre landwehr.

Notre pacha est avant tout l'intendant général de son corps. Le fait suivant vous montrera comment il remplit ces fonctions. Quoique la brigade de Méhémet-Pacha dirige ses bagages principaux de Karpout sur Urfa, en passant par Argana et la montagne, elle n'a pas demandé ici moins de mille chevaux de selle pour enlever le reste de ses bibelots. Je me mettais en devoir de faire là-dessus des représentations au pacha, lorsque Hamdy-Bey, un des officiers turcs les plus intelligents, m'apporta un mémoire comparant les rations et les chevaux de l'armée égypto-syriaque avec les nôtres. Je l'engageai à offrir ce travail au pacha et lui promis de le soutenir de mon mieux. A peine Hafis-Pacha eut-il lu la première ligne qu'il en témoigna son approbation ; il cita une foule d'exemples des abus commis ici. A la seconde ligne, il me dit : « Tiens ! prends ton mémoire, tâche de t'en aller au plus vite, je ne veux ni le voir ni l'entendre, car si j'entreprenais une réforme, je m'attirerais la haine de tous mes officiers. » Je lui répondis que les ordres viendraient nécessairement sous forme de lois de Gonstantinople ; il déclara que même alors on lui en attribuerait la paternité, et que le moment opportun n'était pas encore arrivé.

LU

Voyage à Iconium. — L'Erdchiech et Césarée. — Cara-Djéhenna. — Iconium. — Les passages de la Cilicie. — L'évêque de Tomarsé. — Le prince des Awchares.

Malatia, le 3 novembrel838.

J'ai quitté Malatia le 3 novembre, pour faire un voyage de plus de cent lieues. Ma suite se compose de quatre hommes ; ce chiffre est d'heureux augure. Bien plus : nous nous sommes mis en route un jeudi, jour où « Dieu et les anges se montrent favorables; » nous avons eu le bonheur de ne rencontrer ni chien à queue coupée, ni jument à l'oreille fendue, ni loup assis sur sa queue, ni vieille femme à cheveux gris, et nous avons fait ainsi bon voyage. Nous parcourûmes rapidement la plaine de Malatia, et nous entreprîmes l'ascension du haut plateau de l'Asie Mineure. J'avais déjà parcouru cette route au printemps.

Sur un trajet de vingt-deux lieues, entre Hékimhan et Déliklitach, nous ne voyons qu^ deux endroits habités, les montagnes s'éloignent de tous côtés, et si loin

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que porte le regard, il ne découvre que des espaces déserts et des collines nues.

La plaine de Déliklitach est certainement élevée de quatre à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. J'ai été très-surpris de trouver le blé sur pied et les habitants occupés à la récolte : quelques jours auparavant il était tombé de la neige.

On m'avait forcé d'accepter une escorte d'hommes armés que je changeais dans chaque village jusqu'à Gésariéh. Ils étaient chargés de nous protéger contre les attaques des Awchares, tribu de Turcomans nomades parcourant en hiver le territoire d'Adana, campant en été sur la terre d'Asie et habitués à satisfaire à leurs besoins aux dépens dautrui. Ils venaient de surprendre des Tartares, de piller des voyageurs, d'attaquer un village, de répandre la terreur dans tout le pays.

A partir de Scharkichla, le beau temps fit place à une pluie continue. Mes habits étaient tellement lourds qu'ils menaçaient de m'étoufîer, nos pauvres montures avaient de la peine à se dépêtrer de ce terrain de terre glaise détrempée.

Nous passâmes la nuit non loin de Pallass, près des sources de sel. Il n'y a là ni pompes, ni machines à vapeur, ni fourneaux ; les étangs se remplissent spontanément, le soleil les dessèche, la sel se précipite, et les chameaux l'emportent en longues files. Le lendemain matin, lorsque le rideau de nuages se dissipa, le géant Erdchiech se dressait devant nous. Pendant la nuit, il avait revêtu un manteau neuf de neige, empourpré par le soleil qu'il regardait déjà en face, tandis que pour nous cet astre était encore au-dessous de l'horizon. Jamais un mortel n'a réussi à atteindre le bonnet blanc que l Erdchiech ne dépose même pas pendant les fortes chaleurs de l'été, et à une distance de cinquante lieues, près d'Iconium, je voyais encore le géant dépassant de

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beaucoup toutes les autres cimes*. La forme de cette montagne est d'une grande beauté ; le sommet taillé à pic est découpé en trois dentelures couvertes de neiges éternelles, et cette pyramide gigantesque est entourée d'une foule de cônes à déclinaison très-rapide ; le pied en est planté de vignobles sans fin et se perd dans la plaine où s'élèvent les coupoles et les minarets de la nouvelle Césarée.

Gésariéh est une des plus belles villes de la Turquie. Les rues sont sales et étroites, mais ses maisons offrent un aspect riant. Elles sont en grès très-beau ; les toits forment des terrasses plates d'où l'on jouit d'une belle vue sur Erdchiech située seulement à une distance de deux lieues, sur le vieux castel à l'intérieur de la ville, sur la plaine vaste et fertile qui entoure Gésariéh.

Je n'ai rien vu, je dois l'avouer, des vieilles ruines de Gésarée ; le souci des petits besoins du présent l'emporte, dans les voyages rapides, sur l'intérêt de l'antiquaire ; le repas, le repos, les chevaux de poste préoccupent plus vivement le voyageur fatigué que les fûts des colonnes, les couvercles des sarcophages et les inscriptions.

Le lendemain, nous passâmes à côté de l'un des marais qui caractérisent cette partie de l'Asie et où se perdent, après un petit cours, presque tous les fleuves.

Mon drogman était resté en arrière pendant cette chevauchée, et je dus envoyer le Tartare à sa recherche. Le pauvre diable avait eu les mains gelées, il était tombé et s'était foulé le pied ; mais il n'y avait d'autre parti à prendre que de poursuivre notre course jusqu'à Indjé-sui, une petite ville au fond d'une gorge dont la pierre rouge a fourni les matériaux d'un grand caravan-

l. Lorsque l'auteur écrivait ces lignes, l'ascension de Hamilton lui était encore inconnue.

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sérail fermant la vallée dans toute sa largeur. Là on quéritle premier médecin, et il parut un bouvier qui assura que rien n'était cassé, qu'il n'y avait réellement qu'une foulure ; mais le drogman était très-inquiet, et pendant trois jours, il demanda à tout individu qu'il rencontra s'il n'était pas un chirurgien.

Après que nous eûmes traversé un plateau, une vallée profonde s'ouvrit devant nous, et nous en descendîmes la pente pendant une demi-heure. Au delà de la vallée s'étendait la jolie ville d'Urgyp, dominée par un vieux burg penché sur un rocher percé d'un grand nombre de cavernes. Les maisons d'Urgyp sont en pierres, et de formes extrêmement gracieuses. Rien n'est plus facile que de bâtir ici une habitation. Le grès est mou comme la craie, il durcit à l'air, et le trou pratiqué dans le rocher où l'on a coupé les pierres, est encore une maison qui, fraîche en été, est chaude en hiver, sèche en tout temps, et qui n'a pas besoin d'être assurée par une compagnie.

Le plateau derrière Urgyp est couvert de vignobles, coupé de gorges profondes au bord desquelles s'élèvent des castels bizarres, tels qu'on les voit représentés sur de vieilles tapisseries. A droite s'étend la vaste plaine ouverte du Kisil-Irmak (fleuve rouge). Après une course de courte durée, nous aperçûmes le castel blanc couronnant la grande et riante ville de Newchéhr.

A Newchéhr, je fis connaissance d'une notabilité portant le titre de Kara-Djéhennah ou enfer noir. Cet homme, dont le vrai nom est inconnu de tout le monde, avait joué un rôle si sanglant dans l'extermination des janissaires ; il y avait déployé tant de fermeté, de cruauté, de courage et d'emportement qu'on l'évitait avec soin, ne prononçant son nom que tout bas et avec un certain respect. Mon Tartare me demanda à deux reprises si je demanderais l'hospitalité au musselim de Newchéhr. — « Mon maître désire avoir sans

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retard des chevaux. » — « Ton maître attendra bien. » — «Tu ne connais pas mon bey, c'est un homme considérable. » — « Mon bey est un homme bien autrement important ; n'as-tu jamais entendu parler de Kara-Djéhennah?» Cette conversation venait d'avoir lieu entre le Tartare, qui avait pris les devants, et les domestiques, lorsque j'entrai dans la cour du sérail. On me prévint que le musselim était en prière, que je ne pouvais lui parler. Je me rendis donc dans une mosquée du voisinage, flanquée du minaret le plus gracieux que j'aie jamais rencontré ; à mon retour, Ton prétendit que l'effendi n'était pas encore levé. Connaissant assez mes Turcs pour savoir que je ne gagnerais rien à attendre ou à céder, je déclarai tout haut et avec assurance à cet essaim de kawasses et d'agas, que je désirais être introduit sans retard auprès du musselim, et que je n'étais pas habitué à être reçu en audience dans la cour. Je montai l'escalier sans autre forme de procès, et j'entrai dans une chambre où parut presque au même instant le bey, un homme de l'apparence la plus imposante. Le prince de l'enfer et moi nous nous abordâmes en hommes attentifs à ne compromettre en rien leur dignité. Les beaux traits du bey, relevés par une longue barbe grise, semblaient annoncer que la question de la paix ou de la guerre n'était pas encore tranchée pour lui. Moi, de mon côté, j'eus l'air d'ignorer complètement sa présence. Je fis tirer mes bottes, selon l'usage, par mes domestiques ; puis, je m'avançai vers le siège le plus élevé, et je m'y établis. Alors seulement, je saluai mon hôte en portant la main sur la poitrine et en prononçant le solennel « Merhabah î » Le bey, pour me donner une preuve de ses mœurs européennes, répondit « Adio ! » Après avoir tiré quelques boufïées d'une pipe que je me fis offrir, j'échangeai quelques propos avec lui ; le musselim me demanda si je le connaissais déjà. « Je ne t'ai jamais vu, répondis-je, mais

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ta renommée est venue jusqu'à moi. » — « Que t'a-t-on dit de moi? » — « On a dit que tu es un bon artilleur et que tu t'appelles Kara-Djéhennah. » Tout le monde n'eût pas pris cette particule infernale pour un compliment, mais en l'entendant, le bey ne se tint plus de joie. Il fit servir le déjeuner et le café, et, à la grande joie de mon Tartare, il fit avancer d'excellents chevaux, avec lesquels nous franchîmes le même jour seize lieues, jusqu'à Akséraï.

Il n'est jamais question de descendre ici dans un hôtel. Les caravansérails ne sont que de vastes bâtiments divisés en cellules où ne se trouve pas le moindre ustensile ; très-souvent on ne rencontre pas une âme dans toute la maison ; on y apporte ce dont on a besoin. Les gens de quelque importance se rendent tout simplement devant le konak du musselim, du woywode ou du pacha, bref, du premier fonctionnaire de l'endroit, et Ton y reçoit l'hospitalité comme une chose qui va de soi.

La plaine qui s'étend d' Akséraï jusqu'à Koniéh ressemble plutôt à la mer qu'à la terre ; sur un parcours de trente lieues, le voyageur n'aperçoit ni arbre, ni buisson, et, sur de grandes étendues, ni village, ni maison, ni champ. C'est la plaine la plus unie que j'aie jamais vue, et c'est au bord de l'horizon seulement que se dessine une ligne pâle de montagnes bleues qui semblent planer dans les airs. Par l'effet d'un mirage, les objets éloignés montent et s'agrandissent; plus on s'approche, plus leur grandeur diminue, et quand on a fait deux ou trois lieues, l'objet paraît plus petit et plus éloigné qu'auparavant, comme si l'on s'était éloigné d'autant de lieues. Une espèce d'herbe semblable à des broussailles, fort recherchée par les vaches et exhalant un parfum délicieux sous le sabot des chevaux, couvre la vaste plaine. A Koniéh, on tire de cette herbe une huile dont l'odeur me paraît plus fine que celle de l'huile de

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roses. Le terrain tout entier est saturé de sel ou de salpêtre, et le manque absolu d'eau rend toute culture impossible. Le milieu du désert est traversé seul par quelques filets d'eau transportant le trop plein d'un marais vers le lac de sel Chodch-Nissar qui n'a point d'issue. Au bord de ces étangs marécageux, on trouve quelques iaïlas, maisons qu'habitent les Turcomans en été, pour faire paître leurs troupeaux ; kichlas est le nom désignant leurs habitations d'hiver, ainsi que les casernes turques, car les soldats couchent en été sous des tentes, même dans les villes. Près du même marais s'élève un immense caravansérail dont le portail en marbre égale, par la hauteur, par la richesse et la magnificence de ses ornements, ceux des plus grandes mosquées de Constantinople ; mais cette porte, si surprenante dans cette contrée, s'ouvre sur une cour déserte et dévastée; la double rangée de corridors voûtés s'est écroulée, et une petite hutte d'argile, entre les débris du donjon, est le seul point habitable. Sous les voûtes superbes, je trouvai une quantité incroyable de fumier de chameau sec, le seul combustible que l'on sache se procurer pour l'hiver.

Les deux belles cimes de Hassan-Dagh servent de guides à travers le désert ; ce sont, paraît-il, d'anciens volcans. L'une d'elles a un vaste cratère au milieu duquel se dresse un cône très-pointu. Un autre grand caravansérail se trouve à Obruk, sur un lac de 300 pieds de diamètre, dans un trou profond de 150 à 200 pieds, phénomène singulier dans cette plaine si plate.

Cette chevauchée de trente-huit heures, pendant laquelle nous ne rencontrâmes que deux endroits habités, a été une des plus fatigantes dont j'aie gardé le souvenir. Quelle ne fut pas ma joie, lorsque je vis enfin poindre nettement au pied de montagnes abruptes les coupoles, les minarets et les arbres de Koniéh.

Koniéh a plus que toute autre ville turque l'aspect

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d'une ruine ; elle a été dévastée moins parle temps que par la main des hommes. Un siècle a toujours construit ici ses monuments avec les débris des siècles précédents ; dans la période gréco-romaine, on abattit les temples pour bâtir des églises ; les musulmans convertirent les églises en mosquées, et les mosquées ne sont plus aujourd'hui que des ruines. Un mur élevé, flanqué de centaines de tours, enserre une campagne déserte, couverte de décombres ; dans la composition de ce mur sont entrés des autels païens, des tombeaux chrétiens, des inscriptions grecques et persanes, des images de saints, des croix génoises, des aigles romaines et des lions arabes, sans autre considération que la possibilité de les ajuster à un créneau ou à une meurtrière ; une grande inscription turque, taillée dans chaque tour, a bien soin de dire quels ont été les barbares, auteurs de cette œuvre de destruction. Une colline au milieu de la ville portait probablement l'acropole ; on y voit les ruines de plusieurs mosquées et d'une jolie église byzantine. De là, le regard embrasse toutes les coupoles effondrées des bains, les tombes des saints turcs, quelques minarets gracieux avec leurs tuiles aux couleurs variées, à côté d'un amas de décombres qui avait formé autrefois un dôme, des murailles étendues, de vieilles tours, et derrière tout cela, les beaux groupes d'arbres du grand village de Siléh.

La génération actuelle n'a rien élevé qu'une caserne et les huttes en argile où elle se cache. Koniéh est située en ce moment en dehors du vieux mur, et ne forme à vrai dire que le vaste faubourg d'une ville qui n'existe plus.

Hadchi-Ali, le gouverneur de Koniéh, un pacha de la vieille école, m'avait fait un accueil très-gracieux. Il désirait me voir faire le voyage vers le Kulek-Boghas en compagnie d'Ejub-Pacha, le gouverneur civil de la province, et je dus par conséquent m'arrêter quelques

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jours à Koniéh. Le vénérable pacha m'envoya pour mon départ quatre bourses, par l'entremise de son banquier arménien. Comme nous n'acceptons pas de dons en argent, je priai le banquier de rapporter la somme au gouverneur, avec l'expression de ma gratitude. Le banquier me pria d'honorer un autre de cette commission, car, pour son compte, il aimait trop la plante de ses pieds pour faire une pareille proposition au pacha ; celui-ci n'y verrait qu'une chose, c'est que j'avais jugé la somme trop minime pour moi. En m'adressant moimême au pacha, il m'eût été difficile de lui faire comprendre pourquoi un Européen pouvait accepter une tabatière ou une montre de la valeur de 200 florins, mais non point 200 florins. Si je ne lui parlais pas, le banquier empochait tranquillement l'argent. Dans ces conditions, j'acceptai le don avec force remercîments, et je le fis partager incontinent entre mon drogman et mes domestiques ; les assistants trouvèrent ce parti très-généreux et surtout très-insensé, mais ils savaient déjà que tous les Européens sont quelque peu « délih », ou fous.

Au sortir de Koniéh, nous dûmes traverser encore un jour et la moitié de la nuit suivante le désert vaste et silencieux, avant d'arriver au bord du versant opposé. Le soir, nous atteignîmes Erégli, une petite ville enfouie sous des arbres, au pied de la montagne. Une rivière superbe en descend, parcourt une vallée romantique, mais prend un goût salin et amer après un cours de deux heures dans la plaine, et se perd dans un marais.

La ville est assez grande, mais à peu près dépeuplée. Les sources chaudes qui, dans l'antiquité, étaient ordinairement consacrées à Hercule, ont donné leur nom à cet endroit ; mais quelques chapiteaux exceptés, je ne trouvai plus aucune trace de l'antique Héraclée.

La plaine s est changée maintenant en une vallée qui se resserre toujours davantage; à droite, le Balgur s'é-

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tend comme un mur sans interruption et de hauteur toujours égale, sur un espace de vingt lieues. Cette chaîne sépare Adana de l'Asie Mineure ; une seule vallée ou plutôt une gorge la traverse et ouvre une communication entre la Syrie et TAnatolie. Aussi ces pyles ontjoué un rôle important dans les expéditions armées, depuis Cyrus, Xénophon et Alexandre, jusqu'à Ibrahim- Pacha, et un rôle plus important encore, quoique moins remarqué, dans les expéditions commerciales et internationales des peuples. Mon collègue, le capitaine F., a été chargé de fermer ces passages de la Cilicie, par les», quels les armées européennes s'avançaient autrefois contre la Perse, l'Inde et l'Égypte, aux troupes é gyp. tiennes qui cette fois, de même qu'il y a cinq an;s, menacent de faire irruption en Europe.

A Ulukichla, les montagnes se rapprocher^ des deux côtés. On y trouve le caravansérail le plu s beau et le plus grand de l'empire osmanien. On y p ourrait mettre commodément à couvert un régiment de cavalerie, et quoique depuis des siècles on n'y a.it pas réparé une tuile, l'ensemble est bien conservé. Les voûtes, longues de cent pieds, l'exécution soignée de tous les détails témoignent de l'importance que cette route avait autrefois pour le commerce. En ce moment, cette route est déserte, et c'est à peine si l'on y rencontre parfois quelques mulets chargés de raisins ou de charbons.

Sept lieues plus bas, la route est tout juste assez large pour livrer passage à la rivière. Sur la rive droite, beaucoup de mouvement. Les deux caravansérails à côté du pont avaient été reconstruits et servaient de logement aux ouvriers répandus sur une colline d'où la vue embrasse la vallée inférieure. Les montagnes ren-" voyaient l'écho de la hache des bûcherons et de la chute des vieux pins. Je trouvai l'auteur de toute cette activité dans une petite pièce humide du caravansérail, en proie àune fièvre violente et privé de toute es^ .

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d'aises et de soins. Mais en présence d'une mission aussi importante, il ne pouvait être question d'être malade, et le même jour mon ami visita avec moi les environs; en rentrant, nous passâmes à côté des thermes dont Xénophon déjà fait mention. Le lendemain, F. s'avança avec le pacha et moi jusqu'à une lieue d'Akkocpry, où sont établis les avant-postes égyptiens, et le surlendemain jusqu'à Maaden. La force de volonté l'emporta sur la faiblesse de son corps. Lorsque survenait un accès de fièvre, il se couchait pendant une heure sous un arbre Ou à côté de la fontaine; nous allumions un tas de broussailles ou d'herbes, nous cuisions le thé, et nous reprenions notre course tant bien que mal. J'ai quitté mon camarade à Maaden, et depuis ce jour je n'ai point eu de ses nouvelles.

A partir vde Kalék Boghas,la chaîne abrupte se dirige vers le nord ; elle forme, jusqu'au caravansérail de Djévisly, une so*rte de mur droit et haut de plus de 1000 pieds. Cette digue se termine subitement à la plaine vaste et marécageuse de Mussa-Hadchi. Quant à moi, j'étais préoccupé uniquement de découvrir un chemin direct à travers la montagne jusqu'à Malatia, mais on me dit qu'une telle route n'existait pas et que la contrée était infestée d'Awchares, à tel point qu'on ne pouvait la traverser sans une forte escorte. J'avais sur moi une lettre de Hadchi-Ali-Pacha au musselim de Dévély, le rendant personnellement responsable de la continuation de mon voyage. Le musselim déclara ne pouvoir assumer cette responsabilité si je m'engageais dans cette direction ; il me pria de m'adresser à l'évêque de Tomarsé, l'homme qui pourrait me donner le meilleur sauf-conduit contre les attaques des Awchares ; quant à lui, il me ferait suivre jusqu'à Tomarsé par une escorte aussi nombreuse que je pourrais la désirer.

Je ne fus pas étonné d'entendre un musulman parler de la sorte d'un évêque arménien, qui n'est qu'un

giaour, et je résolus d'accepter la proposition. Mon drogman, qui est lui-même d'origine arménienne, rédigea aussitôt en langue arménienne un chef-d'œuvre de sauf-conduit; après le Grand-Turc et le musselimde Dévély, il n'y avait dans tout l'empire turc d'homme aussi considérable que moi, et le musselim scella de son nom cette déclaration.

Mon escorte comprend 15 ou 16 hommes, mais je n'ai jamais eu le plaisir de les passer tous à la fois en revue ; leur armement laissait aussi à désirer. Ces forces combattraient à pied ; c'était là un avantage au cas où nous serions contraints de battre en retraite, car alors elles auraient formé l'arrière-garde ; mais lorsqu'il s'agit d'avancer, elles restèrent en arrière, et elles furent, je crois, de retour à Dévély en même temps que j'arrivai, moi, àTomarsé.

Tomarsé est située dans une vaste plaine couverte de champs et de pâturages. Devant la ville, on voit les ruines d'une belle église byzantine, détruite parles Turcs; mais dans l'intérieur de la ville s'élève fièrement une nouvelle église achevée Tannée dernière par l'évêque et munie même d'un soupçon de clocher. Sur notre passage, les giaours nous contemplaient avec confiance, témoignant que sous la protection de leur berger, ils se sentaient garantis contre l'oppression qu'entraîne d ordinaire une visite semblable à la nôtre. L'évêque avait entrepris naguère une campagne contre les Awchares, et il avait enfermé quelque vingt cavaliers dans son couvent. Le drogman avait pris les devants avec son chef-d'œuvre épistolaire, pour l'interpréter verbalement au cas où il y manquerait quelque chose. On me conduisit à la fente d'un rocher où étaient blotties plusieurs maisonnettes entourées d'un mur : c'était le couvent et la résidence de l'évêque. Dans la cour, je fus reçu par un petit homme bien nourri : c'était l'évêque.

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Mon hôte m'offrit gracieusement du café, de la liqueur, la pipe. Je lui demandai l'origine de son pouvoir temporel. Il y avait dix ans que toute la population de To marsé avait formé le dessein de s'expatrier pour échapper à l'insupportable pression des autorités turques. L'évêque intervint, persuada à la population de demeurer, et se chargea lui-même de la forme des impôts. Comme un grand nombre de musulmans habitent l'endroit, à côté des Arméniens, on avait mis à leur tête, pour sauver les formes, un woywode dépendant entièrement de l'évêque.

L'évêque me dit en outre que je n'avais guère à redouter les Awchares, les Awchares n'étant pas plus que tout autre peuple composés exclusivement de brigands. Il y avait, il est vrai, beaucoup de gens sans aveu parmi eux, mais ils étaient les ennemis de leur tribu, aussi bien que de l'étranger, et traqués par elle. A cette époque de l'année, les Awchares étaient d'ailleurs déjà descendus vers la « plaine profonde, » c'est-à-dire vers Adana.

Le lendemain, j'arrivai à Ekrek. J'appris que Soliman- Pacha, le gouverneur de Marach, se trouvait à Goegsyn, le village le plus proche dans la direction d'Albistan. Mais Goegsyil était situé à une distance de k 22 heures; il n'était pas possible de faire ce tour en une journée, avec des chevaux allemands, et en route, on ne rencontrerait ni village, ni maison, ni abri. Je me félicitai donc de me trouver encore au milieu de quelques-uns de ces Awchares tant redoutés, et comme j'avais dormi la nuit précédente sous le toit d'un évêque arménien, je couchai la suivante sous la tente d'un prince turcoman.

Un aga de Soliman-Pacha prit les devants pour annoncer ma visite à Osman-Bey. Cette mesure était en quelque sorte nécessaire, car le bey venait d'acheter pour son fils cadet une femme au prix de 1500

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thalers, et le huitième et dernier jour des noces se célébrait ce jour même. D'un autre côté, il n'y avait pour moi de meilleure recommandation que celle de Soliman-Pacha, dont le territoire est occupé en été par la tribu nomade. Quand les musulmans sont embarrassés de recevoir un étranger, ils s'arrangent de façon à se trouver en prière à son arrivée. Ils sont alors dispensés de faire accueil à qui que ce soit, et de se lever en présence d'un infidèle, cérémonie si pénible et si choquante pour un musulman. Après avoir été reçu aux sons de la musique, je trouvai Osman- Bey agenouillé sur un tapis dans sa grande tente de poils de chèvre, la face tournée contre la Caaba de La Mecque. Un grand feu brûlait sous la tente complètement découverte d'un côté. Le cheval de bataille du bey était attaché à un pieu planté en terre près de ce feu ; la nuit même, il reste sellé, et une grande couverture de feutre le protège seule contre les intempéries de l'air. Les autres chevaux couraient librement sur le pâturage.

Le bey s'avança vers moi, me salua gracieusement, et après que le café et la pipe eurent rompu le silence dont les convenances entourent le commencement de chaque visite, il m'adressa diverses questions relatives à ma patrie cymbrique, sur le ton dont nous interrogerions un habitant de la lune, s'il tombait comme un météore sur notre planète. « La mer est- elle près de votre pays?» — « Oui, et en hiver nous nous y promenons. » — «Le tabac croît-il en abondance chez vous? » — « Nous le cherchons en grande partie au Nouveau-Monde. » — « Est-il vrai que vous coupez les oreilles et la queue à vos chevaux? » — « Non; seulement les queues. » — « Des sources coulent-elles chez vous? » - « Oui, quand elles ne sont pas gelées. » — « Y a-t-il des chameaux dans votre pays? » — « Oui, mais on ne les voit qu'au prix de quelque argent. » — « Les citronniers poussentils chez vous? » — « Non. » — Il allait demander si le

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soleil luisait chez nous, ou si nous ne nous éclairions qu'au gaz; mais en poussant un Allah I Allah! à demi étouffé, il avala l'observation que mon pays à l'origine n'avait probablement été destiné qu'à des ours blancs.

La grande tente où nous nous trouvions était à vrai dire le drawing room du bey.Les huttes d'hiver des Turcomans sont d'ordinaire petites et affectent la forme de fours ; elles consistent en un grillage circulaire, couvert d'un dôme de baguettes artîstement adaptées les unes aux autres ; le tout a un revêtement de feutre. Lorsqu'on y établit un réchaud, la tente est bientôt chaude comme une salle de bain.

Le dîner princier consista en lait, riz, fromage et pain. Pour tourner un point délicat de l'étiquette, on mit la table en ma présence, c'est-à-dire qu'on étendit à terre un cuir et qu'on y posa des cuillers en bois. Toute la société se réunit autour de cette nappe. Le bey ne mangea que lorsque nous eûmes pris notre repas.

Après le dîner, ballet. Ce jallet me parut plus intéressant que ceux de l'opéra de Berlin, et, en tout cas, il était moins coûteux. En voici une description :

La scène roprésente une belle prairie, limitée au fond par de hautes montagnes couvertes de neige et éclairées par la lueur du croissant. L'éclairage au gaz est remplacé par un feu de troncs de pins brûlant au milieu de la scène. L'orchestre est composé d'un grand tambour et de deux fifres qui exécutent leur symphonie avec un sérieux particulier. Le public est très-mêlé; en dehors de nous, rien que des buffles et des chameaux allongeant leurs longs et singuliers cous au-dessus des tentes basses; autour du feu danse un garçon jeune et robuste dans un costume turcoman blanc, le turban en tête, le couteau et les pistolets à la ceinture ; si la bonne tenue consiste à être complètement maître de tous les mouvements des membres, on ne pouvait lui contester cette qualité. — Soudain, un second acteur sort de

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l'obscurité, en face, et s'efforce d'attraper le premier ; celui-ci tourne avec la plus grande rapidité autour du feu, se jette à terre, se relève et essaye de toutes les manières de se dérober à la chasse ; un camarade de son parti vient à son secours en poursuivant l'agresseur, etc. Il y a souvent des chocs violents, mais la plus grande gaieté ne cesse de régner (sans le secours de l'eau-de-vie) ; on voit des hommes d'une grande vigueur, dont la course fait trembler la terre. Ici, l'un des combattants exécute les bonds les plus téméraires ; là, un autre passe au milieu des flammes; d'un autre côté, deux combattants se sont pris à bras le corps, et luttent avec les plus grands efforts au milieu des rires retentissants de l'assistance. En tout cas, il faut avoir des membres très-solides pour figurer trois ou quatre heures dans ce ballet.

Ces Turcomans m'ont inspiré une vive sympathie ; ils ont la politesse naturelle, née de la bienveillance, tandis que chez nous elle est le fruit artifiriel de l'éducation. Rien ne parut plus singulier au public rassemblé dans la tente que mon lit, quoi qu'il me parût être à la mode Spartiate, ne consistant qu'en une paire de couvertures et de draps blancs; mais lorsque je déposai une partie de mes vêtements pour me coucher, l'assemblée ne put retenir un sourire général. Le reste de la société ne fit point de toilette de nuit, elle ne tira pas même les pistolets de la ceinture. L'hospitalité est chez ces gens une chose toute naturelle, on ne dérange ni en venant, ni en s'en allant, et lorsque je partis le lendemain matin, avant le point du jour, j'eus de la peine à trouver quelqu'un qui voulût accepter un pourboire.

Le soir, j'entrais à Goegsyn, où était campé Soliman- Pacha. Comme il faisait déjà sombre , il envoya à ma rencontre quelques agas armés de torches. L'accueil fut le plus gracieux du monde. Le lendemain matin, le

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pacha me prévint par sa visite; il me retint toute la journée, et me fit don, à mon départ, d'un cheval turcoman; je lui donnai en retour une paire de pistolets.

Les cartes de l'Asie Mineure ne sauraient en aucune façon donner l'idée de la configuration exacte du pays. Je m'étais figuré que je verrais de hautes chaînes de montagnes seprofilerau sortir d'Akrek, et je ne fus pas peu surpris de trouver une vaste plaine percée entre des hauteurs couvertes de neige dans la direction de l'ouest et de l'Est, comme si la nature elle-même avait voulu ouvrir un passage à l'homme. On suit cette plaine jusqu a Albistan joliepetitevillederrière laquelle s'élève le picde Scherr-Dagh. Auprès de cette ville se trouve l'énorme source du Dchéhun (l'univers) ; une rivière de vingt pas de largeur, de deux à quatre pieds de profondeur, y sort subitement de terre, reçoit à peu de distance un affluent presque aussi volumineux, et, en outre, trois courants venant de l'est, du nord et de l'ouest et plus forts qu'elle-même, de sorte qu'à quatre lieues dé sa source, elle forme déjà un fleuve considérable roulant ses eaux entre de hautes montagnes et se jetant dans la baie de Skendéroum. Le bassin de la Méditerranée remonte en général beaucoup plus vers le nord que les cartes ne l'indiquent et s'étend jusqu'au quarantième degré de latitude.

Les conditions particulières dans lesquelles je voyage m'ouvrent des contrées qu'il a été impossible à tout Européen de parcourir jusqu'ici, contrées que l'on ne peut traverser sans une escorte militaire équivalant presque à une armée. Des circonstances si favorables se trouvent rarement réunies, et j'en profite en conscience; j'ai déjà fait sept cents lieues en tout sens dans ce pays, et j'ai retracé tout cet itinéraire. L'avantage principal que j'en ai retiré, c'e t la rectification des affluents du Seyhun et du Dchéhun et du cours moyen de l'Eu-

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phrate. Jusqu'ici, aucun voyageur n'avait pénétré si loin.

D'Albistan, je descendis dans la plaine de Malatia, où j'arrivai le 29 octobre par une pluie torrentielle. Le pacha qui me voyait trempé, mais qui n'en désirait pas moins entendre mon rapport, me fit couvrir de son manteau et d'un fez sec, et me retint jusqu'à minuit.

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