LUI
Le Ramasan.
Malatia, le 8 décembre 1838.
Depuis mon dernier voyage, j'étais occupé à dessiner ma carie de l'Asie. Je l'ai offerte hier au pacha ; il en a été très satisfait et il a élevé sur-le-champ à la dignité de capitaine le lieutenant qui y avait travaillé sous ma direction.
Le temps étant très beau et une masse considérable de troupes étant concentrée à Malatia, l'occasion, en dépit de la saison avancée, était bonne pour faire de grands exercices. Nous avons manœuvré avec quarante bataillons et quatre-vingts pièces d'artillerie, ce que le manque de prescriptions pour les corps de troupes considérables avait rendu jusqu'ici complètement impossible.
Les mœurs et les usages du pays ne permettent pas de loger les militaires comme chez nous ; la garnison ou bien l'hôte est forcé de vider la maison. A Malatia, c'est la dernière alternative qui a été choisie; la population entière, composée de 12,000 habitants, a été invitée à s'installer cet hiver dans ses quartiers d'été d'Asbusu; quant à la ville, elle forme une seule et unique caserne, ou l'on ne voit ni hommes, ni femmes, ni enfants, mais seulement des soldats. Les maisons étant composées des mêmes matériaux que les nids d'hirondelles, on y taille en très peu d'instants une porte ou une fenêtre, on jette bas un mur de ci, un mur de là, et le propriétaire, en rentrant plus tard chez lui, a de la peine à s'orienter dans son propre domicile : il le trouve, je crois, rarement embelli.
Nous nous trouvons en ce moment dans le Ramasan, c'est-à-dire en temps de jeûne; tant que le soleil brille
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au ciel, il est interdit de manger et de boire, d'aspirer l'odeur d'une fleur, d'une prise de tabac, de prendre une gorgée d'eau, et ce qui est pire que tout cela, de se servir de la pipe. Le soir, vers cinq heures, je me rends d'ordinaire auprès du général en chef, où les pachas sont réunis, chacun sa montre à la main ; le grand plateau d'étain est déjà couvert de fruits, d'olives confites, de bœuf séché au soleil, de fromage, de sorbets. Il est midi moins une minute (heure turque) ; le couvercle est ôté de dessus la soupe, et la fumée séduisante porte l'impatience à son comble ; enfin, après une minute qui certainement mesure 160 secondes, l'iman pousse son cri de a Lah-illah il allah ! » et avec un t Bismilla » et un a El-ham-d'Illah ! », chacun se jette sur ce qui est à sa portée, et prend, sur le mouton et la bouillie de riz, sa revanche du jeûne prolongé.
Nos amis, les Turcs, ne pouvant travailler sans fumer, on expédie en ce moment toutes les affaires pendant la nuit. La chancellerie est réunie, les lettres sont lues et expédiées, on reçoit des messages, on traite les affaires. Deux heures après minuit, on sert le second repas aux soldats : vers le point du jour, tout le monde se couche, pour se lever le lendemain de mauvaise humeur et l'estomac dérangé.
Quoique, dans la règle, on ne fasse point d'exercices pendant le Ramasan, nous avons été plus actifs ce moisci que jamais. Tous les jour», les tambours se font entendre dès le crépuscule, et toutes les portes livrent passage à de longs convois de troupes. Ce m'est toujours une impression singulière que d'entendre les montagnes du Kurdistan me renvoyer les échos de Robert le Diable et de la Muette de Portici, et ie voir les mêmes signaux des tirailleurs prussiens sur l'Euphrateque surlaSprée. Qui eût dit que les prescriptions données à la Prusse, à l'époque de sa crise la plus redoutable, seraient portées vingt ans après jusque sur les frontières de la Perse! II n'était pas facile de faire comprendre que la ques-
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tion n'était pas de savoir combien, mais combien peu d'évolutions on savait faire. Tout officier venant d'Europe-avait enrichi ces troupes de nouvelles inventions, et on était déjà arrivé à la somme totale de quatre-vingtsix mouvements; je n'avais qu'à proposer quarante-neuf autres manœuvres très compliquées, on les acceptait de grand cœur. 11 était beaucoup plus malaisé de simplifier les choses. Demain, on présentera au commandant en chef deux de ses brigades de landv^ehr exécutant déjà avec une grande précision les simples manœuvres prussiennes.
Dans huit jours, nous aurons le Beyram, la fête de la joie, des congratulations et des cadeaux. Chacun donne et reçoit ce jour-là, conformément à l'adage turc: ce Almaly-vermaly », prendre et donner. C'est là une règle d'économie politique simple et agréable ; toutes les classes de la société en profitent, hormis la classe inférieure, à laquelle on n'applique que la première partie de la thèse. Le seul reproche que l'on puisse adresser à ce sytème, c'est que cette classe inférieure est plus nombreuse que toutes les autres à la fois.
Quand le temps est beau, nous sortons parfois à cheval pour tirer au fusil, ou pour chasser le lièvre avec des lévriers qui sont ici de très belle race.
Le pacha est alors suivi de la plupart des généraux, de quelques beys ou colonels favorisés, et d'un essaim d'agas ; ce cortège, où l'on remarque plus d'un antique costume de l'Orient, présente un aspect imposant, car peu de villes réunissent autant de chevaux excellents que notre camp.
Pour essayer son cheval, on descend une pente abrupte semée de gravier ; dans cette carrière, il ne faut pas que le cheval fasse un seul faux pas. ^
Arrivés dans la plaine, des cavaliers sortent des rangs à droite et à gauche. Ils élèvent une canne en guise de javelot, ou simplement la main droite : le cheval sait de quoi il s'agit; il hennit, bondit, danse sur ses pieds de
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derrière, prêt à s'élancer, cavec la rapidité d'un trait, à la moindre pression de l'étrier. Le cavalier le tourne et le retourne en petites évolutions, puis il avance avec un joyeux a lallah ! » jette le javelot, arrête net son cheval dans sa coui'se à bride abattue et revient (le cheval presque toujours la bouche ensanglantée et les flancs dégouttants de sueur) au gros des cavaliers, qu'un autre quitte immédiatement pour le surpasser.
Nous avons parmi nous un prince de Daghistan, sur la mer Caspienne, chassé par ses sujets. C'est un tireur si excellent qu'avec un long fusil,et monté sur un cheval lancé au galop, il abat un oiseau. Ceci a l'air d'une histoire de chasseur, mais j'ai vu la chose quatre fois de mes yeux. Il se met au galop à une grande distance, se dirigeant tout droit vers l'oiseau. Le cheval sent où il doit aller, et s'avance en n'inclinant ni à droite ni à gauche; pendant cette course, le prince a encore son fusil en bandoulière ; soudain, le voici qui jette les brides sur le cou du cheval, apprête son arme, et vise droit audessus de la tête du cheval. La plupart du temps, l'oiseau reste en place comme étourdi, jusqu'à ce que le cavalier soit tout proche, et tandis qu'il s'envole, le prince lâche la détente.
Les quartiers d'hiver.
Malatia, le 23 décembreSl838.
Nous ne passerons pas ici un carnaval bien brillant. S'il continuait à neiger, il serait absolument impossible de s'occuper de l'armée. L'entrain, la gaieté, qui marquent chez nous les grandes réunions de troupes, il ne faut point les chercher ici. On dirait que ces gens ont dépouillé complètement l'esprit guerrier de leurs ancêtres. Il y a quelques jours, nous avons fusillé un homme qui avait embauché six sentinelles et dé-
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serté avec elles; les autres assistèrent à son exécution, et se disaient : « Oh ! le pauvre diable ! » Le pacha donne 250 piastres pour chaque déserteur qu'on ramène ; à l'en croire, il aurait payé depuis le mois d'octobre 100,000 jjiastres. Je vois journellement deux, trois tristes figures conduites au licol par un Kurde, les mains liées derrière le dos. Je leur dis parfois : « Votre nourriture est bonne, le logement est bon , l'habillement vous tient chaudement, on ne vous maltraite point, on ne vous surmène pas, vous êtes bien soldés : pourquoi désertez- vous ? » — « Gela s'est ainsi fait! qu'y pouvons-nous? » — Mon homme reçoit en gémissant ses deux cents coups, et, à la prochaine occasion, il déserte de nouveau. Le régiment Boli a perdu en arrivant ici 364 hommes. Le seul moyen de les retenir serait peut-être une heureuse campagne.
Quand je regarde par la fenêtre (ou plutôt par la porte , car les fenêtres se distinguent par le fait qu'elles ne vous permettent pas de voir au dehors), j'aperçois au premier plan le cimetière, où l'on est occupé nuit et jour à creuser les nombreuses tombes que réclament nos hôpitaux. Quand je vois passer nos bataillons allant à la revue , accompagnés d'une joyeuse musique, je me sens souvent pris par les méditations les plus étranges : au fond du tableau s'élève une des villes les plus détestables que l'on puisse imaginer, une ville sans gamins, sans lanternes, sans voitures; une ville sans femmes, sans bals, sans théâtres, sans cafés, sans cabinets de lecture; rien que le ciel et des soldats. Sans doute, la ville est dominée par de fières montagnes aux formes superbes, couvertes de neige éclatante, et je me dis parfois pour reprendre courage : C'est ici l'Arménie ; ici coule l'Euphrate dont je ne savais jamais indiquer les sources dans mes leçons de géographie , car elles me paraissaient être plus éloignées que le bout du monde.
Pourtant, en dépit des ombres de ce tableau, il ne faut pas croire que je me laisse aller à la mélancolie. Dans
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mon intérieur, Dieu merci! tout est bien en train; mes gens sont dispos et me sont dévoués ; les chevaux fringants me transportent tous les jours au vol à travers la vaste plaine. C'est là ma vie de famille ; les pachas sont non-seulement très polis, mais aussi gracieux qu'ils peuvent l'être pour un giaour.
Une de mes principales jouissances consiste à lire régulièrement, sur les bords de l'Euphrate, ma Gazette (VAugsbourg. Le messager de Stamboul me l'apporte tous les quinze jours, et elle est alors vieille de 21 à 28 jours ; elle me transporte au delà des monts et des mers, en Europe, parmi des peuples civilisés, et j'ai l'occasion de tracer un parallèle entre la situation de ces pays et celle où je me trouve ici. Ah ! si les mécontents et les frondeurs pouvaient être transportés parfois pour une quinzaine de jours àMalatia, combien ils regretteraient les institutions sur lesquelles ils déversent en ce moment toute l'amertume de leur critique. Le pacha se fait conter les faits les plus intéressants de la gazette ; il me parle d'un voyage à Stamboul. Autrefois, cette petite ville m'avait l'air d'être au bout du monde ; maintenant, je croirais y être au beau miUeu de Paris. En général, que dirons-nous lorsque nous verrons de nouveau un plat de pommes de terre, une paire de bottes usées avec des éperons brillants, ou un autre phénomène européen semblable.
Bonsoir; mon feu s'est éteint et mon encre commence à geler.
P. S. Si après demain, veille de Noël, tu es hanté par un esprit, cet esprit ce sera moi.
Voyage à Orfa. — Le Dchérid. — Les caverne». — Le château de Nemrod.
Biradchik, le 27 janvier 1839.
J'ai été très heureux de pouvoir quitter cette fatale ville de Malatia, le 19 du courant. Le deuxième jour nous avons fait l'ascension de la montagne escarpée de Gœslen-Dagh, et nous avons couché au village d'Erkénék, sur la pente d'une vallée profonde. Le lendemain, nous passâmes la plus haute cime de la montagne, et nous descendîmes dans la gorge du Goksui ou « eau du ciel. » Peu d'heures nous avaient fait passer de l'hiver au printemps. A Malatia, tout était d'une blancheur éclatante, la neige couvrait la plaine et les hauteurs; sur le versant méridional, le vent du sud et la pluie avaient fait fondre la neige, même à des hauteurs considérables ; les blés verdissaient dans la plaine, les alouettes chantaient dans les airs, et les arbres poussaient de gros bourgeons; les rayons du soleil étaient chauds, la terre détrempée, et les ruisseaux tellement gonflés qu'ils faillirent emporter mes chevaux de selle. Après une course fatigante, j'atteignis Orfa, le soir du cinquième jour.
Celte ville est située sur la pente d'une montagne basse, sombre, aux formes bizarres, et au commencement du désert, sur les confins du Kurdistan et de l'Arabie. En deçà du mur d'enceinte s'élèvent une foule de coupoles, de minarets, de cyprès, de platanes, et les maisons très gracieuses en pierres, avec des colonnes minces, des ogives et des fontaines, rappellent ce qu'étaient jadis les Arabes, lorsque, enflammés par la doctrine de Mahomet, ils devinrent les conquérants d'une
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partie du monde civilisé et même les conservateurs de la culture, de la science et des arts. Le spectacle qui s'offre au delà des murs, montre ce que sont les Arabes d'aujourd'hui : une masse de débris couvre une vaste étendue; là campent les enfants du désert, venus on ne sait d'où; ils s'y arrêtent quelques semaines, et puis, un beau jour, ils partent, et personne ne sait où ils vont. Entre ces tas de pierres qui méritent à peine le nom d'habitations, on rencontre des figures brunes avec de courtes barbes noires et des yeux ardents; elles vous évitent, timides et craintives, jettent de côté et d'autre un regard inquiet, et leur attitude prouve assez qu'elles se sentent étrangères et le veulent rester partout où leurs chameaux ne peuvent paître, où des murs limitent la vue, où le vol est puni.
La plupart des troupes avec lesquelles j'avais fait la campagne d'été contre les Turcs, tiennent garnison à Orfa. J'y fus reçu comme un ami d'ancienne date, et l'accueil que l'on m'y fit me causa, en effet, un vif plaisir. Méhémet-Pacha, élevé à la dignité de gouverneur d'Orfa, me logea dans le sérail, qui forme une espèce de citadelle. Des chevaux, des domestiques, de bons repas, des honneurs, des compliments, bref tout ce que l'on peut offrir dans ce pays, est à mon service.
Le jour suivant était un vendredi, le dimanche des Turcs. Ce jour-là, on se rassemble devant la porte pour jeter le dchérid. Le pacha, les beys, les hommes les plus considérables et les plus humbles, tous ceux qui possèdent un bon cheval se présentent. La société se partage, sans autres apprêts, en deux partis, l'un en face de l'autre. Le premier venu s'avance à volonté ; dès qu'il fait volte-face, un autre le suit, cherche à le joindre, et, se dressant sur ses étriers, lance après lui son dchérid de toute la force de son bras. Le dchérid est un javelot dont la pointe est coupée, une canne longue de trois pieds, de la grosseur d'un doigt. Il fait des bleus sensibles, mais il n'est jamais question d'un accident grave.
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Quoique l'on ne jette le javelot que pendant la poursuite, le danger de frapper l'œil de l'adversaire n'est pas entièrement écarté, car l'adversaire se retourne pour éviter le trait, ou pour jeter de côté le dchérid avec la main. Un grand nombre attrapent la canne, et la renvoient à l'agresseur. J'ai remarqué que l'inférieur modère la force du coup qu'il destine à son supérieur, et le marque à peine. Les chevaux semblent prendre à ce jeu un plaisir égal à celui des cavaliers. Toute cette scène se passe au pied d'un vieux castel noirci par le temps ; le désert incommensurable, au fond, formait un tableau caractéristique et d'une grande beauté.
J'ai visité hier les cavernes situées sur la cime d'une montagne, près de la ville. On a taillé ici, paraît-il, toutes les pierres pour les murs, les mosquées, les caravansérails et les bains. Les cavernes qui en sont résultées sont d'une grandeur extraordinaire. J'ai fait dans l'une d'elles cent cinquante pas à cheval. Elle est haute de huit à dix aunes, large de trente à quarante aunes ; on s'effraie à voir planer sur sa tête un plafond en pierres, non voûté, d'une telle étendue, sans appui ni colonnes. Les cavernes pourraient contenir près de 2,000 chevaux; malheureusement elles ne renferment pas d'eau.
Ma promenade favorite en ville est un grand bassin contenant une eau très limpide et des poissons innombrables. Ces bêtes sont sacrées; Nemrod les a mises dans l'étang, et quiconque en mange perd la vue. L'un des bords du bassin est entouré d'énormes platanes, sur l'autre s'élève la mosquée d'Ali-Rachman, en grès blanc, avec des minarets, des grillages en pierre artistement sculptés, et de sombres cyprès.
Sur un rocher nu, à une lieue en avant de la ville, s'élèvent de vieux murs que les Arabes appellent le château de Nemrod. Il est difficile de deviner le but pour lequel il a été bâti ; aucune route n'y conduit, il n'y pousse aucun arbre, aucun brin d'herbe, et l'eau est reciieillie dans de grandes citernes. Il paraît qu'un bâti-
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ment de date plus récente a été construit dans l'enceinte du premier, qui se distingue par son style élégant et simple.
Après des pluies continues, la garnison d'Orfa a saisi le premier beau jour pour faire des manœuvres de brigade à la prussienne. Quelques jours plus tard, nous avons fait des manœuvres avec neuf bataillons, six escadrons et quatre canons ; elles ont réussi, et le soldat luimême y a pris goût. Je me suis rendu ensuite à Biradchik, et j'ai passé la nuit dans le four de Tcharmélik dont je vous ai parlé naguère. Je ne fus pas peu étonne, le soir, de voir passer une trentaine de buffles, de bœufs et de mulets par mon salon, et disparaître par une porte de derrière : il y avait derrière la maison, si on peut l'appeler ainsi, une caverne spacieuse servant d'étable. Dans ce pays où les matériaux pour les constructions font complètement défaut, Ton doit se féliciter de ce que la nature ait créé elle-même dans le grès un grand nombre de cavernes.
Le pacha de Biradchik est à Orfa, j'ai pris possession de sa résidence. Un capitaine attaché à ma personne se tient constamment les bras croisés devant moi et m'offre un tchibouk après l'autre; cinq ou six agas l'assistent dans cet office. Ces civilités commencent à m'être à charge, mais il faut s'y habituer; je ne puis mettre le pied hors de ma maison que le sergent fonctionnant en qualité d'ordonnance ne soit sur mes talons ; je cherche en vain à me débarrasser de lui, il me suit comme mon ombre. Les Turcs ne comprennent pas que, possédant un cheval ou un âne, l'on sorte à pied; ils s'arrêtent et vous suivent du regard : a Turur » — il va à pied, s'écrientils, stupéfaits. Mais se promener seul est encore un plus grand scandale que de se promener en général, et il faut être bien misérable pour ne pas se faire suivre au moins d*un fainéant chargé de porter la pipe. A Malatia, je rencontrai un jour un muletier qui retournait en ville avec sa société; mon homme m'ayant vu probablement
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auprès du pacha, se proposa de me faire une politesse. En un clin d'œil , il me saisit au bras , et me présenta son âne mâle : « Monte-le, Giosum y> (ma paire d'yeux) . Je le remerciai chaudement, et le priai de me laisser continuer mon chemin. « Vallahi! c'est bien dommage que tu veuilles aller à pied. » Je répondis que j'avais une écurie pleine de chevaux et de mulets, mais mon homme persista dans son offre. Ne pouvant faire autrement, je ne montai pas l'âne, mais je rentrai et me promenai à cheval, quand j'aurais préféré cent fois me promener à pied.
Les troupes de Biradchick s'exercent tous les jours; les officiers de tous grades montrent le plus grand empressement à s'instruire ; ils se réjouissent de la simplicité des manœuvres.
Au commencement de février, j'ai trouvé les champs de Biradchik déjà couverts de blés verts; les buissons avaient de petites feuilles, et les Arabes se baignaient dans le fleuve. De Biradchik, j'ai fait une petite excursion à Nisib, petite ville derrière laquelle commence la frontière égyptienne. Nisib est cachée dans une forêt d'oliviers comptant environ 64,000 troncs. Le nombre est connu, parce que chaque arbre est chargé d'un impôi d'un gros d'argent. Un grand arbre rend 5 à 600 livres d'olives.
Le musselim de Nisib crut devoir donner à l'envoyé du oc grand pacha » un cheval, dont il se fît naturellement rembourser le prix par la ville, et il fut fort surpris de mon refus de l'accepter.
Le Statu quo.
Malatia, le 20 février 1839.
La guerre paraissant de plus en plus imminente, il n'est peut-être pas sans intérêt de parler d'un sujet qui
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me paraît être de la plus haute importance. A l'ouverture des deux dernières campagnes, l'on a gratifié à l'avance Hussein-Pacha et Réchid-Pacha du gouvernement de la Syrie; que l'on se garde de disposer une troisième fois de ce pays avant de l'avoir conquis 1
Les réformes reconnues nécessaires par son Altesse, rencontrent leur obstacle principal dans ce fait que l'on est obligé de destituer partout des hommes en possession légitime de leurs charges. Ils les ont achetées en partie, les usages et les traditions semblent les autoriser à s'en servir pour récolter de grands bénéfices aux dépens des contribuables. Dans une province nouvellement acquise, les changements inévitables s'introduiraient plus facilement, et s'étendraient rapidement aux autres parties de l'empire.
Permettez-moi de supposer un instant que la conquête de la Syrie entre dans les desseins du gouvernement. Si l'on croyait devoir confier ce pays à un pacha, il faudrait retirer à ce dignitaire le commandement supérieur des troupes; par la séparation des pouvoirs militaires civils , on éviterait les usurpations de pouvoir si fréquentes dans l'histoire turque et renouvelées de nos jours par Méhémet-Ali.
L'on sait qu'avec le système de perception actuel le dixième à peine des impôts rentre dans les caisses. Si l'on devait conserver le mode usité de la ferme des impôts, de l'administration par les musselims, des corvées, des ventes forcées, des dons et des dispenses aux dépens des communes, le recrutement forcé, les malversations bien connues et néanmoins tolérées, l'avancement par faveur, en un mot, tout cet amas d'abus invétérés, il faudrait regretter chaque goutte de sang versée pour une pareille cause. Dans un pays déjà si prédisposé à la révolte, les soulèvements partiels ne se feront pas attendre, et l'on sera obligé d'entretenir en permanence des forces considérables en Syrie; par là, le poids des
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impôts et de la conscription sera augmenté, et le mal envenimé.
Une bonne administration, au contraire, assurerait la possession de la Syrie, mieux que 40,000 hommes. Si, dans un pays aussi riche, les impôts étaient perçus dans chaque commune par les anciens et versés directement dans les caisses de l'Etat; si le pouvoir personnel était remplacé par le pouvoir d'autorités constituées, et que les employés fussent rétribués par l'Etat, et autant que possible richement rétribués et sévèrement contrôlés, les Syriens seraient bien aveugles de ne pas vouloir échanger contre une telle situation le joug sans exemple sous lequel ils gémissent actuellement.
Le moment où la guerre éclaterait serait le plus favorable pour appeler l'attention des ministres de la Porte sur ce sujet. Un manifeste du Grand-Turc, mettant une pareille administration en perspective , promettant la garantie de la propriété, une discipline sévère .dans l'armée, l'amnistie à tous ceux qui se soumettraient, ferait, je crois, l'impression la plus favorable.
Malatia, le 25 février 1839.
Notre corps a pris si peu une attitude agressive que la moitié des troupes concentrées à Malatia a été disloquée et s'est retirée dans les cantonnements de Diarbékir et de Suvérék. Il faudrait se garder, néanmoins, d'inférer de cette mesure , en apparence pacifique, une plus grande stabiliîé des rapports; je dois, au contraire, ajouter expressément que les choses ont pris une tournure beaucoup plus menaçante et plus guerrière que celle qu'elles paraissaient avoir à Gonstantinople jusqu'au mois de janvier dernier.
Le corps de Hafls-Pacha est parfaitement prêt; il marchera au premier signal. D'un autre côté, Ibrahim dirige des convois considérables de munitions sur la frontière du nord de la Syrie. Son Altesse ne consen-
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tira, je crois, à prolonger le statu quo que si Ton prévoit une paix véritable, un état qui n'oblige pas à tenir dans le coin le plus reculé du pays une armée qui épuise les forces de l'Etat et ruine la province. Mais cet état suppose le désarmement préalable de Méhémet-Ali, et je ne sais jusqu'à quel point les cabinets européens voudront et pourront le réaliser.
Pour autant que je puis en juger, si la guerre éclatait, la position stratégique, les forces armées et les dispositions du pays seraient en faveur de la Porte. Personne, il est vrai, ne saurait garantir l'issue, et je désire sincèrement que l'intervention de la diplomatie empêche l'orage de se déchaîner.
Malatia, le 23 mars 18.9.
Depuis ma lettre du 25 février, aucun changement n'est survenu dans l'état des choses. Les nouvelles qui viennent d'arriver paraissent même plus pacifiques que les précédentes, et la tempête semble conjurée encore une fois ; je ne puis qu'en féliciter les deux parties, mais je crois que ce n'est qu'un ajournement de la décision finale , sur lequel on sera forcé de revenir bientôt.
Maintenir en mobilité constante un corps de troupes considérable exige de fortes dépenses pour le matériel, et il est clair que les mmiitions, les effets d'habillement, les tentes, les voitures, devront être renouvelées dans un bref délai. Nos attelages d'artillerie ont été portés en peu de temps à 3,000 chevaux, achetés dans le pays même, au prix moyen de 1,000 piastres. A cette somme de trois millions, il faut ajouter les frais d'entretien et de harnachement. Sur le pied de paix, l'artillerie aurait à peine besoin d'un sixième ou d'un cinquième du nombre de ces chevaux.
A Koniah, Angora et Malatia sont rassemblés près de 40,000 spahis ou rédilFs ; cette agglomération est à elle
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seule une calamité, et elle l'est doublement, parce que le gouvernement est obligé d'entretenir le même individu qu'il ne peut frapper d'aucun impôt en qualité de sujet, parce que le commerce et l'industrie chôment, que le champ du soldat reste sans culture, et que sa famille est plongée dans la misère.
Outre les rédiffs, les troupes de ligne, à leur tour, seront mises sur le pied de guerre. Mais une mortalité s :ms pareille règne parmi nos soldats. Je citerai des exemples : Le 3® régiment d'infanterie de la garde a perdu, dans les douze mois que j'ai passés ici, 1,026 morts, c'est-à-dire la moitié de son effectif; la brigade de rédiffs de la garde, commandée par Mashar-Pacha, a perdu en quatre mois 800 hommes, ce qui ferait en douze mois la moitié de l'effectif, etc.; je reste certainement en deçà de la vérité en soutenant que dans le courant d'une année de paix, nous avons enterré la moitié de notre corps.
Dans de telles conditions, et nos renforts étant tirés uniquement du Kurdistan, le recrutement constitue un véritable acte de brigandage de la part du gouvernement; il y a des villages complètement privés de jeunes gens capables de se livrer au travail. Il faut avoir assisté à cette chasse à l'homme, il faut avoir vu arriver les hommes de renfort, les mains garrottées, le regard enflammé do colère, pour comprendre qu'avec la meilleure volonté du monde, le gouvernement ne réussisse qu'à s'aliéner les populations. A ces inconvénients s'ajoute une diminution inévitable de la population musulmane déjà si clair-semée, l'épuisement des ressources menacées de tarir complètement.
La présence d'un corps de troupes si considérable pèse d'un poids énorme sur la province. Les marches, le logement des troupes, la fourniture des vivres, du bois, du fourrage, etc., tout cela force les habitants d'accomplir une masse de corvées, de faire de très lourdes prestations en nature et en personnes. Les usages ou la disposition des maisons exigent que l'hôte ou bien la garnison
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sorte de l'habitation ; aussi, dès que la saison permet de camper sous la tente, les habitants de quartiers entiers sont chassés sans indemnité. Durant tout cet hiver, nous avons mis sous séquestre la ville de Malatia, sans laisser fût-ce une seule maison à son propriétaire. Les habitants se sont vus contraints de chercher un refuge dans les villages voisins.
Je cite ces faits pour montrer que les grandes agglomérations de troupes entraînent dans ce pays des conséquences plus désastreuses encore que chez nous ; et pourtant, si un voisin nous forçait d'entretenir pendant plus d'une année notre landwehr sous les drapeaux, et notre artillerie sur le pied de guerre, ne tenterions-nous pas la lutte contre des forces supériem'es , pour mettre fin à une pareille situation ?
Quels sont les résultats obtenus par la Porte au prix de l'épuisement de ses forces et de la ruine d'une province ? Toute l'armée est concentrée dans un des coins les plus reculés de l'empire, tandis que la grande masse du pays et la frontière surtout que l'on tient toujours pour la plus menacée, restent complètement découvertes et sans défense. L'effondrement de l'empire n'est-il pas beaucoup plus facile dans ces conditions que l'invasion, et n'entraînerait-il pas les conséquences que l'on apporte tant de zèle à éviter ? Si les puissances européennes sont directement intéressées à la durée et à l'affermissement de l'empire musulman, elles le sont également à l'amélioration de la malheureuse situation où le bras menaçant d'un vassal enferme la Porte.
Il ne s'agit pas d'une guerre contre les principes; il ne s'agit même pas d'une intervention, il s'agit uniquement de donner une garantie de sécurité aux deux partis. Méhémet-Ali, il est vrai, ne se maintient plus en Syrie que par la force des armes, mais il ne faut pas oublier que plus l'armée qu'il y emploie est nombreuse, et plus l'oppression est dure, plus est vif aussi le désir de s'en affranchir. Si le pacha d'Egypte partage 10 à
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15,000 hommes entre les places de la Syrie et retire le reste, nos rédiffs pourront être renvoyés dans leurs foyers, les troupes de ligne partagées entre l'Anatolie et la Roumélie , l'artillerie mise sur le pied de paix ; et l'on accordera au pays tous les allégements dont il éprouve un urgent besoin. Je ne sais si un pareil désarmement des partis sous la garantie commune de plusieurs puissances étrangères, serait réalisable, mais je ne puis me défendre de cette conviction invincible que , si cette mesure est impossible , la guerre est inévitable.
Concentration de l'armée du Taurus.
Malatia, le 5 avril 1839.
Notre quartier général quittera Malatia dans huit à dix jours, et toutes les troupes du corps d'armée se réuniront dans un camp au pied du Taurus, non loin de Samsat. La présence • prolongée de masses considérables a épuisé les provisions des cantonnements actuels, et le manque de fourrages contraint de rechercher des contrées plus chaudes, où les chevaux soient sûrs de trouver des pâturages. Au surplus, les rigueurs de l'hiver et les chaleurs de l'été ne permettent de se livrer à des exercices continus qu'en automne et au printemps, et le commandant en chef a décidé en conséquence que le mois prochain serait employé à de grandes manœuvres.
D'autres motifs expliquent la concentration des troupes. On sait que la Porte a massé ses forces dans deux camps principaux, à Koniah et dans le Kurdistan. Si Ibrahim- Pacha tente l'attaque, il est probable qu'en dépit de tous les obstacles, il s'avancera par le Kulôk-Boghas, parce que cette direction lui promet les succès rapides et déci-
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sifs dont il a besoin dans sa situation précaire pour la prolongation de son existence. Hadchi-Ali-Pacha est établi sur cette route importante de la Syrie à la capitale ; il est plus faible que son adversaire, et, protégé par des retranchements, il se bornera sans doute à repousser ses attaques.
Dans ces conditions, quel peut être le rôle de Hafis- Pacha? Rester inactif avec un corps si considérable ne viendra à l'idée de personne ; aller au-devant de l'adversaire est impossible. Après avoir visité cette contrée dans les directions les plus importantes, j'ose soutenir qu'il ne pourrait opérer sa jonction avec Hadchi-Ali-Pacha que par un long détour passant par Gésariéh; c'est-à-dire qu'il aurait à franchir une distance de 150 lieues jusqu'au Kulék-Boghas, tandis que l'adversaire ne serait qu'à une distance égale de Constantinople. On arriverait en tout cas trop tard. Il ne reste que de pousser une pointe en avant, diversion qui rend impossible toute tentative de l'ennemi sur Constantinople, tant que Hafis-Pacha n'aura pas perdu de bataille décisive. C'est donc cette opération dont il s'agit de conserver la possibilité.
Les nouvelles de Syrie s'accordent en un point : Ibrahim-Pacha fait des préparatifs pour la concentration de son armée dans la contrée d'Alep. Où en sont ces préparatifs? Nos renseignements ne nous éclairent pas là-dessus et nous mettent dans la nécessité de choisir entre les données les plus extrêmes. Une chose est évidente : c'est que dans cet état de choses, Hafls ne peut rester dans des cantonnements séparés entre eux par une montagne difficile et un grand fleuve. Il faut qu'il rassemble ses forces et élève des retranchements autour des points de la frontière les plus importants au point de vue militaire; car si, comme je le suppose, Ibrahim -Pacha préfère la ligne d'opération de Koniéh à toutes les autres, pour s'avancer sur Constantinople, il est indispensable qu'il se fraye le passage par une courte et vigoureuse offensive dirigée contre nous. A défaut de
cette opération, une entreprise contre Gonstantinople serait inexécutable. Hafis-Pacha doit donc s'attendre à une attaque subite.
On a soulevé, il y a quelque temps, la question de savoir s'il ne serait pas possible d'incorporer à l'armée un certain nombre d'Arméniens. Au point de vue du droit, ou du moins de l'équité, il n'y a rien à objecter à cette mesure. Lorsque les Turcs eurent pris possession du pays, la défense leur en incomba naturellement à eux seuls. Ils s'en chargèrent comme d'une obligation facile à remplir, et, en revanche, ils accablèrent les raïahs de corvées et d'impôts. A la longue, ces rapports se sont essentiellement modifiés : les musulmans sont devenus de véritables propriétaires fonciers, et, en cette qualité, ils supportent toutes les charges dont ces possessions sont grevées. Ils n'en sont pas moins soumis aux autres contributions, introduites plus tard, au même degré que les raïahs, et ces derniers, abstraction faite de vexations illégales, ne payent pas plus que les Osmanlis, si ce n'est le haradch, impôt dont la valeur est tombée à moins de deux florins, en un temps où la conscription est devenue une charge insupportable ; car avec des efforts tendant à l'épuisement, la Porte entretient une armée insuffisante pour protéger le pays de la frontière de la Perse à celle de l'Autriche, de la frontière de l'Arabie à celle de la Russie.
La mesure en question me paraît donc équitable, nécessaire et facilement exécutable dans la partie de l'Asie que je connais. Gela ne signifie point, cependant, qu'on doive l'étendre sans restriction à tous les raïahs de l'empire. Les Arméniens de l'Asie sont une race nombreuse et vigoureuse, habituée à l'obéissance, active et jouissant en grande partie d'une certaine aisance. Il se pourrait qu'en ce moment elle fit preuve de plus de fidélité et de dévouement envers la Porte que la population musulmano-kurde ou arabe.
Hafis-Pacha avait l'idée d'incorporer un Arménien à
chaque subdivision commandée par un caporal; cette mesure exécutée, un vingtième de l'effectif du corps serait composé d'hommes appartenant à cette nation. Je n'approuve pas complètement ce projet, car la dernière recrue kurde se croirait toujours encore autorisée à donner ses ordres au giaour. Les raïahs mèneraient une existence très malheureuse, et l'on obtiendrait des soldats d'autant plus médiocres que toute perspective de s'élever même aux grades inférieurs serait enlevée aux Arméniens.
Si l'on formait, au contraire, pour chacun de nos régiments de rédiffs, un quatrième bataillon composé d'Arméniens, leraïah pourrait avancer dans l'armée jusqu'au grade de bimbachi ou de major. Une certaine émulation naîtrait entre les bataillons musulmans et les bataillons chrétiens, et cette émulation serait à l'avantage des uns et des autres. La mesure serait accueillie avec moins de défiance par les raïahs, l'armée recevrait un renfort important, et le pays un sensible allégement. Les raïahs portant les armes seraient naturellement afîranchis du haradch, et l'émancipation de la population chrétienne serait peut-être préparée ainsi par la voie la plus facile et la plus juste.
Hafis-Pacha donnera- t-il suite à son projet? — Je serais presqua tenté d'en douter. Il blesserait dans leurs préjugés ceux qui ont conservé toute la fierté musulmane sans comprendre la caducité de tout le régime ottoman. J'expliquerai la chose au séraskier.
Voyage à Egin sur TEuphrate.
Malatia, le 8 avril 1839.
Je suis de retour d'un petit voyage que j'ai entrepris de mon propre mouvement et uniquement dans le but
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d'étudier le terrain entre les deux armées de l'Euphrate ; aucune carte ne l'a retracé avec quelque degré de fidélité.
Avec la meilleure volonté du monde, il ne m'a pas été possible de parcourir les 78 lieues en moins de six jours. Pour tourner les hauteurs impraticables à cette heure aux cavaliers, j'ai fait un détour passant par Arabkir, ville considérable, entourée de beaux jardins fruitiers, au fond d'une gorge. Elle n'est point située sur l'Euphrate, mais sur un cours d'eau presque aussi fort, l'Arabkir-Sui. Je me suis dirigé de là vers le nord. La contrée est un plateau, et l'on ne soupçonnerait pas que l'on se trouve à une telle hauteur, si la neige et les gorges, d'une profondeur effrayante, ne vous le rappelaient. Le soleil dardait des rayons brûlants sur cette étendue neigeuse qui semblait s'étendre à l'infini; on en était terriblement ébloui, surtout avec la coiffure turque; je suivis l'usage des Tartares, et je me frottai les yeux avec de la poudre à canon, ce qui soulage sensiblement.
Nous apercevions parfois deux villages qui paraissaient situés immédiatement l'un après l'autre, mais ils étaient séparés par un ravin, et nous mettions une heure à descendre le sentier escarpé et à le remonter de l'autre côté. L'uniformité de la scène céda à la variété, lorsque je m'approchai duPhrate. Un abîme profond conduit du plateau sur les bords du fleuve. Dans cette gorge coule le bras du nord de l'Euphrate, enserré par des murailles de rochers qui s'élèvent jusqu'à 3 ou 4,000 pieds. Au fond, la vallée est tellement étroite que le fleuve la remplit tout entière et que l'on a dû tailler le chemin dans le roc. Ce sentier forme en hiver la seule route praticable du haut plateau arménien vers le Kurdistan. Suivant ses zigzags raides, nos mulets nous portèrent en quelques minutes au-dessous de la région de la neige, et bientôt nous nous trouvâmes dans une température d'une agréable tiédeur.
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La nuit nous ayant surpris, nous fûmes réduits à gravir de nouveau une hauteur considérable pour atteindre le village le plus rapproché; la lune était en son plein, le Phrate brillait dans les profondeurs de l'abîme, ei; bientôt les cimes neigeuses nous enserrèrent de nouveau de très près. Le lendemain, j'eus le plaisir de suivre un sentier courant le long des hauteurs qui dominent le fleuve, et s'élevant de 1,500 à à 2,000 pieds au-dessus de son niveau. Les rochers se rapprochent de plus en plus en descendant, et forcent la route, à un détour brusque du courant, de quitter la vallée et de gravir en zigzags infinis une hauteur très considérable.
Sitôt que l'on arrive sur la crête, on aperçoit de nouveau devant soi la vallée du Phrate et, au fond, la ville d'Egin. Cette ville et Amasia sont ce que j'ai vu de plus beau en Asie. Amasia est plus bizarre et plus remarquable; Egin, plus grandiose et plus beau. Les montagnes sont ici plus colossales, le fleuve plus considérable. Egin consiste à vrai dire en un groupe de villages accolés l'un à l'autre; toutes les maisons étant entourées de jardins ombragés de noyers, de mûriers, de peupliers et de platanes, la ville couvre une très- grande surface. Vue d'en haut, elle paraît bâtie tout entière dans la vallée, mais arrivé au pied, l'on voit au-dessus de sa tête une partie des habitations perchées sur toutes sortes de pics bizarres, et les pentes de la vallée couvertes de jardins fruitiers et de vignobles jusqu'à une hauteur de 1000 pieds. D'innombrables torrents en descendent en murmurant, et sur l'un d'eux je comptai cinq moulins bâtis l'un au-dessus de l'autre, en sorte que l'eau tombait de roue en roue. Au temps de la floraison, l'aspect vu du haut est sans doute d'une indescriptible beauté.
Egin est la capitale des Arméniens. C'est dans ce coin reculé de l'Asie que le banquier arménien dépose ses trésors quand il se retire du commerce ; c'est là que retourne l'architecte arménien, le marchand de comestibles, le portefaix, car un antique usage veut que tous
les jeunes gens d'Egin se rendent dans la capitale pour y séjourner pendant dix ans, y mourir de la peste, ou revenir, avec une fortune faite, dans leur vallée.
A la différence de l'architecture des villes asiatiques, les habitations sont munies ici, non point de terrasses en terre, mais de toits ; chaque maison est posée sur une substruction en pierre, dans laquelle ne demeure personne, sur laquelle s'élèvent deux ou trois étages, se surplombant l'un l'autre. Au-dessus des grandes fenêtres court une série de petites fenêtres rondes ; en un mot, à ne voir que les maisons, l'on dirait être à Constantinople.
Les neiges et la brièveté de mon congé m'empêchèrent de pénétrer plus avant dans le pays ; je revins par Tchimichgésék, ville considérable qui n'est encore indiquée sur aucune carte. Elle est située sur une belle rivière, entre des pics de formes étranges. Près de la ville je remarquai une belle cascade; un torrent s'élance au delà d'un roc en saillie à. une profondeur de 60 pieds, et arrive au fond de l'abîme sous forme de gouttes de pluie ; mais ce torrent ne coule, je crois, que pendant la fonte des neiges.
Je dirigeai mes pas vers le Castel de Perték. Je passai ensuite le bras du sud du Mourad, pour revenir à Malatia en passant par Karpout.
La descente de l'Euphrate tentée par les eaux hautes.
Malatia, le 12 avril 1839.
Les eaux de l'Euphrate sont montées de quinze pieds. Le pacha était très inquiet de savoir si dans ces conditions le fleuve serait navigable, et qui pourrait être chargé de cet essai embarrassant. Les plus expérimentés des rameurs déclarèrent qu'il était impossible de descen-
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dre les rapides, deux tentatives sur trois ayant échoué lorsque le niveau des eaux était plus favorable. Au souper, le pacha me proposa la partie. Je me rendis donc, le soir même, à Ecébéh, sur le Mourad ; mon kélek ou radeau y fut construit rapidement, à la lueur des torches, et se trouva prêt bientôt après minuit. Au point du jour, j'arrivai à Kyrmyrhan, où commencent les endroits difficiles. Le spectacle n'était pas encourageant. Ce qui était autrefois rapide était maintenant cataracte. Je dus décomposer mon arche en ses parties intégrantes, transporter, par voie de terre, perches, outres et bagages, et recomposer le tout en aval de la cataracte, ce qui nous prit trois heures. En amont de Télek, le radeau dut être démonté encore ime fois ; il ne fallait pas songer à traverser les cascades et le tourbillon sur ce point. A la nuit tombante, nous prîmes terre à Télek ; nous y séchâmes tant bien que mal nos habits trempés par la pluie, et nous y passâmes la nuit. J'étais accompagné d'un colonel du génie, Méhémet-Effëndi, et d'un homme de sa suite. Ils me déclarèrent qu'ils ne se sentaient pas appelés à me suivre plus loin, et qu'ils « en avaient assez! » à quoi je n'avais rien à répondre. Outre un aga du pacha, j'avais à bord quatre rameurs ; j'en emmenai un cinquième en qualité de pilote. Lorsque, le lendemain matin, je voulus m'embarquer, mon sergent me déclara également qu'U « ne pouvait pas avoir l'honneur. » Pour le coup, je n'hésitai point, et le priai de prendre place ; faute de quoi, je le renverrais enchaîné à Malatia. Le pauvre diable se dit prêt à passer avec moi par le feu, à terre, mais l'eau ne faisait point son affaire ; toutefois, lorsqu'il vit qu'il n'y avait pas à marchander, il se résigna.
A peine démarrés, nous partîmes avec la rapidité d'un trait ; il nous fallut à peine dix ou quinze minutes pour parcourir \me lieue, — mais comment! Le Mourad, qui, en amont, est large de deux cent cinquante pas, se resserre jusqu'à cent ou quatre-vingts pas. Toute la masse
formidable de ses eaux se précipite à travers cet entonnoir, s'élance au delà des blocs de rochers tout droit dans l'abîme, et donne ainsi naissance à des tourbillons si forts, que sur certains points des gerbes d'eau jaillissent à une hauteur de cinq pieds, tandis que des deux côtés le flot coule avec rapidité et comme s'il bouillait. Les vagues se refermaient à la lettre sur nos têtes, et le radeau était parfois complètement inondé. Mais les peaux de mouton se remettaient constamment à flot, et nous courions uniquement le danger de chavirer sur les vagues courtes et élevées en descendant ou en remontant les rapides. Quant à ramer, il n'y fallait plus songer. Deux des rameurs tombèrent par-dessus bord, mais ils étaient attachés par des cordes ; et le reste de l'équipage était consterné, et le radeau poursuivit pendant trois quarts de lieue sa route istédi gibi — « selon son bon plaisir », — jusqu'à ce que Allah nous jeta de côté dans un tourbillon, nous y tourna et retourna une douzaine de fois, mais nous laissa cependant reprendre quelque peu nos sens. On se servit alors vigoureusement des rames, mais pendant un moment il fut douteux si nous atteindrions au rivage, ou si, saisis par le courant, nous serions entraînés vers une nouvelle cataracte. Les perches composant le radeau étaient épaisses d'un pouce et demi à deux pouces ; trois d'entre elles s'étaient cassées au milieu, quatre autres avaient crevé, deux autres s'en étaient allées à la dérive ; néanmoins , nous approchions heureusement du village. Soliman- Tchauch, pour échapper à la position où il se trouvait, s'élança, à l'instar de Guillaume Tell et au péril de sa vie, du bâtiment ballotté sur un récif; là, il tomba à genoux, se tourna vers la Kaaba, et éleva les mains pour prier. Ali-Aga jura d'immoler un mouton en sacrifice.
A vrai dire, je n'en avais pas moins acquis la conviction que le passage pouvait s'effectuer, car il n'y a rien de plus résistant que ces radeaux. Sans doute, il faut se
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résigner à s'asseoir complètement dans l'eau, ce qui n'est pas très agréable au temps de la fonte des neiges, mais l'affaire étant engagée, j'avais un grand intérêt à la mener à terme : le reste ne pouvait être pire que le commencement. Je résolus donc de renvoyer le « Kalabalyk », et j'offris une bourse à deux des rameurs, s'ils consentaient à faire un nouvel essai avec moi seul, car étant donné la rapidité du courant , nous pouvions être rendus vers midi à Gerger, en aval des cataractes. — « Je ne le ferais point pour tout Venise ! » — Personne ne voulait continuer ce jeu. La question de la navigabilité était d'ailleurs résolue , l'impossibilité de transporter était évidente, je me vis donc forcé de songer au retour.
L'endroit où nous avions abordé nous créa un nouvel embarras. Devant nous, le Mourad, avec lequel nous ne voulions plus avoir affaire ; derrière nous , un col qui s'élevait jusqu'à la limite des neiges. Après deux tentatives vaines , il ne nous resta que de gravir une rivière ou plutôt une cataracte, et je crois, en vérité, que nous avons gravi ainsi une hauteur de mille pieds. A Télek , où la foule s'était rassemblée pour assister à notre départ, on nous avait tenus pour perdus. Le village entier fut réquisitionné pour abriter notre bâtiment, et vers midi, nous étions montés sur des mulets qui nous ramenaient lentement et péniblement par lo chemin que nous avions descendu si rapidement. Tantôt le sentier étroit s'élevait jusqu'à la neige, tantôt il s'abaissait jusqu'au bord du fleuve ; avec cela , les rivières étaient tellement gonflées que nos pauvres montures étaient menacées de perdre pied. Enfin, hier soir, après trois jours, j'étais de retour avec ma désagréable nouvelle.
Deux routes seulement peuvent donc nous faire traverser le Taurus ; l'une doit être abandonnée à l'artillerie : qu'elle essaye de s'y frayer un passage ; l'autre, destinée à l'infanterie, est encore couverte de neige,
mais cette neige est ea train de fondre. Il conviendrait de s'arrêter encore quelques jours, .mais après-demain, c'est le premier quartier de la lune, et le commencement du mois de Séfer, ce qui serait de mauvais augure. Voilà pourquoi tout le monde décampera demain, en dépit de nos vives démonstrations.
Départ de l'armée du Taurus.
Camp de Karakaik sur le Mourad, le 29 avril 1839.
Nous venons de passer le Taurus, sans qu'aucun ennemi nous ait inquiétés; nous avons pris les chemins les plus praticables et utilisé les propres ressources du pays. Des troupes de 2,000 hommes avaient été occupées quinze jours à l'avance à enlever les neiges, à faire sauter les rocs, à frayer les routes, à construire des ponts. Le 14 avril, tous les corps ont levé le camp, et aujourd'hui nous sommes établis ainsi qu'il suit : la garde, Halid et Békir-Pacha de Malatia occupent Karakaik, sur la rive droite du Mourad ; Heyder, Machar et Backry-Pacha de Diarbékir et de Suvérek, Karakaïd, sur la rive gauche; la brigade Ismaël campe à Biradchik, Mahmoud à Orfa ; la tête de la cavalerie et de l'artillerie venant de Malatia, est établie à Béhesne. Ce résultat a été obtenu au prix des plus grands efforts et de la perte de plusieurs centaines de malades et de morts. Depuis quelques jours, nous n'avons point de nouvelles de l'artillerie ; il est probable que la moitié est encore à Surghu, au delà du Taurus.
Depuis que nous avons quitté Malatia, la pluie tombe à torrents, et nous n'avons pas eu un jour où le ciel ait été sans nuages. Un orage succède à l'autre; les ruisseaux les plus insignifiants ne peuvent être traversés à gué, et la végétation est tellement tardive que les che-
vaux sont pour ainsi dire sans nourriture. Il est très difficile de convoyer les vivres; le soldat, épuisé par les marches dans la boue et par le passage des cimes, n'a que de l'eau et des biscuits pour son entretien, il couche sur la terre humide, sans abri. Les troupes de Diarbékir devaient recevoir par notre entremise leurs tentes de Malalia, mais les nôtres s'étaient embourbées elles-mêmes, dès notre première marche. Le pacha m'avait chargé de suivre Mustapha- Pacha, qui avait pris la tête de la colonne et qui avait à faire le chemin le plus difficile, à partir d'Abdul-Harab. Des torrents de pluie, qui nous pénétrèrent jusqu'aux os, et un fort vent du sud avaient tellement détrempé la neige haute encore de trois à six aunes, que nos chevaux conduits à la main se dépêtrèrent à grand'peine; les bagages durent rebrousser chemin et suivre la deuxième colonne. Nous eûmes ce jour-là deux morts, mais nous atteignîmes nos étapes. Trois villages, chacun d'une vingtaine de maisons, reçurent une garnison d'un régiment- Le lendemain, je pris les devants avec Mustapha-Pacha, pour voir s'il serait encore possible de trouver un passage vers le sud. Les troupes jouissaient d'un jour de repos dont elles avaient grand besoin. Les montagnes étaient couvertes d'une neige si haute et si molle qu'il ne pouvait être question de les traverser. Nous convînmes de jeter un pont sur le Bœlem-Sui, de suivre ce cours d'eau jusqu'à Karikian, où je me rendis pour jeter un autre pont sur le Ghodialy-Sui. Ce ruisseau était large de cinquante à soixante pas, et le courant était d'une force extraordinaire; heureusement, je découvris un endroit 011 il était plus resserré ; vingt-quatre heures suffirent à construire le pont avec des peupliers élancés. De là, je me rendis à Adiaman pour envoyer des vivres aux troupes, et j'allai au-devant de la deuxième colonne, qui arriverait par Surghu et Tut. La plaine d'Adiaman était un marais et les chevaux y enfonçaient jusqu'à l'étrier; lorsque j'arrivai sur le Sekemléker-Sui, je trouvai que
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le passage n'était pas praticable aux chevaux» L'affaire était embarrassante, car il n'y avait pas d'arbres. Le soir survint avant que je fusse parvenu à ramasser quarante hommes dans trois villages disséminés sur les hauteurs ; nous fûmes réduits à démolir deux maisons pour obtenir trois poutres ayant à peine la longueur nécessaire ; vingtcinq hommes devaient chercher un peuplier à une distance de trois quarts de lieue dans la montagne. Le courant est très fort, et le niveau des eaux monte souvent de quatre à cinq pieds en peu d'heures ; je découvris un point où deux blocs énormes étaient tombés dans le lit et rendaient possible une construction. Le mauvais temps retarda encore de deux jours l'arrivée de la deuxième colonne; les troupes furent ensuite dirigées vers Karakaïk, après avoir joui de deux jours de repos; l'artillerie et les régiments de cavalerie passant par Surghu, Erkénék, Pelwéré et Béhesne, eurent à vaincre les plus grandes difficultés; je n'en ai point encore reçu de nouvelles suffisantes.
Concentration du corps d'armée à Biradchik.
Bélédjik, le 7 mai 1839.
Le pacha m'avait fait prendre les devants et m'avait envoyé à Karakaïk, où je trouvai un bon campement pour les troupes. Sur ces entrefaites, il s'était rendu luimême à Biradchik et s'était épris de cette position. Il ordonna, sans autre forme de procès, à toutes les troupes de s'y rendre, c'est-à-dire qu'à la barbe de l'ennemi il déplaça le point de ralliement de colonnes séparées entre elles. Nous avions sept cents radeaux de peaux de mouton à Malatia, mais lorsque nous en eûmes besoin, il ne s'en trouva aucun sur le Mourad inférieur, et il n'y avait aucun moyen de faire passer le Goek-Sui ni
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l'Euphrate à l'artillerie. Les bagages avaient reçu l'ordre de prendre la vieille route du sultan Mourad, en passant près de Rumkalék.
Il n'était pas en mon pouvoir de faire revenir le commandant sur ces dispositions Le général en chef occupait Biradchik avec neuf pachas, 12 bataillons, 2 escadrons et 9 pièces d'artillerie ; les autres colonnes se mirent aussitôt en marche sur les deux rives du Mourad, et il ne s'agissait plus que d'envoyer aussitôt que possible des renforts à Biradchik.
Les radeaux arriveraient infailliblement dans un bref délai ; il importait donc de trouver un chemin praticable de Béhesne vers le Mourad, en deçà du Goek-Sui. A peine sorti de Karakaïk, je rencontrai mon ami F., avec qui je descendis cette dernière rivière. Lorsque je vis devant moi le plateau gris, je conçus peu d'espoii', carje m'étais convaincu de l'impraticabilité de trois de ses routes. Nous n'en trouvâmes pas moins un chemin très commode, probablement le reste d'une route construite par les Romains. Il finit aux ruines superbes d'un pont jeté sur le Goek-Sui. F. retourna dans la nuit même vers l'artillerie établie à Béhesne ; je restai à Kisilinn pour attendre et préparer les radeaux. Lui et moi nous convînmes de charger d'un canon le premier radeau qui arriverait, et de tenter le passage par eau. La réussite était probable, sans être certaine, et aucun des commandants ne voulut assumer la responsabilité de l'entreprise.
Deuxjours pénibles s'écoulèrent, les radeaux ne paraissaient point. Le troisième jour, j'allai à la rencontre de Tartillerie. Suburgusch sur le Mourad étant plus rapprochée de la colonne, on y construisit une descente ou lieu d'embarquement, mais les barques manquaient toujours, ainsi que le consentement du pacha. Il fallait donc reconnaître la route de terre, ce que je fis le jour môme, jusqu'à Rumkaléh. Mon ami, lui, retourna avec le rapport auprès de Schérif-Pacha. Je me rendis de mon côté
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auprès du général en chef, et je le rencontrai à mi-chemin de Biradchik.
Hafis-Pacha commençait à perdre confiance en son plan, et il s'informa minutieusement de l'état de la route. Je lui exposai ma conviction : il était possible d'y convoyer des pièces d'artillerie, mais il fallait commencer par améliorer le chemin : avant neuf jours aucun convoi n'arriverait à sa destination. En même temps, je proposai le transport par eau, sur l'Euphrate, et le commandant en chef se porta lui-même à Suburgusch pour surveiller l'embarquement.
Je me rendis à Biradchik, où j'arrivai le 3 mai au soir. Le caravansérail sur le bord de l'eau avait été fortifié, et une redoute construite sur la hauteur. Les brigades Ismaël et Méhémet venaient de passer le fleuve, ainsi qu'un régiment de cavalerie et 9 canons ; sur l'autre rive campaient Heyder-Pacha, Mashar-Pacha, Bachry- Pacha et le régiment de cavalerie de Rustam-Bey; en outre, quatre bataillons de la garde, sous les ordres de Mustapha-Pacha, étaient rendus au camp, et trois bataillons de la brigade Halid arrivèrent le lendemain. Mustapha-Pacha avait mis sept jours à passer le Goek- Sui, sur trois petits misérables radeaux ; Halid avait fait traverser à ses gens le gué de Bechgétchid à dos de chameaux et de mulets ; la brigade Békir suivait.
Puis, au prix de l'abandon de toutes leurs tentes et de tous leurs bagages, ces troupes firent, les trois jours suivants, seize lieues d'un parcours très difficile.
C'était le moment qu'Ibrahim eût dû saisir pour attaquer. La cavalerie irrégulière avait pillé quelques jours auparavant plusieurs villages, à une lieue et demie d'ici ; ses éclaireurs observaient le passage. La position était beaucoup trop étendue pour 17 bataillons et 6 escadrons ; les retranchements étaient à peine commencés ; toute l'artillerie consistait en neuf pièces. D'après nos renseignements, Ibrahim avait à Alep 8 régiments, avec 52 canons. Nous n'avions d'autre parti à prendre que de
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nous battre ici, de tenir ou de périr; car si nous voulions éviter le choc, nous n'avions qu'une route très difficile à travers la montagne, route sur laquelle s'avançaient peut-être au même instant 300 voitures, et nous étions séparés, par le Mourad, de la moitié de notre infanterie.
Le 5, L. se présenta; il avait chargé un radeau de 45 outres, d'un canon et des servants, avait parcouru sans encombre, en cinq heures, les dix lieues qui séparent Suburgusch de Biradchik, et fut accueilli de la manière la plus cordiale à son arrivée. Son activité incessante lui avait valu tous les suffrages. Hier, Hafis-Pacha est arrivé également par eau, avec 7 pièces d'artillerie et sept fourgons; aujourd'hui, de nouveaux canons sont venus nous renforcer. Notre corps réunit maintenant 36 bataillons, 10 escadrons et 34 canons; trois nouvelles redoutes sont en voie de construction.
Ibrahim a manqué le moment. Il connaissait notre situation, en partie du moins; il est, sans doute, luimême dans une position difficile, faute de quoi il eût saisi l'occasion.
Notre position actuelle n'a point de ligne de retraite, une critique correcte ne saurait donc l'approuver. Quant à moi, je tiens ce défaut pour un mérite. Un pont derrière le champ de bataille ne servirait qu'aux fuyards ; maintenant, au contraire, chacun sait qu'il s'agit de tenir ou de périr. Nous avons une ligne de défense de 3 500 pas, sur laquelle quatre redoutes sont en voie d'achèvement; les deux ailes s'appuient sur le Mourad; devant le front s'étend un glacis de 600 pas, puis une petite plaine que nous a^ons reconnue dans tous ses détails; au delà, des collines qui montent en pentes douces. Sur nos derrières, les hauteurs s'élèvent plus raides, notre seconde ligne de bataille est invisible à l'ennemi, nos réserves sont entièrement couvertes. Derrière le retranchement se trouve un espace libre de 100 pas de largeur, puis une seconde ligne longue de 2,500 pas,
formée par les tentes de la ligne et de la garde, ensuite la landwehr, enfin la cavalerie et l'artillerie.
Les 4,000 tentes, vues du haut de la redoute, l'Euphrate et le vieux château de Ëiradchik présentent un aspect pittoresque.
Ibrahim est campé près de Han-Tuman, derrière Alep, avec 8 régiments; je crois que la bataille se livrera devant cette ville. Il ne peut abandonner sans coup férir la Syrie du Nord et Adana ; il ouvrira ainsi la porte aux 18,000 hommes de Hadchi-Ali. Que fera-t-on alors? Nous n'avons pas réussi à obtenir l'unité de commandement.
Nous payons maintenant pour nos déserteurs mille piastres. A ce prix, je crois qu'Ibrahim nous les livrera lui-même, car il est à court d'argent.
Les dispositions des troupes sont bonnes ; elles estiment nos forces à 80,000 hommes, et ne comprennent pas que nous nous arrêtions si longtemps.
Camp de Biradchik, le 10 mai 1839.
Avec le rapprochement des deux corps, un pur hasard peut amener l'explosion des hostilités ; déjà les troupes irrégulières ont pillé un village sur notre territoire, et quoique Hafls-Pacha n'ait point donné suite à cette affaire, de pareils excès peuvent se renouveler. Je n'ai jamais tenu la guerre pour l'issue la plus désirable : je n'ai point changé d'avis, mais il faudrait que l'intervention des puissances européennes agît sans retard.
Biradchik, le 13 mai 1839.
Les complications se sont augmentées à ce point que l'on ne peut plus guère espérer une solution à l'amiable. Les avant-postes de notre corps ont été avancés, sur l'ordre exprès du général en chef, jusque sur les frontières ; en peu de temps, un nombre considérable de
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troupes irrégulières se seront réunies ici, et leur entretien sera impossible à la longue. Il s'agira alors de dissoudre la concentration faite au prix de tant de dépenses et de sacrifices, ou d'aller de l'avant.
D'un autre côté, Ibrahim- Pacha ne peut plus guère retirer ses troupes sur Damas : cette mesure équivaudrait à un abandon formel de la Syrie du nord. Alep prendrait immédiatement les armes, et le corps de troupes d'Adana serait complètement isolé.
Je regrette le départ du capitaine F...; la Porte n'ayant pas consenti à placer ses trois corps asiatiques sous un commandement unique, une action d'ensemble ne pourrait être amenée en quelque mesure que par l'influence des officiers prussiens.
Camp de Biradchik (rive droite), le 19 mai 1839.
L'artillerie n'est pas encore au complet. Nous avons ici 80 pièces; 40 sont en route. Le premier régiment a perdu 40 chevaux, les autres sont maltraités au point qu'on les reconnaît à peine. Notre cavalerie est au grand complet; nous avons maintenant 8 régiments, qui seront renforcés par 1,500 chevaux venant de Musch ; 53 régiments d'infanterie sont installés au camp. La désertion continue à nous enlever beaucoup de monde; j'évalue nos forces effectives à 25 ou 28,000 hommes d'infanterie, avec 5,000 chevaux et 100 pièces d'artillerie. Elles dépassent probablement tout ce qu'Ibrahim- Pacha pourra mettre de troupes régulières en ligne contre nous, car il ne peut dégarnir le Kulek-Boghas, sans que Hadchi-Ali ne le suive.
Nous attendons un nombre relativement très considérable d 'irréguliers. Tout d'abord, je nommerai les Arabes d'Annesi qui rôdent dans la Syrie orientale et dans la Mésopotamie; les Baschi-Bouzouks de Diarbékir, de Mardix, de Palu ; nos alliés de Saïd-bey-Kalessi; Véderhan-bey avec ses Kurdes, et consorts. Tu
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t'imagines sans peine ce que tout cela entraîne de frais; on achète 100,000 kilos de froment, les irréguliers reçoivent la ration, et sont réduits pour le reste à piller; les troupes touchent double paye, l'argent est distribué à pleines mains.
Nos avant-postes (2 escadrons) campent devant Nisib, tout près de la frontière. Un de leurs chevaux s'est échappé, les spahis l'ont cherché sur le territoire ennemi, l'un d'eux a été blessé et est mort. Cet accident a jeté des alarmes terribles dans notre camp. Pachaeffendimis convoque un divan de mollahs, qui sont ici par douzaines et qui ont le pas sur les lieutenants-généraux.
Le pacha presse tout le monde de confirmer que cet événement est un motif de guerre suffisant; les mollahs sont parfaitement de cet avis, nous le sommes un peu moins. Pour être clair, j'ai dit hier au pacha :
a Les mollahs sont certainement en mesure de te dire si la guerre est juste. Mais serait-elle conforme à la sagesse? Toi seul, tu peux en décider. Tout l'ensemble de la situation, les intentions da Grand-Turc, celles des cours européennes, la position et la force de tous nos corps, ainsi que l'état et l'effectif de l'armée ennemie, les ressources du pays, les provisions amassées, tout cela devrait être connu pour que l'on pût donner un conseil dans cette affaire si importante, et tout cela n'est connu ni des mollahs, ni de moi, ni de personne d'autre que toi. Tout l'honneur et toute la responsabilité retombent sur toi, et il n'est au pouvoir de personne de te donner un avis. » Mais ce n'est point de telles paroles que le général désire entendre.
Le pacha ne nous marchande point sa confiance, mais ses confidences ; il avoue toutefois que nous ne devons pas déclarer la guerre avant d'être prêts à la commencer sans retard. Il nous faut encore quinze jours ou trois semaines au moins pour nous mettre en mesure de marcher en avant.
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Le camp.
Camp de Biradchik sur l'Euphrate, le 10 juin 1839.
Du haut de nos retranchements, je jouis d'une vue magnifique. Au fond de la vallée, sur les bords de l'Euphrate, nous avons bâti une ville de quatre mille tentes, dont l'une des rues est longue d'un quart de lieue. Les eaux gonflées du fleuve contom*nent trois côtés du camp, et au delà du courant, le long des pentes blanches de la montagne, s'élève Biradchik avec ses murs et ses tours, ses mosquées et ses jardins, et l'ensemble est dominé par l'antique et bizarre château de Kalaï-Béda. Des centaines de chameaux chargés descendent la montagne par groupes de vingt-cinq. Chaque groupe est précédé d'un âne ; sur le premier chameau est monté un Arabe, annonçant à son de trompette qu'il nous apporte de la farine, du biscuit et du riz ; de petites flottilles de radeaux en peaux de mouton descendent le fleuve pour nous amener du bois et de la paille ; de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres s'ébattent sur les pentes des vallées, et des milliers de chevaux sont attachés dans les champs de seigle. Les baïonnettes, les lances et les canons brillent au soleil, de tous côtés retentissent des cors et des tambours; ici, des centaines de soldats hissent péniblement sur une colline une antique pièce de trente-six qui acanonné jadis Bagdad; là, cent autres travaillent la terre dure de la pioche, pour élever des redoutes. Devant les tentes grouille une foule d'hommes : l'un cuit du pain, comme l'on fait chez nous les omelettes, en étendant une mince galette sur un plateau d'étain suspendu au-dessus d'un feu de fumier de chameau ; l'autre lave ses chemises, celui-ci fourbit ses
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armes, celui-là raccommode ses souliers, et tous fument leur tchibouk. Un régiment de spahis, se rendant aux avant-postes, traverse cette foule et mesure fièrement du regard les cavaliers irréguliers qui, dans leur antique et superbe costume, avec leurs lances en jonc longues de quatorze pieds, montent leurs étalons arabes. Quel dommage que je n'aie pas à ma disposition une chambre obscure de Daguerre !
La bataille de Nisib.
Asbusu, près Malatia, le 12 juillet 1839.
Tu es resté très longtemps sans nouvelles directes de moi parce que les événements se sont tellement pressés que je n'ai pas trouvé un moment pour écrire. Maintenant, me voilà assis de nouveau dans mon quartier ombreux, sous le cerisier d'Asbusu ; mais que de changements depuis que j'ai quitté cette ville!
Pendant tout le mois de juillet, nous nous tînmes si tranquilles dans notre camp retranché de Biradchik, que les hirondelles commençaient à bâtir des nids autour des perches de mes tentes, et que l'ennui nous rongeait, lorsqu'un événement effroyable interrompit la monotonie de notre vie. Le 29 mai, à midi, notre poudrière sauta avec plus de mille quintaux de munitions. On avait choisi pour les mettre à couvert un caravansérail voûté, en pierres, sur le bord du Mourad et dans notre enceinte.
Grâce à des représentations réitérées, j'avais réussi à éloigner soixante hommes de garde de la cour intérieure du bâtiment; mais on prenait en général si peu de précautions que je ne doutai pas un instant de la grandeur de l'accident.
Ma tente était établie sur une hauteur à mille pas de
distance, la porte tournée vers le caravansérail; j'étais assez éloigné pour être hors de danger, assez rapproché pour observer le spectacle. Dès que la première détonation eut attiré mon attention, je vis une gerbe de feu s'élever de la cour intérieure où l'on était occupé à ouvrir des caisses chargées de munitions pour l'infanterie. Une épaisse colonne de fumée s'éleva à une hauteur incroyable dans l'azur, mais des éclairs éblouissants en jaillissaient, et il en tomba une pluie de pierres de la voûte et de balles; au même instant, l'explosion de plusieurs centaines d'obus chargés causa un bruit dont l'écho se répercuta à quelques lieues dans la montagne. Des deux côtés du caravansérail, à une distance de quatre-vingts pas, se trouvaient des voitures chargées de munitions et d'obus; un affût sauta effectivement; mais le reste du convoi fut préservé comme par une sorte de miracle. Un de mes amis, le capitaine L..., avait couru le plus grand danger; il travaillait à quelques centaines de pas du magasin, et fut blessé légèrement à trois endroits par les débris qui retombaient. Lorsque nous fûmes arrivés sur le terrain avec l'infanterie, on éloigna d'abord toutes les voitures de munitions des environs du volcan ; un grand nombre d'obus et des caisses entières remplies de cartouches avaient été jetés, sans s'allumer, entre les voitures ; ils furent enlevés par les soldats, à tour de bras. Heureusement, dès la première explosion, une partie de la voûte avait été déprimée; les caisses avaient été toutes enveloppées soigneusement dans du feutre et du cuir, et c'est ainsi que l'incendie, alimenté uniquement par la poudre, dura depuis midi jusqu'au soir. Si toute la masse de la poudre s'était allumée à la fois, les voitures eussent été saisies également par les flammes, et les ravages eussent été immenses. On attendait cinq cents quintaux de poudre; heureusement ils n'arrivèrent que deux jours après. Nous eûmes à déplorer la perte d'un colonel et de plus de deux cents morts et blessés.
Quelques jours après, nous nous dirigeâmes en deux colonnes sur Nisib, à trois lieues à l'est de Biradchik. Sitôt arrivés, nous nous retranchons. La chaleur est très grande et s'élève jusqu'à trente et même trente-six degrés réaumur. Les arbres sont rares dans ce pays, mais ils y sont partout superbes. Ma tente était cachée à Nisib dans un petit bois de grenadiers dominé par des noyers et des abricotiers magnifiques; des milliers de grenades brillaient entre les feuilles d'un vert éclatant; les rossignols chantaient sur les branches, et de petits caméléons montaient et descendaient les troncs. Mais il ne manquait pas non plus de reptiles hideux, de tarentules, de perce-oreilles et de serpents ; la tortue rampait lourdement dans les herbes, et des milliers de betes à bon Dieu étincelaient dans les ténèbres.
Nous passâmes trois nouvelles semaines dans ce camp; contretemps d'autant plus désagréable pour moi que, saisi par la dyssenterie, je dus garder le camp, voyant s'accomplir autour de moi nombre de mesures contraires à ma conviction et qui finirent par amener une triste catastrophe.
Occupée des affaires les plus pressantes du moment, la diplomatie européenne était heureuse d'ajourner le plus longtemps possible la question d'Orient qui paraissait insoluble. Depuis la paix de Kutaïa, les armes avaient été au repos dans ces pays, et de toutes parts l'on demandait expressément à la Porte, ainsi qu'à Méhémet-Ali, de persévérer dans l'état actuel des choses, peut-être sans savoir si cette situation pouvait être supportée et maintenue, ou si, à la longue, elle ne ruinerait pas infailliblement les deux parties. De môme qu'en chimie deux corps se neutralisent parfaitement, de môme toutes les forces de la Turquie étaient absorbées par l'Egypte, la Turquie absorbait celles de l'Egypte, et l'influence des deux Etats était pour ainsi dire anéantie au dehors. Le Danube, Ghoumla, Gonstantinople même étaient sans défense ; Alexandrie et le Caire étaient gar-
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nis d'invalides, tandis que, dans un coin du Kurdistan et de la Syrie, deux armées puissantes se menaçaient Tune l'autre.
La nature elle-même s'oppose à toutes les concentrations considérables faites sur un seul point ; dans les pays cultivés, elles sont difficiles et dispendieuses ; dans les pays tels que celui-ci, meurtrières et à la longue insoutenables. Aussi, les charges qui ont pesé depuis des années sur ces malheureuses provinces ont-elles été terribles ; l'empire tout entier gémissait sous le poids de l'obligation d'entretenir une armée dans des contrées éloignées, sans autre motif que la présence d'une autre armée entretenue sur le même point par un puissant voisin. Dans l'espace de sept ans, l'on a levé et enterré ici au moins 50,000 hommes, employé à des dépenses improductives cent millions, dévoré les moissons de provinces tout entières uniquement parce que l'adversaire faisait les mêmes frais. Tous ceux qui avaient des yeux pour voir n'avaient pas de peine à se convaincre qu'à la longue une intervention des puissances européennes, ou bieu une solution sanglante serait inévitable. La première n'ayant pas eu lieu, la seconde ne s'est pas fait attendre.
Depuis le mois de janvier, le sultan Mahmoud était incontestablement décidé à échapper à cette situation pénible par la guerre ; on fit de grands sacrifices, on ne recula devant aucune dépense, on accorda les distinctions et les avancements à pleines mains, on renforça, au moyen de mesures violentes, les troupes; on compléta le matériel de l'artillerie; on accumula les provisions, et Ton accorda toutes les demandes du général en chef. Inquiété, sur ces entrefaites, par les ambassades européennes, l'on donna officiellement les assurances de paix les plus formelles, et tandis que la question de la guerre était tranchée depuis six mois, et que nous nous mettions en devoir de passer la frontière, l'on assurait toujours encore à Constantinople que le statu quo serait maintenu.
Voyons maintenant jusqu'à quel point des espérances de succès pouvaient déterminer le sultan. La Porte avait levé en Asie-Mineure trois corps; dont l'effectif se montait à 70,000 hommes. Ces troupes étaient composées en majeure partie de landwehr consistant en hommes fraîchement levés, obligés de s'approprier au plus vite quelque chose de la tactique européenne, et en officiers qui, choisis par la faveur, n'avaient pas la moindre connaissance de leur état. La moitié des troupes de ligne était composée également de recrues.
La mortalité a été si forte que, pendant notre séjour ici; nous avons enterré la moitié de l'infanterie. Toute la charge du recrutement pèse maintenant sur le Kurdistan. Les habitants se sont enfuis dans les montagnes ; on leur a fait la chasse avec des chiens ; ceux qui ont été pris, — souvent enfants et invalides, — ont été liés et emmenés avec des cordes. Ces soldats, qui ne comprenaient pas même la langue de leurs officiers, ont été constamment traités en prisonniers ; des lignes épaisses de postes entouraient le camp de chaque régiment, mais souvent les gardes s'enfuyaient elles-mêmes. On payait vingt, et plus tard cent florins pour chaque fuyard ramené, sans pouvoir empêcher la désertion ; il arrivait que cinquante hommes à la fois abandonnaient, avec leurs chevaux et les armes, les avant-postes.
Le soldat était bien soldé, bien habillé, abondamment nourri et traité avec douceur ; mais il était rare qu'un Kurde restât plus de deux ans sous les armes ; il allait à l'hôpital, mourait ou prenait la fuite. A côté de ces dispositions des deux* tiers de l'armée, il faut citer encore le manque complet d'officiers capables ; il était donc naturel de croire que l'on ne pouvait faire la guerre avec de pareils militaires.
Il faut l'avouer cependant : si l'armée d'Ibrahim- Pacha était supérieure, elle ne l'était que relativement à celle de la Turquie ; elle avait fait, l'année dernière, de grandes pertes dans la guerre avec les Kurdes, elle
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était composée en grande partie, comme la nôtre, de recrues, et était inférieure numériquement. Plus lard, Ibrahim-Pacha avait ramassé, pour livrer bataille, tout ce qu'il possédait en Syrie ; on l'autorisa même à s'adjoindre la garnison d'Adana et, en dépit de ces renforts, son armée dépassait à peine de 10,000 hommes le corps de Hafis-Pacha. Les troupes d'Ibrahim manœuvraient plus habilement que celles de la Porte; son artillerie était bien servie et plus nombreuse, mais l'esprit de ses soldats n'était en rien supérieur à celui qui animait les troupes de Hafis-Pacha.
Depuis que nous étions en présence de nos adversaires, il ne se passait pas de jour que vingt à quarante déserteurs, officiers et soldats, ne vinssent dans notre camp avec leurs armes. Tandis que l'on dépensait des sommes énormes dans le camp turc, la misère régnait dans l'armée égyptienne ; la ration comprenait à peine un tiers de la nôtre, les hommes campaient sans tente, et la -solde était en soufirance depuis dix-huit mois. Les malades restaient presque sans secours, et la population de toute la Syrie, surtout celle des grandes villes, n'attendait que le signal de la révolte.
La probabilité d'un succès était du côté de la Porte, mais tous les avantages furent balancés par une faute capitale : en Syrie, il n'y avait qu'un commandement, confié à un homme dont l'existence était en jeu ; en Asie, il y avait quatre généraux en chef, indépendants l'un de l'autre, ayant chacun ses intérêts, et se jalousant réciproquement. 11 arriva ainsi que nous étions déjà engagés dans des escarmouches avec l'ennemi, lorsque le corps d'Isset-Pacha était encore à Césariéh, à cent cinquante lieues en arrière ; celui de Hadchi-Ali- Pacha, chargé d'occuper Koniéh, restait dans une inaction telle, qu'Ibrahim put dégarnir ces passages de presque tous leurs défenseurs, et se renforcer d'autant.
Hafis-Pacha voulait la guerre et avait la conviction de répondre par là aux vœux les plus secrets de son
maître ; le prétexte, il le chercha dans quelques exploits de tirailleurs arabes. Il m'était très pénible de remplir toujours l'office d'un obstacle dans ces entreprises, de rappeler sans cesse qu'il fallait attendre l'arrivée des autres corps, et il ne me resta que de prendre la part la plus active aux expéditions que je ne pouvais empêcher.
Ibrahim -Pacha n'avait évidemment pas la moindre envie d'ouvrir la lutte ; il se montra patient et endurant : dans un combat de troupes irrégulières, nous lui avions fait quatre-vingts prisonniers, et nos reconnaissances avaient dépassé de cinq lieues la frontière. A Aintab, les habitants avaient enfermé leur garnison dans la citadelle; la citadelle soutint une canonnade très faible, mais se rendit contre l'assurance du payement de sa solde arriérée de dix-huit mois, et la garnison prit même du service dans nos rangs. Ceci, toutefois, dépassait la mesure de ce que le généralissime syrien pouvait supporter; il parut le 20 mai avec toute son armée, passa vers midi le défilé de Misar, et s'établit en colonnes serrées eu deçà de ce défilé, à une lieue et demie de notre front de bataille.
En dépit de tous les beaux contes de nos éclaireurs, nous acquîmes bientôt la certitude qu'Ibrahim était beaucoup plus fort que nous. Nos cavaliers irréguliers et une brigade de cavalerie de la garde, avec une batterie volante, furent rejetés en désordre de Misar, et laissèrent leurs tentes aux mains de l'ennemi. Sur ces entrefaites, le corps de Hafis-Pacha entra rapidement et avec ordre en ligne, à mille pas en avant du camp, manœuvre à laquelle nous nous étions exercés à plusieurs reprises. Nous nous attendions à être attaqués immédiamenl ; mais Ibrahim resta immobile le reste de la journée et la nuit. Notre corps passa la nuit sous les armes.
Le lendemain matin, 21 juin, avant le lever du soleil, je me rendis sur un cône de rochers, couvert de retranchements sur notre aile droite, et d'où l'on embrassait du
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regard toutes les positions environnantes. L'on pouvait y observer dans tous ses détails l'attaque de l'adversaire, et prendre à temps ses mesures pour lui disputer le passage.
Jusqu'à neuf heures, calme parfait dans le camp ennemi. Puis, neuf régiments de cavalerie, dix-huit pièces d'artillerie attelées et une brigade d'infanterie s'ébranlent et marchent contre le centre et le flanc gauche de notre position. Le reste du corps ne sortant pas de ses bivouacs, j'avertis le pacha qu'il s'agit d'une simple reconnaissance. La canonnade s'engage à une grande distance, et les troupes irrégulières seules en viennent aux mains. L'ennemi se retire.
On avait trouvé, paraît-il, notre position trop forte; la reconnaissance, du moins, ne fut point suivie d'une attaque. Je propose d'ordonner aux troupes de rentrer sous la tente pour faire la cuisine, et de ne laisser sous les armes que la première ligne. Mais on trouva cette disposition trop téméraire, et nous passâmes la nuit entière sous les armes. Notre position était appuyée, à droite et gauche, sur des hauteurs qu'il n'était pas facile de gravir; le centre, couvert de retranchements, était légèrement recourbé en arrière. Pour nos principes, la ligne de bataille était trop étendue, et manquait un peu de profondeur; on avait également commencé par faire avancer trop de pièces d'artillerie ; mais étant donné la manière de combattre des Orientaux, cette particularité offrait des avantages, et Ibrahim-Pacha, lui aussi, paraît en avoir jugé ainsi. La lutte entre ces peuples ne dure que peu d'heures; le premier choc est décisif; le temps manque à l'emploi de grosses réserves; il est prudent d'engager, dès l'abord, de grandes forces et de commencer par jouer son va-tout ; voilà pourquoi les meilleures troupes composaient la première ligne ; les moins solides, la réserve.
Le 22 juin, de grand matin, beaucoup de mouvement dans le camp ennemi. Plusieurs milliers de chameaux
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repassaient le défilé de Misar, suivis de grosses masses de cavalerie et de quelques troupes d'infanterie. On crut généralement à la retraite; mais je prévins bientôt le pacha que la direction de la marche indiquait l'intention de tourner notre flanc gauche. Vers dix heures, je descendis vers le commandant en chef pour lui donner la certitude de cette manœuvre : l'avant-garde s'était rapprochée de nous jusqu'à une distance d'une lieue et quart; elle ne s'était éloignée que de deux lieues du gros de l'armée ennemie. M. L. et moi, nous proposâmes unanimement une attaque générale, mais elle fut réduite à une démonstration insignifiante de notre triste cavalerie.
L'après-midi, le pacha monta avec moi sur le cône, pour me consulter sur l'état des choses. Je lui montrai les colonnes d'Ibrahim s'ébranlant toutes vers un pont jeté sur le Nisib, à une lieue et demie en aval de notre position. Je déclarai que n'ayant pas voulu attaquer l'ennemi pendant son mouvement tournant, il ne nous restait d'autre choix que de battre en retraite avant que ce mouvement ne fût achevé. Nous avions, à trois lieues en arrière, la forte position de Biradchik; d'après les principes européens, cette position avait le grand tort d'être sans ligne de retraite; d'après tout ce que j'ai vu, cette circonstance était à mes yeux son plus grand avantage. Tout le monde, même le dernier des Kurdes, voyait qu'il y fallait tenir ou périr ; il ne pouvait être question d'être tourné, les deux ailes s'appuyant sur l'Euphrate, qui couvrait aussi les derrières ; la ligne de bataille était munie de bons retranchements; nous avions derrière nous un château fort avec d'immenses provisions ; devant nous, une plaine en forme de glacis, sur laquelle nos fourrageurs n'avaient pas laissé un brin d'herbe au service de l'ennemi. Le pacha déclara que c'était un déshonneur que de reculer : avec cela, il craignait que Biradchik ne fût trop forte ; l'ennemi n'oserait nous y attaquer, etc. Je lui offris de me couper la
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main droite si Ibrahim retom-nait à Alep sans livrer bataille. Gomme il s'agissait des plus grands intérêts, je n'hésitai point à m'exprimer de la façon la plus formelle et la plus franche en présence des officiers supérieurs de l'armée, de Mustapha- Pacha, de Mashar-Pacha, de Han-Effendi, etc. Je représentai au pacha le peu de solidité de son armée et la force des adversaires ; je lui rappelai que nos renforts étaient en marche de tous côtés, qu'il ne s'agissait que de gagner du temps (1) jusqu'à leur arrivée, qu'il n'était question, en définitive, que d'une retraite volontaire qui ne pouvait être précipitée par l'ennemi, enfin, que toutes les petites considérations, et même la perte d'Aintah, ne pouvaient être mises en hgne de compte à uu moment où de si grands intérêts étaient en jeu. Je finis par lui dire que la position que m'avait confiée le sultan Mahmoud me faisait un devoir de lui tenir ce langage, et que je déclinais sur l'heure toutes les conséquences qu'entraînerait un plus long séjour à Nisib. L..., qui était présent, se rangea complètement de mon avis ; le résultat fut qu'en dépit de la répugnance première on allait ordonner la retraite sur Biradchik, fixer l'heure du départ, le nombre des colonnes, etc.
Une heure après, je me rendis auprès du pacha pour lui annoncer que le gros de l'armée ennemie se dirigeait également vers le pont de Kersun, et que l'avantgarde aurait atteint ce point dans une demi-heure. Je trouvai le général en chef entouré de mollahs et de chodchas qui, depuis peu, avaient acquis une grande influence : il avait complètement changé d'avis. « Mon renseignement ne pouvait être exact ; l'adversaire n'avait d'autre intention que de se retirer demain matin sur Alep. La cause du sultan était juste; Allah lui viendrait en aide, et toute retraite serait im déshonneur; j'étais
(1) Des renseignements égyptiens nous ont îtppris ultérieurement que, le jour de la bataille, Ibrahim-Pacha distribua le reste de son pain à son armée.
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autorisé à prendre position sur l'aile gauche, en faisant face au pont. » Je m'y refusai de la façon la plus formelle, et je me retirai dans ma tente.
Lorsqu'arriva la première nouvelle de l'attaque d'Ibrahim, j'étais malade, alité; pendant les reconnaissances des derniers jours, je ne m'étais tenu à cheval qu'au prix des plus grands efforts, et maintenant j'avais le plus pressant besoin d'une heure de repos. En passant, je prévins MM. A. et R., de la Société géographique de Londres , qui séjournaient depuis quelque temps au quartier général, d'avoir à tenir prêts leurs bagages, car nous nous battrions probablement le lendemain dans une mauvaise position, et je ne pouvais plus répondre de l'issue. A peine m'étais-je jeté sur ma couche que le pacha me manda auprès de lui; la nouvelle de l'arrivée de l'ennemi sur le pont s'était confirmée; la consternation était aussi grande que la sécurité l'avait été peu d'instants auparavant. L'on s'attendait à être attaqué le soir même. En présence d'un grand nombre d'officiers et des Anglais, mes camarades et moi nous répétons que jusqu'ici rien n'est perdu; mais que la marche sans retard sur Biradchik est d'une absolue nécessité. Le pacha était dans une surexcitation visible ; mais il ne voulut pas consentir à cette mesure, probablement parce qu'il avait peu de confiance dans ses mauvaises troupes, et qu'il craignait de les voir démoralisées par une retraite quelconque. Tous les pachas désiraient ardemment cette marche, mais aucun d'eux n'osa parler; je sommai hautement Mustapha-Pacha, le lieutenantgénéral de la garde et Han-EfFendi de donner leur assentiment à mon avis, qu'ils avaient partagé sur le cône; j'invitai Hafîs- Pacha à ne point prêter l'oreille à des gens tels que les mollahs, qui n'entendaient rien aux affaires, je lui rappelai que le lendemain, au moment où le soleil se coucherait de nouveau derrière ces montagnes, il serait probablement sans armée : tout fut en vain!
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Le crépuscule commençait à tomber; aucune résolution n'était prise. Le pacha se rendit avec une suite nombreuse auprès de notre aile gauche, pour y choisir lui-même une position; je déclarai au général en chef que le terrain n'était pas décidément défavorable, mais qu'il n'offrait pas assez de garanties pour des troupes comme les siennes ; je l'invitai de nouveau à donner l'ordre dii départ, et comme il me le refusa formellement, je demandai mon congé. Il allait de soi que je prendrais, comme tout autre soldat, ma part de la lutte, mais mes fonctions de conseiller prendraient fin sur l'heure. Dans un premier mouvement de dépit, Hafis- Pacha m'avait accordé ma demande; mais à peine quelques minutes s'étaient-elles écoulées qu'il me rappela : a II s'attendait à ne pas se voir abandonné en un pareil moment; plutôt que de se rendre à Biradchik, il se ferait tailler en pièces; j'étais invité à prcjudre ma position comme je le pourrais. » Voyant qu'il était impossible de l'amener à Biradchik, je tins pour mou devoir de tirer le meilleur parti possible des malheureuses circonstances où nous nous trouvions. Je priai de faire retirer toutes les troupes sur les hauteurs où nous nous trouvions ; les brigades arrivèrent effectivement l'une après l'autre et occupèrent à la lueur de la pleine lune leur nouvelle position. L'aile droite était formée par les retranchements qui avaient protégé auparavant l'aile gauche; l'aile gauche était couverte par une batterie de gros calibre; devant le centre s'étendait un ravin. La réserve se tenait dans un pli du terrain ; mais tous nos corps étaient à l'étroit. L... établit les batteries, et à trois heures du matin nous étions prêts. Tout le monde était à son poste : nos hommes passaient la troisième nuit sous les armes.
Avant le lever du soleil, le pacha me fit appeler auprès de lui, parcourut la ligne de bataille et se félicita vivement de n'avoir pas opéré la retraite sur Biradchik. Dans la même matinée, le 23 juillet, Ibrahim-Pacha
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défila sur le pont de Kersuii ; la complète inaction de notre corps, et surtout de notre cavalerie, l'enhardit à bivouaquer à une lieue de nos lignes, à faire continuer le défilé sur ses derrières et à se tenir toute la journée immobile dans ce camp.
Vers le soir, je m'avançai en compagnie du capitaine L... jusqu'au plus près du bivouac égyptien; je no découvris aucun avant-poste; quelques Arabes seuls parcouraient les hauteurs à gauche, et 40 pièces d'artillerie couvraient le centre de l'ennemi. Notre escorte turque s'était arrêtée sur une montagne d'où elle nous observa, nous et nos adversaires. Elle prétendit qu'on avait dirigé sur nous une pièce, ce qui eût été beaucoup d'honneur et ne nous eût fait courir qu'un médiocre danger. Après avoir trouvé dans un pli de terrain, à seize cents pas de l'ennemi, un emplacement très favorable pour l'établissement d'une batterie de douze obusiers, nous revînmes sur nos pas.
Une heure avant minuit, nous nous mîmes en marche avec la brigade d'Ismaël- Pacha que je savais êt/re la meilleure, et douze obus. J'avais défendu à la cavalerie de bouger. La lune était dans son plein, le chemin uni et facile, nous avancions dans le plus profond silence; l'infanterie, en colonnes, marchait au milieu, flanquée des deux côtés par l'artillerie. Une petite avant-garde nous précédait de quatre-vingts pas. Nous atteignons, sans rencontrer une seule patrouille ennemie, le point que nous avions choisi. On a demandé, après coup, pourquoi l'entreprise ne fut point exécutée avec des forces plus considérables ; ceux qui tinrent ce langage n'avaient pas assisté au désordre qui se produisit lorsqu'il s'agit seulement d'établir douze pièces à proximité de l'ennemi. Pour faire une attaque générale, il eût fallu exécuter, en colonnes séparées, une marche de nuit, avec des hommes dont la 'moitié n'attendaient qu'un tel mouvement pour se sauver. Mais pouvait-on demander à des troupes, dont le chef n'avait pas osé se retirer à trois Ueues
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en arrière ou tenter une attaque dans les conditions les pluG favorables, pouvait-on leur demander de se jeter à travers le feu de quarante pièces de canon, sur des masses supérieures en nombre, à qui la possibilité de fuir était enlevée par le fleuve qu'elles avaient à dos; sur des troupes qui ne couchaient point sous des tentes, comme nous, mais qui bivouaquaient entre leurs armés, et qui n'avaient qu'à se lever de terre pour être prêtes à recevoir leurs adversaires ?
Le capitaine L... passe en revue chaque pièce, je mets l'infanterie en position et l'ordre de faire feu est donné. Le premier obus tombe et éclate dans les feux de bivouac, puis un coup retentit après l'autre, et les obus tracent leurs orbes brillants dans le ciel sombre . de la nuit. Presque tous éclatent dès le premier choc, et, avec les masses épaisses formées par l'ennemi pour camper, leur effet doit être immense et la surprise très grande. Mais bientôt l'ennemi répond à notre feu ; l'herbe, à côté de nos pièces, s'était allumée, et la lueur de ce léger incendie les montrait à nos adversaires ; mais ils ne nous croyaient probablement pas aussi rapprochés que nous l'étions réellement ; la plupart des boulets passaient sur nos têtes, et ce n'est que pendant notre retraite, alors que nous avions épuisé nos obus, que nous fûmes enfilés par un feu assez violent. Toutefois, l'infanterie seule eut quelques blessés; l'artillerie n'en eut aucun, et les pièces rentrèrent toutes en bon ordre.
Cette petite expédition fit une très bonne impression sur nos hommes, qui avaient montré ici, pour la première fois, quelque initiative. A notre retom*, félicitations des pachas.
Je dormis, cette nuit, trois heures; puis le pacha me fit dire que le corps d'Ibrahim s'ébranlait. Il s'était mis effectivement en marche de bon matin, et se dirigeait, en trois colonnes, sur Biradchik, de telle façon qu'il se trouva bientôt entre nous et nos magasins. — Ibrahim jouait son va- tout ; vaincu, il n'avait plus de ligne de
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retraite; mais il avait raison d'en agir ainsi : il était dans une situation telle qu'il lui fallait tout perdre ou tout gagner.
Pendant la nuit, plusieurs centaines de déserteurs étaient venus à nous. Gomme nous avions renoncé volontairement à notre bonne position de Biradchik, nous étions réduits à accepter la bataille là où Ibrahim nous l'offrait. Il s'agissait maintenant d'établir une nouvelle ligne de bataille; à cet effet, je maintins dans leur position l'aile droite, la grande batterie et la garde : elles formèrent l'aile droite; sur leur gauche, j'établis trois brigades d'infanterie; les brigades de landwehr restèrent en réserve, l'une, derrière l'aile droite, une autre, derrière l'aile gauche, deux enfin, derrière le centre. La première ligne était formée par 14 bataillons et 92 pièces; la seconde, par 13 bataillons; la réserve, par 24 bataillons, 9 régiments de cavalerie et 1 3 pièces. Devant le front de bataille se trouvaient deux retranchements élevés pendant la nuit par le capitaine de M.; l'aile droite s'appuyait sur des ravins, l'aile gauche se trouvait dans un bois d'oliviers peu épais ; la réserve occupait, invisible, un pli de terrain; les troupes irrégulières formaient l'extrême gauche.
Chaque bataillon, chaque batterie, chaque régiment de cavalerie occupait sa place que l'adversaire était encore en marche dans la direction de Biradchik. J'eus le loisir de dévorer paisiblement, en compagnie du capitaine L..., un poulet, ce qui attira l'admiration des assistants sur notre appétit ; puis, je m'avançai encore à 1,000 pas en avant de la position, et je rapportai au pacha, qui prenait toujours souci de son aile gauche, l'assurance que l'aile droite aurait à faire à des masses tout aussi considérables que l'aile gauche. Ibrahim avait tourné cette aile dans toutes les batailles précédentes, et sa marche du matin indiquait la même intention. Mais, dans la bataille du 24 juin, il n'y eut pas de surprise, et le changement de position avant le combat avait prévenu
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le mouvement tournant. Les bataillons de la première ligne étaient déployés ; ceux de l'aile gauche avaient fait avancer leurs tirailleurs ; l'infanterie de réserve était en colonnes, au centre.
Confiant à bon droit dans l'incapacité de notre cavalerie, l'ennemi avait exécuté sa marche de flanc à une lieue de notre front de bataille. Sur la ligne la plus rapprochée de nous s'avançait son artillerie et la plus grande partie de sa cavalerie ; à leur droite, l'infanterie et la réserve de toutes les armes, la profondeur de cette colonne était d'environ trois quarts de lieue. On fit une courte halte, puis l'artillerie s'avança au trot et ouvrit le feu; l'infanterie resta, au commencement, hors de notre portée, la cavalerie s'avança pour couvrir l'artillerie. Cette disposition était très sage ; l'effet en fut que notre feu très vif s'éparpilla sur un grand espace, sans atteindre la réserve ennemie, tandis que les pièces de nos adversaires couvrirent de boulets tout l'espace occupé par nos lignes.
En peu de minutes, nous n'eûmes guère de bataillons dont le courage n'eût été ébranlé par des pertes. Les sept huitièmes de ces hommes n'avaient jamais entendu siffler un boulet; quand un obus tombait par hasard dans une colonne et y éclatait, des compagnies entières commençaient par se débander.
Le pacha m'avait dépêché vers l'aile droite pour voir s'il était possible de la porter en avant avec la garde et une partie de la réserve. Mais l'ennemi était encore trop éloigné pour l'offensive; le capitaine M... était occupé à rapprocher un peu de l'ennemi la batterie de l'aile droite; mais à une courte distance, elle fit une décharge, et on ne put l'empêcher d'ouvrir un feu violent. Toutefois, pendant les trois premiers quarts d'heure tout était resté en ordre sur l'aile droite; le capitaine L... avait laissé, dans le même état, l'aile ganche, où l'attaque était plus vive et plus pressante. Il avait ramené dans la ligne de bataille, le pistolet au poing, un capitaine qui avait pris
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la fuite avec la moitié d'une batterie. Mais bientôt les choses changèrent de face.
Lorsque je revins au centre, auprès du pacha, je remarquai avec terreur que la brigade de la ligne que j'avais établie sur l'aile gauche, occupait l'enfoncement désigné à la réserve. J'interpellai le commandant du deuxième régiment, je le sommai de s'avancer encore ; l'ennemi battait déjà en retraite, il s'agissait de tenir encore une demi-heure : — ce fut en vain. — Déjà revenaient isolément quelques pièces et même des chevaux avec leurs traits coupés ; plusieurs caissons avaient sauté ; presque tous les bataillons étaient en prière, les mains levées au ciel : manœuvre exécutée sur l'ordre du commandant en chef. Des groupes de 4, 5 hommes s'éloignaient sous prétexte d'enlever des blessés; la réserve avançait, reculait, pour éviter. le feu qui l'enfilait ; bref, la bataille était déjà moralement perdue. Une canonnade violente était, il est vrai, ce que cette troupe pouvait essuyer de plus désagréable. Un bataillon de 480 hommes avait, au dire de son commandant, 68 morts. Ceux de l'aile gauche en comptaient probablement autant; cependant je ne crois pas que nous ayons eu sur le champ de bataille plus de 1,000 morts et blessés.
Au moment même où je fis observer au pacha qu'il était indispensable de porter de nouveau l'aile gauche en avant, la brigade de cavalerie de la garde quitta sa position de réserve sans en avoir reçu l'ordre, probablement poussée par l'inquiétude, et elle s'ébranla pour une attaque qui ne dépassa pas notre première ligne d'infanterie. Quelques obus frappèrent ces masses ; elles tournèrent bride en tumulte, nous passèrent sur le corps et jetèrent le désordre dans l'infanterie. Le pacha s'était porté sur l'aile droite, et probablement il y chercha la mort. Lui-même tenait le drapeau d'un bataillon de landwehr ; mais le bataillon ne le suivit pas. Du reste de la bataille, il n'y a que peu de mots à dire. La brigade de Halid-Pacha fut ébranlée par la mort de son
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brave commandant, qui eut la tête enlevée par un boulet pendant qu'il regardait à travers sa lunette; les brigades d'Ismaël et de Mustapha finirent par plier, après avoir repoussé une attaque de cavalerie. Le premier régiment de la brigade Heider- Pacha qui, la première, avait abandonné son poste à l'aile gauche, tint ensuite le plus longtemps tête à l'ennemi, et son chef fut fait prisonnier; mais, en général, il n'y eut pas de lutte corps à corps. L'infanterie tirait en l'air à des distances immense», la cavalerie se dispersa, et bientôt tout se débanda. A vrai dire, c'était l'artillerie qui s'était le mieux battue.
Ayant eu la bonne chauce, vers la fin du combat, de rencontrer mes deux camarades au centre, je résolus de ne plus les quitter. Il s'agissait pour nous de gagner une avance sur les fuyards; car, une fois la retraite commencée, tous les liens de la discipline étaient rompus. — Les Kurdes — ils formaient la majeure partie de notre corps — étaient nos ennemis ; ils tirèrent sur leurs propres officiers et sur leurs camarades; ils fermèrent les chemins de la montagne et dirigèrent plusieurs attaques contre Hafis-Pacha en personne. D'autres fuyards jetaient leurs armes et l'uniforme, et se dirigeaient gaiement et en chantant vers leurs villages. Nous nous retirâmes, le soir, jusqu'à Aïntab, à 9 lieues de distance ; mais là, tous les habitants prirent, pendant la nuit même, la fuite, craignant la vengeance d'Ibrahim. Nous fûmes donc réduits à continuer notre route avec nos chevaux fatigués ; nous poursuivîmes notre marche le lendemain, sans nourriture pour nous, sans avoine pour nos montures, et, vers le soir, nous arrivâmes sur le bord d'un ruisseau, à quatre lieues de Marach, où l'on trouvait au moins de l'eau et de l'herbe.
Moi même j'étais complètement épuisé à notre entrée à Marach, le 26 au matin. Nous y prîmes un peu de repos. J'avais monté mon cheval la nuit avant la bataille, pendant le combat, deux jours et une nuit après
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la lutte, sans que la bête eût mangé autre chose que de l'herbe sèche.
Quelques fuyards se rassemblèrent peu à peu à Marach. Je remarquai les aveux des officiers qui avaient pris part aux batailles précédentes de Homs, de Beylan et de Koniah, où les Turcs avaient été de beaucoup supérieurs en nombre à leurs advers:^ires. Ils prétendaient que celle de Nisib avait été de beaucoup plus sanglante, et la résistance plus tenace et j)lus vigoureuse que dans les combats antérieurs! Mais la retraite nous coûta les cinq sixièmes du corps tout entier et, en outre, tout le matériel de l'artillerie. La landwehr rentra presque tout entière in cor pore à la maison. La brigade de Mahmoud-Pacha est composée aujourd'hui de 75 hommes; celle de Békir-Pacha, qui comptait 5,800 hommes, en réunit 351 , etc. La cavalerie seule, composée de spahis, est en grande partie intacte. Jugez par là quels éléments nous avions à manier.
Le désordre dans le corps d'Ibrahim paraît avoir été presque aussi considérable. Le jour d'une bataille gagnée, deux bataillons passèrent dans nos rangs, et des cuirassiers égyptiens suivirent nos cavaliers dans leur fuite; 3,000 fusils furent livrés le même jour dans le camp de Biradchik par des fuyards qui passèrent l'Euphrate, et l'on soutint qu'Ibrahim avait tiré luimême sur ses bataillons qui pliaient, mais je ne puis certifier ce dernier fait. Le sort de la bataille avait donc tenu à un fil, et c'est là ce qui explique que le vainqueur ne tenta pas même la plus légère poursuite. Ceci permit à la plus grande partie de nos fuyards de se jeter à droite dans la montagne, et à Hafis- Pacha de se diriger sur Rumkaléh et Béhesne.
Le chemin que je suivis en quittant le champ de bataille m'amena près de notre ancien camp, et je m'approchai pour voir ce qu'étaient devenus mes hommes et mes chevaux. Je trouvai mon mulet tué devant ma tente lacérée par un boulet; dans la tente, toutes mes malles
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prêtes à être chargées, et un soldat étranger blessé; mes serviteurs s'étaient sauvés avec huit chevaux. Noire cavalerie irrégulière avait été la première à piller les tentes, mais la cavalerie ennemie paraît l'avoir interrompue dans cette occupation. Le domestique qui m'avait suivi dans la mêlée s'était sauvé également, mais je le retrouvai heureusement plus tard , et, dans ces circonstances, il devenait indispensable pour notre sécurité. Je •regrette surtout la perte d'une partie de mes cartes, dont je ne possède point de copie.
Après avoir joui pendant deux jours à Marach d'un repos qui m'était indispensable, nous nous rendîmes à Malatia, où s'était retiré Haôs-Pacha. Mais toutes les communications directes étaient interrompues par les Kurdes et par des tribus de Turcomans nomades; nous nous joignîmes donc à 80 cavaliers qui avaient fait une petite guerre d'insurgés sous la conduite de Mystik-bey, pour revenir à l'armée par un détour à travers la montagne. Nous passâmes parGébeun etGœgsin. AGœgsin, un heureux hasard nous fît rencontrer un train de quarante voitures à deux roues, attelées de buffles ; ce convoi suivait le corps d'Isset- Pacha. L'espace compris entre Gœgsin et larpys était infesté par les tribus d'Atraaly, de Dchorid, de Ichadarly. Notre escorte étant faible, on craignait d'être attaqué. Cette chevauchée nocturne fut si lente et si insupportable que L... et moi nous prîmes les devants avec deux hommes; fatigués, nous nous couchâmes vers minuit dans un buisson , pour prendre un peu de repos. Nous fûmes réveillés par nos gens qui prétendaient avoir vu des hommes rôder dans le taillis. La lune s'étant levée, nous poursuivons notre route, et à l'aube du jour, nous atteignons sains et saufs larpys. Le convoi, au contraire, avait été attaqué et avait perdu quelques hommes. A larpys, nous apprenons à notre grande joie que le corps d'Isset- Pacha campe derrière Alibastan. Nous poursuivons notre route le même jour, avec nos chevaux fatigués, et nous avons la bonne
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fortune de rencontrer le capitaine V..., mon camarade, qui prépare un bon accueil aux fuyards épuisés par de grandes privations. Nous tombons aussitôt sur ses vivres, sur ses habits et son linge; nous en faisons quatre parts, et chacun en prend une, de sorte que notre hôte n'est pas moins pillé que iious. Nous suivons le corps pendant deux étapes jusqu'à Dérindéh , et de là nous rejoignons Hafis-Pacha en deux journées de marche.
Hafis-Pacha nous reçut avec toute la bienveillance qu'il pouvait témoigner dans sa situation. Un général en chef turc, qui est battu, ne sait pas s'il reste en possession de sa tête, ou non. Tout commandement cesse après la défaite ; voilà pourquoi la poursuite de la victoire donne des résultats infiniment plus considérables dans ces pays que partout ailleurs. La correspondance avec Constantinople demande au moins seize jours; aussi Hafis-Pacha ne sait-il pas encore à l'heure qu'il est s'il reste séraskier de l'Orient, où s'il est un condamné exilé. La décision est attendue d'un jour à l'autre.
Depuis qu'on a commencé à examiner le cas à Constantinople, d'autres événements importants sont survenus. Dès notre arrivée, nous apprîmes que le corps d'Osman-Pacha de Gésariéh, fort de 3,000 hommes, avait jeté ses armes à Gœryn et s'était dispersé; huit jours après, le corps d'Isset-Pacha, qui se montait à 12,000 hommes, avait suivi cet exemple à Dérindéh. Ces honteuses désertions jettent sur la situation de la Turquie un jour plus lugubre que toutes les batailles perdues.
Nous avions tenu à rejoindre Hafis-Pacha parce que nous pensions que ses troupes auraient à livrer des combats d'arrière- garde; mais nous rencontrâmes le calme le plus parfait. Ibrahim-Pacha s'est arrêté comme pétrifié après sa victoire. Si c'est une intervention diplomatique qui exerce ce charme après l'accomplissement de la catastrophe, il faut regretter qu'il n'ait pas agi pour la prévenir ; je crois en effet que l'on n'avait pas en Eu-
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rope une connaissance exacte de la vraie situation. Méhémet-Ali et la Porte étaient deux athlètes que la tension égale de toutes leurs forces met dans un état d'apparente immobilité que l'on prend pour du repos. Heureuse de ne point voir de lutte, la diplomatie européenne disait : « Très bien ; tenez-vous tranquilles, et le premier qui bougera, je le désignerai comme étant l'agresseur. » Les deux malheureux gladiateurs restèrent dans cet état pendant sept années; alors, enfin, l'un d'eux sentit ses forces s'épuiser ; il fit un effort désespéré, et succomba.
Retour à Constantinople. — A ccueil du vizir. — Audience du sultan Abdul-Médchid.
Constantinople, le 10 août 1839.
Le firman du Grand-Turc qui dépossédait Hafis-Pachà du commandement en chef et le reléguait provisoirement à Sivas, fut lu solennellement le 28 juillet. Méhémet-Ali-Bey, l'envoyé impérial, nous avait invités à le suivre à Constantinople par la voie de terre; mais, comme il devait s'arrêter encore à Angora et à Kutahia, nous préférâmes nous embarquer sur le paquebot partant le 3 août de Samsun. Nous suivîmes notre pacha jusqu'à Sivas, et il s'agit alors d'atteindre le port en temps utile, ce qui ne pouvait se faire que par une marche forcée. L... et moi nous prenons la résolution de faire la tentative ; nous emmenons un Tartare, et nous lui promettons une récompense d'une bourse ou de 50 florins, si nous arrivons avant le départ du vaisseau; si nous arrivons une minute plus tard, il ne recevra rien. L'homme réfléchit à la chose, car devant nous s'avançait une foule de beys et d'agas qui avaient probablement confisqué tous les chevaux de poste, puis il s'écria : « Eyi soïledin! tu as bien parlé; — bakalum,
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essayons; je jure sur ma tête que nous arriverons. » Une heure après, nous sommes en selle, et nous parcourons le plateau, nous dirigeant vers le Tildisdagh ou montagne des étoiles. Le lendemain matin, nous descendons des gorges sauvages, boisées, jusque vers Tokat, et nous atteignons vers le soir Turhall. Mais là il est impossible de se procurer des chevaux ; quelques-uns reviennent le lendemain d'Amasia; nous mettons la main dessus, mais les bêtes sont tellement fatiguées que nous craignons de rester en route, avant d'avoir parcouru l'étape de douze lieues. Nous nous décidons à passer par Siléh, où nous espérons trouver des chevaux.
Les habitants menacent de se soulever contre la Porte. Nous trouvons néanmoins bon accueil et d'excellents chevaux. Le crépuscule commence à tomber lorsque nous descendons dans la belle vallée de Tokat-Sui, et ce n'est qu'à minuit que nous entrons à Amasia. Dans la cour du musselim, nous trouvons toute la suite de Méhémet-Ali-Bey,* et nous ne parvenons pas à nous procurer uu seul cheval. Notre Tartare est très fatigué et opine que nous ne sommes pas si pressés que cela : Néjapalym. — Qu'y pouvons-nous faire? s'écrie-t-il ; il allume sa pipe, et se résigne. Telle n'est pas notre intention, nous réclamons des chevaux à cor et à cri. Olmaz ! ~ impossible ! — s'écria le Turc; olur ! — cela ira — répondons -nous. L'homme hausse les épaules et reste sur son « né japalym. » Je renonce à tout espoir, mais L... a une excellente inspiration : il déclare au Tartare que n'ayant pas rempli sa promesse, il est inutile qu'il nous suive, et il lui signifie qu'il ait à se garder de Hafls-Pacha que nous préviendrons de son manque de zèle. « Alors vous n'aurez de chevaux ni demain ni après-demain. » — « Rien n'est plus facile ; nous t'avons promis 500 piastres ; nous en faisons l'économie, je vais en offrir immédiatement 250 à l'imrahor de cette station-ci; à la station prochaine, je lui offrirai
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les 250 autres, et demain soir nous serons à Samsua. » En effet, le maître de poste aurait volé, à ce prix, un cheval du bey lui-même ; et un simple calcul d'arithmétique apprit à notre Tartare qu'il ferait bien de s'arranger avec le fonctionnaire pour un pourboire moins considérable. Le voyage continua donc sans interruption. Nous apercevons enfin, devant un cap couvert d'une magnifique forêt, la mer étincelante, et, comme les Grecs de Xéiiophon, nous poussons de grands cris de joie. Nous descendons au grand galop dans la quarantaine de Samsun; mais une quarantaine turque dure tout juste le temps nécessaire pour lire une lettre de recommandation du pacha, ou pour compter 50 piastres sur le coussin d'un sofa. A notre joie, nous rencontrons V. . ., qui n'espérait plus être rejoint par nous, et nous nous embarquons le lendemain matin.
Un pas nous conduit de Samsun sur le vapeur autrichien, de la barbarie asiatique dans le raffinement européen. Nous commençons par demander des pommes de terre, dont la privation nous a été le plus sensible depuis un an, et une bouteille de Champagne pour boire à la santé de notre roi, au jour de sa naissance, ici, sur les flots de la mer Noire. Revêtus d'habits turcs en lambeaux, maigres et décharnés, portant de longues barbes et suivis d'une escorte turque, on refuse de nous laisser entrer dans la première cabine jusqu'au moment où nous interpellons le capitaine en français. Ah! que tout cet entourage nous mit à notre aise : il y avait là des chaises, des tables, des miroirs, des livres, des couteaux, des fourchettes, bref, des jouissances et des meubles dont nous avions désappris l'usage. C'est ici que nous recevons la première nouvelle de la défection de la flotte, bruit auquel nous refusons d'ajouter foi.
Le deuxième jour, surgissent à l'horizon les phares blancs du Bosphore ; bientôt, nous découvrons les batteries du Bosphore ; puis, nous passons devant Bujukdéré, Thérapia, etc., jusqu'à ce qu'enfin la pointe du se-
rail brille devant nous, et nous jetons l'ancre dans la Gorne-d'Or.
L'accueil distingué qui nous était réservé de la part de tous les grands dignitaires turcs fit une très agréable impression sur nous; je trouvai mon ancien protecteur Méhémet-Ghosref- Pacha rappelé d'exil, élevé au plus grandes fonctions. Il me reçut avec la même bienveillance qu'autrefois, et comme j'étais maintenant vji état de lui parler sans drogman, je dus m 'entretenir avec lui pendant une heure, en présence du ministre de l'intérieur et du grand trésorier. On était très disposé à rejeter toute la responsabilité sur Hafis-Pacha et à le condamner sans rémission. Le vizir me chargea de lui présenter un rapport écrit sur tous les événements depuis l'explosion de la guerre. Sans voiler en rien les fautes commises par Hafis-Pacha, je saisis volontiers l'occasion de le disculper des accusations fausses portées contre lui. Ce n'était pas sa faute si l'on n'avait mis en ligne que 40,000 hommes sur les 80,000 dont on disposait ; si l'on n'avait pas réuni tous les corps sous le même commandement en chef; si l'on avait composé les deux tiers des régiments de Kurdes qui servaient décidément contre leur gré et qui s'enfuirent à l'approche de la décision finale. Hafis-Pacha est un honnête homme , et , malgré tout , le meilleur des généraux turcs. Il avait fait pour former son corps tout ce qui était en son pouvoir. Le pacha ressemblait à un artiste chargé de construire une voûte et à qui, au lieu de pierres dures, l'on offre qu'une molle argile. Il a beau ajuster ses matériaux ; au premier choc, la construction s'écroulera inévitablement, car le maître peut façonner les matériaux, mais il ne saurait les changer. L'armée de Hafis-Pacha avait été la mieux disciplinée et la mieux exercée, mais aussi la plus faible au point de vue moral que la Porte ait jamais mise sur pied. Le vizir craignait que Hafis-Pacha ne prît, à l'instar d'Achmet, son ami, parti pour Méhcmet-Ali. Je le ras-
surai là-dessus, et lui représentai que le moment où des corps entiers avaient jeté leurs armes, où la flotte avait fait défection (1), était mal choisi pour tenir rigueur à un général qui avait combattu sans succès, mais avec un courage personnel, contre un ennemi supérieur en nombre. Je priai quelques diplomates des plus influents de s'entremettre en faveur de Hafls-Pacha, qui fut effectivement gracié bientôt après, et chargé du pachalik d'Erzeroum.
Plus l'issue de l'action militaire à laquelle nous avions pris part avait été malheureuse, plus fut énergique notre demande de la constatation officielle de ce fait que nous n'étions point responsables de la catastrophe. Sur ces entrefaites, le sultan était mort; les ambassadeurs n'avaient pas été accrédités à nouveau, et aucun d'entre eux n'avait été jusqu'ici présenté au nouveau maître. Mais un écrit du vizir nous procura immédiatement une audience; Son Altesse nous accueillit gracieusement et nous combla de dons. Le séraskier déclara que nous lui ferions plaisir en revenant à Ckînstantinople quand les complications actuelles seraient résolues, et il exprima l'espoir que notre satisfaction serait réciproque.
Nous trouvons le sultan à Béglerberg, dans les mômes salles où son père nous avait reçus deux ans auparavant, et les traits du jeune monarque me rappellent vivement ceux du défunt. Abdul-Medchid est un jeune homme d'un bel extérieur; quoiqu'il n'ait que dix-sept ans, une grande barbe noire orne sa figure fine, un peu pâle. Le Grand-Turc paraît être d'une constitution délicate; il porte le costume de son père, le fez rouge avec l'agrafe de brillants et le manteau bleu foncé. Il me parut être plus taciturne et plus sérieux que le sultan Mahmoud. Il a ses raisons pour être grave.
(1) Achmet-Fevzi-Pacha, commandant de la flotte, avait fait sortir ses vaisseaux des Dardanelles, et était allé les livrer au vainqueur, dans le port d'Alexandrie. (Voir Louis Blanc, Histoire de Dix a tu, t. V, p. 430.) {Note du traducteur,)
Le sultan Mahmoud IL
Constantinople, le l^' septembre 1839.
J'ai visité aujourd'hui le tombeau du sultan défunt. Sur la crête de la montagne, entre la mer de Marmara et le port, non loin de la mosquée Nuri-Osman, on embrasse tout le panorama de villes et de mers, de montagnes, d'îles, de châteaux et de flottes dont la richesse n'est égalée nulle part sur le globe. C'est là que l'on avait porté le cercueil de Mahmoud ; une tente avait été dressée sur la bière, et l'on élève maintenant la voûte autour de la tente, car les cendres du maître décédé ne doivent pas être dérangées mne seconde fois. Qu'elles reposent en paix ! Le sultan Mahmoud a été pendant toute sa vie en proie à une profonde douleur : la régénération de son peuple avait été la grande tâche de son existence; l'insuccès de son plan, sa mort.
Le dernier siècle a vu un autre Etat de l'est de l'Europe sortir soudain de son néant politique et se mettre rapidement au rang des grandes puissances en s'appropriant les avantages de la culture occidentale. A peine dégagé de la barbarie, il intervient puissamment dans les rapports du monde civilisé. Quand nous voyous la réforme si heureusement accomplie de la baie finnoise à la mer d'Azow^, tandis qu'elle paraît avoir complètement échoué dans les pays si favorisés par la nature, qui s'étendent du Taurus au Balkan, il est naturel de chercher les causes de l'issue diverse de la même tentative. Dans ces considérations il faut tenir compte non-seulement des personnes, mais encore des circonstances ; il faut comparer non-seulement Pierre le Grand et Mah-
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moud II, mais aussi toute la situation de la Russie d'autrefois et celle de l'empire ottoman actuel.
Dans les deux pays, la réforme ne pouvait sortir du peuple ; il fallait, au contraire, la lui imposer. Dans les deux pays, les populations formaient l'élément conservateur; le gouvernement, l'élément révolutionnaire; car les hommes seuls qui tiennent le gouvernail reconnurent la nécessité d'une régénération qui dut se faire en dépit de ceux qu'elle concernait. Mais bien différente était la tâche du czar, qui avait à mettre les forces exubérantes d'un jeune empire dans la vraie voie, de celle du sultan, qui devait ranimer le corps mort de l'Etat des Osmanlis. Tout aussi différents étaient les points de départ donnés aux deux souverains pour accomplir le grand œuvre.
INi la religion, ni les mœurs ne défendaient au jeune czar de se transporter en Europe, dans les pays où il voulait s'instruire ; il y déploya un sens droit et une activité incessante. A Saardam, il fait la charpente d'une barque, parce qu'il se propose de construire plus tard une flotte à Saint-Pétersbourg ; aux hautes écoles anglaises, il étudie les sciences qu'il a le dessein d'introduire dans ses Etats ; en échangeant la magnificence et la majesté de son rang contre le train de vie ordinaire, il apprend à connaître des hommes qui, de leur science et de leur capacité, appuieront plus tard son entreprise.
La jeunesse du sultan s'écoula au sérail de Constantinople, où la tradition le confinait à l'instar d'un prisonnier, tandis que la religion lui interdisait tout commerce avec les étrangers. On a raconté qne la mère du sultan Mahmoud avait été européenne : cette assertion est difficile à prouver. Une chose est certaine, c'est que le Grand-Turc ne comprenait pas une syllabe d'anglais, ni de français, ni d'allemand; il ne pouvait donc puiser dans les livres la connaissance de la situation du monde, et sa culture scientifique se bornait au Koran, à la lan-
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gue arabe et à la langue persane, en tant qu'elles sont nécessaires pour écrire le turc. Le prince musulman n'avait de rapports qu'avec un petit nombre de personnes à qui donnait accès auprès de lui la jalousie du despotisme, et ces personnes c'étaient des femmes, des circoncis ou des mollahs.
C'est ainsi que Mahmoud avait atteint sa vingt-troisième année, lorsqu'un soulèvement l'appela dans le monde qu'il n'avait entrevu jusque-là qu'à travers les grilles dorées du sérail. Lorsqu'on le tira de dessous un tas de nattes dans le kiosque blanc, au-dessus de la porte d'entrée du jardin du sérail, il crut qu'on allait l'étrangler sur l'ordre de son frère; au lieu de cela, on lui fit ceindre le sabre d'Ejub, et on l'éleva au rang de maître absolu d'un vaste empire dont il ne connaissait que les jardins de plaisance sur le Bosphore.
Tout ce que le nouveau maître savait des rapports extérieurs et de la situation intérieure de son pays, il le devait incontestablement à son malheureux oncle, le sultan détrôné Sélim, en faveur de qui s'était fait le soulèvement qui lui coûta la vie et éleva à sa place Mahmoud. Il avait hérité de Sélim le sentiment de la supériorité européenne, l'amour de la réforme, la haine des janissaires.
Le sultan Mahmoud acheta le trône par des négociations avec les insurgés, à qui il fut réduit à accorder toutes leurs demandes, et par la condamnation à mort de son frère. Les liens du sang sont plus relâchés en Orient que chez nous, ils se rompent plus facilement sur le trône que dans une cabane. Mustapha n'était pas autre chose pour le sultan Mahmoud que le fils de son père et de quelque esclave, et de plus son ennemi mortel; même s'il eût voulu lui faire grâce de la vie, il ne l'eût pu contrairement à la volonté du peuple soulevé. Mahmoud céda ; il sacrifia Mustapha à sa propre sécurité, et resta le dernier et seul survivant parmi les descendants d'Osman.
Le règne du sultan Mahmoud est caractérisé par le réveil des populations chrétiennes qui avaient gémi depuis des siècles sous le joug de la tyrannie turque, et le 29* neveu d'Osman paya la rançon des iniquités de ses ancêtres. Les raïahs de la Serbie, de la Moldavie, de la Valachie et de l'Hellade prirent les armes; une secte puritaine hostile naquit au sein même du mahométisme ; l'ennemi héréditaire, le Moscovite, enserra la frontière du nord de Tempire, et les pachas de la Roumélie et de Widdin, de Bagdad, de Trébizonde et d'Acre, de Damas et d'Alep, de Batakia et de Janina déployèrent l'un après l'autre l'étendard de la révolte, tandis que la capitale elle-même était sans cesse menacée par les émeutes des janissaires.
Par une expérience de dix-huit années de règne, le sultan Mahmoud avait acquis la conviction intime qu'il ne pourrait pas continuer de régner avec les institutions politiques existantes, et qu'il devait mettre en jeu son pouvoir et sa vie pour réformer cette situation. Le modèle de la rénovation, il le chercha dans l'heureux Occident. Sa préparation était insuffisante, mais il avait assez de bon sens pour reconnaître l'inéluctable nécessité de la réforme, et assez de courage pour l'entreprendre. Pour atteindre son but, il lui fallait terrasser toute puissance rivale dans l'empire et réunir tous les pouvoirs dans ses mains : il lui fallait aplanir le terrain avant que d'élever sa nouvelle construction. Le sultan a rempli avec sagesse et fermeté la première partie de sa tâche; il a échoué dans la seconde.
Tout d'abord, il importait de briser le pouvoir effréné des janissaires. Cette entreprise, où quatre sultans avaient perdu le trône et la vie, fut préparée pendant des années, avec prudence et ténacité, par Mahmoud, et exécutée en un jour, en une heure, avec audace et bonheur. Le 14 juin, à midi, on entendit retentir à Péra le tonnerre des canons de Constantinople, et la première nouvelle fut que les prétoriens de l'Islam avaient cessé
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de vivre. Le Grand-Turc sortit du sérail appuyé sur des troupes régulières formées sous toutes sortes de noms et de déguisements, et tout particulièrement sur une grande partie des habitants turcs de la capitale ellemême, muni de l'étendard sacré du prophète et d'une fetwa (1) de condamnation du Scheik-ul- Islam. Hussein- Pacha, l'aga des janissaires, fut l'instrument le plus actif de leur extermination. Mais tandis que l'on canonnait la façade de la caserne de l'Almeidan, on laissa les portes de derrière ouvertes aux fuyards. Des torrents de sang coulèrent dans l'enceinte des vieux murs de Roumélie-Hissar et sur beaucoup d'autres points de l'empire, mais on fut bien aise de ne pas voir les enfants de Hadchi-Becklach qui voulaient se cacher, car les janissaires qui comptaient 199 bataillons, formaient l'élément le plus guerrier de la population musulmane. Les plus élevés en grade, les plus dangereux et les plus frondeurs seuls furent sacrifiés sans merci; c'est ainsi que le célèbre 3P bataillon fut exterminé jusqu'au dernier homme. La plus grande partie des janissaires resta cachée dans le pays, et aujourd'hui encore l'on voit dans toutes les provinces de l'empire de vieilles et vigoureuses figures qui portent au bras droit le signe indélébile de leur bataillon. Les individus restent, mais le corps est détruit.
Les ulémas avaient toujours été ligués avec les janissaires contre l'arbitraire des sultans; il était dès lors possible, non pas de soumettre cette corporation religieuse, mais de la terrifier assez pour qu'elle n'opposât aux innovations qu'une répugnance et une résistance secrètes. En outre, l'on avait réduit en poussière le pouvoir héréditaire des princes de la vallée (Dérébeys) et de quelques grandes familles, comme les Gara- Osman-Oglu et les Ichapau-Oglu en Asie, et l'on avait vaincu les pachas trop puissants des provinces, à l'exception d'un seul.
(1) Sentence,
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L'on avait ainsi parcouru l'ère de la destruction, et le moment était arrivé de créer des institutions meilleures; mais c'est alors que l'on sentit combien il était plus facile de reconnaître les défauts d'un édifice politique que d'y remédier, combien il est plus difficile de construire que de détruire.
Le sultan Mahmoud ne trouva pas, dans son propre peuple, un seul homme qui l'eût soutenu ou dirigé dans ses innovations ; il est presque impossible de se représenter le niveau de l'intelligence en Orient aussi bas qu'il l'est véritablement. Un Turc sachant lire et écrire,, on l'appelle savant; la connaissance du premier et du dernier verset du Coran parachève sa culture. Un des dignitaires turcs que je serais tenté d'appeler le plus éclairé entre tous, n'en était pas moins un partisan zélé des mages et des astrologues; il lui était impossible de se représenter la forme sphérique de la terre, et ce n'est que par courtoisie, et parce que nous le soutînmes avec trop d'obstination , qu'il accorda qu'elle n'est pas plate comme une assiette. Personne ne parle une langue européenne, si ce n'est les renégats, et un grand nombre de Turcs revêtus de hautes fonctions sont réduits à se faire donner lecture des lettres qu'ils reçoivent dans leur propre langue. Je me souviens d'un lieutenant général qui peignait constamment son nom sur une feuille de papier; il venait d'apprendre cet art de son secrétaire. J'excepte de cette description certainement non exagérée- les Osmanlis formés et élevés en Europe. Ces hommes seront à l'avenir de la plus haute importance. Le sultan Mahmoud a le mérite d'avoir semé cette semence, mais il ne lui pas été donné d*en recueillir les fruits.
Il ne restait que de prendre conseil des étrangers ; mais en Turquie le meilleur don est suspect, lorsqu'il est de provenance étrangère. Pierre le Grand avait recruté 500 officiers, ingénieurs, artilleurs, chirurgiens et artistes pour son service personnel; ils partagèrent ses
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peines et en recueillirent les fruits. En Russie, les étrangers étaient peut-être détestés ; en Turquie, ils sont méprisés. Un Turc avouera sans peine que les Européens sont supérieurs à sa nation par leur science, leur habileté, leur richesse, leur audace et leur force, mais il ne lui viendra jamais à l'idée que pour cela l'Européen soit l'égal du Musulman. Cet orgueil invincible a ses racines dans la religion ; elle va jusqu'à ordonner au vrai croyant de répondre au salut du chrétien : Sélam aleikon — salut à toi — non par le aleikon sélam usuel, mais éeuloment aleikon, ce qui peut signifier si l'on veut : Malédiction à toi. — Peu d'Européens ont reçu le même accueil que nous en Turquie. Les plus hauts dignitaires de l'empire nous témoignaient les plus grandes attentions, ils se levaient à notre entrée, nous assignaient une place sur le divan à leur côté, et nous offraient la pipe. Les colonels nous cédaient le pas ; les officiers étaient encore passablement polis, mais les gens du peuple ne rendaient plus d'honneurs, les femmes et les enfants nous poursuivaient, à l'occasion, de leurs injures. Le soldat obéissait, mais ne saluait pas, et quoique les postes fussent tenus, dans des circonstances solennelles, de se mettre sous les armes, l'on n'osa pas en haut lieu établir le principe que les militaires turcs étaient tenus de témoigner du respect à un giaour. Nous étions des individus hautement distingués d'une catégorie très dédaignée. Les Européens qui offrent leurs services aux Turcs pour de l'argent, se trouvent dans une position infiniment plus mauvaise ; la conséquence naturelle en est que ceux-là seuls restent en Turquie qui acceptent toute humiliation, et que ceux-là s'érigent en maîtres qui n'ont été dans leur patrie que de mauvais écoliers. Enfait d'Européens, les Turcs n'ont connu longtemps que des vagabonds, et la mauvaise opinion qu'ils ont des Occidentaux est justifiée tous les jours par les essaims d'aventuriers de toute espèce qui, par le manque de toute police, trouvent leur terre promise à Péra et à Galata.
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Lorsque la Russie entreprit sa régénération, ce pays se trouvait dans un isolement tel que les autres Etats de rOccideut ignorèrent pour ainsi dire des mesures dont ils ne reconnurent l'importance qu'à leurs conséquences immenses. Il n'en va pas ainsi de la Turquie; toute l'Europe, disait-on, prend plus de part à la réforme de la Turquie que la Turquie elle-même. L'homme du peuple ne comprend pas pourquoi le hunkiar s'efforce de s'élever au rang de giaour, et il demeure convaincu que les ambassadeurs sont là pour demander au sultan une couronne pour leurs rois. — « Pourquoi, dit un mollah à l'assemblée de Biradchik, pourquoi 10,000 Osmanlis ne monteraient-ils pas sur l'heure à cheval, et ne s'avanceraient-ils pas, confiants dans Allah et la force de leur sabre, jusqu'à Moscou ? » — « Pourquoi pas ? répondit un officier turc. Si leurs passe-ports sont visés par l'ambassade russe, eh bien ! que l'on tente la chose. » Cet officier, c'était Réchid-bey, qui a reçu son éducation en Europe; mais il fit sa déclaration en français, et il lui était permis, il est vraij de dire les choses les plus téméraires dans cette langue, car personne ne la comprenait. — Né sarar var! « Qu'est-ce que cela fait? disait-on après la catastrophe de Nisib, le sultan est assez riche pour perdre par ci, par là une bataille et quelques provinces! » Les cabinets européens sont là-dessus d'un avis tout différent. Tous expriment l'espoir de voir l'empire musulman raffermi et fortifié, mais chacun entend par là autre chose. La France est d'avis que la sécurité de l'Orient serait assurée si l'on donnait une égale force à la Turquie et à l'Egypte « pour avoir deux fortes puissances en Orient. » L'Angleterre, au contraire, croit qu'il importe d'assurer avant tout la puissance du sultan, ce qui empêcherait le gouverneur d'Alexandrie de protester contre des traités de commerce ou la construction de lignes de fer; elle oublie que la Porte a perdu au mois de juin une armée et une flotte, et elle offre au vainqueur comme condition de paix la
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moitié de ce qu'il possédait avant la victoire. La Russie n'a rien à objecter à l'existence d'une ombre de prince sur le Bosphore et d'une autre ombre sur le Nil, et l'on comprend que cette puissance désire voir conserver le statu quo. La Grèce elle-même, qui a tant à faire chez elle, fait le beau rêve de la renaissance de l'empire turc. Il n'est pas possible d'employer une mesure fondamentale sans léser les intérêts de l'une des puissances, et il suffit que l'une d'elles fasse une proposition pour que l'autre la rejette. L'influence des étrangers en Turquie est tellement grande que le sultan n'est point le maître dans sa capitale, dès qu'il s'agit d'un Européen. Les Européens ne sont point soumis à la loi du pays; ils sont placés sous la protection de leur ambassadeur. Même pour les délits correctionnels les plus grossiers, le coupable peut être incarcéré, mais non point puni; il faut qu'il soit élargi à la première réclamation de son ambassade; sinon, menace de rupture des rapports diplomatiques, d'envoi d'une flotte et de bombardement. Mais les ambassades n'ayant pas de cour de justice proprement dite, sont réduites à déporter le coupable, qui revient à la première occasion dans son eldorado, et se promène inviolable et avec des airs de défi sous les yeux des autorités turques. D'un autre côté, l'on ne saurait le nier : les tribunaux turcs refuseraient toute justice aux Européens, et c'est ainsi qu'un mal est toujours la source de l'autre, et qu'un abus en engendre toujours un autre.
La longue querelle entre l'Eglise et l'Etat qui se poursuit à travers toute l'histoire de l'Occident, n'a touché aucun pays moins que la Russie, où le chef de l'Etat est en même temps le chef de l'Eglise. Une telle lutte de la puissance temporelle contre les serviteurs de la foi serait extrêmement périlleuse dans un pays où tant de peuples difî'érents, turcs et arabes, kurdes et bulgares, arnautes et slaves, ne sont unis que par le lien de la foi, et où la moitié des sujets sont les parents spirituels d'une
puissance voisine. Le sultan est, il est vrai, en même temps calife ; mais en cette qualité, il est doublement tenu de maintenir la doctrine du mahométisme. De même que la loi mosaïque, l'Islam s'é-end sur une foule d'objets extérieurs. Il élève des règlements de police au rang de dogmes religieux s'opposant au développement de l'esprit, de la culture générale et des intérêts matériels. C'est un crime que de disséquer un corps humain, la chirurgie ne peut donc point faire de progrès, et la croyance en la prédestination s'oppose aux mesures contre la peste. L'art de la peinture est exclu parce que les hommes et même les animaux demanderont compte de leur âme à celui qui les aura représentés ; la signification fatale du mois de séfer, la bonté du lundi, etc., règlent les entreprises militaires, sans que Ton tienne autrement compte de la saison et de la température. L'obligation légale de prendre un bain dans des circonstances déterminées autorise à négliger toute espèce de service, et le jeûne du Ramasan interrompt toutes les affaires. Le musulman ne se résigne que difficilement à se faire une saignée,' et le vin fortifiant est interdit même aux convalescents dans les hôpitaux. Un nombre immense de personnes sont frappées de cécité parce que l'œil du vrai voyant ne doit pas être protégé par un parasol, et qu'il est tenu, lorsqu'il est en prière, de toucher la terre de son front. Le soldat porte des bottes qui lui rendent la marche impossible, parce qu'il est obligé de les quitter cinq fois par jour pour faire ses ablutions.
Le calife, lorsqu'il veut être le sultan de Tempire ottoman , est donc réduit à ébranler l'autorité des doctrines de l'Islam, celle-là même où il puise son pouvoir absolu.
A l'exemple du sultan, le czar avait à lutter avec l'ennemi du dehors, en môme temps que les affaires intérieures lui suscitaient de pénibles préoccupations ; mais la Russie remporta la victoire, tandis que la Porte fut
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battue sur toute la ligne. Une série de défaites furent, aux yeux du peuple, qui ne comprend pas la nécessité des innovations et qui soupire sous le poids des maux dont elles sont nécessairement accompagnées, le jugement de Dieu et la sentence de condamnation.
Depuis le jour où le Grand-Turc avait détruit le poids que l'empire ottoman avait jeté jusque-là dans la balance de l'Europe, depuis l'extermination des janissaires, il perdit, l'un après l'autre, des pays entiers et des empires. L'Hellade, la Serbie, la Moldavie, la Valachie se dérobèrent à son pouvoir ; l'Egypte, la Syrie, la Candie, Adana et l'Arabie échurent à un vassal révolté. La Bessarabie et le nord de l'Asie-Mineure furent conquis par les Russes, l'Algérie occupée par les Français ; Tunis se rendit indépendante; la Bosnie, l'Albanie et Tripoli n'obéissaient plus que de nom. Deux flottes furent perdues, l'Une par la bataille, l'autre par la trahison ; une armée russe passa le Balkan et parut sous les murs de la seconde capitale de l'empire. Pour comble de malheur, les armes des infidèles durent protéger le maître dans sa propre résidence contre une armée musulmane.
Voilà les grands et nombreux obstacles qui s'opposèrent au plan du sultan, et il n'est que trop vrai de dire ce qu'en Turquie on a commencé la réforme par la queue.» La création la plus malheureuse fut celle d'une armée sur le modèle européen, avec des jaquettes russes, un règlement français, des fusils belges, des couvre-chefs turcs, des selles hongroises, des sabres anglais et des instructeurs de toutes les nations. Elle était composée de troupes vassales, de troupes de ligne astreintes à un service à vie, de landw^ehr astreinte à un service indéterminé ; les chefs étaient des recrues, et les recrues des ennemis vaincus d'hier.
Dans l'administration civile, l'on avait fait un faible essai de ne plus affermer les impôts, mais de les prélever directement pour l'Etat. Le déficit qui, au commencement, en devait résulter nécessairement dans les finan-
œs, et surtout le manque d'employés honnêtes empêchèrent de poursuivre cette réforme importante entre toutes. Les litres des fonctions pubUques furent changés, mais les hommes qui en étaient revêtus continuèrent à faire preuve de la même incapacité. Souvent aussi le sultan brava sans nécessité les préjugés religieux, car quel avantage pouvait-il voir à envoyer son portrait, interdit par la foi, au Scheik-ul-Islam, le chef de la foi.
Le sultan Mahmoud transmit le pays dans l'état le plus lamentable à son jeune successeur ; car l'empire ottoman est faible comme un enfant dans les nouvelles institutions qui n'ont pas encore pris racine, caduc comme un vieillard dans les anciennes qui se survivent à elles-mêmes. Un jugement impartial assignera à Pierre le Grand une place plus élevée dans l'histoire qu'à Mamoud II; mais il devra avouer également que la tâche du sultan, — si tant est qu'elle pût être résolue, — était infiniment plus difficile que celle du czar.
Voyage sur la mer Noire et sur le Danube jusqu'à Orsowa. A bord du Fernando^le 13 septembre 1839.
Nous quittons Constantinople le 9 septembre, à midi. Nous atteignons Varna le lendemain, nous rendons visite au pacha, et nous continuons notre voyage par une mer calme et un ciel serein. Tout d'abord, on rase d'assez près la côte, jusqu'au cap de Gullgrad, très beau promontoire taillé à pic et couronné d'une vieille ruine. A partir de ce point, la côte s'éloigne, s'abaisse et finit par se changer en un vaste marais entouré par la mer, par des lacs étendus et par les bras du Danube. Cette vaste étendue n'est qu'un alluvion du grand lieu vo qui des eaux des Alpes, du Balkan et des Karpathes teint en
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jaune la mer Bleue, jusqu'à une distance de trois à cinq milles géographiques. Cette particularité indique aux navigateurs l'approche du rivage, car la terre ne devient visible que plus tard, et nul phare n'éclaire, la nuit, l'entrée difficile du Danube. Ce fleuve jette trois bras principaux à travers le delta : au sud, le Kédrilléh-Boghas; au nord le Kili-Boghas; au milieu, la Sulina, qui seule est navigable. La Sulina est large de cent cinquante à deux cents pas, et forme à son embouchure un banc de sable couvert à peine de dix pieds d'eau. Les bateaux à vapeur naviguant sur mer ne peuvent guèrea voir un tirant d'eau inférieur à huit pieds ; une diminution do deux pieds rendrait donc l'entrée du fleuve absolument impraticable. Après l'importance acquise par la navigation des bateaux à vapeur du Danube, qui mettent le cœur de l'Allemagne en communication directe avec Trébizonde et Alexandrie, cette interruption serait un événement d'une grande importance. Mais il existe encore un autre motif de désirer qu'un nouveau débouché soit ouvert sur la mer Noire.
La paix d'Andrinople adjugea le bras du nord du Danube aux Russes, le bras du sud aux Turcs ; mais le pays entre les deux courants, les grandes îles marécageuses des deux côtés de la Sulina devaient rester inhabitées. Nous trouvâmes toutefois les cordons de la quarantaine russe avancés jusqu'au bord septentrional de la Sulina, et près de l'embouchure même, sur le rivage méridional, une petite ville russe qui certainement se développera et grandira rapidement, car une foule de navires jettent l'ancre ici. Nous ne trouvâmes pas trace d'un phare mentionné par les gazettes officielles, mais nous vîmes une paire de chaloupes canonnières et quelques pièces couchées sur le rivage. Le commandant russe du poste a fait plusieurs tentatives de soumettre les bateaux à vapeur autrichiens à une sorte de visite : les commandants s'y sont refusés. Mais de fait, les Russes sont maîtres de l'embouchure de cette importaule artère de
l'Allemagne. Tant que la paix durera en Europe, la navigation sur le Danube ne sera pas entravée; mais si une guerre éclatait, le commerce autrichien serait complètement au pouvoir des Russes, et il serait difficile de les chasser les armes à la main de leur position, car la côte plate empêche les vaisseaux de guerre de s'approcher par mer, et l'accès par voie de terre est fermé par des marais impraticables.
Le Danube, à partir de Silistrie, forme un vaste cercle vers le nord. A Gzernawoda, l'on n'est éloigné que de sept lieues de Kustendché, sur la mer Noire, mais en bateau ce parcours est de soixante-dix lieues. A Gzernawoda commence en outre une série de lacs, dont le bassin s'étend jusqu'aux approches de Kustendché, et la pensée devait donc venir de percer ici un canal. Nous avons examiné le terrain à ce point de vue ; la hauteur derrière Kustendché n'est pas considérable en soi, mais elle ne contient pas d'eau qui puisse alimenter le canal. Il faudrait donc percer ce canal jusqu'au niveau du Danube, près de Gzernawoda, et pour cela, remuer des masses de terre tellement énormes que l'on peut tenir l'entreprise pour impossible. Un chemin de fer même rencontrerait des obstacles assez considérables. Si l'on se contentait d'une chaussée, le transport par terre serait encore plus coûteux que le détour par eau ; on perdrait en outre la communication avec Brailow et Galatz. les débouchés de la Moldavie et de la Valachie, dont l'importance s'accroît tous les jours ; ajoutez à cela que -le rechargement à Kustendché offrirait de graves inconvénients. Le petit port étroit est presque entièrement rempli par le lest qu'y ont jeté, depuis des siècles, les vaisseaux turcs ; la rade est ouverte aux vents, la ville elle-même a été détruite de fond en comble par les Russes ; de telle sorte que quarante ou cinquante hommes à peine habitent les anciennes ruines romaines et les nouvelles ruines turques. Tout est à refaire sur ce point. Il faut en outre considérer que si des traités n'on
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plus la force de retenir les Russes derrière la Sulina, le rempart de Trajan ne les tiendra pas davantage en respect; la question se rattache étroitement aux comx)lications orientales qui attendent depuis si longtemps leur solution définitive.
Les obstacles, au contraire, s'opposent à la navigation sur la Sulina. La largeur de la iDarre devant l'embouchure ne dépasse pas cent à cent cinquante pas, et elle n'a que sur une petite étendue la profondeur de dix à quatorze pieds ; à une lieue en aval de Tuldcha il y a un autre banc de sable, où le courant conserve toutefois une profondeur de quatorze pieds ; ce passage serait donc praticable, et si l'on resserrait l'embouchure par des môles, le courant suffirait à maintenir l'entrée libre. La chute du fleuve est encore assez rapide pour que les bateaux ne puissent pas parcourir plus de cinq milles à l'heure en remontant le courant, tandis qu'ils en parcourent quatorze en le descendant. Quand les eaux sont basses, la rapidité est de moitié moins grande, mais cela est plus que suffisant pour tenir l'embouchure ouverte; toute la question est de savoir qui se chargera de l'entreprise. Le gouvernement turc n'y a point songé lorsque sa situation était meilleure qu'en ce moment; le gouvernement russe aurait plutôt intérêt à fermer la Sulina qu'à l'ouvrir, et l'Autriche, représentant ici l'Allemagne tout entière, serait dans le cas d'exécuter l'œuvre sur un terrain dont il est à proprement parler difficile de dire à qui il appartient.
J'avais tout le loisir nécessaire pour m'édifier sur ce sujet lorsque nous passâmes entre les bords couverts de joncs du Danube. L'aspect du fleuve est très original, car pendant dix lieues on s'avance sur une immense mer verte de roseaux ondulants, d'où sortent les mâts et les voiles de grands navires qui suivent les détours du courant jusqu'à Galatz et Brailow. Au loin, à l'horizon du sud, les montagnes de Baba-Dagh et de Besch-Tôpé sont visibles, et le soleil se couche éclatant derrière de
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beaux saules. Ce soir, nous rencontrons plus de cent navires qui remontent tous jusqu'à Galatz et Brailow.
Les nombreux milles de terre qui sont ici couverts de joncs, cachent de grands troupeaux de buffles et de bœufs, d'innombrables essaims d'oiseaux de mer, mais aussi des loups, et il y a quelques années à peine que des troupes de bandits rôdaient ici, surprenant la nuit les navires qui avaient jeté l'ancre. Il est probable qu'au prix de travaux peu considérables, l'on garantirait les îles par des digues basses, contre l'inondation annuelle du Danube, et l'on gagnerait une étendue immense de terrain d'une extrême fertilité.
A partir de Galatz et de Brailow, nous voyons les quarantaines, et, le 13, nous attendons la Galatée; le soir, après le coucher du soleil, nous apercevons s'élever à notre grande joie une colonne de fumée.
A bord du François, sur le Danube, le 10 octobre 1839.
Le 15 septembre au matin, nous continuâmes notre route. Je connaissais les rivages du Danube jusqu'à Roustchouk : à droite, des îles avec des joncs et des saules; à gauche, le rivage bulgare avec des collines, quelques villages, un peu de culture, parfois de petits bois. A Routschouk, nous rendons visite au vizir Saïd- Méhémet-Pacha. Il est ami personnel de Hafis- Pacha et paraît voir toute la situation sous les couleurs les plus sombres. A Nicopolis, nous visitons la forteresse bien conservée sûr une hauteur escarpée qui s'élève au bord du Danube, et, à Widdin, nous nous rendons auprès du vieux vizir Hussein-Pacha, l'exterminateur des janissaires; celui-ci fait aussitôt arrêter la Çalatée^ avancer des chevaux, et nous prie d'aller voir les nouvelles fortifications et de donner notre avis sur leur continuation.
Widdin est une ville considérable, entourée d'un rempart avec des bastions et des fossés à revêtement sec.
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Devant les cinq portes, de petits ra vélins; autour des corps de place, de vastes faubourgs enserrés dans dix nouveaux fronts de fortifications dont les fossés sont secs et sans revêtement. C'est là que Hussein-Pacha élève des redoutes en pierres, dont deux sur le Danube sont achevées. Nous trouvons tous les magasins de la ville fermés, parce que les habitants les plus considérés sont forcés de faire la corvée, comme si l'on était à la veille d'un siège. Tout l'emplacement de Widdin est très favorable, et, ce qui est très rare en Turquie, la forteresse n'est dominée nulle part; mais la position de Nicopolis et de Widdin est telle qu'elle n'a guère d'importance dans une guerre avec l'Autriche , ni dans une lutte avec la Russie.
A l'embouchure du Timok commence le territoire serbe, où il nous est interdit d'entrer. Il faut que le bateau prenne à bord des employés sanitaires de la Serbie. Les trois places fortes de Gladowa, Nouvelle- Orsowa et Belgrade, les seules où les Turcs puissent encore s'arrêter, sont également comprises dans le cercle de la quarantaine serbe. Nous avions à bord un aga de Constantinople chargé de porter des dépêches au pacha de Belgrade. Pour transmettre les ordres du gouvernement turc à une forteresse turque, le messager est tenu de se servir d'un vapeur autrichien, et de se soumettre à la quarantaine autrichienne de dix jours s'il ne veut être astreint à la quarantaine serbe d'Alexinza, qui dure vingt jours.
On ne remonte que lentement le courant, et nous mettons cinq jours à parcourir la distance de Brailow à Gladowitza, en amont de Gladowa. Il faut un jour tout entier pour le trajet de deux lieues de Gladowitza à Orsowa, où l'on passe la Porte de fer.
La Porte de fer n'est pas aussi terrible que son nom. Le Danube passe entre des montagnes d'une hauteur moyenne, sur plusieurs récifs bas, jetés en travers de son lit sur une étendue de quinze cents pas. Les récifs
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ne sont visibles que lorsque les eaux sont très basses; mais le Danube étant large de huit à neuf cents pieds, et sa chute plus forte que sur d'autres points, il en résulte un tourbillon violent, malgré le peu de profondeur du courant. Le côté du nord est seul accessible à un navire.
On embarque les voyageurs et les marchandises dans de grands bateaux que vingt paires de bœufs tirent jusqu'à Orsov^a.
La forteresse de la Nouvelle-Orsov^a avec le fort Elisabeth situé en face, offre un très bel aspect. Ce fort consiste en deux bastions casemates, avec une caserne défensive en guise de courtine. Cette caserne est dominée par une belle tour avec quatre étages de meurtrières, à laquelle on monte par un escalier tournant souterrain. Les routes sur les deux rives et le passage sur le Danube sont dominés parfaitement par le feu du fort, et il ne s'agit à vrai dire que de garantir la place contre une surprise par des canots ou sur la glace.
Cette forteresse a été, je crois, bâtie par les Autrichiens, sous l'empereur Léopold P". A peine achevée, elle tomba après la chute de Belgrade et sans résistance, au pouvoir des Turcs, qui se sont contentés d'ajouter à l'église un minaret en bois, et de laisser tout le reste en Fétat. Les officiers du génie professent un respect particulier pour le fort , et le tiennent pour le meilleur du monde.
Nous pouvons donner aux Serbes ce témoignage qu'ils suivent en conscience les nouvelles prescriptions de leur quarantaine. Lorsque nous prîmes terre près de la Porte de fer, nous fûmes entourés de gardes; chaque morceau de lin, chaque plume fut écartée de notre chemin, car si elle touchait notre pied, la Porte de fer pouvait être compromise. Le poste qui nous précédait avait le fusil chargé, et les jeunes filles serbes parées de fleurs et de monnaies d'argent et d'or, se rendant à Fékie, tournaient en un vaste cercle autour de notre société sus-
pecte. Ces craintes et ces précautions firent sur nous un effet très comique; mais si on considère le but, on ne peut que les approuver.
En arrivant à la Vieille-Orsowa, sur le territoire autrichien, on s'aperçoit que l'institution est ici moins nouvelle ; nous fûmes introduits sans pédantisme, mais avec précaution ; on avait lié les queues des bœufs de trait pour empêcher de toucher un des étrangers et, immédiatement après, le conducteur « immaculé. » Dans la quarantaine nous fûmes condamnés à une détention de dix jours.
La Galatée a fait, il y a quelques semaines, la tentative de remonter la Porte de fer ; les eaux étant hautes, elle atteignit à peu près le milieu du rapide; là, elle se débattit une heure sans avancer. Sans doute, le navire est très grand en proportion de sa machine, et, s'il était remorqué par vingt ou trente paires de bœufs, il arriverait certainement à vaincre l'obstacle; mais le niveau des eaux étant ordinairement trop bas, une tentative isolée serait de peu de profit.
Un autre moyen de résoudre la difficulté consisterait peut-être à creuser ou plutôt à renouveler un canal sur la rive serbe, car les traces les plus évidentes prouvent qu'autrefois ce canal longeait le rapide tout entier. Le canal, séparé du Danube par une langue de terre étroite, couverte de broussailles et d'arbres, est conservé sur une étendue de cinq à six cents pas. Les racines de cette végétation ont plongé si avant dans la digue que le Danube n'a pu la rompre que sur deux points. TiO canal est probablement l'ouvrage de Trajan. Pour le rendre navigable, il ne serait point nécessaire de construire des digues; mais il faudrait tout d'abord que le travail fût exécuté sur un terrain dont le propriétaire ne fût point intéressé à l'entreprise, et puis il resterait à écarter d'autres difficultés. La Porte de fer ne forme qu'une partie du rapide qui marque le passage du Danube par une montagne de grès très élevée, de Gollbubitza à
Scala-Gladowa. Sur cette étendue de huit à neuf lieues, il y a des points qui me paraissent beaucoup plus difficiles que la Porte de fer; ils sout enserrés entre de hautes montagnes, de telle sorte qu'un canal ne peut être tracé ni sur la rive turque, ni sur la rive autrichienne; mais en faisant jouer des mines sur différents points, on pourrait débâcler le lit du fleuve.
Les Romains faisaient passer à leurs bâtiments la Porte de fer au moyen du canal; puis ils les remorquaient le long de la rive droite du Danube, et, à cet effet, ils avaient construit un chemin de halage dont les vestiges se sont conservés jusqu'à nos jours. Il commence à une lieue en amont d'Orsowa, en face du village d'Iéchelnitza où se trouve une inscription taillée dans le roc, couverte de suie par le feu des pâtres, mais que l'on pourrait certainement déchiffrer, à condition de payer le fi'uit de cette tentative par dix jours de quarantaine. Ce chemin est devenu impraticable en beaucoup d'endroits, quoique les habitants des villages environnants s'en servent encore à cette heure. La rive droite étant à son tom* fermée aux communications puisqu'on la tient pour « compromise, » le comte Seczény a tracé une nouvelle route d'Ogradina jusqu'à Kasann sur la rive gauche. La route de Kasann est une œuvre hardie ; elle s'enfonce souvent dans de hautes galeries taillées dans des rochers coupés à pic, et les détours nombreux qu'elle fait présentent les sites les plus variés et les plus magnifiques au regard du voyageur. Le chemin passe près de la caserne des vétérans, où les Autrichiens se sont défendus longtemps et avec succès contre les Turcs, avec 80 hommes. Cette grotte contient im puits et reçoit la lumière par une ouverture pratiquée dans la partie supérieure de la voûte; l'entrée est défendue par un mur a-énelé.
En amont de Moldawa, le Danube est de nouveau navigable ; le courant est plus calme, le lit plus libre d'écueils ; mais les rives escarpées, magnifiques, s'éten-
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dent jusqu'à Gollubitza, vieux château avec de hautes tours et des murs qui garnissent un cône pointu. Ce château présente l'aspect le plus merveilleux et le plus mystérieux, et toute la position offre la vue la plus sauvage et la plus belle que je connaisse sur le Danube. En amont de ce castel, le fleuve a une largeur de deux mille pas ; il se resserre au pied du château jusqu'à n'en avoir plus que quatre cents, et coule entre des rochers taillés en pic, d'une hauteur colossale, dans une gorge profonde et sombre.
Avec l'extension qu'à déjà prise la navigation sur le Danube, il importe de vaincre les obstacles (ju'y oppose la nature du fleuve. A cet eff'et, le moyen le plus simple consisterait à employer des bateaux à vapeur en fer, plats, et d'une grande force. En faisant sauter quelques écueils et en utilisant le vieux canal, on mettrait ces bateaux à même de remonter et de descendre en tout temps de Scala-Gladow^a à Moldawa, à l'exception peutêtre du mois d'octobre, où les eaux sont trop basses. Mais alors il faudrait aussi reculer jusqu'à Moldov^a ou avancer jusqu'à Brailow^ la quarantaine établie dans un marais près d'Orsowa, car sa position actuelle nécessiterait l'emploi de deux bateaux en fer, et entraînerait un chargement et un déchargement double et embarrassant. Mais peut-être l'institution des quarantaines tout entière est-elle en train de subir d'importantes modifications.
TABLE DES MATIÈRES
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Préface v