‹ Lettres du Marechal de Moltke sur l'OrientChapitre 8 sur 11 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

Voyage sur la mer Noire et sur le Danube jusqu'à Orsowa.

A bord du Fernando ,1e 13 septembre 1839.

Nous quittons Constantinople le 9 septembre, à midi. Nous atteignons Verna le lendemain, nous rendons visite au pacha, et nous continuons notre voyage par une mer calme et un ciel serein. Tout d'abord, on rase d'assez près la côte, jusqu'au cap de Gullgrad, un très-beau promontoire taillé à pic et couronné d'une vieille ruine. A partir de ce point, la côte s'éloigne, s'abaisse et finit par se changer en un vaste marais entouré par la mer, par des lacs étendus et par les bras du Danube. Cette vaste étendue n'est qu'un alluvion du grand fleuve qui des eaux des Alpes, du Balkan et des Karpathes teint en jaune la mer bleue, jusqu'à une distance de trois à cinq milles géographiques. Cette particularité indique aux navigateurs l'approche du rivage, car la terre ne devienj/visible que plus tard, et

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nul phare n'éclaire, la nuit, l'entrée difficile du Danube. Ce fleuve jette trois bras principaux à travers le delta : au sud, le Kédrilléh-Boghas ; au nord, le Kili-Boghas ; au milieu, la Sulina, qui seule est navigable. La Sulina est large de cent cinquante à deux cents pas, et forme à son embouchure un banc de sable couvert à peine de dix pieds d'eau. Les bateaux à vapeur navigant sur mer ne peuvent guère avoir un tirant d'eau inférieur à huit pieds; une diminution de deux pieds rendrait donc l entrée du fleuve absolument impraticable. Après l'importance acquise par la navigation des bateaux à vapeur du Danube qui mettent le cœur de l'Allemagne en communication directe avec Trébizonte et Alexandrie, cette interruption serait un événement d'une grande importance. Mais il existe encore un autre motif de désirer qu'un nouveau débouché soit ouvert sur la mer Noire.

La paix d'Andrinople adjugea le bras du nord du Danube aux Russes, le bras du sud aux Turcs ; mais le pays entre les deux courants, les grandes îles marécageuses des deux côtés de la Sulina resteraient inhabitées. Nous trouvâmes toutefois les cordons de la quarantaine russe avancés jusqu'au bord septentrional de la Sulina, et près de l'embouchure même, sur le rivage méridional, une petite ville russe qui certainement se développera et grandira rapidement, car une foule de navires jettent l'ancre ici. Nous ne trouvâmes pas trace d'un phare mentionné par les gazettes officielles, mais nous vîmes une paire de chaloupes canonnières et quelques pièces couchées sur le rivage. Le commandant russe du poste a fait plusieurs tentatives de soumettre les bateaux à vapeur autrichiens à une sorte de visite : les commandants s'y sont refusés. Mais de fait, les Russes sont maîtres de l'embouchure de cette importante artère de TAlllîmagne. Tant que la paix durera en Europe, la navigation sur le Danube ne sera pas en-

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travée ; mais si une guerre éclatait, le commerce autri-. chien serait complètement au pouvoir des Russes, et il serait difficile de les chasser les armes à la main de leur position, car la côte plate empêche les vaisseaux de guerre de s'approcher par mer, et l'accès par voie de terre est fermé par des marais impraticables.

Le Danube, à partir de Silistrie, forme un vaste cercle vers le nord. A Czernawoda, Ton n'est éloigné que de sept lieues de Kustendché, sur la mer Noire, mais en bateau ce parcours est de soixante-dix lieues. A Czernawoda commence en outre une série de lacs, dont le bassin s'étend jusqu'aux approches du Kustendché, et la pensée devait donc venir de percer ici un canal. Nous avons examiné le terrain à ce point de vue ; la hauteur derrière Kustendché n'est pas considérable en soi, mais elle ne contient pas d'eau qui puisse alimenter le canal. Il faudrait donc percer ce canal jusqu'au niveau du Danube, près de Czernawoda, et pour cela, remuer des masses de terre tellement énormes que l'on peut tenir l'entreprise pour impossible. Un chemin de fer même rencontrerait des obstacles assez considérables. Si l'on se contentait d'une chaussée, le transport par terre serait encore plus coûteux que le détour par eau ; on perdrait en outre la communication avec Brailow et Galatz, les débouchés de la Moldavie et de la Valachie, dont l'importance s'accroît tous les jours ; ajoutez à cela que le rechargement à Kustendché offrirait de graves inconvénients. Le petit port étroit est presque entièrement rempli par le lest qu'y ont jeté, depuis des siècles, les vaisseaux turcs, la rade est ouverte aux vents, la ville elle-même a été détruite de fond en comble par les Russes ; de telle sorte que quarante ou cinquante hommes à peine habitent les anciennes ruines romaines et les nouvelles ruines turques. Tout est à refaire sur ce point. Il faut en outre considérer que si des traités n'ont plus la force de retenir les Russes derrière la Sulina, le

rempart de Trajan ne les tiendra pas davantage en respect ; la question est en connexion étroite avec les complications orientales qui attendent depuis si longtemps leur solution définitive.

Les obstacles, au contraire, s'opposent à la navigation sur la Sulina. La largeur de la barre devant l'embouchure ne dépasse pas cent à cent cinquante pas, et elle n'a que sur une petite étendue la profondeur de dix à quatorze pieds ; à une lieue en aval de Tuldcha il y a un autre banc de sable, où le courant conserve toutefois une profondeur de quatorze pieds ; ce passage serait donc praticable, et si l'on resserrait l'embouchure par des môles, le courant suffirait à maintenir l'entrée libre. La chute du fleuve est encore assez rapide pour que les bateaux ne puissent pas parcourir plus de cinq milles à l'heure en remontant le courant, tandis qu'ils en parcourent quatorze en le descendant. Quand les eaux sont basses, la rapidité est de moitié moins grande, mais cela est plus que suffisant pour tenir l'embouchure ouverte ; toute la question est de savoir qui se chargera de l'entreprise. Le gouvernement turc n'y a point songé lorsque sa situation était meilleure qu'en ce moment; le gouvernement russe aurait plutôt intérêt à fermer la Sulina qu'à l'ouvrir, et l'Autriche, représentant ici l'Allemagne tout entière, serait dans le cas d'exécuter l'œuvre sur un terrain dont il est à proprement parler difficile de dire à qui il appartient.

J'avais tout le loisir nécessaire pour m'édifier sur ce sujet lorsque nous passâmes entre les bords couverts de joncs du Danube. L'aspect du fleuve est très-original, car pendant dix lieues on s'avance sur une immense mer verte de roseaux ondulants, d'où sortent les mâts et les voiles de grands vaisseaux qui suivent les détours du courant jusqu à^alatz etBrailow. Au loin, à l'horizon du sud, les montagnes de Baba-Dagh et de Besch-Tépé sont visibles, et le soleil se couche éclatant derrière de

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beaux saules. Ce soir, nous rencontrons plus de cent navires qui remontent tous jusqu'à Galatz et Brailow.

Les nombreux milles de terre qui sont ici couverts de joncs, cachent de grands troupeaux de buffles et de bœufs, d'innombrables essaims d'oiseaux de mer, mais aussi des loups, et il y a quelques années à peine que des troupes de bandits rôdaient ici, surprenant ia nuit les navires qui avaient jeté l'ancre. Il est probable qu'au prix de travaux peu considérables, l'on garantirait les îles par des digues basses, contre l'inondation annuelle du Danube, et l'on gagnerait une étendue immense de terrain d'une extrême fertilité.

A partir de Galatz et de Brailow, nous voyons les quarantaines, et, le 13, nous attendons la Galalét; le soir, après le coucher du soleil, nous voyons s'élever à notre grande joie une colonne de fumée. *

A bord du François, sur le Danube , le 10 octobre 1839.

Le 15 septembre au matin, nous continuâmes notre route. Je connaissais les rivages du Danube jusqu'à Roustchouk : à droite, des îles avec des joncs et des saules ; à gauche, le rivage bulgare avec des collines, quelques villages, un peu de culture, parfois de petits bois. ARoustchouk, nous rendons visite au vizir Saïd-Méhémet-Pacha. Il est ami personnel de Hafis-Pacha et paraît voir toute la situation sous les couleurs les plus sombres. A Nicopolis, nous visitons la forteresse bien conservée sur une hauteur escarpée qui s'élève au bord du Danube, et, à Widdin, nous nous rendons auprès du vieux vizir Hussein-Pacha, l'exterminateur des janissaires ; celui-ci fait aussitôt arrêter A* Galatée, avancer deschevaux, etnous prie d'aller vctir les nouvelles fortifications et de donner notre aviiV sur leur continuation.

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Widdin est une ville considérable, entourée d'un rempart avec des bastions et des fossés à revêtement sec. Devant les cinq portes, de petits ravelins; autour des corps de place, de vastes faubourgs enserrés dans dix nouveaux fronts de fortifications dont les fossés sont secs et sans revêtement. C'^st laque Hussein-Pacha élève des redoutes en pierres, dont deux sur le Danube sont achevées. Nous trouvons tous les magasins de la ville fermés, parce que les habitants les plus considérés sont forcés de faire la corvée, comme si Ton était à la veille d'un siège. Tout l'emplacement de Widdin est très-favorable, et, ce qui est très-rare en Turquie, la forteresse n'est dominée nulle part; mais la position de Nicopolis et de Widdin est telle qu'elle n'a guère d'importance dans une guerre avec l'Autriche, ni dans une lutte avec la Russie.

A l'embouchure du Timok commence le territoire serbe, où il nous est interdit d'entrer. Il faut que le bateau prenne à bord des employés sanitaires de la Serbie. Les trois places fortes de Gladowa, Nouvelle- Orsowa et Belgrade, les seules où les Turcs puissen 4 encore s'arrêter, sont également comprises dans le cercle, de la quarantaine serbe. Nous avions à bord un aga de Constantinople chargé de porter des dépêches au pacha de Belgrade. Pour transmettre les ordres du gouvernement turc à une forteresse turque, le messager est tenu de se servir d'un vapeur autrichien;^ de se soumettre à la quarantaine autrichienne de dix jours, s'il ne veut être astreint à la quarantaine serbe* d'Alexinza, qui dure vingt jours.

On ne remonte que lentement le courant, et nous mettons cinq jours à parcourir la distance de Brailow à Gladowitza, en amont de Gladowa. Il faut un ourtout entier youv ,e trajet de deux lieues de Gladowitza à Orsowa, oùJAon passe la Porte de fer.

La Porte* de fer n'est 1 ' as aussi terrible que son nom

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Le Danube passe entre des montagnes d'une hauteur moyenne, sur plusieurs récifs bas, jetés en travers de son lit sur une étendue de quinze cents pas. Les récifs ne sont visibles que lorsque les eaux sont très-basses ; mais le Danube étant large de huit à neuf cents pieds, et sa chute plus forte que sur d'autres points, il en résulte un tourbillon violent, malgré le peu de profondeur du courant. Le côté du nord est seul accessible à un navire.

On embarque les voyageurs et les marchandises dans de grands bateaux que vingt paires de bœufs tirent jusqu'à Orsowa.

La forteresse de la Nouvelle-Orsowa avec le fort Élisabeth situé en face, offre un très-bel aspect. Ce fort consiste en deux bastions casematés, avec une caserne défensive en guise de courtine. Cette caserne est dominée par une4)elle tour avec quatre étages de meurtrières, à laquelle on monte par un escalier, tournant souterrain. Les routes sur les deux rives et le passage sur le Danube sont dominés parfaitement par le feu du fort, et il ne s'agit à vrai dire que de garantir la place contre um* Surprise par des canots ou sur la glace.

Ce +, ~ r orteresse a été, je crois, bâtie par les Autrichiens sous l'empereur LéopoldI er . A peine achevée, elle tomba après la chute de Belgrade et sans résistance, au pouvoir de? ^ûrcs qui se sont contentés d'ajouter à l'église un nuy ^ >t en bois, et de laisser tout le reste en l'état. Les officia s du génie professent un respect particulier pour le fort, et le tiennent pour le meilleur du monde.

Nous pouvons donner aux Serbes ce témoignage qu'ils suivent eu conscience les nouvelles prescriptions de leur quarantaine. Lorsque nous prîmes terre près de la Porte dv. fer, nous fûmes entourés de gardes; chaque morceau de lin, chaque plume fut écartée de notre chemin, car si elle touchait notre pied, la PortV de fer pouvait Mare compromise. Le poste qu nous p décédait avait le

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fusil chargé, et les jeunes filles serbes parées de fleurs et de monnaies d'argent et d'or, se rendant à Fékie, tournaient en un vaste cercle notre société suspecte. Ces craintes et ces précautions firent sur nous un effet très-comique ; mais si on en considère le but, on ne peut que les approuver.

En arrivant à la Vieille-Orsowa, sur le territoire autrichien , on s'aperçoit que l'institution est ici moins nouvelle; nous f fîmes introduits sans pédanterie, mais avec précaution, on avait lié les queues des bœufs de trait, pour les empêcher de toucher un des étrangers et, immédiatement après, le conducteur « immaculé «.Dans la quarantaine, nois fûmes condamna à une détention de dix jours.

La Galatêe a 1» t, il y a quelques semaines, la tentative de remonte la Pone de fer; les eaux étant hautes, elle atteignit à u près le milieu du rapide; là, elle se débattit une ue ^e sans avancer. Sans doute, le navire est très-grand er proportion de sa machine, et, s'il était remorqué par vingt ou trente paires de bœufs, il arriverait certainement à vaincre l'obstacle ; mais le niveau des eaux étant ordinairement trop bas, un essai isolé serait de peu de profit.

Un autre moyen de résoudre la difficulté consisterait peut-être à creuser ou plutôt à renouveler un canal sur la rive serbe, car les traces les plus évidentes prouvent qu'autrefois ce canal langeait le rapide tout entiL Le canal, séparé du Danube par une langue de terre é f Vite, couverte de broussailles et d'arbres, est consery^ sur une étendue de cinq à six cents pa Les racines de cette végétation ont plongé si avant dans la digue que le Danube n'a pu, la rompre que sur deux points. Le canal est probablement un ouvrage de Trajan. Pour le rendre navigable, il n,e serait point nécessaire de construire des digues; mais il Vaudrait tout d'abord que le travail fût exécuté sur' un .errain dont ^propriétaire ne fût |»oint • t

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ture pratiquée dans la partie supérieure de la voûte ; l'entrée est défendue par un mur crénelé.

En amont da Moldawa, le Danube est de nouveau navigable; le courant en est plus calme, le lit plus libre d'écueils; mds les rives escarpées, magnifiques, s'étendent jusqu'à Gollubitza, vieux château avec de hautes tours et des murs qui garnissent un cône pointu. Ce château présente l'aspect le plus merveilleux et le plus mystérieux, fit toute la position offre la vue la plus sauvage et la plus belle que je connaisse sur le Danube. En amont de ce castel, le fleuve a une largeur de deux mille pas; il se resserre au pied du château jusqu'à n'en avoir plus que quatre cents, et coule entre des rochers taillés en pic, d'une hauteur colossale, dans une gorge profonde et sombre.

Avec l'extension qu'a déjà prise la navigation sur le Danube, il importe de vaincre les obstacles qu'y oppose la nature du fleuve. A cet effet, le moyen le plus simple consisterait à Employer des bateaux à vapeur en fer, plats, et d'une grande force. En faisant sauter quelques écueils et en utilisant le vieux canal, on mettrait ces bateaux à mêr îe de remonter et de descendre en tout temps de S:alc-Gladowa à Moldawa, à l'exception peutêtre du mois a'octobre, où les eaux sont trop basses. Mais alors il f; udrait aussi reculer jusqu'à Moldowa ou avancer jusqu'à Brailow la quarantaine établie dans un marais près d'Orzowa, car sa position actuelle nécessiterait l'emploi de deux bateaux en fer, et er traînerait un chargement et un déchargement d' ble et embarrassant. Mais peut-être l'institutir ' quarantaines tout entière est-elle en train de subL portantes modifications.

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