VI AVANT-PROPOS
rebuter par le fait que ces ouvrages sortent de la plume de notre plus terrible adversaire.
Ces lettres témoignent une fois de plus des qualités sérieuses qui sont la force de nos ennemis ; elles nous les montrent étudiant les peuples rivaux, non point pour en faire l'objet de railleries plus ou moins spirituelles et de comparaisons flatteuses pour leur propre pays, mais pour saisir le caractère propre de ces peuples et se rendre compte de la valeur de leurs institutions. Ce n'est qu'en observant les nations étrangères sur le vif, chez elles, et non point dans les descriptions fantaisistes que des esprits légers nous en présentent, et qui semblent faites tout exprès pour nous endormir une fois de plus dans le sentiment de notre supériorité, que nous nous apercevrons en temps utile de ce qui fait leur force et notre faiblesse. Nous n'arriverons à les
AVANT-PROPOS VH
vaincre dans le combat de la vie que si nous commençons par les respecter, et pour les respecter, il faut les connaître.
Alfred Marchand.
Paris, 20 février 187 7.
LETTRES
DU MAIilîiOIiAJL. DE MODTKE
SUR Ll RUSSIE
Ma chère m.
Le roi François P'' grava, avec la pointe d'un
diamant, sur une vitre du château de Chambord,
ces mots : « Femme et vent varient, bien fou qui
s'y fie. » La première partie de cette assertion ne
s'applique pas à moi , mais j'ai vu la seconde se
vérifier de la plus agréable façon. A en juger par
le temps qu'il faisait à notre dépari de Berlin,
nous pouvions très-certainement compter sur une traversée assez désagréable; en réalité, la traversée a été excellente. Tu as reçu dès mercredi, je l'espère, ma dépêche datée de Swinemïinde. Quand j'arrivai dans ce port, le vent avait déjà perdu un i)eu de sa violence, et quand je vis les deux grands vapeurs de guerre, je me dis qu'il faudrait des vagues d'une puissance considérable pour les faire sortir de leur calme.
Un temps assez long s'écoula avant que la veuve de l'empereur (1) eût pris congé de sa famille, et nous prolltàmes de ce répit pour nous installer commodément sur notre coi'vette. Vers sc[)t heures, le roi de Prusse ('2) monta à bord du Nagler et passa devant nous avec la rapidité d'une
(1) Alexaridra Féodorowna, femme de l'empereur Nicolas P»-, fille de Frédéric-Guillaume III de Prusse, sœur de l'empereur Guillaume. Elle est morte en 18G0.
(Note de Vcditeur.)
(2] Frédéric-Guillaume iV. [Ibid.)
flèche. L'équipage russe était à son poste, la musique joua; le moment du départ était arrivé. Il s'agissait avant tout de tourner l'éperon des deux monstres vers la Russie. Le chenal étant trèsétroit, les deux bâtiments ne purent exécuter la manœuvre avec leurs propres roues, et le petit bateau-remorqueur dut évoluer à plusieurs reprises autour de ces masses, pour les retourner. Mais lorsqu'on leur eut donné la vraie direction, ils fouettèrent Teau de leurs roues, en suivant le môle long de mille pieds, jusqu'à ce que nous entrâmes dans la haute mer. Dès lore, j'étais livré à mon sort, et je résolus de prendre un très-bon dmer avant de me rendre dans ma cabine pouf y attendre les événements*
« Faites Un peu ramasser vos effets, » tel est le conseil que l'on me donna lorsque je me mis en devoir de me retirer. Mon < hôtel » avait une
petite fenêtre, grande comme le poing fermé, et cette fenêtre laissait passer un petit liiet de lumière qui éclairait ma misère. L'ameublement était trèssimple et consistait smtout en une chaîne en fer qui faisait tourner le gouvernail ; cette chaîne était continuellement en mouvement et résonnait d'une façon effroyable. Il ne fallait pas songer à une couverture, je m'enveloppai donc de mon manteau comme si j'avais été en campagne, je me couchai sur la barbette et je dormis d'un sommeil profond et continu jusqu'au matin.
Mon réveil dans l'air froid et gris du matin ne fut pas des plus agréables. « Je suis fâché de vous dire qu'il y a des moutons ! » tel est le salut que le capitaine Philosopoff, qui faisait de la manière la plus gracieuse les honneurs du bâtiment, me lança dans les profondeurs où je me trouvais. Ce mot de « moutons » désigne les vagues ècumaiilcs
et blanches qui sont toujours les avant-coureurs des fortes brises. Je me livrai à de mélancoliques méditations; dans l'espace de vingt-quatre heures, on a le loisir d'en faire bon nombre. Des deux côtés m'arrivaient, à travers les maigres cloisons en bois qui me séparaient de mes compagnons d'infortune, des sons plaintifs et douloureux. J'étais hors d'état d'avaler ne fût-ce que le contenu d'une tasse de thé, et pour échapper à la désagréable atmosphère de la cabine, je me traînai sur le pont. Depuis la veille déjà, mon domestique était malade à mourir; 'je tâchai donc, en faisant appel à toutes mes connaissances Hnguistiques et en ayant recours aune vive pantomime, d'inspirer au garçon de bord Mouravieiï quelque intérêtpour ma pauvre personne; On amena un matelas sur le pont, et j'usai du seul moyen qu'il y ait de combattre le mal de mer : je m'étendis et me tins tranquille.
il LETTRES SUR LA RUSSIE
A chaque heure qui s'écoulait, je me sentais mieux. Le vent tomba, le bâtiment était très-large et le mouvement par conséquent moins sensible.
Vers midi, je commençais déjà à comprendre la moitié d'un roman français, qu'un prince Troubetzkoï avait eu l'obligeance de m'apporter de Paris. Le soir, je fis à plusieurs reprises la tentative de marcher en vacillant plus ou moins fortement, et après avoir observé, toute la journée, un jeune rigoureux, je dormis lanuit d'un excellent sommeil, en dépit de l'odeur du goudron et du roulis. Le lendemain, je liai, avec toute sorte de précautions, connaissance avec une tasse de café; vers quatre heures, je me demandai, non sans quelque remords, de quel appétit je pourrais manger un hareng et de la viande cuite, et boire un peu de vin rouge; et puis, rassuré, je me mis en devoir de faire honneur à l'excellent dîner. De vieux Ma-
LhTTTHES SUR LA RUSSIE 7
laga, de bon Lafitte et du Champagne m'aidèrent il me rendre maître des côtelettes truffées et des artichauts qui, sans ce secours, eussent pu me jouer un mauvais tour. Je ne me refusai pas, le soir, une tasse de l'incomparable thé des caravanes, de Kiachta, etcommetoutme faisait du bien, je me risquai à prendre ma part du souper. Je bus à ta santé, en me représentant combien vivement tu te préoccupais sans doute de mon sort, à Theure où je vidais si élégamment mon verre. C'est ainsi que le contentement va se nicher bien souvent là où on ne serait guère tenté de le chercher : il rayonne sur les planches vacillantes d'un navire, tandis que, souvent, ce qui valse sous les lustres brillants d'une salle de bal, c'est le chagrin et un sombre désespoir î
Ce vendredi béni a été du reste, à plus d'un titre, une journée intéressante. Avant midi, nous
nous étions rapprochés de VOIof h tel point que nous pouvions échanger des saints avec les autres messieurs de la suite.
L'impératrice, à ce moment, fait demander comment nous nous portons. Nous répondons naturellement que notre santé est officiellement la plus florissante santé du monde, et nous demandons comment va Sa Majesté. La réponse est qu'elle va très-bien aujourd'hui. Dieu merci ! Nous en concluons qu hier elle a dû se porter bien mal.
Cette petite correspondance avait été entretenue grâce à trente ou quarante pavillons divers, arborés tour à tour au grand mât. Cet incident clos, un grand vaisseau de guerre russe, parti des cotes de Finlande, vint à notre rencontre et salua le pavillon impérial de salves tirées de ses deux ponts. Notre bâtiment, qui faisait le service d'un
aviso à vapeur, exprima vigoureusement sa reconnaissance, au nom de VOlof, par trente et une bouches à feu. C'était, en somme, un très-joli spectacle.
Dès que le soleil fut couché, le vent cessa de souffler; la pleine lune brillait entre les larges bandes de nuages, Tair était doux et agréable, les vagues murmuraient discrètement. De demi-heure en demi-heure, on brûlait un feu de Bengale sur yOlofy et notre bâtiment répondait par un signal semblable : on voulait s'assurer par là que notre petit vapeur n'était ni trop rapproché ni trop éloigné de T Olof, Je restai sur le pont jusqu'à deux heures du matin.
Aujourd'hui, nous avons eu une journée tout à ^ait radieuse^ et ravissante. Des deux côtés ont surgi d'abord les îles avec leurs phares, et puis toute la liane de<î ci\\o<. Pins nous nous avancions dans
la baie de Finlande, plus la mer devenait calme ; mais comme nous devions craindre d'arriver avant l'heure où l'empereur nous attendait, nous ne marchions la plupart du temps qu'avec la moitié de notre vitesse normale. A midi, je comptai tout à coup plus de deux cents navires à voile, qui profitaient du vent agréable venu du nord pour sortir du port de Kronstadt. Bientôt après, surgit de la mer la Venise du Nord. Je vis les puissants ouvrages de fortification avec trois lignes de casemates et des plates-formes armées s'élever sur différentes petites îles ; et dans le port de la marine marchande j'aperçus une véritable forêt de mâts. Au fond, dans le port de guerre, se trouvaient les gigantesques vaisseaux de guerre que fighting Charley, l'amiral anglais Charles Napier lui-même, n'avait pas réussi à faire sortir de leur cal nie immuable en prenant position à un peu
plus crime portée de canou. (1) Il nous fut facile de nous faire une idée très-nette de l'accueil qu'il eut reçu avec ses matelots salis de goudron, s'il s* était approché davantage; car dès que VOJof so trouva à peu près à deux mille pas de la forteresse, de blanches nuées de vapeur sortirent des meurtrières et s'élevèrent des batteries de toutes ces casemates, et au même instant éclata un roulement de coups de canon qui comTit le bruit du concert de nos propres pièces, quoique ce concert fît trembler notre bâtiment. ï)u reste, un vaisseau anglais avec quatre-vingts canons, qui était à l'ancre dans le port, renforça de son côté, et joyeusement, le concert. Le vaisseau avait profité du beau soleil qui brillait pour faire, la lessive, et il paradait avec d'innombrables pantalons et chemises de réqutpage, étalés avec toutes les couleurs imagi- (1) Pendant la guerre de Ci-imée. (\ote de l'éditeur.)
1 iâ LETTRES SUR LA RUSSIE
iiables. C'était là une preuve du sans-gène de John Bull, car l'arrivée de l'impératrice était évidemment connue.
Un vapeur très-étroit, avec deux cheminées, s'approcha de nous ; il avait à bord le grand-amiral, grand-duc Constantin. (1) Ensuite arriva le tsar, qui courut au-devant de sa mère.
On avait cru qu'il serait difficile à Son Altesse, étant donné l'état de sa santé, de quitter Wildbad et les Alpes, pour retourner sur les bords de la Neva. Mais elle s'était proposé, dût le voyage lui coûter la vie, de se conformer à l'ancienne et belle coutume qui régne ici et de donner sa bénédiction à son fils, lors du couronnement ; et ce que cette dame veut, elle le veut pour de bon. Nous étions naturellement sur le pont en tenue de gala, ot
(l) Frère de Tempereur Alexandre II, né en 18^7.
(Note de V éditeur.)
nous nous rendîmes dans le même accoutrement à bord du petit vaisseau grand-amiral, qui porte le nom de Saint-Pétersbourg.
Imagine que toute cette réception ait eu lieu dans d'autres circonstances, par exemple un jour de pluie, par un gros temps, communiquant forcément le mal de mer : notre position eût été horrible, tu en conviendras. En réalité, nous glissions doucement sur une mer plate comme un miroir, vers la côte prochaine. A gauche, sur l'horizon nébuleux étmcelait quelque chose que j'eusse pris, s'il n'avait fait plein jour, pour une grande et scintillante étoile. C'était la coupole dorée de l'église d'Isaac à Saint-Pétersbourg. Bientôt après, nous prîmes terre près du large et bel escalier de Pfiterhof. L'impératrice avait déjà passé sur le front d'un détachement de troupes, mais il n'en restait pas moins une foule incroyable de militaires et
de fonctionnaires de la cour avec des épaulettes et des croix. Un instant après, nous fûmes happés par un domestique galonné, et mis dans une voiture qui nous conduisit, par une allée de jets d'eau, au château et dans nos appartements, où un essaim \le domestiques se mit à notre disposition.
Comme j'ai pris terre sans accident et que ma montre marque dix heures, je ferme ma lettre pour aujourd'hui, en te souhaitant de cœur une bonne nuit. La lettre ne partira que demain, vers midi ; je pourrai donc continuer mon récit demain matin, avant que de nouvelles impressions de terre aient refoulé ces souvenirs maritimes. Après avoir* passé trois nuits sans quitter mes vêtements, je vois un lit propre qui me sourit, avec un bon matelas et une couverture en soie piquée.
Samedi, 16 août.
Le grand château Peterhof, bâti par Pierre V, agrandi par sa fille Elisabeth, ne sert à \Tai dire qu'à la représentation, k l'exemple du palais de Saint-James, k Londres. Dans le parc très-étendu s'élèvent, de côté et d'autre, des villas et des maisons de campagne qu'habitent la famille impériale et ses hôtes. Dans l'une de ces maisons logent actuellement le prince de Hohenzollem, Heinz, Rath et moi. J'ai une belle et vaste chambre, avec une vue gaie sur la verdure ; elle donne du reste sur le midi, ce qui est un avantage inappréciable dans cette contrée froide et luimi*le; je n'en ai pas
moins été réduit, cette nuit, à appeler à mon secours mon manteau.
Aussitôt après mon arrivée, je reçus la visite du comte Munster et de Tadjudant de l'empereur, de Mirbach, attaché au service du prince (l). Il y avait dîner des maréchaux. J'y rencontrai plusieurs ambassadeurs, et après dîner, on nous présenta les uns aux autres. Nous prîmes le café sur le balcon, au milieu du château. On y embrasse d'un coup d'œil les jets d'eau véritablement grandioses qui animent tout le front deTédifice, et qui ont cet avantage de n'être point mis en jeu par des moyens artificiels, par la vapeur, mais de provenir d'une source naturelle abondante.
Le dîner étant fmi, je levai le doigt en l'air; Isvochtchik s'avança précipitamment, saisit les
(l) Frédéric, actuellement prince impérial d'Allemagne. [Note de V éditeur.)
LETTRES Sm LA RUSSIE l 7
rênes de ses mains largement étendues, grimpa sur son siège, rejeta le corps en arrière, et nous voilà parcourant d'un trot rapide la vaste étendue du parc de Peterhof,
A l'exemple d'Archimède, Pierre le Grand chercha un point d'appui en dehors de la terre, pour faire sortir la terre de son orbite. Il trouva ce point d'appui pour ses réformes au delà des frontières de son empire, dans les provinces suédoises qu'il venait de conquérir. Il y bâtit sa capitale européenne, et lorsqu'elle fut achevée, il construisit Peterhof, pour voir quel effet elle ferait. Le château est un bâtiment assez vaste, haut de trois étages , de style français. Il est relié aux pavillons par des galeries ; la couleur, jaune et blanche, s'harmonise avec la couverture en fonte du toit et les dorures extrêmement riches des coupoles. Le bâtiment s'élève sur
une terrasse haute à peu près de 40 pieds, formée par riuclinaison naturelle de la terre ferme vers la baie finnoise. L'espace, large à peu près de 1,000 pieds, qui s'étend entre le château et la baie, est rempli par les avenues du parc. En avant et au milieu du château, il y a un large bassin soutenu par de la maçonnerie, et qui s'étend jusqu'à l'escalier où l'on aborde en venant de la mer. Le bassin est bordé des deux côtés d'une rangée de jets d'eau, qui forment ainsi une allée singulièrement originale. Les chemins courent le long de ces jets, et le tout est planté de sapins élevés et sombres, entre lesquels on a des échappées de vue sur la mer au premier plan, et sur la côte de Finlande dans le lointain. L'ensemble fait une impression agréable et saisissante.
Ce qui donne au parc son caractère particulier, ce sont les fontaines qu'il contient. Les plus
grands jets — ceux de la grotte située vers le milieu du château — atteignent tout au plus à une hauteur de 50 à 60 pieds et ont l'épaisseur d'un bras; ils ne sauraient donc être comparés avec les jets de Wilhelmshoehe ni avec ceux de Sans-Souci, mais ils sont beaucoup plus nombreux que ces derniers. Vous voyez l'eau sourdre et vous l'entendez murmurer partout, à l'ombre des arbres, des temples, des statues, dans les bassins, sous forme de cascades, etc. Le gazon n'a pas les apparences du velours naturel, comme le gazon deWindsor, ni celles du velours artificiel, comme le gazon de Glienicke (1); mais il n'en est pas moins toujours vert, toujours frais. Les arbres sont de diverses espèces; il va des aulnes et des saules, des pins et surtout des bouleaux
(1) Château situé près de Polsdam, résidence du prince Charles. {Sote de Véditcur.)
avec leurs troncs blancs. Les chênes sont rares, les tilleuls et les ormes ne réussissent que grâce à une culture artificielle. La mauve, les roses trémières et la valériane, ces mélancoliques avantcoureurs de l'automne, ne détachent que peu de nuances sur le fond de verdure. Tout le reste est exotique. La végétation indique clairement que Ton est ici deux fois plus près du pôle que de Féquateur.
Ce qui m'a tout à la fois surpris au plus haut degré et charmé dans ce parc, c'est un ruisseau, un vrai ruisseau allemand qui coule, avec son eau claire comme du cristal, sur de grands blocs de granit. Je ne m'étais pas attendu à trouver une pente si prononcée dans cette partie de la plate Russie. Je n'ai jamais compris pour quel motif les jardiniers établissent tant de cascades en rase campagne, au lieu de profiter d'une pente douce
pour faire courir, sur une certaine étendue au moins, un ruisseau frais et murmurant. Qu'obtiennent-iis? c'est que cette masse d'eau artificielle et martyrisée saute par-dessus une planche, dans un abîme profond de six pieds, et y reste épuisée, ne sachant plus dans quelle direction on veut qu'elle coule, se demandant si l'on ne désire pas qu'elle remonte sur la montagne. Il ne manquerait plus qu'une chose : c'est qu'on ne permît à la cascade de couler que quand des spectateurs seraient rassemblés pour l'admirer les yeux grands ouverts, et qu'ensuite on mît l'eau en bouteille !
Le ruisseau de PeterJwf est un ruisseau uaturel, et si les truites peuvent se sentir à leur aise à 00 degrés de latitude nord, je suis sûr qu'elles ont établi leur séjour dans ses eaux. Plus haut, on a profité de l'abondance des eaux pour former de grands lacs, qui sont eutouiés darbres et de
la plupart des jolies maisons de campagne dont j'ai déjà parlé. Les propriétaires se sont laissé guider chacun par sa propre fantaisie. Ici, l'on trouve des villas italiennes avec leurs tours carrées si caractéristiques, avec leurs toits plats, leurs terrasses, leurs statues et leurs escaliers extérieurs; là, un manoir en style saxon-normand, avec de lourds pignons, de grands balcons et de larges fenêtres; dans une forêt de bouleaux, on aperçoit un chalet avec ses pignons blancs et son balcon en bois ouvragé. La plupart des maisons sont construites en bois, couvertes d'un toit de plomb, peint d'ordinaire en vert et plus ou moins fait en vue d'un été qui ne se présente pas toujours au rendez-vous et quij cette année, paraît vouloir faire complètement défaut* En général, on ne sort jamais en Russie sans emporter son manteau, et le climat est de telle nature que
LETTRES SIK LA Hl SSIi: ^3
Ton apprend très-vite à suivre cette règle. Suivant que le temps est l)bn ou mauvais, le manteau garantit de la poussière ou de la pluie.
Je revins, très-commodément enveloppé, de ma promenade, après avoir jeté mon « domol » (à la maison), car sans cela Isvochtchik m'aurait conduit jusqu'à Saint-Pétersbourg. Aujourd'hui samedi, 10 août, par conséquent un jour de canicule, nous avons eu à peine 10 degrés de chaleur. En général, on a fait du feu dans les cheminées jusqu'à ce jour, mais comme je m'accoutume difficilement à m'occuper de mon feu par cette saison-ci, j'ai préi'éré mettre un veston d'hiver en laine. En revanche, le général Schreckenstcin, (jui habite le rez-de-chaussée, a fait faire du feu. Le ciel est gris, il tombe de la phiie. et h' vont nous félicite d'èUc arrivés sur la lenc IciuiL*.
La journée s'est passée en visites rendues à la famille impériale. Ces visites ûous ont fait faire un véritable voyage; car Strelna, qu'habite le grand-duc Constantin, est à une lieue et demie de Peterhof, dans la direction de Saint-Pétersbourg, tandis que Solitude, le palais de la grand'duchesse Marie (i), est située à quelques verstes dans la direction opposée, vers Oranienbaum.
La suite du prince tout entière s* étant rassemblée et ayant été rejointe par le général Mansourof et le colonel Mirbach, officiers russes de service auprès du prince, nous nous rendîmes auprès de l'empereur, qui habite un petit cottage trèssimple. Les ministres Dolgoroucki, Perofsky et Schouwalof descendirent le petit escalier, leur
(1) Sœur de l'empereur de R,ussie, veuve du duc do Lcuchtenberg. CNote de icditeur.J ,
portefeuille sous le bras, et puis l'empereur parut en personne.
Il a fait sur moi une très-agréable impression. 11 n'a pas la beauté d'une statue comme son père; il n'a pas la même fermeté marmoréenne, mais sa taille a des proportions d'une symétrie admirable, et son attitude est pleine de majesté. Il paraît un peu fatigué, et l'on croirait que les événements ont imprimé à ses nobles traits une gravité qui est en contradiction avec l'expression bienveillante de ses grands yeux bleus. Chez aucun autre peuple la personne du monarque n'a la même importance qu'en Russie, parce que nulle part ailleurs un pouvoir aussi illimité n'est remis entre ses mains. Lors de son avènement au trône (1), Alexantlre a trouvé l'Europe armée contre lui, et il a la mission d'introduire dans son immense empire des (1) Le 2 mars (18 février) 1855. {\otc de l'éditeur.)
améliorations qui exigent l'action (Fune main ferme. Pouvait-il faire autrement que d'apporter du sérieux dans l'accomplissement de sa tâche ?
Le prince présenta chacun d'entre nous, et l'empereur sut avec une parfaite aisance dire quelques mots appropriés à la situation de chacun. Il parle l'allemand et le français avec une correction parfaite et très-couramment, et il a des façons obligeantes et pourtant d'une dignité peu commune.
Le moment était venu d'aller à Alexandrowo : c'est une maison de campagne arrangée avec goût, mais très-petite, habitée autrefois par l'empereur Nicolas et toute sa nombreuse famille. Plus tard, ses enfants se sont établis ailleurs; sa veuve et son fds cadet (1) sont restés seuls ici. En ce
(1) Le grand-duc Michel, né en 1832.
(Note de l éditeur.)
moment, le prince Frédéric-Guillaume demeure également ici, auprès de sa tante, l'impératricemère. Elle a été superbe. « Faites-les entrer tous, car je n'y vois pas bien » , dit-elle, et elle s'assit droit dans son fauteuil. Elle tendit la main à baiser à tous, et trouva un mot aimable pour chacun. C'est que nous étions ses chers compa-^ triotes. A la fin, elle voulut savoir qui de nous était encore homme à danser ; car elle aime à se voir entourée de gens gais. Elle plaisanta et rît, et parut être de très-bonne humeur.
â8 J.E l'TRES SUR LA RUSSIE
Dimanche, 18 août.
AiijourcVhiii Ton a célébré, au pavillon de Peterhof, une messe à laquelle a assisté toute la cour. Dans la salle où l'on se réunit j'ai trouvé Son Excellence le petit Séverin. « J'ai vu à Berlin M""^ de Moltke plus belle et plus gracieuse que jamais, et sa belle-mère qui avait Tair d'être sa sœur. »
A midi sonnant arriva la cour. L'empereur, qui portait l'uniforme vert de général, avec un col rouge, brodé d'or, donnait le bras à sa tante, la grand'-duchesse de Mecklenbourg(l); elle portait
(1) Fille du roi Frédéric Guillaume III de Prusse, née en 1803. [Note de V éditeur.)
une robe blanche garnie de dentelles, et de trèsbeaux diamants. Ils étaient suivis, à droite, de rimpératrice Maria (i), en robe bleu de ciel avec de larges points. Puis venaient les quatre fils de l'empereur, les deux aînés (2) en uniforme de chevaliers-gardes, le troisième (3) en uniforme d'infanterie, et le quatrième (4) avec la veste bleue de la marine.
Après eux venaient les grands-ducs Michel et
(l) Maria Alexandrowna, née en 1824, fiUe du grandduc Louis II de Hesse, mariée à l'empereur en 1841.
{Note de l'éditeur.)
(i) L'héritier du trône, mort en 18.65, et ^héritier du trône actuel, Alexandre, alors âgé de onze ans.
{Ibid.)
(3) Le grand-duc Wlndimir, alors âgé de neuf ans.
(Ibid.)
(4) Le grand-duc Alexis, alors âgé de six ans.
(Ihid,)
eJO LETTRES SUR LA RUSSIE
Nicolas (i), le prince Pierre (rOklenbourg et ses deux fils. Ils se tinrent tous debout pendant la durée entière de la messe, qui fut d'une heure. La grand'-duchesse elle-même se tint debout malgré son grand âge; l'impératrice régnante, seule, s'assit de temps à autre.
La chapelle est blanche, avec de riches dorurures. Le saint-des-saints et l'autel sont séparés de la nef par un mur couvert de peintures (Ikonostas), dans toutes les églises grecques catholiques. Le mur est percé de trois portes ; la porte du milieu s'appelle la porte de l'Empereur, le tsar seul ayant le droit de la franchir; elle est presque toujours fermée, mais une espèce de grillage permet à peu prés de voir ce qui se passe derrière cette barrière.
(I) Frère de l'empereur, ne e.i 1831.
(Note de V éditeur.
Le iite grec permet de reproduire en peinture l'image des saints, il admet le chant dans le service religieux, mais il exclut tout ouvrage de sculpture ainsi que la musique instrumentale. On fait entendre ici des vieux cantiques tout à fait merveilleux, empruntés pour la plupart à 1*0rient, où ils sont, du reste, tombés dans l'oubli. Rome a également fourni à cet égard de larges contributions. Naturellement ces compositions, privées de l'accompagnement des instruments, sont trèsdifficiles à chanter et exigent des exercices sans fin. Le chœur des chanteurs de l'empereur étant célèbre dans le monde entier, j'étais impatient de l'entendre.
Il se composait à peu près de trente voix, à partir de la basse, qui faisait trembler les vitres, jusqu'à la plus claire voix de soprano d'enfant. Les chanteurs se tenaient des deux côtés du mur
couvert de peintures; ils portaient des robes rouge cramoisi, des pantalons brodés d'or, et l'épée au côté. La première partie de l'office divin consiste en prières, et au cours de ces prières, on répète de plusieurs manières le « Gospodipomilui » (Seigneur, ayez pitié de nous). Les prêtres, revêtus d'une soutane en soie verte, sur laquelle est brodée une croix d'or, apportent un évangile d'une grandeur extraordinaire, couvert d'or et de pierres précieuses. Le confesseur de l'empereur défunt dirige la messe. Il a une voix de basse incroyable; ses cheveux, sur le devant de la tête, sont coupés ras; derrière, ils retombent jusque dans le dos. Il va et vient, balance l'encensoir, fait le signe de la croix et récite les prières. Quand commence la seconde partie de la messe, les prêtres se retirent tous derrière la porte du milieu, et alors s'opère la transsubstan-
liation du pain et du vin, tandis que le chœur, avec une maestria incomparable, chante un morceau de musique véritablement saisissant. Jamais morceau plus beau n'a été composé; mais jamais non plus on n'a assisté à plus belle exécution. A mon grand désespoir, il se trouvait derrière moi ime Excellence qui mêla sa voix à celle du chœur et, naturellement, chanta faux ; il est vrai qu'il chanta sotto voce, mais assez haut cependant pour que je pusse l'entendre. La troisième partie de l'office divin consiste dans l'offertoire du pain consacré ; mais la famille impériale seule assiste à cette solennité.
Après la messe, nous fûmes présentés à l'impératrice régnante. Elle a la taille haute et élégante et rexpression aimable.
Nous présentâmes ensuite nos devoirs à la
graïur -duchesse de Weimar (1), et puis s'ouvrit la série des visites. P.our m'acquitter de ma tâche, je donne la liste au piqueur et je lui fais prendre les devants dans une citadine. Nous le suivons, et de cette façon nous expédions vingtsix visites en une heure.
A quatre heures, grand dîner chez l'empereur, en l'honneur de l'ambassadeur de France, Morny, chargé de remettre le grand-cordon de la Légion d'honneur. L'impératrice-veuve assista, elle aussi, au dîner. Elle avait une robe en mousseline blanche avec une pèlerine de même étoffe, avec un ruban couleur de bluet et large d'un pouce, mais sans autre ornement. Elle portait sur la tète un bandeau blanc avec des plumes blanches,
(1) Sophie-Louise, princesse des Pays-Bas. Sa mère Anna Paulowna, femme du roi Guillaume H dés Pays- Bas, était sœur de Tempereur Nicolas le^
{Note fie V éditeur.)
d'un très bel effet. Je pris place à table à côté de Séverin. Après le dîner, nous fûmes présentés aux autres grand'-duchesses. La grand' -duchesse Marie a encore fort bonne mine; elle portait une robe rose moirée, et une coiffure verte avec de longues herbes tombantes. La femme du grand-duc Constantin, princesse de Saxe-Altenbourg (i), est d'une beauté éblouissante. Elle a la taille superbe, la figure d'une beauté achevée, les cheveux bruns et les yeux bruns. Sa robe était d'un ton bleu clair et blanc.
Après le dîner je me rendis, en passant par le parc anglais, à Monplakir, petite maison de plaisance bâtie par Pierre le Grand. La maison a une fort belle situation entre de grands arbres touffus, et la vue de Saint-Pétersbourg. Mais en
(l) Alexaudra Josepliowaa, née eu 1830, îœur de l'ex reine Maiic de Hanovre.
Fabsence du soleil et de la chaleur, toute vraie poésie fait défaut au paysage.
Nous devions prendre le thé en cet endroit, mais je m'échappai tout doucement, afin de pouvoir écrire ma lettre en paix et à loisir.
La cuisine est ici extraordinairement bonne, et j'aurais du plaisir à voir Henny manger ici tout ce que l'on me sert. A sept heures et demie du matin, l'on m'apporte mon café : on le prend ici dans des verres très-hauts; on y ajoute une véritable montagne d'excellente pâtisserie. A midi, l'on me sert quatre plats, une bouteille entière de vin rouge et un flacon de liqueur. Je ne mange qu'une croûte de pain avec du caviar, et je bois un demi-verre de vin. Le reste s'en va ailleurs. A quatre heures, dîner excellent. A huit heures, je fais monter le thé dans ma chambre, et puis arrive un laquais laid comme
un épouvantail, qui me demande à quelle heure je désire souper. On emporte les bougies alors que le bout est à peine 'brûlé. Partout les laquais ressemblent à des mouches à ver voraces.
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Lundi, 18 août.
Nous avons fait aujourd'hui en voiture une excursion dans les environs. L'empereur Nicolas a fait faire beaucoup de travaux pour embellir Peterhof, Il a fait construire quatorze lieues de chaussées dans toutes les directions ; il a fait creuser de grands et beaux réservoirs d'eau et a ainsi séché le sol dans toute la contrée ; il a élevé enfin de gracieuses villas sur les points les plus beaux. L'une de ces villas, appelée Oserki, ressemble au plus haut degré à Charlottenhof, près Potsdam. Un des bâtiments les plus considérables, c'est Babizon, situé sur une
colline d'où l'on jouit d'une vue très étendue, par mer et par terre, jusque sur Pétersbourg et sur Kronstadt. Mais l'on ferait bien de ne pas rechercher cette Mie.
Dès que l'on sort des plantations artificielles, l'on trouve un pays en grande partie plat et marécageux, couvert de petites broussailles; la mer est grise et uniforme, du moins quand le ciel est gris comme aujourd'hui. Quant au pavillon, il est magnifique, construit^exclusivement en granit, en marbre et en grès. Le rez-de-chaussée est en granit taillé dans le goût ég}ptien; il porte deux étages, dont chacun est entouré decolonnes. Ces colonnes sont des monolithes en granit noir superbe, très-bien poli. Les chapiteaux en marbre blanc sont d'ordre corinthien au premier étage, d'ordre dorien au second : singulier assemblage,
non moins étrange que l'ensemble de ce temple attique à deux étages.
Devant le bâtiment se dressent les deux dompteurs de chevaux du baron Clodt, que nous avons également à Berlin (1), et que la satire populaire a appelés « le progrès enrayé » et « la rétrogradation poussée en avant. »
L'après-midi, le prince vint nous emmener à la promenade, dans la direction (ïOranienbaiiîn. Le chemin qui y conduit est d'une beauté extraordinaire. A gauche s'étend, sur tout le parcours, une chaîne de collines parsemées d'une tramée de villas et de jardins, à peu près comme sur la route d'Altona à Blankenese. La villa de la grand'duchesse Marie, baptisée du nom de Jergiewsk,
(1) Ils ornent le portail principal du château royal de Berlin, du côté des jardins; ils ont été coulés en bronze, sur le modèle indiqué dans le texte et offerts à Frédéric-Guillaume IV par l'empereur Nicolas.
{Note de l'éditeui\)
attire surtout le regard. Oranienbaum était originairement la résidence de l'amiral Mentchikoff et appartient actuellement à la grand'-duchesse Hélène (4), qui n'est pas ici en ce moment. Le château a plusieurs points de ressemblance avec Peterhof. Le bâtiment principal, jaune et blanc, est couvert d'une espèce de coupole qui porte une couronne de comte, haute certainement de vingt pieds. Deux pavillons sont reliés à l'aile principale par des galeries. Devant la façade s'étend une terrasse, à laquelle on arrive par un large escalier en granit ; un canal conduit également à la mer, mais les jets d'eau artificiels font complètement défaut. Néanmoins la >Tie est beaucoup plus belle que celle dont on jouit à Peterhof, car Kronstadt, qui est située en face, avec ses coupoles, ses îles
(1) Fille du prince Paul de Wurtemberg, femme du grand- duc Michel, frère de l'empereur Nicolas I"".
fortifiées et sa forêt de mâts, forme un fond de tableau très-pittoresque. Cette baie me rappelle toujours les lagunes, et si on veut bien prendre une grosse cheminée de fabrique pour la tour de l'église Saint-Marc, on peut se figurer voir Venise la fière. La distribution intérieure du château est du reste très-pratique et très-agréable. Autrefois l'on se contentait ici de chambres basses et de fenêtres étroites, — ce qui était approprié aux circonstances.
Le lendemain, nous visitâmes le palais d'hiver. En sortant de l'une de ses ailes, nous nous rendîmes à l'ermitage, qui est une dépendance du château et que Ton convertit en ce moment en un véritable temple de fart. Les plus grands trésors artistiques, les chefs-d'œuvre les plus célèbres de la peinture et de la sculpture de tous les pays, vingt mille pierres taillées, une masse de manus-
crits, d'antiques, de mosaïques et de joyaux sont, non pas exposées comme dans d'autres musées, mais réparties entre d'innombrables séries de chambres et de salons dont chacun est une œuvre d'art. Il n'est peintre célèbre qui ne soit ici représenté par quelques-unes de ses plus remarquables créations. Raphaël et le Titien, le Corrège et Carlo Dolce, Murillo et Vélasquez, Rubens et Van-Dyck, Téniers et Dow, Ruysdaël et Claude Lorrain emplissent des salons entiers. Les tableaux du Titien surtout m'ont paru dignes d'admiration.
Les fouilles pratiquées près de Kertch en Crimée ont mis au jour des objets très-intéressants : la civilisation grecque y avait fleuri quatre cents ans avant Jésus-Christ, jusqu'au jour où le pays fut de nouveau peuplé par les hordes tartares. On voit là des sarcophages avec des joyaux d'or du plus fm travail. On a trouvé entre autres un sque-
lette d'homme avec une couronne d'or ; la bouche était encore garnie de toutes ses dents, à l'exception d'une seule. La femme de cet individu, laquelle s'était probablement fait immoler, était couchée à ses côtés. Parmi les joyaux on a trouvé une jolie montre en or reproduisant l'image en relief du mari, prise au moment où un dentiste colchique lui arrache une dent. Je te ferai grâce de la description de toutes ces belles choses ; il faudrait plusieurs semaines pour donner un coup d'œil à chaque objet.
Après le déjeuner, nous avons visité le grand atelier d'artillerie ; et vers le soir, le prince est retourné à Peterhof. Quant à moi, je resterai à Saint-Pétersbourg jusqu'à ce que nous partions pour Moscou. Au coucher du soleil, je suis monté, avec le prince de HohenzoUern, au faîte de la tour de l'amirauté, d'où l'on jouit d'une vue
splendide sur la ville tout entière, sur les îles et les divers brtos de la Neva. Il n'y manque qu'une chose, c'est un fond de tableau : la contrée est partout absolument plate. Au delà de la masse gigantesque des maisons, l'œil n'aperçoit qu'une bande noire de terrain couvert de broussailles, et une bande grise de la mer, d'où s'élèvent les hautes colonnes de fumée des nombreux bateaux à vapeur. Le premier plan, au contraire, est magnifique.
Après avoir pris du thé, j'ai écrit jusqu'à une heure du matin.
Vendredi, 22 août.
Dieu merci ! il fait de nouveau beau temps, mais il fait aussi froid, et le vent souffle avec violence. Je jouis, de ma fenêtre, d'une très-belle vue. En face de moi, de l'autre côté du fleuve, s'élève, sur une petite île isolée, le fort de Saint- Paul, avec ses hauts remparts et ses créneaux en granit. Cette forteresse, étant située au beau milieu de la ville, ne saurait contribuer à la défense de Saint-Pétersbourg ; mais elle joue le même rôle que joue pour le Vatican le château Saint- Ange, avec cette seule différence que les communications se font ici par eau , tandis qu'à Rome
elles out lieu par un passgige voûté. Au milieu du fort s'élève l'église. Depuis le règne de Pierre le Grand, les empereurs de Russie sont tous inhumés dans cette église, de même qu'avant lui les tsars se faisaient tous enterrer à Moscou. Le clocher, mince et doré, semblable à un mât, s'élève de 300 pieds au-dessus de l'église. Il porte, dit-on, la valeur de 10,000 ducats d'or, mais il penche d'un côté et est étayé d'un lourd échafaudage. Ce terrain marécageux et cet abominable climat forcent de faire partout de continuelles réparations. L'on conserve, dit-on, dans le fort les immenses réservoirs d'or et d'argent que l'on considère comme des garanties pour les masses de billets qui sont en circulation. Je dois cUre que je n'ai pas vu ces réservoirs. Pour les affaires courantes. Ion ne se sert que de papiermonnaie; rarement l'on vous donne de l'argent. Le
platine n'est plus monnayé du tout ; la production en a beaucoup diminué, et la valeur de ce métal est trop incertaine pour pouvoir servir de norme. Le platine est actuellement quatre fois plus cher qu'il y a vingt ans. La production de l'or, au contraire, va toujours en augmentant et procure au gouvernement et à quelques particuliers, par exemple à la famille Demidoff, des recettes immenses.
Samedi, 23 août.
Hier, j'ai passé une partie de la matinée à écrire, et puis je suis allé à Gostiooy-Dwor, grand caravansérail à deux étages, avec des arcades et de petites voûtes où les commerçants s'établissent et offrent leurs marchandises. Personne n'y passe la nuit. Il est interdit d'allumer d'autres lumières que les lampes suspendues dans chaque cellule, sous l'image du saint : les saints veillent eux-mêmes à ce que les lampes ne causent aucun dommage. J'ai acheté divers objets en cuir et un peu de ce thé qui arrive par terre, en passant par Kiachta et la Sibérie, en
Russie. Ce thé, qu'on appelle le thé des caravanes, conserve la fine saveur qui se perd toujours pendant les longs voyages sur mer ; le prix s'élève de 2, 3 et 4 roubles d'argent à 30 et même 50 roubles par livre. Comment une espèce de thé peut-elle être vingt-cinq fois plus chère qu'une autre, très-bonne aussi? Je renonce à le comprendre. A la cour, on ne paie ce thé que 5 roubles et on le mêle à du thé vert à 4 roubles la livre.
Je me rendis ensuite au nouveau palais Michaëlow, qui, à l'extérieur, est le plus beau monument de Saint-Pétersbourg. En ce moment il appartient à la grand'- duchesse Catherine (l). On était en train d'en refaire les parquets, et par conséquent il nous fut impossible de rien
(l) Fille du grand duc Michel et de la grand'-duchesse Hélène; elle est née en 1827 et a épousé Georges, duc de Mecklenbourg-Strélilz.
voir de près. Je visitai, en outre, le couvent Michaëlow, que l'empereur Paul avait fait construire à la façon d'une forteresse, alors qu'il commençait à craindre ses sujets. Il ne Thabita que trois mois. L'Académie des ingénieurs y est établie actuellement, et l'on m'a montré les grands et très-beaux modèles de forteresses au moyen desquels Sébastopol et Kronstadt, Sweaborg et Bomarsund sont devenues intéressantes. Le modèle de Sébastopol représente les plans tels qu'on s'était proposé primitivement de les exécuter sur ce point. On m'a assuré qu'au moment où les Anglais et les Français s'avançaient avec 40,000 hommes vers la ville, après la bataille de l'Aima, le faubourg était sans défense. La garnison, du reste, n'était que de 10,000 hommes ; il est donc hors de doute que les alliés eussent i)u facilement se rendre mailres de la
forteresse, s'ils s'étaient doutés de l'état où elle était. Les grands remparts du côté du nord, eux-mêmes, n'étaient pas en état de résistera un assaut.
Je visitai en passant l'église Notre-Dame-de- Kasan, célèbre pour ses immenses trésors en argent pur. Le goût des Russes pour les statues apparaît ici clairement. Non -seulement on a imité ici la grande colonnade de Saint-Pierre de Rome, mais on a dressé à l'intérieur prés de 40 statues en granit, toutes d'une seule pièce. Comme il n'y avait pas de place pour ces colonnes et qu'elles n'ont rien d'autre à porter que leurs propres chapiteaux, on les a placées sur des rangées doubles ; c'est véritablement un embarras de richesses !
Le soir, nous avons visité avec le prince la Bibliothèque impériale.
Aujourd'hui, le temps a été ce qu'il est d'ordinaire chez nous à la fin du mois de novembre : j'en deviens tout mélancolique.
Dimanche, 24 août.
Aujourd'hui, nous avons visité l'École des mines. On nous a montré des modèles de travaux exposés dans de jolis salons, de beaux minéraux, des pierres précieuses et des perles, le plus grand lingot d'or qu'on ait trouvé jusqu'ici et qui vaut 100,000 roubles, et enfin un gros morceau d'aquamarin, qui, a, dit-on, une valeur plus grande encore.
De l'École des mines, je me fis conduire à la première maison que Pierre le Grand fit construire lorsqu'il jeta les fondements de Saint- Pétersbourg. Il a habité lui-même cette maison, et cela fort longtemps. C'est un tout petit bâti-
méat peint en rouge, orné d'un balcon; les fenêtres en sont garnies de plomb. On nous a montré le fauteuil de l'empereur et quelques-uns de ses ustensiles, mais surtout la petite barque qui lui servait à passer le lac Ladoga et que l'on appelle le grand-père de la flotte russe. Autour et au-dessus de cette maison on en a élevé une autre, afin de la protéger à tout jamais.
Nous avons été ensuite à la jolie église Smoloy, qui est mieux éclairée et plus vaste que toutes les autres églises. Les images des saints sont ornées de diamants et de joyaux de grand prix. Plusieurs bâtiments, grands comme des palais, sont destinés à recueillir des demoiselles nobles ; mais comme il faut être âgé au moins de 40 ans pour y être reçu, nous ne nous sentîmes naturellement pas tentés de nous y arrêter plus longtemps qu'il ne fallait. Nous nous rendîmes, en revanche, au
jardin d'été, OÙ les jeunes fdles russes nubiles se montrent un certain jour du mois de mai et sont passées en revue par les candidats au mariage : cette revue se termine assez fréquemment par des demandes en mariage faites sur place. Ce qu'il y a de plus beau dans ce jardin c'est d'abord un magnifique grillage en fer, qui le sépare du quai ; c'est ensuite la statue du célèbre fabuliste Krilof, sur le piédestal de laquelle toute espèce de bètes sont représentées en bronze, de la manière la plus , spirituelle.
Pour ne pas perdre l'habitude de marcher, nous fîmes encore un tour de promenade vers la statue équestre de Pierre le Grand, en passant par Morskoy. Le temps était favorable à une promenade à pied ; mais nous n'avions que 9 degrés de chaleur, aussi avais-je fait complète toilette d'hiver.
DeAain nous irons à 100 lieues dans la direction du midi, mais nous n'en serons pas pour cela plus rapprochés du sud que ne Test Memel, celle de toutes les grandes villes de Prusse qui est située le plus au nord. J'espère, toutefois, que nous trouverons un meilleur climat.
Avant midi, nous eûmes le temps de nous faire conduire au célèbre couvent Alexandre Newsky. Ce couvent, avec les nombreuses maisons et chapelles qui s'y rattachent et qui sont entourées de murs et de fossés, ressemble à un fort. C'est un Laivra. Il y en a deux autres en Russie : le couvent de la Trinité à Moscou, et le couvent des Grottes à Kiew. Le Lmvra de Saint-Pétersbourg, qui tient le troisième rang, est le siège du métropolitain de la capitale de la Russie. Un archimandrite nous guida en personne. On nous montra le Cercueil contenant les ossements du gi^and-duc
Alexandre, qui a défait les Suédois et les Chevaliers de répée sur les bords de la Neva. Le cercueil est fait de cinq mille livres d'argent. Le général Schreckenstein et le prince de Hohenzollern, en bons catholiques, baisèrent les reliques. De là, on nous conduisit dans une petite chapelle, où étaient accumulés d'incroyables trésors : des crosses et des évangiles couverts de diamants, une douzaine de mitres semées de joyaux, des habits et des étoles en or, couverts de perles, — en un mot, des millions.
Enfin, nous visitâmes encore le cimetière avec ses monuments funéraires pressés les uns contre les autres, et nous vîmes les tombes des familles Tolstoï, Lamalofï, Demidoiï et Bariatinsky : les tombes des familles russes les plus riches, car la permission de reposer ici coûte trois mille roubles. Dans un coin gît une simple pierre avec
rinscription suivante : « Ici repose SouworolT. » Le prince Italisky l'a ordonné lui-même ainsi. Du couvent Alexandre Newsky nous nous sommes rendus, en contournant la ville et en passant devant la caserne des Cosaques de ligne, au seul couvent de nonnes qui existe dans la ville. Je ne me rappelle pas son nom. Il contient cent vingtcinq jeunes filles, y compris les novices. Elles sont régies par une discipline sévère, et jamais on ne leur permet de quitter le couvent. L'« Iguraena » ou abbesse nous a reçus elle-même, et très-gracieusement. Le service divin est célébré par des hommes, mais les nonnes sont tenues de chanter. Nous les avons vues toutes de noir habillées et d'âges très-divers. La plupart étaient très-laides de figure, mais la majorité d'entre elles avait de beaux yeux. Les novices portaient une coiffe pointue; les nonnes, une coiffe noire cylindrique, un voile
noir et la robe noire et longue. L'une d'elles dirigeait le chœur avec un petit bâton noir. Je ne puis assez dire combien le chant d'église est excellent ici. J'ai remarqué un grand nombre de jolies voix; quelques-unes d'entre elles étaient des voix d'alto si profondes que l'on croyait entendre des voix d'hommes. Ce chant solennel a fait sur moi une profonde impression, et je n*ai jamais rien entendu de plus beau que ces vieux cantiques. Les nonnes reçoivent annuellement vingt roubles en billets : c'est une somme inférieure aux gages que l'on donne chez nous à une bonne. Tout le reste, elles sont tenues de le gagner elles-mêmes par le travail de leurs mains. Elles font de la broderie et de la peinture, et dans l'église sont suspendues de très-belles images de saints faites par elles.
Après le déjeuner, le général Schreckenstein
et moi, nous avons rendu visite au baron Liéyen et au prince Gortchakoff, et puis nous nous sommes fait conduire à l'église d'Isaac, qui paraît toujours plus belle, à mesure qu'on la voit plus souvent. Nous avons dîné à sept heures, et puis nous avons fait une promenade. Six à huit voitures attelées se tiennent à notre porte du matin au soir : les distances étant ici très-grandes, on ne sort jamais à pied. Nous nous sommes fait conduire aux îles Pétrofsky, Christofsky, Jelagin et Kameni-Ostrow ; elles sont situées au nord de la ville. Le paysage est d'une beauté extraordinaire sous les rayons du soleil couchant. Les larges bras du fleuve sont garnis, tout le long du rivage, de jardins et de jolies maisons eu bois. On voit ici presque partout des sapins et des bouleaux, mais dans l'île Jelagin il y a aussi des chênes superbes. Nous avons vu la belle maison de campagne du
prince Bielolerski et les châteaux impériaux, et nous ne sommes rentrés qu'à la nuit tombante. Les journées sont ici beaucoup plus longues que chez nous. La vue dont je jouis de ma fenêtre est très-belle, surtout la nuit, quand les quais sont éclairés au gaz et les deux ponts par de nombreuses lampes.
Mais ma montre marque déjà minuit, et je clos ma lettre. Demain, le prince retournera en ville.
Lundi, 25 août (1).
A dix heures et demie du matin nous sommes partis en train express pour Moscou. La distance est de 605 verstes ou de 87 lieues. Or, nous avons mis à la franchir vingt-deux heures. On le voit : la marche n'est pas particulièrement rapide. L'empereur met quatorze heures à parcourir la distance ; il fait donc six lieues à l'heure,
(i) La septième lettre est datée de Saint-Pétersbourg, 24 août; celle-ci est datée de Moscou et du 25 août, quoique le voyage d'une ville à l'autre ait duré vingtdeux heures. Il faut donc admettre que le maréchal a composé cette lettre d'après des notes prises en route, et qu'il y a inséré, sous la même date, des impressions qu'il n*a recueillies que le lendemain.
{Note de l'éditeur.)
ce qui n'est pas non plus une grande vitesse. Sur la ligne du « Grand-Occidental » , nous avons franchi douze lieues par heure. Du reste, l'on fait bien de ne pas exiger de pareilles vitesses, et c'est déjà très-beau d'aller, en une journée, d'une capitale de la Russie dans l'autre : on s'en aperçoit bien en examinant la contrée par où l'on passe.
L'exploitation du chemin de fer paraît, du reste, très-bien organisée. Sur tout le parcours il y a double voie, les gares sont bâties avec solidité et même avec une certaine magnificence. Plusieurs de ces gares ont d'élégants salons de réception pour l'empereur. Les wagons sont trèscommodes, mais très-lourds. Les montées sont très-modérées, ainsi qu'on pouvait le prévoir dans ce pays-ci ; aussi a-t-on construit autant que possible la voie en ligne droite, sans se soucier
LETTRES SUR lA RUSSIE 65
de lui faire toucher les villes, sauf celles du point de départ et "du point d'arrivée. On a même passé à quelques lieues de distance de la vieille ville de Nowgorod, célèbre dans l'histoire et qui n'a point perdu de son importance. Le chemin de fer appellera à l'existence de nouvelles villes, mais faut-il pour cela laisser périr les anciennes? Du reste, les chemins de fer n'ont jusqu'ici rien appelé à l'existence, sinon les guérites des aiguilleurs et des barrières.
Ces barrières forment avec les pierres milliaires le seul ornement de cette contrée incroyablement désolée, inculte, plate et uniforme, dans laquelle on s'engage dès que l'on a dépassé les dernières maisons de Saint-Pétersbourg. Aussi loin que s'étend le regard, des marais, des pousses d'aulnes, des pins rabougris ; rarement un champ cultivé, plus rarement encore un village. L'église,
avec sa coupole d'un vert clair et ses murs blanchis, donne toujours, de loin, un aspect riant aux villages. Mais dès que l'on s'en approche, on s'aperçoit que les maisons sont presque toutes de misérables huttes, sans jardins et sans arbres. Les villages n'ont point d'enclos; on ne voit ni allées, ni haies, ni cours ; le tout me rappelle le Harz supérieur, où les petites maisons en bois sont jetées çà et là, comme si elles étaient tombées d'un crible. Le regard cherche invinciblement un changement dans la configuration du sol ; aussi le fleuve Wolchow vous fait-il l'effet d'être merveilleusement beau. On le traverse, à une hauteur assez considérable, sur un pont grillagé, d'une grande longueur. De grandes barques ouvertes remontent le fleuve ; elles arrivent du lac Peipus et de Nowgorod, et vont à Onega et de là à Saint- Pétersbourg, pour apporter à la capitale une par-
lie de leurs bois. Le fleuve a à peu près la même largeur que F Elbe.
Appelez nos repas comme vous voudrez : il est certain que nous avons dîné trois fois en due forme, la dernière fois à neuf heures du soir. Le général Schreckenstein, le comte Rédern, Barner et moi, nous avions à nous quatre un grand coupé, où nous nous mîmes parfaitement à l'aise. Je dois avouer à ma honte que je n'ai vu ni la Twerza, ni le Volga, car je dormais profondément.
Le lendemain, mardi, le soleil se leva au-dessus des pointes des sapins; il éclairait à peu près le même paysage que la veille, mais on voyait plus d'arbres et, de temps à autre, de très-jolies vallées. Nous entrâmes ensuite dans une forêt de chênes, et, subitement, des coupoles et des tours sans nombre surgirent de la plaine. — Nous étions à Moscou.
L'impression que m'a faite cette vieille ville, je n'en suis pas encore revenu à l'heure où j'écris. Je cherche à mettre de l'ordre dans mes idées et à me familiariser avec ce qu'il y a d'étrange dans le spectacle que j'ai sous les yeux, en le comparant avec ce que j'ai vu jusqu'ici dans le monde. Quand mon regard s'étend, de la haute terrasse du Kremlin, sur la ville immense, dont les maisons ont pour la plupart des toits verts et sont entourées de sombres groupes d'arbres ; quand je contemple les beffrois élevés et les innombrables coupoles, je me souviens de Prague vue du haut du Hradchin, de Pesth vue de Buda, et de Palerme vue du Montréal. Et cependant tout ici est original, et le Kremlin, le centre de ce petit monde, ne se compare avec rien. Ces murs hauts de 50 à 60 pieds, avec leurs créneaux dentelés et leurs donjons gigantesques, le château colossal du tsar, la rési-
dence des patriarches, Ivan Weliki, le clocher, les nombreuses et singulières églises : tout cela forme un ensemble unique dans le monde.
Nous avons passé la première journée à faire des visites et à contempler les immenses bâtiments du Kremlin. On a mis cinq maisons à la disposition du prince ; j'habite avec lui, un peu à l'étroit il est vrai, le palais de la princesse Troubetzkoï. La princesse elle-même est partie pour ses terres.
Jeudi, 28 août,
La ville de Moscou croit que l'empereur n'est pas encore arrivé. Quelques-uns soutiennent il est vrai qu'il a fait depuis hier une halte au château Petrofskoï, situé à une lieue d'ici, pour y passer en revue 100,000 hommes de sa garde ; mais il y est incognito, et pour le monde officiel il passe pour ne pas être arrivé. Dans toutes les rues et sur toutes les places on entend le bruit du marteau ; la plupart des maisons étant isolées, placées au milieu d'un petit jardin, on a élevé dans les intervalles de grandes tribunes pour les spectateurs. Sur l'une de ces tribunes j'ai compté plus
de trois mille places numérotées. On bâtit également, devant les maisons, des estrades que Ton garnit de chaises, que l'on couvre d'une toile et que l'on orne de tapis et de fleurs. Il y a donc des sièges tout prêts pour plusieurs centaines de mille personnes, et il ne se produira pas d'encombrement. Ceux-là seulement qui sont incapables de payer quelques copeks (la « Tchorninarod », la bande noire) formeront une masse mobile de spectateurs, et c'est dans cette masse que la police devra maintenir l'ordre. Les églises et les palais ont toutes leurs lignes architecturales garnies de minces lattes où l'on attachera les lampions qui éclaireront la solennité. La colossale église d'Ivan mêlera la voix de ses vingt-cinq cloches à l'éclat de la fête ; elle porte sur sa coupole une couronne de lumières, au-dessus de laquelle s'élève la grande et rayonnante croix que les Français ont
eu tant de peine à jeter sur la place et que les Russes ont remontée victorieusement à sa place. Pour réparer l'injure, les Russes ont déposé mille pièces enlevées à l'ennemi aux pieds d'Ivan, où le comte de Morny pourra les voir demain.
La moitié de la population de la ville se promène dans les rues pour se rendre compte des préparatifs, et on lui permet d'aller partout, et même de pénétrer dans l'intérieur du Kremlin, où les travaux ne sont pas terminés. Il part tous les jours six à huit attelages (presque toujours des chevaux blancs) qui tireront les voitures de gala de l'impératrice et des grand' -duchesses. Hier, les Excellences ont porté un baldaquin d'un poids eiïrayant, sur des tringles épaisses en or, par les salons et en bas des escaliers du palais, tandis que les adjudants de l'empereur marchaient à côté du baldaquin et le maintenaient en équilibre avec des
ficelles d'or. Les voitures de gala offrent un sin-. gulier aspect et rappellent le souvenir des siècles passés ; on les a tirées du clair-obscur de l'arsenal, où elles avaient reposé en paix pendant vingthuit ans. Les plus vieilles d'entre ces voitures n'ont pas de ressorts ; elles sont suspendues, par des courroies de la longueur d'un bras, sur un timon d'une longueur et d'une épaisseur énormes, et ce timon est recourbé de telle façon que la voiture, tout en or et en cristal, touche presque à terre. Les voitures de l'impératrice sont ornées de diamants et de joyaux. Je ne pense pas qu'on se serve des plus vieilles voitures. J'ai remarqué dans le nombre une espèce de maison ambulante en or, en velours et en cristal, que l'Angleterre a donnée en cadeau à Pierre le Grand ; en regard de cette voiture, une pièce de trente-six est un pur jouet. En un mot, tout ici est animation et mouve-
ment, en attendant que l'on entende les coups de canon qui, du haut du vieux donjon du Kremlin, annonceront l'entrée de l'empereur.
Hier, l'empereur a tenu à passer par le camp de la garde. Il n'a pas revu ces troupes depuis son avènement au trône ; elles ont été, à la suite de la guerre, en garnison en Lithuanie et en Pologne, et ce n'est que depuis fort peu de temps qu'elles ont établi leurs tentes à une lieue de la ville, dans une plaine. La revue a été précédée d'une messe solennelle, à laquelle l'impératrice a assisté également. Nous nous sommes rendus au camp en tenue de gala, à travers d'épais nuages de poussière, et nous avons vu arriver l'empereur à cheval, avec sa suite. Il a grand air à cheval. A ce moment, il a commencé à pleuvoir, et la pluie est tombée à torrents pendant toute la durée de la revue. Heureusement, nous avons pu nous abriter
SOUS la tente ouverte où l'autel avait été dressé et la messe célébrée. Tout le reste de la fête a été décommandé, et nous sommes retournés à la maison.
Vers le soir, j'ai été au château Pétrofskoï. Ce château est situé au milieu de la forêt et fait une impression tout à fait étrange. C'est un bâtiment carré, à deux étages, avec une coupole verte. Les portes sont flanquées partout de singulières statues en forme de bouteilles, et le bâtiment tout entier est entouré d'une muraille avec des tours, des créneaux et des meurtrières. Cette forteresse peinte en rouge et en blanc, d'où la lumière s'échappe par de hautes fenêtres et éclaire la forêt sombre, ressemble à un conte des « Mille et une Nuits. » Dans ce pays-ci, les châteaux et les couvents sont tous fortifiés. Ils formaient les seuls points fortifiés, le jour où la horde dorée se
rua sur le pays avec ses vingt ou trente mille chevaux et le ruina. Bien longtemps après que le joug des Tartares eut été brisé, ils étaient encore un ennemi redoutable dans leur khanat de Crimée. Sans cesse, les gardes regardaient du haut des créneaux les plus élevés du Kremlin vers le sud, parcouraient du regard la vaste plaine, et quand la poussière commençait à tourbillonner à l'horizon, quand la cloche d'Ivan Weliki faisait entendre ses coups d'alarme, tout le monde cherchait un refuge derrière les murs des couvents ou du château du tsar, et les bandes de cavaliers furieux cherchaient en vain à ébranler les remparts. Le christianisme, la science et la civilisation russes se réfugièrent dans les couvents, et c'est de ces couvents qu'est venue ensuite la délivrance du joug des Mongoles et des Polonais.
Aujourd'hui l'on a célébré la messe en plem
air. On a distribué des drapeaux neufs à cinq bataillons, et ces drapeaux ont été bénis par les prêtres. Le métropolitain a passé devant le front des troupes et les a vigoureusement aspergées d'eau bénite. L'empereur et l'impératrice ont baisé non-seulement la croix, mais encore la main du prêtre. Après quoi l'empereur a parcouru au galop le front de chaque bataillon et a prononcé, avec une bonne tenue militaire, quelques paroles qui ont été accueillies par les troupes avec un enthousiasme indicible. L'empereur faisait bien caracoler son cheval bien dressé. Puis il parcourut toute la ligne, longue à peu prés d'une lieue et demie. Il y avait 74 bataillons, de 800 hommes chacun, ce qui faisait à peu près 60,000 hommes, tous vieux soldats, avec des figures brunies et barbues, mais sans fusils et leur coiffe de campagne en tête. Je n'attache pas d'importance aux hour-
ras assourdissants qui ont duré plusieurs heures ; mais il était évident que ces vieilles moustaches grises étaient heureuses de voir leur tsar.
L'empereur s'entretint avec plusieurs soldats, et ils répondirent en l'appelant sans façon « batuchka » — petit père. En Russie, la famille est un abrégé de l'État. Tout pouvoir repose sur l'autorité paternelle, et toutes les théories relatives à une constitution représentative sont pure folie en Russie. — « Comment des dispositions humaines pourraient-elles restreindre le droit divin de mon père ? » disent les Russes. Voilà pourquoi le pouvoir absolu entre les mains de l'empereur est une nécessité et un bienfait dans un pays où rien ne se fait qui ne soit ordonné d'en haut.
Quiconque, à mon exemple, contemplera pour la première fois Moscou, du haut des remparts du Kremhn, par une journée chaude et par un beau
soleil, il ne lui arrivera certainement pas de penser qu'il se trouve ici sous la même latitude sous laquelle les rennes broutent en Sibérie et les chiens tirent les traîneaux sur les glaces du Kamchatka. Moscou fait absolument l'effet d'une ville du midi ; mais elle vous donne aussi l'impression de quelque chose de nouveau, de quelque chose que vous n'aviez pas vu jusqu'ici. On se croirait transporté à Ispahan, à Bagdad ou dans une ville semblable, où se passent les récits de la. sultane Chéhérézade, — ces villes que l'on se représente par l'imagination, mais que l'on n'arrive pas à voir en réalité. Quoique Moscou n'ait pas plus de 300,000 habitants, la ville couvre de ses maisons, de ses églises, de ses jardins, de ses couvents un espace de deux lieues carrées. Le pays étant plat, le regard a de la peine à porter au delà des extrémités des faubourgs ;
maisons et arbres paraissent s'étendre jusqu'aux limites de l'horizon.
Nulle ville au monde — sans excepter Rome même — ne possède autant d'églises que Moscou. On prétend que Moscou a quarante fois quarante maisons de Dieu. Chacune d'elles a au moins cinq coupoles; quelques-unes en ont même seize; ces coupoles sont toutes peintes en couleurs brillantes, couvertes de tuiles teintes et vernissées, et richement dorées ou argentées. Aussi brillentelles comme le soleil, lorsqu'il s'est élevé à moitié au-dessus de l'horizon. Les clochers élancés, qui s'élèvent à des hauteurs considérables au-dessus des innombrables maisons et des jardins, ne manquent pas non plus de ce décor étincelant, et il n'y a pas de palais qui ne soit orné d'une coupole. Les maisons sont presque toujours situées au milieu de jardins et se détachent avec leurs toits
plats en tôle vert clair ou rouge et leurs contours gracieux sur le fond sombre des arbres. La partie la plus ancienne de la ville, Kitai-Gorod ou la ville des Chinois, située près du Kremlin, forme seule une cité semblable à celles que nous connaissons : les maisons sont attenantes les unes aux autres. Tout est entouré de murs blanchis, garnis de tours magnifiques. Le reste de la ville a l'air d'une collection de villas, entre lesquelles^ coule, avec de grands méandres, la Moscowa.
Au Kremlin s'élèvent le palais du tsar, la résidence du patriarche, l'arsenal et les principales églises. Là trônait jadis le pouvoir suprême : pouvoir temporel, pouvoir spirituel. Les couvents, bâtis pour la plupart à l'extrémité de la ville, forment chacun une forteresse à part. Le commerce s'est établi dans Kitai-Gorod, car il avait
besoin de murailles et de remparts pour protéger
ses trésors de Chine, de Boukhara, de Byzance et de Nowgorod. L'autre partie de Moscou, beaucoup plus étendue, fat construite par la noblesse, et longtemps après que le premier empereur eut érigé une nouvelle capitale sur le sol ennemi, les grands de l'empire, fidèles aux mœurs de leurs pères, dédaignèrent cette nouvelle résidence. Aujourd'hui encore, Moscou, avec ses sanctuaires vénérables et ses souvenirs historiques, est un objet de vénération et de prédilection pour tout bon Russe, et toutes les fois qu'en passant, il voit de loin, fût-ce à quelques lieues de distance, la croix d'or d'Ivan Weliki, il tombe à genoux, en proie à des sentiments pieux et patriotiques. Il est fier de Saint-Pétersbourg, mais Moscou lui tient au cœur. Moscou n'offre pas la moindre ressemblance avec Saint-Pétersbourg. Ici, point de Neva, point de mer ni de bateau à vapeur ; on ne voit
ni larges rues, ni grandes places, ni lacs entourés de forêts. Mais Moscou ne ressemble pas davantage à l'une quelconque des autres villes du monde. Les coupoles, les toits plats et les arbres rappelleraient bien FOrient ; mais en Orient, les coupoles ont des voûtes plus plates et une couleur grise; elles sont couvertes de plomb et dominées par des minarets élancés; en Orient, les maisons n'ont pas de fenêtres donnant sur la rue, et les jardins sont entourés de murs élevés et uniformes. Moscou a son caractère propre, original, et s'il fallait la comparer forcément à quelque chose, on pourrait l'appeler une ville byzantinemauresque.
La Russie a reçu effectivement son christianisme et les premiers éléments de sa civilisation de Byzance. £lle a été jusque dans ces derniers
temps absolument sans communications avec l'ouest, et a développé les éléments que lui avait fournis l'Orient, dans un sens parfaitement national et russe. Le joug de la domination des Mongols et des Tartares, qui avait pesé près de trois cents ans sur ce pays, avait empêché tout progrés; la civilisation tout entière était confinée dans les couvents, et c'est également des couvents qu'est venu plus tard l'alfranchissement. Les khans tartares n'ont jamais demandé aux vaincus d'embrasser l'islamisme ; ils se contentaient de percevoir un tribut, et pour être sûrs de l'avoir, ils faisaient servir le pouvoir à leur profit. Ils fortifièrent en conséquence la considération dont les grands-ducs et le clergé étaient entourés, et quelques entraves que la domination des hordes d'or ait apportées au développement du pays, elle n'en a pas moins augmenté chez les opprimés la foi à la
religion, la fidélité envers les maîtres et Tamour pour la commune patrie !
Ces traits caractéristiques ont été conservés jusqu'à ce jour par le peuple russe, et quand on pense que le noyau de ce peuple, que les Vieux- Russes forment un groupe de trente-six millions d'hommes de même origine, ayant la même religion et parlant la même langue, en un mot la plus grande masse homogène du monde, on ne saurait douter un seul instant que la Russie n'ait un bel avenir devant elle. On a dit que si la population s'accroissait, cet empire immense s'émietterait. La vérité est qu'aucune de ses parties ne saurait subsister sans l'autre : le nord, riche en
^ "forêts, ne saurait se passer du midi fertile en blés;
^ le centre, industriel, ne peut vivre sans le nord et sans le midi, ni l'intérieur sans les côtes, sans la grande voie d'eau qui s'appelle le Volga, — fleuve
navigable sur un parcours de quatre cents lieues. Mais plus que tout cela, les sentiments communs relient entre elles les parties les plus éloignées de l'empire. Et c'est Moscou qui est le foyer de tous ces sentiments ; on ne les trouve pas dans l'empire européen, mais dans le vieil et saint empire des tsars, où les souvenirs historiques du peuple ont pris racine et où éclôra peut-être l'avenir qui lui est promis, quoique l'empire des tsars ait fait place depuis près de deux cents ans à l'empire européen.
La civilisation imposée par la force n'a jamais pénétré la masse du peuple ; elle lui est restée étrangère. Le caractère propre de la nationalité s'est complètement maintenu dans la langue, dans les mœurs, dans les coutumes, dans une constitution communale remarquable au plus haut point, — la plus libre et la plus indépendante qui
fût jamais — et même dans le style. Il est vrai qu'il ne peut être question de style que lorsqu'il s'agit des églises. En Russie, presque tout est nouveau. Ce qui a plus de cent ans passe pour une antiquité. La maison d'habitation russe est en bois, et par conséquent ne dure jamais très-longtemps, à moins qu'elle ne soit protégée, comme celle de Pierre le Grand, par une maison de pierre qui l'entoure. Les châteaux de l'empereur sont également de récente construction, et ce n'est qu'à Moscou que l'on trouve une partie du vieux dworez du tsar. En revanche, il n'y a pas seulement à Moscou des églises du xiv^ et du xv® siècle, ce qui est une durée fort considérable pour la Russie, mais l'esprit conservateur du clergé a obtenu que l'on construisît toutes les églises postérieures sur le modèle des anciennes.
L'église Sainte-Sophie à Constantinople est le
modèle sur lequel sont bâties toutes les églises russes. Elle est imitée partout, mais elle n'est égalée nulle part, pas même par l'église Saint- Marc à Venise. On n'avait ni les matériaux ni l'habileté nécessaires pour élever un arc large de cent vingt-six pieds : ce que l'on ne pouvait obtenir en largeur, on tâcha de le gagner en hauteur. Comme on ne pouvait créer un ensemble architectural aussi grandiose que l'église Sainte-Sophie, on chercha à se dédommager par la beauté des décorations intérieures, par l'éclat et la magnificence. On ne se contenta pas de dorer l'église à l'intérieur et à l'extérieur, on couvrit le parvis de pierres semi-authentiques, et les tableaux, qui étaient en soi sans valeur artistique, de joyaux, de diamants et de perles. Les visages et les mains seuls laissent voir qu'ils sont peints ; les vêtements, la couronne, tout le reste enfin est en
plaques d'argent doré, surchargées de joaillerie. La sculpture est complètement exclue, en ce qui concerne la représentation du corps humain. En revanche, la peinture n'éprouve aucun scrupule à donner l'image du bon Dieu. L'or forme toujours le fond de tableau le plus défavorable pour faire ressortir l'incarnat de la peau humaine, et à cet inconvénient viennent s'ajouter encore les contours longs et tirés de l'école byzantine et de la vieille école allemande, à laquelle on n a pas emprunté ce qui fait sa valeur propre : la profondeur du sentiment intime. Très-souvent, vous apercevez des peintures mystérieuses, énigmatiques, représentant Marie, le Christ et Dieu le Père, qui vous regardent du haut des coupoles. Les Russes n'achèteront jamais d'autres images de saints que des images noires et tout à fait passées. Une belle madone de Raphaël ou un Sébastien du Corrège
leur paraît être une pièce inauthentique. Leur foi exige que l'église soit plongée dans le clair-obscur, avec des nuages d'encens enveloppant, pendant chaque messe, l'action mystérieuse des prêtres, derrière la porte à moitié transparente des tsars dans le mur couvert de peintures, tandis que s'opère la transsubstantiation du pain et du vin. La présence de F élément byzantin dans l'architecture russe est donc facile à expliquer au point de vue historique. L'élément mauresque est né du désir d'orner les détails et ne s'applique qu'aux détails. Le grillage du mur aux peintures est orné de feuillage, de grappes de raisin et de figures d'animaux; les murs lisses montrent, quand ils ne sont pas dorés, du feuillage, des rosettes et des ceps de vigne. Là où on ne pouvait mettre de la sculpture, on avait recours à la peinture, et quand les compositions artistiques faisaient défaut, on se
tirait d'affaire ea accumulant et en variant les couleurs les plus criardes. On était bien loin, à ce point de vue, des arabesques artistiques et gracieuses de l'Alhambra et de l'Alcazar.
Ce que l'architecture a produit de plus insensé c'est l'église d'Ivan Blashennoï, sur la place rouge devant le Kremlin. A vrai dire, il est impossible d'en donner la description; je. t'en envoie l'esquisse suivante, bien qu'elle m'ait mal réussi. Il n'est pas question de symétrie dans ce bâtiment ; il n'a pas de point central, et aucune de ses parties n'a d'analogie avec l'autre. Les coupoles ressemblent les unes à un oignon, les autres à un ananas, d'autres encore à des artichauts, à des melons, aux turbans des Turcs. Le bâtiment contient neuf églises, chacune avec son autel, son mur à peintures et son trésor. Les unes sont de plain-pied avec la rue; on monte aux autres par une série
d'escaliers. Entre toutes ces salles courent une infinité de passages, de couloirs tellement étroits que deux hommes peuvent à peine y passer l'un à côté de l'autre. Toutes ces églises sont naturellement petites ; l'église qui se trouve sous le clocher principal contient à peine vingt à trente personnes; en revanche, elle s'élève jusqu'au sommet du clocher et atteint ainsi à une hauteur de plus de cent pieds. A l'intérieur, elle est peinte de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel, argentée et dorée. Les coupoles étincellent avec leurs tuiles rouges, vertes et bleues vernissées, et le peintre a couvert de ses couleurs jusqu'aux ouvrages de sculpture.
Ce monstre est sorti du cerveau du monstrueux Ivan Grosny, le terrible Jean. La légende raconte que lorsqu'il vit son plan réellement surpassé par l'art de l'architecte, il en fut ravi; il combla l'ar-
tiste d'éloges, l'embrassa et donna l'ordre de lui arracher les yeux, afin de le mettre dans l'impossibilité de créer encore un chef-d'œuvre pareil.
Malgré toute sa bizarrerie, cette église ne fait pas une impression désagréable ; on ne saurait lui dénier l'originalité. En revanche, tout ce qui subsiste encore du vieux dworez des tsars est d'une réelle beauté. C'est un singulier bâtiment à quatre étages, qui va s'amincissant par en haut. Outre la chapelle, petite et sombre mais d'une richesse extraordinaire, le second étage contient la salle des banquets, dans laquelle l'empereur, revêtu de tous les insignes de sa dignité, célèbre son premier repas après le couronnement. La salle n'est pas grande, et la voûte tout entière repose sur une seule colonne. La porte d'entrée se trouve dans un coin, et le trône est placé dans le coin opposé en diagonale. Actuellement, les murs sont revêtus
de papiers peints magnifiques, et le trône, trèsgrand, est couvert d'un drap d'or dont l'aune revient à 75 florins de Prusse. Ce revêtement est doublé d'hermine, et la draperie toufentière coûte 40,000 roubles. Les petites mais gracieuses chambres sont tout à fait charmantes. Le quatrième étage consiste en un seul salon. C'est là que Pierre le Grand a passé son enfance.
Les commandants de tous les régiments sont venus au mot d'ordre ; les commandants des régiments de cavalerie se sont présentés à cheval. C'était un beau spectacle que de voir un échantillon de tous ces brillants uniformes. Les cuirassiers avec les deux aigles de Byzance sur le casque, ressemblent à nos gardes du corps, mais ils ont des lances. Les uhlans sont tout à fait semblables aux nôtres ; les hussards avaient des dolmans blancs
avec des brandebourgs dorés ; les cosaques de la ligne, des couvre-chefs en pelisses et des caftans rouges ; les Tchernamorskiches ou Cosaques de la mer Noire, des capotes bleu foncé avec pèlerine rouge; les Cosaques de l'Oural, des lances, de petits chevaux avec de hautes selles ; les Tartares et les Tcherkesses, des casques et des cuirasses d'écaillés. La plupart des Tartares sont musulmans; une partie d'entre eux sont païens. Ils ont exécuté des tours de force à cheval ; ils ont tiré à cheval, avec leurs longs fusils, ils se sont couverts de leur kantchou contre la poursuite, et se sont penchés de côté de telle façon qu'ils touchaient la terre de leur main; d'autres se sont dressés de toute leur hauteur sur leur selle : tout cela, le cheval lancé au grand galop et avec accompagnement de cris formidables.
J'ai eu surtout du plaisir à contempler un régi-
ment de Drushines ou de gardes de l'empire : on les recrute dans les terres qui forment l'apanage des empereurs. Ils portaient un schako avec la croix de Saint-André, le cou nu, le caftan des habitants de la campagne, mais un peu plus court et sans boutons, des pantalons très-larges sur lesquels tombait probablement la chemise, comme chez tous les Russes, et enfin, le pantalon infé- ' rieur serré dans les bottes. C'est là le Mushick en uniforme. Cet uniforme est tout à fait national, il est pratique, il habille bien. Le soldat peut parfaitement porter la pelisse, indispensable dans ce pays-ci, et je crois pouvoir prédire que dans dix ans l'infanterie russe tout entière ne portera pas d'autre uniforme. « Les proverbes sont l'esprit des nations », et le vêlement national est le résultat de l'expérience, faite pendant des siècles, de ce qui est le plus utile et
de ce qui sied le mieux. L'uniforme autrichien est blanc en Moravie, brun dans le Banat, parce que dans ce pays les moutons sont de cette couleur; l'Espagnol a un tabarro de la couleur des chèvres qui en fournissent la matière ; l'Arabe est blanc de la tête aux pieds, parce que le climat l'exige, et le caftan du Mushick n'est pas un produit du caprice ou du hasard, mais le vêtement qui sied le mieux à celui qui le porte.
L'état-major de l'empereur est tout à fait imposant. Ah! si je retenais le nom des personnes aussi bien que ceux des contrées ou des monuments! J'ai lié connaissance avec grand nombre de personnages intéressants, c'est-à-dire (|ue je leur ai été présenté ; je citerai le prince Gortchakoff, Liiders, Berg et Ostensacken, qui
ont eu des commandements pendant la dernière
guerre, Orloff, Mentchikoff, Adlerberg, Liéven, gouverneur de la Sibérie et commandant de l'armée du Caucase, puis une armée d'adjudants, les étrangers et leur suite. Il y avait là à peu près cinq cents chevaux.
Au coucher du soleil, j'étais de nouveau au Kremlin. « J'ai perdu ma journée », je répéterais ce cri célèbre, le jour oii je ne visiterais pas cet édifice merveilleux, tant que je serai à Moscou.
Je me rendis ensuite sur le bord de la Moscowa, et, du joli quai du fleuve, je contemplai les murailles blanches, les portes et les tours qui entourent le palais du tsar, ainsi que toute une ville d'églises des styles les plus divers.
Ce soir, la ville donne une grande fête que je prendrai la liberté de ne pas décrire. On reçoit des impressions si nombreuses, qu'il est impos-
sible de s'en rendre maître et de les classer toutes dans son esprit. S'il me fallait choisir, j'aimerais mieux habiter Moscou que Saint-Pétersbourg ; mais s'il était possible, j'aimerais encore mieux habiter à quelques lieues au sud, par exemple dans la partie méridionale de la Sibérie, où mûrissent les citrons et les oranges.
Pierre le Grand s'est trouvé en présence d'un pays totalement privé de côtes . Il pouvait considérer la mer Noire et la mer Baltique comme les voies de communication de la Russie avec le monde civilisé, mais il fallait commencer par les conquérir. Le bouillant roi de Suéde le força à se mesurer avec lui, et par dessus le marché la mer Noire était, à cette époque, entourée de barbares. Il paraît qu'il avait effectivement formé le dessein de fonder sa capitale sur le Pont-
Euxin, et il avait fait choix de l'emplacement. L'une de ces côtes n'est pas beaucoup plus éloignée du centre de l'empire que l'autre. A quel point les choses auraient-elles changé de face s'il avait construit Saint-Pétersbourg sur le magnifique port de Sébastopol, qui n'est jamais fermé par les glaces de l'hiver, tout près des hauteurs paradisiaques de Tshadir-Dagh , où les raisins mûrissent à F état sauvage, oii tout ce qui est cultivé en serre chaude sur les bords de la Neva réussit en plein air, où l'on n'a à craindre ni inondations ni destruction, où la flotte n'est pas arrêtée sept mois par les glaces, où enfin les communications avec les plus beaux pays de l'Europe peuvent s'établir plus facilement, à l'aide de la vapeur, que sur la baie finnoise! Quelle ville n'eût-ce pas été que Saint-Pétersbourg, si le palais d'hiver avait vue sur le miroir bleu foncé
de la mer Noire, si l'église d'Isaac s'élevait sur la hauteur de Moukoff, et si Alupka et Orianda étaient devenues le Péterhof et le Gatchina de la famille impériale !
Moscou, 29 août.
L' « entrée joyeuse » , qui imposait aux messieurs et aux dames en toilette de gala le devoir de parcourir une lieue à cheval et en voitures de cristal, tandis qu'un demi-million de spectateurs étaient dans l'attente sur les tribunes et dans la rue, et que le clergé, revêtu de ses ornements pontificaux, portait au-devant du cortège les vases sacrés et les croix, et que 10,000 soldats étaient en ligne, cette «entrée joyeuse» exigeait un beau soleil, et, par ce temps de canicule, on était en droit de l'attendre.
Aujourd'hui, cette fête s'est annoncée par une
pluie battante et par un triste aspect. Mais vers midi est apparu un pan de ciel bleu, assez grand t to make a pair of marine trowsers of ({)*, puis le temps s'est éclairci et s'est maintenu, malgré les nuages menaçants, pendant toute la durée de l'entrée. Nous avions été invités à nous trouver dès une heure à Petrofskoï, car il faut beaucoup de temps pour mettre un pareil cortège en mouvement. Je tâchai de tuer le temps en contemplant ces monstres de voitures. Trente de ces palais de cristal resplendissants d'or, de sculptures et, en partie, de pierres précieuses, étaient attelés chacun de six chevaux; la voiture de l'impératrice était attelée de huit chevaux. Les chevaux étaient tous hauts de plus de six pieds. Les Russes attelant quatre che-
(l) Assez grand pour faire une paire de pantalons de matelots.
vaux de front, on avait engagé un certain nombre de postillons exercés à conduire de pareils attelages ; on leur donnait cinquante roubles de gages par mois. Ces cochers se mirent à jurer en russe, en anglais et en allemand, lorsqu'au premier élan les chevaux refusèrent de faire avancer ces lourdes voitures, quoiqu'ils fussent bien dressés et que chacun d'eux fût conduit par la bride, par un homme couvert d'or. Enfin, tout se mit en mouvement. Les harnais étaient en or et en soie. Cochers poudrés, pages à cheval, chasseurs impériaux, chambellans : tout était couvert et empesé de tresses d'or et de broderies d'or. Les généraux, au nombre de beaucoup plus de cent, et tout autant d'adjudants de l'empereur étaient étincelants de croix et de cordons. Les troupes faisaient la haie, homme par homme, de Petrofskoï au Kremlin ; au dehors de la ville, la cavalerie en colonnes de
régimeuls ; dans la ville, l'infanterie en colonnes de bataillons.
Le régiment Pawlowsk (dont tous les hommes ont le nez retroussé à la tartare) portait le schako de grenadiers, pointu et en étain, dont est coifié le premier régiment de notre garde ; près d'un tiers de ces schakos étaient percés d'un ou de deux trous qu'avaient faits les balles.
Toutes les fenêtres et toutes les estrades étaient garnies, et l'on voyait là les figures les plus diverses : paysans à longue barbe, femmes de marchands , littéralement couvertes de vraies perles, Tcherkesses dans leurs beaux costumes nationaux, Kalmouks, bouddhistes, diplomates européens, musulmans, paysans de la Chersonése, élégants de Paris et de Londres.
A trois heures, les coups de canon annoncèrent que le cortège se mettait en marche. A l'avant-
garde s'avançait un détachement de gendarmes en uniforme bleu clair, puis venaient les Tcherkesses en rouge écarlate, avec leurs cuirasses d'écaillés, suivis du maréchal en voiture ouverte et dorée. Son bâton se terminait en un saphir de la grandeur d'un œuf de poule. Après le maréchal venaient les plus hauts fonctionnaires de la cour, dans des voitures de cristal, attelées de six chevaux. Derrière eux s'avançaient deux escadrons de cuirassiers de la garde avec des cuirasses étincelantes et les deux aigles d'argent sur le casque. Puis venait l'empereur en uniforme de général, sur un magnifique cheval gris pommelé ; à sa droite, le prince Frédéric-Guillaume de Prusse; derrière lui, le prince Frédéric des Pays-Bas, les trois fils aînés de l'empereur, tous les grands-ducs et les princes étrangers ; enfin, l'essaim tout entier de la suite de l'empereur, les généraux et les adjudants ; en
tout, bien certainement cinq cents personnages à cheval. Venaient ensuite, en voiture, les deux impératrices, les grand'- duchesses et leurs dames. Un détachement d'infanterie fermait la marche.
Je me félicite d'être sorti sain et sauf de cette mêlée. Un des plus grands inconvénients de la marche, c'est qu'on a fait halte trop souvent. Au milieu des hourrahs continuels de la foule, des roulements des tambours, du vacarme fait par les corps de musiques, du son des cloches et du tonnerre des canons, un grand nombre de chevaux ont pris le mors aux dents ; toutes les fois que l'empereur s'arrêtait, soit pour recevoir le sel et le pain des mains du magistrat, soit pour être aspergé d'eau bénite, — cérémonie pendant laquelle tout le monde ôtait le casque, — il se produisait un encombrement et un refoulement indescriptibles. Tout se passa néanmoins sans accident ; ce qui me
frappa surtout, c'est que l'ordre le plus exemplaire ne cessa pas de régner dans la rue, quoiqu'on n'eût empêché, sur aucun point, le peuple de voir son « batuchka, » «son père, » le tsar. Le tsar ne se lassait pas d'adresser son salut tantôt à une fenêtre, tantôt à une tribune, tantôt à un groupe populaire.
Au moment où nous nous approchons du Kremlin, des détonations partent des clochers, et le grand « Jean » exprime sa joie en sonnant de tous ses « kolokols » . Ici bourdonne le grand Wetchewoï, qui jadis a appelé aux armes la population valide de la puissante république de Nowgorod, lorsque les grands-ducs moscovites menacèrent sa liberté ; là résonnent sur tous les tons les cloches et les clochettes avec lesquelles Ivan Weliki joue sa partie lors des grandes fêtes.
Une seule cloche se tait : elle a été muette
(lès sa naissance, les jours de fête comme les jours de deuil. Elle est placée sur un grand piédestal en granit, au pied du grand Ivan. C'est une véritable maison en airain, avec des murs de deux pieds d'épaisseur. Devant la cloche est couché un graûd morceau, qui a probablement sauté pendant la fonte ; il a formé un trou par lequel peuvent aisément entrer vingt à trente personnes : c'est le nombre que contient cette cloche en ruines.
Devant la porte extérieure du Kremlin, dans une gracieuse chapelle, on remarque l'image de la Vierge ibérique, particulièrement vénérée pour sa sainteté. Il n'y a pas de Russe, si pressé qu'il soit, qui passe sans entrer un moment et sans faire le signe de la croix. L'empereur est descendu de cheval pour accomplir ses dévotions dans la chapelle. La suite tout entière a passé par la porte, en faisant front du côté du mur du Kremlin, pour se
ilO LETTRES SUR LA RUSSIE
rendre sur la grande place Krasnoï-Plochtchood. Sur cette place se trouve la statue en bronze de Minin et celle du prince Posharski ; ces deux personnages ont délivré le pays de la domination des Polonais. L'empereur a rejoint bientôt sa suite au galop, et l'on est entré ensuite dans la cour inté-' rieure en franchissant la porte du Sauveur. Point de Russe ni d'étranger qui franchisse cette porte sans se découvrir ; le personnage le plus éminent, comme le personnage le plus infime, témoignent ainsi de leur respect pour l'image miraculeuse du Sauveur. Au temps passé, quand les Tartares se ruèrent sur le Kremlin, il se dégagea de cette image un brouillard qui les empêcha de trouver l'entrée. Quand les Français voulurent faire sauter la porte avec l'arsenal, la tour creva de haut en bas, jusqu'au piédestal en cristal de l'image, qui resta intact et maintint le mur tout entier.
LETTRES SUR LA RUSSIE il I
Arrivés de Tautre côté de la porte, dous descendons tous de cheval, heureux si nous parvenons, dans cette foule, à quitter la salle et à atteindre les tapis rouge écarlate sur lesquels nous devons attendre l'arrivée de rimpératrice-mère et des grand'-duchesses. D'abord paraît l'impératricemère, puis l'impératrice régnante avec une robe en brocart d'or et de l'hermine. Les robes desgrand'duchesses sont en velours ou en dentelles avec de l'or et des perles ; les dames de la cour portent toutes la robe nationale en velours rouge écarlate. Leurs Majestés se rendent maintenant en cortège à Uspenski-Sabor, l'église de la Rédemption, la véritable cathédrale, où le clergé, posté devant le portail, attend l'arrivée de l'empereur. Je ne mentionnerai pas les trésors immenses dont sont couvertes les images des saints dans cette belle et claire égUse ; je me bornerai à nommer le livre
des évangiles, dont Nathalie Narichkin, la mère de Pierre le Grand, a fait cadeau à l'église. La reliure d'or de ce livre vaut, dit-on, plus d'un million de roubles, et le livre ne peut être porté que par deux prêtres ; les forces d'un seul homme n'y suffiraient pas.
L'empereur a fait ses dévotions devant les principales images des saints, s'est agenouillé tout près de moi, a fait le signe de la croix et a baisé les reliques. L'impératrice l'a suivi avec sa longue traîne portée par deux pages, et a accompli les mêmes actes de piété. A six heures, toutes ces cérémonies étaient terminées, et nous nous hâtions de rentrer chez nous pour prendre un dîner assez chèrement acheté.
Dimanche, 31 août.
Nous avons passé notre journée à visiter les églises et les couvents les plus importants dans l'intérieur et au dehors de la ville. Le soir, je me suis rendu à une invitation que m'avait adressée rimpératrice-mère, — à Alexandrinik. Ce château est situé dans la ville, sur le bord de la Moscowa, mais presqu'à une lieue de notre quartier. La cour seule de l'impératrice était présente, ainsi que le prince Frédéric-Guillaume, le prince de Hohenzollern, Adlerberg, qui a épousé une Kriidener, et quelques autres personnages. Le peu de personnes qui devaient s'asseoir auprès de
l'impératrice et dans sa chambre y furent expressément invitées; les autres restèrent toutes au salon. Sa Majesté portait, comme d'habitude, une robe en mousseline blanche, simple mais d'un goût exquis. Elle était assise dans un fauteuil et avait placé les pieds sur un tabouret. La conversation fut très-vive; le prince et le grand-duc Michel se promenaient de long en large dans la chambre, et c'était un charmant spectacle que de voir avec quel plaisir la maman contemplait son fils cadet : c'est le dernier qui demeure encore sous son toit. Tantôt il demandait à sa mère telle et telle chose, tantôt il avançait tel ou tel mot plaisant, et les traits delà figure de l'impératrice, quoique toujours empreints de gravité, étaient resplendissants de bienveillance et de bonté. Son attitude tout entière rappelle vivement celle de son mari défunt.
Lundi, {•' septembre.
Cette nuit, il y a eu une gelée blanche, et Ton s'est empressé de porter les oranges dans les serres. J'ai fait faire du feu dans ma gigantesque cheminée, car nous n'avons que sept degrés de chaleur dans les appartements, et tu sais combien j'ai horreur d'une telle température. A midi, nous nous sommes fait conduire à Petrofskoï, où il y avait grande revue. Les troupes étaient rangées en six lignes, et l'empereur a passé avec sa suite inunense devant le front de cljaque ligne. Au défilé, j'ai compté 63, 560 honunes d'infanterie, 9,740 cavaliers, et 1,400 artilleurs avec
136 bouches à feu. En tout, près de 75,000 hommes. C'était la garde impériale, plus une partie du corps des grenadiers. Si ces troupes avaient marché en lignes, elles auraient occupé près d'une lieue ; elles se sont serrées en colonnes de bataillons ou de régiments, et néanmoins, elles ont occupé un espace très-considérable. Le défilé devant la tente où l'impératrice avait pris place a duré deux heures et demie. Il faisait un vent pénétrant qui nous a couverts de poussière, ternissant l'éclat des uniformes brodés d'or. Le défilé terminé, la cavalerie s'est rangée en colonnes et a formé ainsi une ligne de près de 2,000 pas de longueur, à 800 pas de l'endroit où nous étions postés. L'empereur s'avança, et à son commandement, cette masse d'à peu près 10,000 chevaux partit au galop et dirigea une attaque sur nous ; à quelques pas de nous, les
trompettes donnèrent Tordre de s'arrêter. Je ne mentionnerai ni les miiformes brillants, ni les figures couvertes de poussière, ni les chevaux excellents ; mais ce fait, que les troupes, après de si longues journées de marche, pourraient sortir à peu près sur le pied de guerre complet, je l'aurais à peine cru possible.
Il y a maintenant, tous les jours, dîner des maréchaux ; au sortir de table, on se rend au théâtre. Aujourd'hu' a eu lieu l'ouverture de l'opéra, — l'ancienne salle a été dévorée par un incendie. Le théâtre a la même largeur que l'opéra de Berlin ; il n'a pas la même profondeur, mais la hauteur en est plus considérable. Les six rangs de loges sont très-brillants. La salle est est toute entière blanche, avec de riches dorures ; les draperies sont rouge écarlate. La loge impériale, située en face de la scène, est magnifique et
très-spacieuse; en revanche, le plafond du théâtre est tellement simple qu'il me paraît inachevé et peint provisoirement seulement, La scène est très-grande, mais éclairée parcimonieusement : Moscou n'a pas encore d'usine à gaz. Le charbon fait défaut ; on en trouve, il est vrai, en grande quantité, mais à cent lieues d'ici. On a représenté les « Puritains », de Bellini, avec Lablache et M"° Bosio. Mais cet opéra ne m'a jamais captivé; aussi suis-je rentré à la maison dès la fin du second acte.
Mardi, 2 septembre.
La journée a été complètement prise par des présentations. Le corps diplomatique tout entier a été reçu par le prince. Les ambassadeurs : le comte Morny, le prince Esterhazy, lord Granville et le prince de Ligne, ainsi que les chefs de légation avec leur suite, ont présenté leurs devoirs en grand gala et sont arrivés dans les équipages de l'État. La suite du prince s'était également mise en grande tenue, pour les recevoir. Le prince, avec la vivacité qui le distingue, a su dire à chacun quelques paroles appropriées à sa situation ; il a été bien servi, du reste, dans cette circons-
tance, par la mémoire énorme qu'il a des personnes et des choses.
Ce soir, on donne l'ennuyeux ballet Gisèle; je ne m'attends à rien de bien attrayant. Mais comme nous sommes invités, pour dix heures, au bal de l'ambassadeur anglais, je me rendrai à l'ambassade un peu avant la fin du ballet. Demain, à six heures du matin, excursion au célèbre couvent « Troïtzka », à 70 verstes d'ici.
Mercredi, 3 septembre.
Nous sommes partis à six heures, dans cinq voitures attelées chacune de quatre chevaux. C'était la plus belle et la plus chaude journée que nous ayons eue jusqu'ici en Russie. La contrée est passable et bien cultivée. Dans quelques champs, le seigle, l'avoine et le blé sarrasin sont encore sur pied; dans d'autres, les semailles d'hiver ont déjà levé de la hauteur de la main. Il s'agit de ne pas perdre de temps dans ce paysci, car l'hiver y arrive subitement. Les villages consistent pour la plupart en petites maisons en bois, mais ils ont presque tous une jolie éghse à
la coupole verte, et offrent de loin un très-bel aspect. J'ai aperçu aussi un grand nombre de cheminées de fabriques de drap et de sucres. J'ai été très-surpris de voir l'aqueduc assez considérable qui a été construit récemment à quelques lieues de distance de Moscou, pour pourvoir d'eau cette ville. Nous avons fait le chemin en quatre heures et demie, quoiqu'il soit long de plus de dix lieues.
Le couvent Troïtzka tire son importance particulière de sa sainteté et de son histoire : c'est ce couvent qui a été deux fois le point de départ de la campagne qui a délivré la Russie du joug tartare et du joug polonais. Il n'a été foulé ni par l'une ni par l'autre de ces nations. Les Français n'y sont pas entrés en 1812 ; il est vrai qu'il ne rentrait pas dans le plan d'opération de l'empereur Napoléon. Les Russes, sont convaincus que
si le couvent est resté préservé, il le doit à l'image miraculeuse de saint Sergius, dont les restes sont enterrés ici. L'image a été transportée à Sébastopol, quand les alliés ont mis le siège devant cette ville, mais elle n'a pas empêché que la forteresse ne fût prise.
Jeudi, 4 septembre.
Soirée chez le comte Esterhazy, l'ambassadeur autrichien. Le comte habite un hôtel d'une élégance extraordinaire. Une telle habitation coûte ici 20,000 roubles d'argent par an. Les livrées de l'ambassade sont d'une magnificence extrême. L'ambassadeur est entouré du prince Schwarzenberg, d'Apponyi, de Ghotek, cousin d'Olga Moltke, et d'autres noms.
Au sortir de chez lui, nous nous rendons chez Werther, qui offre un dîner exquis à la crème de la société : lord Granville, le comte Kisselef, le prince Gortchakoff, Adlerberg, Berg, Tolstoï,
LETTRES SITR LA RUSSIE i25
Woodhouse, Souwaroff. Ce dernier est un homme charmant, très-ouvert. L'ordre de TAnnonziata est héréditaire dans sa famille. Son père, le célèbre Souwaroff, avait été nommé prince royal de Sardaigne.
Au sortir de l'hôtel Werther, nous avons été au palais de la grand' -duchesse Hélène, et en quittant la grand' -duchesse, nous nous sommes rendus au bal donné par lord Granville.
Vendredi, 5 septembre.
A neuf heures nous nous faisons conduire à la place Rouge. A peine la cloche se fait-elle entendre que deux hérauts d'armes richement habillés, avec des bâtons en or, des boucliers et des casques, passent par la porte du Saint-Sauveur (l'un d'eux avait malheureusement le nez garni d'une paire de lunettes). Ils sont suivis de vingt beaux chevaux blancs avec des couvertures en drap d'or extrêmement lourd, dans lesquelles sont brodées les aigles de l'empire. Ces chevaux sont conduits par des palefreniers magnifiquement habillés, couverts de broderies d'or. Des cuiras-
siers ferment le cortège qui passe devant le monument érigé pour perpétuer le souvenir de l'affranchissement de la Russie secouant le joug du conquérant étranger. Le monument représente le citoyen Minin remettant l'épée entre les mains du prince Posharski. Les hérauts annoncent le couronnement imminent du Maître de tous les Russes, distribuent des proclamations au peuple et poursuivent ensuite leur marche à travers la ville.
Nous allons au camp de l'infanterie et de l'artillerie à pied. Cette ville en toile avec ses 50,000 habitants et ses rues larges et droites, au milieu de la plaine nue et sans arbres, est bien appropriée à son but; dans chaque cellule habitent quatorze de ces moines militaires. Ils sont couchés sur une barbette en bois couverte d'un peu de paille, et ils s'enveloppent de leurs longs manteaux gris.
Le havresac sert en guise d'oreiller, et les fusils brillants se dressent au milieu de la tente. Chaque tente est entourée d'un petit rempart en terre, afin d'empçcher l'eau d'y pénétrer. Les pluies torrentielles étant fréquentes, ces digues sont nécessaires, et c'est tout au plus si quelques gouttes tombent du sommet de la tente. Au milieu du mois de juillet il a fait tellement froid, que l'on a allumé de grands bûchers, mais la pluie les a tout aussitôt éteints. En ce moment, tout est poussière. Toute voiture qui passe élève un nuage de poussière, comme s'il passait un régiment de cavalerie au trot.
La nourriture est très-bonne ; chaque homme reçoit trois livres d'excellent pain de seigle par jour, et une demi-livre de viande. Les compagnies cuisent elles-mêmes leur pain. L'ordinaire se compose de soupe aux choux, schtschi, et de
bouillie de blé sarrasin. On prend le dîner en plein air, par compagnies, sur des tables et des bancs dressés par les soldats, et sans se soucier du temps qu'il fait. Demandez à ces gens comment ils se portent : ils vous répondront comme un seul bataillon, conmie un seul homme, qu'ils se portent parfaitement bien. Ils se tiennent le plus volontiers derrière le campement, où ne passe jamais d^officier devant lequel ils soient tenus de s'aligner. Ils s'asseoient par terre avec leurs chers manteaux et font la causette jusqu'à ce que les cosaques viennent les chasser.
Le pouvoir paternel est la base de tout état . légal en Russie. La famille est l'image de la commune et de l'État en raccourci. Le père peut être injuste et dur, mais son injustice et sa dureté ne suppriment pas son droit divin. En général, le Russe éprouve le besoin d'avoir un maître ; quand
il n'en a pas, il en cherche un. La commune se choisit un starost parmi les hommes les plus âgés; sans lui, elle serait comme un essaim d'abeilles sans reine. « Notre pays est bon, mais nous n'avons pas de chef; viens et règne sur nous, » tel est le message que la commune envoya à Rurik. Et les Warèges vinrent de la Norvège et régnèrent pendant des siècles, jusqu'à ce que l'usurpateur Boris Godunow fit assassiner par son messager le dernier descendant de Rurik. Le petit Dimitri, âgé de six ans — le seul vrai Dimitri, et non point un de ces faux Dimitri qui jouèrent plus tard un rôle — est couché dans un cercueil richement orné, dans l'église de l'Archange, au Kremlin. On ouvre le cercueil les jours de fête. Tout Russe qui entre dans l'église s'agenouille devant le corps ratatiné de l'enfant qui a été son tsar, son « batuchka » , son père ;
et quoicpie cet enfant n'ait jamais exercé le pouvoir, il n'en reçoit pas moins, jusqu'à ce jour, les hommages de la Russie tout entière.
Boris, le maître puissant, le vainqueur des Tartares, l'ami du clergé, qui avait empli d'or et de joyaux les églises et les couvents, n'a pu trouver de place dans cette longue série de tombeaux des tsars. Nous avons vu sa tombe, une tombe bien simple, au couvent Troïtzka : le clergé a inhumé son bienfaiteur en dehors de l'église. Son image même n'a pu trouver de place dans les longues séries de tsars sur les murs dorés d'Archangelski, où pourtant Ivan le Terrible a sa place à côté de son fils.
Les Romanoff seuls descendaient encore, par une fille, de la race de Rurik, et une fille de Romanoff a apporté le sceptre de Russie aux princes de la maison de Holstein.
Mais je reviens au soldat. Il en est de lui comme de la nation tout entière : sans ses chefs, il serait dans l'embarras le plus mortel. Qui est-ce qui penserait pour lui? qui le conduirait? qui le punirait? Le soldat se dit peut-être que son officier ne lui rend pas justice, que son zèle le pousse à le maltraiter, mais le soldat ne s'en fait pas moins de cet officier une plus haute idée que de l'officier allemand, qui lui inffige des punitions mesurées et justes. Si le soldat européen rencontrait son officier dans un état d'ébriété, tous les liens de la discipline se relâcheraient aussitôt ; le soldat russe, au contraire, couvre l'officier ivre dans son lit, le lave, et lui prête le lendemain, quand l'ivresse est passée, la même obéissance rigoureuse qu'auparavant.
Le Russe est, en général, bon enfant et pacifique. On ne voit jamais de gens qui se battent. En Russie,
on ne connaît ni combats de coqs ni combats de
taureaux. Mais un ordre de son supérieur suffit
pour faire du Russe le plus pacifique, — contre
son gré, il est vrai, et contre son désir — le soldat
le plus sur, le plus fidèle à son devoir. Quand
Saint-Pétersbourg fut envahi par l'inondation,
plusieurs soldats périrent dans les eaux, parce
qu'ils n'avaient pas été relevés de leur poste.
Lorsque le feu éclata au palais d'hiyer, un prêtre
enleva, pour les sauver, les vases sacrés de la
chapelle du château. Il rencontra une sentinelle
dans un corridor, et la rendit attentive au danger
qu'elle courait en restant dans le couloir.
« Prika ! » , c'est la consigne, répondit le soldat.
Le prêtre lui donna l'absolution, et le soldat
périt dans les flammes.
L'aprés-midi, nous nous sommes fait conduire à
Djuritza ou couvent des Vierges. Toutes ces for-
teresses ecclésiastiques se ressemblent les unes aux autres. C'est ici que Pierre le Grand a enfermé sa belle-sœur et co-régente, parce qu'elle excitait continuellement les Strélitz et les Vimix- Russes contre toutes ses innovations. C'est ici qu'elle est morte en odeur de sainteté. Le tableau qui la représente est très-remarquable. Au beau milieu du champ de la Russie et de ses deux aigles, saint Georges tuant le dragon : cette allégorie représente, à vrai dire, le tsar battant les infidèles. Sophie s'était fait peindre au milieu de ces aigles, pour indiquer qu'elle était en réalité le chef de la Russie. Pour moi, les tableaux historiques offrent toujours un grand intérêt, quand même ils ne sont pas de Van-Dyck ; car il semble que l'on puisse lire, dans les traits des grands hommes, leurs actions et leur destinée. Quand a on suivi Charles V d'Angleterre dans sa
tragique histoire, jusqu'au moment où il monte sur l'échafaud, quel charme n'y a-t-il pas à contempler ses traits nobles et mélancoliques dans les salles du château de Windsor, à se représenter comment ces yeux ont regardé l'exécution de Strafford, comment ce noble front a terrifié ses accusateurs, lorsqu'il a demandé à être jugé par ses pairs !
Nous avons vu aujourd'hui le soleil se cou* cher, ce qui est ici un phénomène rare. A cette heure-là, je me suis rendu, avec Heinz et le docteur, au Kremlin, et de là nous avons fait un tour de promenade le long des beaux quais en granit de la Moscowa. Un soldat renvoyé en congé me pria de lui donner quelques schellings. Il n'avait pas encore dîné ; et moi non plus ; mais il faut dire qu'il y avait entre lui et moi cette différence, que l'on m'avait donné à déjeuaer un
vrai pâté de foie gras, des côtelettes de gibier, du Lafitte et du Champagne, tandis que lui, il était encore complètement à jeun.
Samedi, 6 septembre.
Le prince a reçu aujourd'hui cinquante à soixante princesses différentes, — de Grusie, de Mingrélie, du Kurdistan de Tartarie, de Carasin, de la Circassie,du Dagestan, de la Mongolie, etc., toutes portant le costume national, en partie avec des joyaux et des tissus d'or, des coiffes persanes et des armes précieuses. J'ai réussi à me faire comprendre des deux Kurdes en leur parlant turc. L'aîné s'appelait Dchéfer-Aga; le cadet, prince Jésus (Josa-bey). On raconte qu'un Tcherkesse à qui l'on demandait, à un bal, si ses pistolets étaient chargés, répondit : « Pourquoi porte?
rais-je des pistolets non chargés ? « Mes Kurdes
avaient également des pistolets chargés à la ceinture, mais ils me firent voir qu'il n'y avait pas de poudre dans le bassinet.
La société formait un tableau pittoresque, en contraste avec les ambassades de Sardaigne et de Belgique, ou nous avons rendu visite un peu plus tard.
Dimanche, 7 septembre.
Le ciel a favorisé ce jour de fête en faisant luire le soleil le plus splendide. Dès sept heures du matin, la ville avait l'air dépeuplée : tout le monde s'était porté au Kremlin, dont les portes devaient se fermer à cette heure. Maison nous livra passage à huit heures encore. J'avais été dans le cas d'envoyer quérir un tailleur quelques minutes auparavant, car je venais de recevoir de l'empereur l'ordre de Stanislas avec le grand-cordon.
Dans les antichambres de Leurs Majestés, nous trouvons toute une armée de chambellans couverts d'or, les plus hauts fonctionnaires de la cour avec
leurs bâtons longs de huit pieds, et toutes les dames portant le costume national. La couleur de leur robe dépend de leurs fonctions : les unes sont en rouge écarlate avec or, les autres, avec argent, d'autres encore avec du bleu, etc., de telle sorte qu'en dépit de l'uniformité de la coupe, elles offrent une agréable diversité. L'ornement de la coiffe consiste en or, ou en diamants, ou en pierres de couleurs, ou en perles, suivant la fortune ou le goût de chacune. Un petit nombre seulement de dames se sont esquivées pour s'asseoir sur des chaises. Elles avaient été debout depuis sept heures, et j'imagine qu'elles avaient commencé dés quatre heures à s'occuper de leur riche toilette.
Les portes donnant sur les appartements impériaux ne se sont ouvertes qu'à neuf heures et demie, et la foule des chambellans s'est aussitôt mise
en branle. L'impératrice-mère s'est montrée suivie de deux de ses fils cadets. Elle portait une couronne toute en diamants, un manteau en hermine brodé d'or, dont la traîne était portée par six chambellans et retenue dans une magnifique chaîne de diamants. Sa taille élancée, son profil de camée, son attitude majestueuse et sa gravité souriante ont excité une admiration générale. La veille au soir, elle avait rassemblé tous ses enfants autour d'elle et les avait bénis.
Après elle, venaient le grand-duc héritier du trône, les grands-ducs, les gi^and'-duchesses, le prince Frédéric-Guillaume, le prince Frédéric des Pays-Bas, le prince Alexandre de Hesse et les autres princes de maisons souveraines, puis leur suite, et derrière nous, les dames.
Le cortège a passé par le salon d'Alexandre; ce salon resplendissant d'or ressemble à la nef
d'une église gothique; il contient le trône. Le cortège a traversé ensuite la salle Wladimir et la salle Saint-Georges, qui, ensemble, ont certainement une longueur de cinq cents pas. A gauche paradaient les grenadiers du château, la cavalerie de la garde, les cuirassiers aux cuirasses brillantes, des députations des autres régiments de cavalerie et de l'infanterie, toutes avec leurs drapeaux et des armes étincelantes. A droite, tous les corps d'officiers. L'impératrice-mère s'était postée sur le grand escalier, couvert d'un tapis écarlate, qui conduit du vieux palais du tsar sur la place devant le sanctuaire ; elle était placée sous un baldaquin d'or, porté sur huit tringles d'or par des généraux et des adjudantsgénéraux. Quand le cortège arriva sur la place illuminée par un beau soleil, c'était un spectacle magnifique à voir.
Derrière la haie de soldats, la population, les hommes avec leurs longues barbes, la tête découverte, les uns serrés contre les autres, côte à côte, mais sans encombrement.
La place est entourée des trois églises principales, — de l'église de l'Ascension, de l'église de l'Archange et de l'église de l'Annonciation, — d'Ivan Weliki et d'un haut grillage en fer. Les tribunes des spectateurs, couvertes d'un drap rouge écarlate, montaient presque à mi-hauteur des édifices ; messieurs et dames y étalaient leurs plus belles toilettes.
Subitement, les innombrables cloches de Moscou sonnèrent à toute volée ; mais le bourdon profond de la cloche-monstre de Nowgorod, les fanfares retentissantes des trompettes et les acclamations sans fin de la foule rassemblée sur la place empêchèrent de les entendre. Le bruit du
canon seul parvint jusqu'à nous. Quand je fus arrivé au bas de l'escalier, je réussis à me retourner un instant et à embrasser d'un coup d'œil le long et magnifique cortège avec toutes les dames. Le corps diplomatique était déjà rassemblé à Uspenki-Sobor, et nous trouvâmes place à côté de lui, mais sur une tribune où il n'y avait pas de sièges. La tribune courait le long des trois côtés de r église-cathédrale ; le quatrième côté était fermé par le mur aux peintures, derrière lequel se trouve l'autel. En face du mur, sur une éminence couverte de tapis, s'élevaient les deux trônes, sous un splendide baldaquin. L'impératrice-mère s'assit sur la chaise qui lui était réservée à droite du trône, et les princes se placèrent à gauche.
L'église, je l'ai dit, est assez petite et ne contient qu'un nombre très-limité de spectateurs. Le soleil brillait à travers les vitraux et se mirait dans
les dorures qui couvrent les murs et les colonnes jusqu'au plus haut de la coupole ; il faisait donc clair dans l'église, et j'étais placé si bien, que je me trouvais à même de voirde très-près toutes les cérémonies principales. On commença par faire apporter par les plus hauts fonctionnaires civils et militaires les joyaux de la couronne, la bannière de l'empire avec les deux aigles cherchées à Byzance, représentant le tsar sous la figure de saint Georges tuant le dragou: le sceau de l'empire, plateau en acier grand comme la main et sans autre ornement ; l'épée de l'empire, les manteaux du couronnement pour les deux Majestés ; le sceptre avec le célèbre et grand diamant de Lazarew, qui ne le cède en grandeur qu'au Kohinoor ou montagne de la lumière, au Prince-régent et peut-être à deux
ou trois autres diamants. Enfin, on apporta égale-
ment les deux couronnes. Celle de Tempereur est ornée de diamants et d'une série de perles ; elle est surmontée d'une croix, dans laquelle est enchâssé un rubis d'une valeur incalculable. Cette pierre est longue d'un pouce, large d'à peu près un demi-pouce et grosse d'un quart de pouce ; mais elle est irrégulière et non dépolie. Quand les rayons du soleil tombèrent sur la couronne avec ses diamants, elle refléta les couleurs les plus diverses. La couronne de l'impératrice est pareille à l'autre, mais plus petite. Il n'est pas facile de la garder en tête, et quoiqu'elle ait été attachée avec des épingles en brillants, il s'est produit divers petits incidents, la couronne glissant tantôt à droite, tantôt à gauche.
Le moment étant arrivé de porter la croix hors l'éghse au-devant de. l'empereur, celui-ci s'approcha, et le métropolitain de Moscou aspergea son
chemin d'eau bénite. Leurs Majestés s'inclinèrent trois fois devant la porte du sanctuaire et prirent place ensuite sur leur trône. Les hauts fonctionnaires de l'église occupèrent l'espace compris entre le trône et la porte du milieu du mur aux peintures, et le chœur entonna le psaume Misericordiam. Je t'ai déjà parlé de la beauté saisissante du chant d'église en Russie.
Depuis que Pierre le Grand a subordonné le patriarchat au pouvoir impérial, le métropolitain de Moscou est le principal ecclésiastique de l'immense empire : c'est actuellement un beau vieillard du nom de Philarète, qui a couronné déjà l'empereur Nicolas. On attache une grande importance à ce que les hauts fonctionnaires du clergé aient une puissante voix de basse ; mais la voix du vieux métropolitain est tellement faible qu'on l'entendit à peine lorsqu'il invita l'empereur à déclarer à
quelle religion il appartenait. La réponse donnée, on couvrit l'empereur du manteau de couronnement, qui est de l'étoffe d'or la plus précieuse et doublé d'hermine. Il s'inclina, et le métropolitain lui imposa les mains en récitant les deux longues prières de bénédiction. Puis, l'empereur fit apporter la couronne, se la posa sur la tête, saisit le sceptre de la main droite, le globe impérial de la main gauche, et se replaça sur le trône. Là-dessus l'impératrice s'avança, se mit devant lui et s'agenouilla. L'empereur ôta sa couronne et en toucha l'impératrice ; on lui mit le manteau de couronnement et la couronne, et elle alla s'asseoir sur son trône, à la gauche de son mari.
C'était un spectacle superbe que de voir avec quel vif intérêt la majestueuse impératrice suivait chaque incident. Son fils cadet ne cessait, du reste, de s'occuper d'elle : il l'aidait, la soutenait,
l'enveloppait de son manteau criieimiiie, pour Tempècher de prendre froid. Une dame, mariée à un diplomate de l'Amérique du Nord, tomba en syncope à côté de moi. La grand' -duchesse Hélène tomba, à moitié évanouie, dans les bras du prince, mais la vieille impératrice-mère fut tout à fait vaillante. Elle se leva le moment venu, et monta d'un pas ferme les marches du trône, la couroqpe étincelante sur la tête et le manteau d'or tramant après elle. Là, elle embrassa sous les yeux de toute l'assemblée son premier-né et le bénit, après quoi l'empereur lui baisa les mains. Puis les grand' -duchesses et les princes vinrent tour à tour s'incliner devant l'empereur et l'impératrice : l'empereur les serra tous, l'un après l'autre, dans ses bras. Pendant ce temps le chœur chantait : Domine salvum foc imperatmem. Toutes les cloches sonnaient, cent et un coups de
canon faisaient trembler les vitres, et les assistants s'inclinèrent trois fois.
L'empereur dépose maintenant ses insignes, descend du trône et s'agenouille pour la prière. L'empereur relevé, l'assistance tout entière s'agenouille ou s'incline profondément, priant pour le salut du nouveau maître. Nul mortel n'exerce un pouvoir comparable à celui de cet empereur qui règne sur la neuvième partie de tous les habitants de la terre, dont le sceptre s'étend sur quatre parties du monde, et qui domine sur des chrétiens, des Juifs, des Musulmans et des. païens. Pourquoi ne prierait-on pas sincèrement Dieu d'éclairer de sa grâce cet homme dont la volonté fait loi pour soixante millions d'hommes, dont la parole est obéie du mur chinois à la Vistule, de la mer Polaire au mont Ararat, qu'un demimillion de soldats est prêt à suivre et qui dès son
avènement au trône a donné la paix à l'Europe ! Qu'il reste toujours victorieux dans les innombrables conquêtes qui sont à faire dans l'intérieur de son vaste empire, et puisse-t-il rester toujours un ferme appui de l'ordre légal !
On chanta pour finir un Te Deum, et puis on célébra une très-longue messe selon le rite grec. La messe terminée, l'empereur, sans ornements et sans armes, descendit les degrés du trône et entra par la porte des tsars dans le Saint-des- Saints ; il y reçut, devant l'autel, la sainte cène sous les deux espèces, comme le prêtre luimême. L'impératrice la reçut selon le rite grec, devant la porte. Là-dessus, onction du front, des paupières, du nez, des lèvres, des oreilles, de la poitrine et des mains. C'est le métropolitain de Moscou qui a accompli cette cérémonie, se servant pom* cela d'un vase précieux.
Cela fait, Leurs Majestés reprennent leur siège sur le trône, et on leur met la couronne, le manteau et la chaîne en brillants de Tordre d'Alexandre-Newsky. A partir de ce moment, l'empereur et l'impératrice sont les oints du Seigneur, et la solennité est terminée. L'empereur et l'impératrice visitent maintenant les deux églises situées sur la même place: l'église Archangelski et l'église Blagowechtchenski. Je me suis placé tout en haut de l'escalier rouge et je vois le jeune empereur sortir de l'église. Il marche devant son baldaquin, le sceptre et le globe impérial à la main. La couronne étincelle sur sa tête, sous les feux du soleil, et le manteau d'or traîne loin derrière lui, sur le chemin couvert de tapis rouges. Après lui vient un cortège sans fin de messieurs et de dames dans les plus splendides costumes. L'empereur salue continuellement des
deux côtés la foule qui l'acclame, mais le poids de la couronne ne lui permet de faire que de très-légers mouvements de tète. Il y a les représentants de vingt peuples différents dans leurs costumes orientaux, des curieux venus des quatre coins de l'Europe, et les mushiks barbus de la sainte Russie. On les voit même se presser nez à nez sur l'autre bord de la Moscowa. Ils n'ont rien pu voir de ce qui s'est passé derrière les murs élevés du Kremlin , mais les acclamations qu'on a entendues du dehors, le son des cloches, les grondements des canons et les fanfares des musiques leur ont dit que le tsar, leur « batuchka » , est maintenant oint et couronné. Le regard de l'empereur est sérieux, mais bienveillant; il paraît sentir toute l'importance de la solennité, non pas à cause, mais m dépit de toute cette
colossale magnificence terrestre. Le fait est qu'il
est difficile de rien voir de plus grandiose que cette ville féerique éclairée par un beau soleil, remplie de tout ce qu'il y a de riche et de puissant au près et au loin, et entre les monuments les plus anciens et les sanctuaires les plus vénérables, ce long cortège qui porte en plein air les trésors de l'église, les armes de la troupe, les insignes du pouvoir suprême, pour saluer le nouvel empereur.
Il y a maintenant banquet à Granowitaja-Palata, l'ancienne résidence des tsars. Sous le magnifique dais de brocart d'or, doublé d'hermine, sont établies trois chaises et une table, à laquelle s'asseoient les trois Majestés ; elles portent leur couronne, l'empereur tient, en outre, le sceptre et le globe impérial. Les autres tables sont garnies comme elles le sont d'ordinaire sur la scène,
c'est-à-dire d'un côté seulement, de telle sorte
que personne ne tourne le dos à l'empereur. Après avoir déposé les insignes de sa dignité, l'empereur demande à boire et vide la coupe à la santé de ses fidèles sujets. Les ambassadeurs se retirent, le clergé et les plus hauts fonctionnaires vont occuper leur place aux tables couvertes de quantités de quintaux d'argent, de coupes gigantesques, de soucoupes antiques, de jattes et de pots la plupart grossièrement travaillés, mais massifs et d'un aspect original.
La fête s'est terminée par le banquet et par une tournée faite solennellement dans les salles, à quatre heures du soir. Nous avions passé huit heures sans nous asseoir un seul instant. Des tables immenses étaient dressées et chargées dans une tente réservée ; mais nous nous sommes fait conduire chez nous, où nous avons diné de trèsbon appétit.
Le soir, la ville a été illuminée. J'ai traversé le flot de la foule en partie à pied, en partie en voiture. Rien ne m'a surpris comme la modestie, l'esprit d'obéissance et le calme de ces gens-là. On n'imagine pas de peuple plus inoffensif, plus décidément bon enfant que le peuple russe.
Lundi, 8 septembre.
A dix heures, revue de la garde du Kremlin, et le soir, bal dans les salons magnifiquement éclairés du palais ; la musique joue dans toutes les chambres. Les dames portent toutes de longues traînes. Il y a sans aucun doute plusieurs milliers d'invités. Les bals se ressemblent d'ordinaire tous; mais ici, les costumes orientaux si originaux, abstraction faite des nombreux et splendides uniformes militaires, donnent à la fête un caractère particulier.
Dans la salle Saint- André, les insignes de la couronne sont placés sur une table, et tout le
monde peut voir ces trésors de près. D'ordinaire on ne fait pas de pareilles expositions dans des réunions où se mêlent tant d'hôtes divers ; j'en vois plusieurs qui ne se défendent pas de toucher les objets.
Je suis tenté de croire que l'empereur a fait quelques verstes de chemin. Il a ouvert le bal avec sa mère ; il a dansé ensuite avec l'impératrice, avec les grand' duchesses, avec les femmes des ambassadeurs, etc. A onze heures, tout était fini, et j'ai été assez heureux pour trouver ma voiture, dans laquelle j'ai traversé la ville illuminée. Le gaz faisant défaut, l'illumination a été faite exclusivement avec des chandelles. A Londres, on n'aurait employé que du gaz et on aurait pourvu chaque maison de conduits intérimaires. Ici, le jet de lumière est naturellement moins intense, mais d'autant plus caractéristique. Je
me rappelle avoir vu dans la lanterne magique de ces images où l'on avait marqué les lignes architecturales par des piqûres d'épingle, à travers lesquelles luisait la lumière. Eh bien, c'est l'aspect qu'offraient maisons et palais. On avait naturellement décoré avant tout les maisons devant lesquelles l'empereur devait passer. La place de la Cour, sur laquelle se trouvent l'arsenal et le palais du sénat, resplendissait comme s'il avait fait plein jour. La vue dont on jouissait de la terrasse qui se trouve devant la salle Saint-Georges était d'une magnificence sans pareille.
Les jolies maisons situées sur l'autre rive de la Moscowa étincelaient avec leurs innombrables lumières, et des coupoles et des clochers illuminés projetaient au loin, sur les masses profondes des maisons, leurs joyeuses lueurs. C'est Wassili- Blashennoï, l'église bizarre de la place Rouge,
qui offrait l'aspect le plus original, ses coupoles nombreuses couvertes de lumière accusant bien nettement ses singuliers contours. Toutefois, cette lumière des chandelles est trop faible pour faire ressortir les nombreuses couleurs si diverses, et l'église aurait certainement présenté un aspect d'une fabuleuse beauté si elle avait été éclairée par des feux de Bengale.
C'est le Kremlin qui offrait le tableau le plus beau, même alors qu'on le contemplait de loin. Les nombreux et hauts beffrois et les belles façades très-bien illuminées faisaient un effet magique. Il arrive rarement que le vent cesse de souffler ici : le soir de l'illumination, nous avons eu un temps parfaitement calme, doux et beau. En général, tout s'est très-bien passé jusqu'à ce moment.
Mardi, 9 septembre.
Aujourd'hui, à onze heures du matin, il y a eu réception militaire. Les grands salons étaient remplis d'officiers en grande tenue.
L'armée russe comprend en tout 8,000 généraux, en comptant non-seulement ceux qui sont en activité, mais encore ceux qui ont quitté le service. 11 y en avait certainement plusieurs centaines à la présentation : l'empereur, à lui seul, a 180 adjudants et adjudants généraux.
Quand on ouvrit les portes dorées du salon Alexandre-Newsky, on vit Leurs Majestés debout sous le dais du trône. Les généraux entrèrent
d'abord, les étrangers prenant le pas sur les indigènes du même grade. L'amiral hollandais, le général Rabenau, Lossberg et moi, nous marchions en tête des généraux de brigade. Chacun s'avançait à son tour pour s'incliner devant l'empereur, puis devant l'impératrice, dont on baisait la main. Puis on sortait de l'autre côté de la salle, et l'on rentrait chez soi. Comme plusieurs milliers d'officiers nous suivaient, je me suis souvenu de la statue de saint Pierre à Rome, à laquelle les baisers ont peu à peu enlevé l'orteil droit, quoiqu'il soit en bronze.
L'après-midi, nous avons visité l'arsenal et les * belles armures qui y sont conservées, ainsi qu'un grand nombre de trônes, de sceptres et d'objets d'ornementation, tous couverts de joyaux.
Jeudi, 11 septembre.
C'a été aujourd'hui le jour de fête de l'empereur. Les hommes et les dames de la cour, ainsi que les officiers, se sont rassemblés au Kremlin, tous en grand gala, les dames en costume national. La noble société s'est rendue en corps, à travers les salons, à la messe célébrée à la chapelle du château. Nous avons été reçus ensuite pour la dernière fois par l'empereur, qui a pris très-gracieusement congé de nous. L'impératrice, surmenée, à bout de forces, ne nous a point reçus ; r impératrice-mère nous a encore fait ses adieux l de la manière la plus cordiale. Elle était assise ou
plutôt couchée sur deux fauteuils. Elle adressa la parole à chacun de nous, et il nous fut accordé à tous de lui baiser la main : « J'ai pensé mourir de joie et de bonheur pendant le couronnement, dit-elle ; mais j'ai prié Dieu si instamment qu'il m'a donné la force d'aller jusqu'au bout. »
Nous avons été reçus ensuite par la grand' duchesse de Weimar, par la grand' -duchesse Hélène et par le grand-duc. Le soir, représentation de gala à l'Opéra. Outre le lustre immense au milieu du plafond, on avait allumé 95 couronnes de cristal, avec sept lumières chacune, réparties entre les cinq rangs de loges. On était sous le feu de plus de mille lumières. — On a donné « la Coupe d'amour, » et puis un ennuyeux ballet.
Vendredi, 12 septembre.
C'est le jour du départ. Il pleut.
A midi, l'empereur vient prendre le prince pour aller assister aux grapdes manœuvres d'infanterie qui ont lieu près de Petrofskoï. Le thermomètre est descendu presque jusqu'à zéro, le vent soufle avec violence, la pluie nous fouette le visage, les troupes nous [attendent les pieds dans la boue ; épaulettes, uniformes brodés d'or, croix, tout est éclaboussé par la suite, composée de plus de cent officiers à cheval.
La revue ayant duré quatre heures, nous
retournons à la maison, trempés jusqu'aux os et transis de froid.
Après le dîner, nouvelles visites d'adieu. L'empereur vient dire adieu au prince. Il porte l'uniforme de général prussien et le cordon de l'ordre de l'Aigle Noir. Nous le recevons en grande tenue, et il échange quelques paroles aimables avec chacun de nous. Immédiatement après, le prince se fait conduire chez l'empereur. Je vais un instant au théâtre, pour prendre congé de quelques personnes de ma connaissance, et à minuit nous partons dans des voitures attelées de quatre chevaux. Pendant les deux premières journées, il pleut constamment, et il fait un froid terrible. L'aspect du pays est désert et désolé. On n'aperçoit que de rares habitations ; la plupart du temps, on voit des forêts et des terres non cultivées.
Le chasseur qui nous devance nous a préparé le café, le thé et les repas ; nous ne dînons qu'à sept heures. Partout, nous trouvons des chevaux tout près, et on met trois à quatre minutes à les atteler. Puis on repart au galop. Nous faisons en moyenne deux lieues et demie à l'heure, et souvent nous allons plus vite encore. Le troisième jour, ma voiture est endommagée et force est de la conduire au forgeron. Pour rattraper le prince, on attelle deux chevaux de plus, et l'on part au grandissime galop. Mais arrivés à un carrefour, les deux chevaux de renfort tournent bride vers la patrie, le cocher ne parvient pas à les retenir, la voiture vacille, roule sur la pente d'un étang profond de six pieds, et se trouve en un clin d'œil les roues en l'air, mais sans que l'un ou l'autre d'entre nous ait pris mal. < Semliaki » (pays), crie à tue-tête le cocher, et bientôt
accourent une douzaine de Russes barbus, qui remettent la voiture sur pied avec des perches et des leviers. Ces braves gens sont tout étonnés de recevoir quelques roubles en récompense de leur service.
En somme, nous mettons en mouvement plus de deux mille chevaux pour arriver à Varsovie. Nous entrons dans cette ville à trois heures du matin; nous y dormons deux heures et nous repartons en chemin de fer. Nous franchissons par ce moyen 120 lieues en vingt-quatre heures. Eu somme, notre voyage a duré sans interruption, sauf les deux heures passées à Varsovie, — cinq jours et six nuits.