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I. Voir la note à la fin du volume

Voyage à Samsoun. — Les ports de la mer Noire.

Tokat en Asie, le 8 mars 1838.

Avant mon départ, j'ai été reçu pour la quatrième fois par le sultan. J'étais en habits turcs et je fus désarmé dans la salle d'attente. Personne, sans excepter le vizir, n'est admis en présence de Sa Majesté avec des armes. Sa Majesté nous fit don à chacun d'entre nous d'un sabre avec une belle lame de Damas ; il faut qu'elle soit excellente, car Son Altesse nous pria de la dégainer pour la contempler.

Le lendemain, à midi, nous partîmes à bord du vapeur « le prince Metternich. » Le temps était délicieux, l'Ëuxin calme, et nous rasions avec plaisir la côte élevée et escarpée, dominée au loin par des croupes plus hautes encore, couvertes de forêts et de neige. Le navire prit du charbon à Sinope, et nous profitâmes de ce séjour pour visiter le vieux castel génois à la clarté de la lune.

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Il est situé sur une langue de terre et sépare la ville, ainsi qu'une presqu'île montagneuse, du continent. La place est très-tenable et a de belles rades ; la température douce, les oliviers et les nombreux cyprès, la mer luisante, les vieilles tours et les murs forment un beau paysage méridional. Le deuxième jour, à midi, nous entrions déjà dans le port de Samsoun ; en deux fois vingtquatre heures nous avions parcouru en toute commodité cent lieues, voyage dont nous pouvions nous féliciter d'autant plus qu'il avait lieu pendant l'équinoxe et sur la mer Noire. L'aspect de Samsoun est très-agréable ; un vieux castel génois, plusieurs caravansérails turcs bien bâtis, quelques mosquées en pierre se distinguent de loin. Toute la ville est entourée d'un bois d'olivier qui couvre l'amphithéâtre de montagnes et d'où émergent des villas et des kiosques riants ; un village grec couronne les sommets des collines et, derrière, s'élèvent des montagnes boisées . hautes de 3000 pieds. Je profitai de la soirée pour lever le plan de la ville, du port et des environs. A un quart de lieue au nord de la ville, je trouvai ies ruines d'un vieux môle, et sur le rivage, des fondements en quartiers de roche gigantesques. La hauteur était entourée de vieux restes d'un mur ; elle a porté probablement la ville d'Amisus où résidait Mithridate, l'ennemi redoutable des Romains.

J'ai donc visité jusqu'ici à peu près tous les ports de la mer Noire, depuis l'embouchure du Danube jusqu'à Kisil-Irmak; ils sont tous mauvais. La mer Noire, si décriée, n'est ni plus orageuse, ni aussi souvent couverte de brouillards que la mer Baltique ; elle a moins de bas-fonds et d'écueils ; le plus grand danger consiste surtout dans le manque de rades couvertes et de ports sûrs. Le Bosphore lui-même est un excellent port, mais l'entrée en est difficile à trouver, il est très-dangereux de la manquer. La côte du nord de l'Asie Mineure offre jusqu'à Samsoun, c'est-à-dire sur une étendue de

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100 lieues, deux points seulement où les vaisseaux peuvent chercher un refuge, et ces deux points sont tellement dangereux quand la tempête se déchaîne du nord-est, que le vapeur tient la chaudière prête, afin de gagner le large dès que les ancres commencent à céder à la puissance des vagues. A Varna même j'ai vu un bateau à vapeur prendre le large par une tempête terrible, parce que le port lui paraissait plus dangereux que la haute mer. Par le mauvais temps, les navires n'abordent pas àSamsoun, mais conduisent les passagers jusqu'à Trébizonte, car des langues déterre très-basses, longues de quatre lieues, rendent l'entrée trop périlleuse pendant les ténèbres. Mais le port de Trébizonte n'est préférable en rien, et quoique un commerce très-important en ait fait son entrepôt, on n'a pas pris la moindre mesure pour faire de cet endroit quelque chose de semblable à un port. Il n'y a même pas de quai ; les ballots sont portés à bras d'hommes, à travers l'eau, dans les barques.

Le commerce des Indes Orientales passait autrefois par le Levant. Les Génois étaient maîtres de tous les ports de la côte de l'Asie Mineure ; ils ont laissé partout des traces durables de leur domination ; leurs établissements se distinguaient par leur solidité, mais les môles qui défendaient autrefois les vaisseaux de moins haut bord contre la mer, ont été engloutis par les flots. Le manque de sécurité qui fut la suite de la domination turque jeta le commerce dans un autre canal et lui fit prendre la route par mer récemment découverte. Aujourd'hui, les transactions avec les Indes Orientales tendent à rentrer dans leur ancienne voie. Les communications par la mer Rouge sont rétablies au moyen de bateaux à vapeur. Je crois que ces bateaux formeront un des importants moyens de civilisation de l'Orient, et l'Autriche, à cet égard, déploie une activité plus grande et plus méritoire que tout autre État. Elle a pris pour centre

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de son entreprise la capitale d'un pays étranger dont le gouvernement est trop inepte pour saisir ne fûi>ce que Je côté lucratif de la question ; des vaisseaux autrichiens établissent des communications entre Constantinople et Trieste, Athènes, Alexandrie, Beyrouth, Smyrne,Trébizonte, Varna et Vienne. Le « Metternich » avait à bord pour un million de produits fabriqués, tabac, fruits, soie rouge, châles de Perse, etc.

Venus par mer, nous allons continuer notre route par terre.

Amasie. — Les chambres dans les rochers.

Sivas, le 10 mars 1838.

Notre première étape à partir de Samsoun fut de 14 lieues; nous arrivâmes tard et trempés par la pluie à Ladica. Cet endroit se trouve dans un beau site. Après quelques heures de marche, nous descendîmes dans une vallée large, cultivée, dont les pentes se rapprochèrent de plus en plus, jusqu'à former une gorge étroite et profonde. Des deux côtés se dressent des rochera presque sans végétation, hauts de 100 pieds, tandis que la vallée forme un jardin long de deux lieues, couvert de maisons et de plantations de mûriers. Au moment où nous nous avançâmes au bord d'une petite colline, le spectacle le plus beau et le plus original que j'aie jamais vu, s'offrit à nos regards. C'était la vieille ville d'Amasie. Deux torrents considérables qui descendent de la montagne de deux directions opposées, con~

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fondent leurs eaux et coulent ensuite réunis vers le nord; ils forment un .encaissement profond dans lequel ' se pressent des coupoles, des minarets et les habitations de 20 à 30 000 hommes. De beaux jardins et des plantations de mûriers baignés par le fleuve sont enserrés par des pentes élevées, et à droite, sur un roc qui surplombe la profondeur, s'élève majestueusement un castel à formes très-bizarres et d'une haute antiquité. L'impression la plus singulière est produite par les merveilleuses chambres percées dans les rochers. Représentez-vous un enfoncement large et haut de 40 pieds , profond de quelque 30 pieds ; dans cette niche se dresse un bloc de pierres de 25 pieds cubes formant une maison dans la niche. Le bloc contient à son tour une chambre de 15 pieds carrés, percée d'une fenêtre ou, si l'on veut, d'une porte. Cette maison, du granit le plus dur, ne peut guère avoir eu d'autre destination que de contenir un sarcophage, et le sol porte effectivement une légère incise où il peut avoir été placé. Cinq de ces grandes chambres se trouvent à côté l'une de l'autre ; elles sont reliées par des galeries et des escaliers taillés dans le roc avec leurs balustrades. C'étaient probablement les tombeaux des rois du Pont. Quoique vieilles de 2000 ans, les lignes sont encore d'une netteté telle qu'on les dirait achevées d'hier. Le plan et l'exécution rappellent l'architecture égyptienne. 11 se peut qu'à l'extérieur les niches aient été complètement fermées et revêtues d'un pérystile, mais il s'est écroulé. Les sarcophages ont disparu également; la tombe seule subsiste, défiant les siècles.

La vue dont on jouit du haut de la citadelle est magnifique. C'était le Beiram, la plus grande fête des Turcs. Du mouvement partout. Toutes les femmes, revêtues de leurs habits bariolés, sortaient des bains. A la citadelle on tiraitle canon, dont l'écho superbe se répercutait dans les vallées. Nous déchargeâmes à notre tour nos

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pistolets pour rehausser de notre mieux cette solennité.

La citadelle actuelle a été bâtie par les Génois ; elle tombe en ruines. Mais sur la plus haute croupe de la montagne se trouvent des murs de l'antiquité la plus reculée. Quel dommage que Strabon n'ait pas cru devoir les mentionner.

Nous fîmes rouler une immense pierre du haut du rocher ; elle traversa avec un bruit formidable la gorge, sauta de bloc en bloc et se dirigea tout droit vers la ville. Nous contemplâmes notre œuvre avec terreur, car cette bombe colossale allait fendre tous les toits qu'elle rencontrerait; heureusement elle se cassa en plusieurs morceaux et s'abattit dans un vieux bain ruiné.

Le 7, nous poursuivons notre route en longeant le lit de la rivière de Tusanly, et nous nous arrêtons le soir dans une petite maison isolée. Nous y trouvons un échafaudage muni à sa partie supérieure de couteaux longs de quatre pieds. Sur notre demande, l'on nous apprend que cette institution est destinée aux brigands qui, empalés, vivent encore trois ou quatre jours, et il se trouve que nous buvons notre café chez le bourreau, sous la potence. Nous arrivons dans la nuit à Turhall, et le lendemain à Tokat.

Tokat. — Sivas.

Sivas, le 11 mars 1838.

Tokat est une ville d'une étendue assez considérable ; elle contient 30 à 40 000 habitants.

J'étais très-curieux de voir l'exploitation des vieilles fonderies de cuivre dans ces vieux ateliers des Ghaldéens ; je fus déçu dans mon attente. Il n'y a point de mines, ou du moins elles ne sont pas exploitées. L'airain, après avoir été débarrassé de sa gangue à Argana, est transporté à dos de chameau, sous forme de gâteaux en métal, pour être purifié complètement. On n'a pas su utiliser une rivière qui traverse la ville. Deux rangées de petits fourneaux de la dimension des fours de boulangerie et placés sous de misérables échoppes en bois, des soufflets tenus en haleine par des hommes, une provision de charbon de terre : tel est tout l'apparat des célèbres fonderies de Tokat.

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Derrière Tokat, nous gravissons la hauteur pendant trois heures en nous dirigeant vers l'ouest, et bientôt nous nous trouvons en plein hiver. Quelques pins seuls émergent de ces vastes plaines de neige ; le soleil darde des rayons brûlants, les chemins sont impraticables, la neige molle, la route extrêmement pénible. Nous n'arrivons que le lendemain à Sivas. Cette ville est située dans une vallée fertile, sans arbres, couverte en ce moment de neige. Les maisons, au lieu de toits, ont des terrasses recouvertes d'une couche de terre.

Je n'ai jamais vu autant de boue qu'à Sivas. La neige est haute de dix pieds; d'un côté, l'on y a pratiqué un passage étroit où les chevaux enfoncent jusqu'à la ceinture.

Aujourd'hui nous avons visité les ruines remarquables dans la citadelle basse; je n'ai vu nulle part, dans aucune église gothique, une richesse de sculptures comparable à ce qu'offre la façade de la mosquée turque. Chaque pierre est une ciselure faite avec le plus grand art. Le portail est tout ce que l'on peut imaginer de plus gracieux, de plus élégant, de plus magnifique; des guirlandes de fleurs, des feuilles et des arabesques couvrent la moindre surface, et pourtant le tout fait un effet des plus harmonieux. Les habitants disent que c'est du travail perse ; il peut avoir été fait avant l'époque des Seldchouks et avoir la même origine que les beaux bâtiments de l'Espagne du sud.

Nous avons visité également un couvent de derviches, flanqué d'une tour ronde remarquable, où l'on a inhumé dans un cercueil de marbre Scheik-Assan, le saint.

La ville contient beaucoup de peupliers et de cerisiers; la vigne ne vient pas; encore moins l'olivier et le cyprès. On cultive beaucoup de blé qui, semé en mai, arrive vite à maturité, comme dans la Russie du Nord. Les nomades turcomans arrivent ici pour obtenir du blé par échange.

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