XL VII
Impôts et conscription turcs.
Camp de Karsann-Dagh, le 15 juin 1838.
Je me suis efforcé de m'instruire sur la situation de ce pays soumis depuis trois ans seulement à l'empire turc.
Les Kurdes se plaignent de deux choses : des impôts et de la levée des troupes. Ces griefs étant partagés par toutes les provinces de la Turquie, il me sera permis d'entrer dans quelques détails.
Autrefois les Kurdes ne payaient point d'impôts, mais des luttes continuelles ravageaient leurs champs de blé, détruisaient leurs villages, et personne n'avait de recours contre les puissants, si ce n'est en sa propre défense. Maintenant la paix règne entre diverses tribus, et quoique cette première condition de la civilisation soit achetée à prix d'impôts payés au gouvernement, on peut y voir un acheminement vers une situation meilleure.
Les raïahs payent en outre partout plus que les musulmans, et si on leur impose toutes sortes de corvées, on ne saurait y voir d'injustice, en tant que ces prestations ne sont pas exigées avec dureté et d'une manière ])lessante, car ils sont exemps de leur côté du plus lourd de tous les impôts, la conscription.
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Le vrai motif des plaintes gît, non pas dans l'élévation, mais dans le caractère arbitraire des impôts. On ne devrait pas les fixer à une certaine somme, mais prendre pour base de la répartition le revenu ou la fortune. Si le gouvernement réclamait aujourd'hui un acre de terre, le laboureur en cultiverait à l'avenir 10 au lieu de 11, car les terres non cultivées existent encore en grand nombre. Mais qu'arriverait-il, au contraire, si le laboureur cultivait ce printemps une double étendue de terrain? On doublerait l'automne prochain ses impôts. Et ainsi, toutes les forces chôment, car on sait qu'à celui qui possède beaucoup, l'on demande beaucoup, et l'on se borne à cultiver le strict nécessaire.
Aussi longtemps que le système d'imposition consistera tout simplement dans ce fait que chaque musulman pressure ses sujets du mieux qu'il peut sans les pousser à la révolte ouverte, l'agriculture ne pourra pas se relever, et l'industrie encore moins prendre racine. Et pourtant l'une et l'autre réussiraient à merveille et seraient seules capables de rendre au sol sa vraie valeur. Que de forces naturelles se perdent ici ! Que de rivières s'écoulent qui pourraient faire marcher des moulins et des usines ! Que de forêts interminables demeurent intactes parce qu'elles ne sont coupées d'aucune route ! Que de trésors minéralogiques renfermés dans ces montagnes ! Combien qui sont à fleur de terre, n'attendant que l'exploitation ! Des lieues carrées de territoire sont plantées de mûriers^ sans qu'on en tire un fil de soie ; mais quel capital consentirait à s'engager dans de pareilles entreprises? Que servirait-il de promettre 50 à 100 pour 100 de gain, tant que les capitaux seraient grevés de 50 ou de 100 pour 100?
Voilà les raisons pour lesquelles des terrains en achère attristent l'œil presque sous les murs des plus grandes villes ; les capitaux se reposent dans les coffres des sujets, et seul le commerce de la Turquie est aux mains des étrangers, qui, sous la protection des lois de
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leur propre pays, forment un Etat dans l'Etat. Yoilà pourquoi la Turquie vend à l'étranger ses matières brutes, sans pouvoir acheter à ce prix les produits de l'industrie étrangère. De là, le cours bas de la Bourse et le triste expédient de la falsification des monnaies. De là, le drapeau autrichien, anglais, russe et français flottant sur les bateaux à vapeur qui traversent ces belles mers; nulle part la bannière turque dans ces eaux turques ! De là, en un mot, la misère extraordinaire d'un si riche pays.
Il sera impossible de fixer et de répartir les impôts avec justice tant que durera le mode de prélèvement actuel. Le désordre de la ferme des impôts, le pouvoir discrétionnaire des employés musulmans, les corvées, les ventes forcées à des prix fixés par le gouvernement : je ne perdrai pas une parole là-dessus; les inconvénients en sont si généralement ressentis, que la Porte elle-même les reconnaît.
Je le remarque avec plaisir : ce gouvernement commence, lui aussi, à sentir que la justice est non-seulement la justice, mais encore la sagesse et l'intérêt bien entendu. Je ne puis assez louer la scrupuleuse attention avec laquelle le petit corps de Méhémet-Pacha respectait la propriété des villages restés fidèles au gouvernement; un bazar était ouvert dans le camp ; les campagnards y mettaient sans crainte leurs marchandises en vente; l'entrée des villages était sévèrement interdite pour prévenir des désordres, et peu sjen fallut que nos chevaux ne souffrissent de privations au milieu des champs de blé ondoyants. Dans cette bonne tenue de l'armée, l'instrument le plus docile du gouvernement, il faut reconnaître la volonté du chef de l'Etat. En effet, la marche suivie depuis un an par le gouvernement inspire confiance; on ne redoute plus le pillage des propriétés, mais on craint encore la saisie arbitraire des revenus.
Permettez-moi maintenant d'appeler votre attention
sur le second point, la conscription. Le service militaire, dans sa forme actuelle, est une lourde charge imposée à peu d'épaules ; l'exemple de la ville de Soert montrera combien lourdement cette charge pèse sur certains endroi-ts et, dans ceux-ci, sur certains individus.
Après la conquête de la ville par Réchid-Pacha, le recensement accusa 600 familles musulmanes et 200 familles de raïahs; parmi les premières, on prit d'un seul coup 200 recrues, c'est-à-dire 5 à 6 pour lOU. Depuis trois ans, la population musulmane est tombée à quatre cents feux, et tout à l'heure, lorsque je visitai la ville, on demandait de nouveau 200 hommes. A la suite de cette réquisition, toute la population mâle s'était réfugiée dans la montagne, et l'on ne voyait que vieillards et enfants dans les rues.
Le mal gît aussi dans la répartition inégale et dans la trop longue durée du service ; quinze années de service, ce n'est qu'une autre expression pour désigner le service à vie Les Kurdes se marient de bonne heure; quitter ensuite pour toujours femme, enfants, patrie, c'est un sort auquel ils cherchent à échapper par la fuite ou la défense à main armée. Maintenant que la fortune amène dans les montagnes kurdes des régiments à moitié composés de Kurdes, des femmes et des hommes affluent de toutes parts pour embrasser une dernière fois des enfants, des amis, des parents que l'on tient pour perdus ; mais demain le camp sera levé, et l'on se sera dit adieu pour toujours.
Quoi d'étonnant si des chaînes épaisses de postes et de gardes enserrent le camp, la face tournée non contre l'ennemi, mais contre leurs propres troupes? quoi d'étonnant si, en dépit de la mise à prix de 250 piastres, des soldats prennent jour par jour la fuite?
On remédierait à ce mal en levant plus d'individus pour une plus courte durée. Le service de cinq ans vient d'être décrété à Gonstantinople, je ne l'ignore pas ; mais avant que les villages n'aient vu de leurs propres yeux
des soldats libérés rentrer dans leurs foyers, ce décret restera sans effet, et jusqu'ici, depuis qu'il existe des troupes de ligne, on n'a jamais libéré un soldat.
Aussi longtemps, il est vrai, que le statu quo, équivalant à peu près à la guerre, se prolongera, la Porte ne tirerait que de médiocres avantages de la réforme proposée, car elle ne peut se passer des rédiffs. C'est que toutes les considérations aboutissent à cette conclusion : la Porte a besoin de la paix pour une longue série d'années, et elle ne devrait se servir de sa force armée que pour se régénérer à l'intérieur. L'état actuel, qui n'est ni la guerre ni la paix, est un vrai malheur et crée de toutes parts une foule d'obstacles.
Bivouac dans le Karsann-Dagh, le 22 juin 1838.
Un nouvel acte de vigueur est devenu nécessaire. On mit en campagne quatorze compagnies et une troupe de Bachi-Bouzouks qui entourèrent de tous côtés une hauteur taillée à pic. On mit cinq heures à la gravir, et les troupes de ligne perdirent dans cette opération seize morts et quelque soixante blessés. Les femmes elles-mêmes tirèrent sur les soldats, et l'un d'eux fut percé d'un coup de poignard par un de ces Kurdes. Arrivées sur la hauteur, les troupes exaspérées firent main basse sur tout ce qui opposa de la résistance ; quatre à cinq cents Kurdes restèrent sur le carreau ; cinquante femmes se noyèrent dans le torrent, lorsqu'on tenta de les emmener.
Sur le désir du pacha, nous n'avons pas pris part à cette expédition. Ne nous envie pas cette campagne ; elle est pleine d'horreurs. Plus de six cents prisonniers ont péri ; la moitié étaient des femmes avec des enfants. Des femmes ont été blessées, des enfants ont reçu des coups de baïonnette ; cela jette une triste lumière sur l'action. Hier soir, les malheureux, épuisés par la terreur et la longue marche, n'avaient pas encore mangé une miette
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de pain. Ce n'est qu'avec peine que nous avons pu amener la farine pour les soldais mêmes, et voilà qu'il nous arrive un surcroît inattendu de quelques centaines d'affamés. Un grand nombre d'hommes ont été réduits à manger des feuilles d'arbres. Heureusement la farine est arrivée aujourd'hui ; hier on a trouvé un peu de pain ; les distributions sont maintenant régulières.
Dans de telles circonstances, quelques beaux traits isolés vous réjouissent le cœur. Un soldat du T régiment trouve un enfant de trois à quatre jours derrière une pierre; tandis que les autres se chargent du butin, il porte le petit ver de terre avec la sollicitude d'une nourrice dans le camp. Il se trouve que le petit être n'a ni père ni mère ; le pauvre diable ne savait comment se débarrasser de sa trouvaille ; une femme enfin prit pitié du nourrisson, et le soldat ne demeura pas sans récompense.
On ne peut rendre Hafîs-Pacha responsable de ces malheurs. Après les horreurs de Papur, il n'avait hésité que trop longtemps, parce qu'on lui avait promis la soumission. On l'avait trompé, et il avait dû enfin se décider à faire appel à la force des armes; d'ailleurs, avec des serviteurs tels que les Bachi-Bouzouks,il se commet bien des abus qu'on ne peut prévenir. Gomment, du reste, mener avec douceur une guerre où il faut prendre d'assaut des rochers et des villages où des femmes et des enfants se sont réfugiés avec leurs biens ?
Expédition par la montagne du Tigre à l'Euphrate. — Voyage sur l'Euphrate. — Les rapides du fleuve. — Asbusu.
Karpout, le 20 juillet 1838.
Le 30 juillet nous étions assis à souper dans la grande salle du pacha, lorsqu'il donna subitement l'ordre de partir. Je m'en réjouis cordialement, car notre camp
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était souverainement désagréable; la chaleur était terrible, nous avions 32 degrés Réaumur à l'ombre. La vermine tourmentait horriblement nos chevaux, toute leur nourriture consistait dans le foin fraîchement coupé. Quant à nous, notre sort n'était pas meilleur dans nos tentes. Une foule de tarentules couvraient notre linge, les serpents cherchaient un refuge à l'ombre, et de nombreux scorpions s'étaient établis entre les pierres. Je fis asperger d'eau, cinq fois par jour, ma vaste tente, et grâce à sa propreté et à ses soins extraordinaires, mon domestique réussit à préserver ma couche de toute vermine ; mais l'air était si lourd qu'on ne pouvait se lever et circuler qu'après le coucher du soleil.
Nous nous mettons en marche par une nuit éclairée par les rayons de la lune, et nous longeons les pentes occidentales du Karsann. Nous passons, le Battman-sui sur un" pont magnifique, dont l'arc a cent pieds de diamètre et quatre-vingts pieds de haut. Après avoir tourné le coin d'un rocher, nous nous trouvons subitement devant cette construction immense ; les murs antiques et vénérables, le torrent mugissant et cette scène vivante, mouvementée, d'un convoi de cavaliers turcs offraient dans cette nuit tiède, à la lueur de la lune, un aspect magique.
Vers le matin nous arrivons à Méja-Farkin, l'antique Tigranocerte, le siège des rois jadis puissants de l'Arménie. Les tours et les murs sont bien conservés, et les belles tours d'un grand château désignent probablement la place où résidaient les successeurs d'Artaxerxès. L'intérieur de la ville ne montre — peu s'en faut — que des ruines et des traces récentes de la guerre de destruction qui a soumis naguère les Kurdes à l'empire des Turcs. Cette conquête a coûté la vie à des milliers d'êtres iuoffensifs, elle a ravagé des milliers de villages, et il est triste de penser qu'elle ne sera que passagère, à moins qu'une meilleure administration ne vienne compenser aux yeux des Kurdes la perte de leur indépendance.
Après une courte halte, nous continuons notre marche dans la même direction. Les pentej calcaires sont brûlantes; pas un arbre, pas un buisson qui donne de l'ombre, toute la végétation semble morte; mais je n'oublierai jamais la source délicieuse que nous découvrons vers midi. L'eau jaillit en murmurant sous un rocher et forme un grand bassin d'une indescriptible limpidité; des joncs gigantesques, des lianes, la végétation la plus luxuriante et la verdure la plus éclatante encadrent la source entourée de tous côtés de rochers. En poussant des cris de joie, nous nous précipitons, avec nos chevaux trempés de sueur, dans les flots, et nous nous y plongeons jusqu'au cou ; les chevaux sautent de joie, et il me revient à la mémoire ce verset du Coran : « L'eau vivifie toute chose. »
Le soir, nous apercevons sur une colline la mosquée gracieuse et la riante ville de Hasru, entourée de vignobles, ombragée de platanes, de noyers et de peupliers. Le peuplier est un arbre extrêmement utile en Orient; il est indispensable à la construction des maisons. Les murs sont, il est vrai, composés la plupart de pierres non équarries et de tuiles séchées à l'air, mais on les couvre d'une couche de poutres pour lesquelles le peuplier élancé semble tout fait. Les poutressont ensuite couvertes de broussailles et d'un revêtement de terre glaise et de gravier d'un pied de profondeur. Sous le ciel de l'Asie, ce toit suffit parfaitement et sert pendant la fraîcheur de la nuit de chambre à coucher ; mais ces terrasses horizontales ne se trouvent que sur les pentes méridionales de l'Antitaurus.
Le 4 au soir nous sommes arrivés, après une marche forcée, à Sivan-Maaden ; les meilleurs chevaux seuls avaient pu suivre l'excellente jument arabe du pacha; la moitié de l'escorte était restée en arrière et les chevaux les moins forts succombèrent à la fatigue.
Hafis-Pacha fait construire un haut fourneau à Si van. On conçoit à peine qu'il y ait des mines de fer plus ri-
ches que celles-ci. Pas n'est besoin de descendre sous récorce de la terre, car les montagnes et les vallées sont couvertes de petits blocs de couleur noire ; *on n'a qu'à qu'à les prendre en mains pour se convaincre au poids seul de la quantité de fer qu'ils renferment. Une provision suffisante pour un siècle gît ici en plein jour.
Nous atteignîmes bientôt la crête séparant les eaux du Tigre de celles de l'Euphrate. Mon pacha comprend toute l'importance de ce dernier fleuve; les rives de son cours supérieur possèdent tout ce qui manque aux rives inférieures, le bois, le fer, le blé. Mais on ne peut guère se servir de l'Euphrate pour le transport de ces objets par une contrée presque impraticable, car la montagne kurde est un obstacle trop difficile à franchir. Nos cartes tranchent la difficulté en tirant le fleuve tout droit à travers cet espace, et en inscrivant au-dessous les mots : tt Cataracte de Nuchar, » nom que personne ne connaît ici. En effet, aucun observateur européen n'a réussi jusqu'ici à pénétrer dans cette région sauvage habitée par les tribus kurdes les plus hostiles ; il est impossible de longer les rives, on ne peut passer que sur le fleuve même.
Le bateau à vapeur le plus fort ne saurait remonter l'Euphrate, même abstraction faite des bas-fonds et des zigzags du courant; quant à le descendre, cela n'est possible qu'aux radeaux d'outrés de cuir. Un tel bâtiment se courbe comme un poisson, et prend la forme de la vague sur laquelle il nage; il se courbe vers le haut ou le bas; il peut, sans danger d'être inondé par les flots, sombrer momentanément, et le choc violent contre les récifs et les pointes de rochers déchire tout au plus une ou deux outres. Arrivé à destination, le léger échafaudage est vendu avantageusement dans la contrée privée de bois, et un cheval ou un mulet suffisent à rapporter toutes ces peaux au point de départ. J'ai vu souvent les riverains se mettre à cheval sur une outre, traversant
ainsi sans crainte le courant large et fort de l'Euphrate et du Tigre.
Hafls-Paclîa avait fait tenter deux fois de descendre l'Euphrate avec un pareil radeau, mais l'entreprise réussit mal et coûta chaque fois la vie à plusieurs personnes. On avait fait sauter, depuis, plusieurs rocs insignifiants, et comme les eaux sont en ce moment basses, le pacha m'a prié de tenter une fois de plus de rendre l'Euphrate navigable. Un radeau très solide de soixante outres fut construit à Palu, muni de vivres et de quatre rameurs; je m'y embarquai le 10 juillet, en compagnie de deux hommes et d'un aga du pacha, tous bien armés ; je me procurai une boussole et des instruments, et j'emmenai de station en station un pilote connaissant bien le fleuve.
A Palu, le fleuve, resserré jusqu'ici entre des montagnes boisées, entre dans une contrée plus ouverte et la traverse rapidement. Plus loin, la délicieuse plaine de Karpout forme sa rive gauche ; il s'en détourne, rentre dans la montagne, et rejoint les pentes méridionales de cette plaine, après un détour de quarante lieues. L'on arrive ensuite au confluent de l'Euphrate et da Tigre, qui descend d'Erzéroum, et deux lieues plus bas nous abordâmes à Kiéban-Maaden.
Au-dessous de cette ville, l'Euphrate est encaissé entre des montagnes sauvages ; mais bientôt la rive droite s'aplanit de plus eu plus et forme la vaste plaine de Malatia. A Kymyrhan, de grandes masses de montagnes très hautes se rapprochent de nouveau, et à partir de ce moment, le fleuve coule dans des gorges d'une effroyable profondeur. Notre embarcation gUssait avec une rapidité extraordinaire; bientôt nous entendîmes un mugissement épouvantable, dont les pentes nous renvoyaient l'écho des deux côtés, et la vitesse accélérée de notre radeau nous annonça que nous étions près du moulin des deux serpents. Nous prenons terre, nous visitons les lieux avant de nous engager dans le tourbillon ;
ces rapides se trouvent toujours au point où un petit torrent se jette dans le fleuve. De la gorge sont tombés, dans le cours des siècles, des débris de rochers plus ou moins grands; ils ont formé à l'embouchure du torrent un petit promontoire qui diminue la largeur du grand courant ; souvent de gros blocs ont roulé par surcroît jusque dans le lit du fleuve; ils émergent quand les eaux sont basses, mais lorsqu'elles sont hautes, 'ils sont couverts par les flots auxquels ils opposent une invincible résistance. Le fleuve, resserré et jeté hors de sa voie, se jette contre ces obstacles, forme au-dessus d'eux une haute gerbe d'eau et, au-delà, un courant tourbillonnant et écumant, semblable à ce qui se passe lorsqu'on verse de l'eau d'un vase large dans un conduit étroit.
Les passes moins dangereuses que nous avions déjà traversées m'avaient à peu près donné la mesure de ce qu'un radeau comme le nôtre était capable d'affronter. Je fis pousser au large au nom du ciel , le courant général nous saisit aussitôt, et avant un clin d'oeil, nous avions heureusement passé l'endroit redoutable. Nous étions trempés des pieds à la tête, car les vagues s'étaient refermées sur nous, mais par une chaleur de 40 degrés, c'était là un agréable rafraîchissement. La différence du niveau de la partie supérieure et de la partie inférieure du fleuve était de quinze pieds, à une distance de deux cents pas.
Les rapides se suivent tels que je viens de les décrire, au nombre de plus de trois cents ; ils forment sur une étendue de vingt lieues les Cataractœ Euphratis. A peine a-t-on passé l'une que l'on entend déjà mugir la suivante; le radeau commence à tourner et nous fournit l'occasion de contempler de tous les côtés, sans changer de position, la contrée pittoresque. Au sommet des hauteurs sont collés de petits villages kurdes ombragés par des noyers, et de petites cataractes descendent en écumant les pentes escarpées. Les points les plus dangereux
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ce sont les passes près de la petite ville de Schix-o, et, plus loin, trois chutes qui se suivent immédiatement l'une l'autre, en amont de Télek. A partir du vieux château de Gerger, le caractère du lit du fleuve change complètement.
Le fleuve coule plus lentement entre des pentes taillées à pic; mais la montagne se retire des deux côtés; les rochers ^rougeâtres s'élèvent à une hauteur de trois à quatre cents pieds; ils montrent de grotesques formations de grès et un grand nombre de cavernes ; plusieurs d'entre elles renferment les débris de couvents antiques, où l'on n'arrive que par des sentiers étroits, vertigineux, rampant contre les pentes.
A partir du vieux château de Ghoris, le fleuve décrit deux grands détours, puis il coule dans un pays ondulé, et, en aval de Samosate, il entre dans le désert rocailleux, où il continue son cours dans la direction de l'ouest jusqu'aux environs de Rumkaléh. Là il tourne à angle droit vers le sud.
J'ai terminé mon expédition à Samsat.
Lorsqu'on Turquie l'on annonce l'arrivée d'un homme de qualité, quelques-uns des habitants les plus considérables vont à sa rencontre; on l'aide à descendre de cheval, on le soutient lorsqu'il monte les escaliers, on lui tire ses bottes, on le couche sur un coussin à droite de la cheminée. Le chef de la maison lui cède son appartement; il ne s'assied que sur l'invitation expresse de son hôte, près de la porte, sur le sol nu, et quand on lui permet de boire son propre café, il le reçoit avec une profonde révérence et en touchant la terre de la main. « La maison est à toi » n'est pas seulement, tant que l'on y reste, la façon de parler habituelle, et on donne môme à l'hôte, à son départ, de riches cadeaux. Les plus grands pachas ont souvent cinquante domestiques ou agas non payés; ceux-ci ne sont dédommagés que par des commissions; partout où ils passent la nuit, ils reçoivent des cadeaux. Le chef de la maison m'amena un poulain ;
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il offrit un mulet à mon aga, une demi-bourse à mon domestique turc. Il fut très confus lorsque je refusai d'accepter son don, et il assura que dans toute la ville on ne trouverait plus noble bête; il ne découvrait d'autre cause de mon refus que le dédain. Grand fut l'embarras de mon aga.
On n'avait qu'à jeter un regard sur ce misérable Samsat, qui s'est réfugié dans un coin de l'ancienne et magnifique ville, et occupe à peine autant d'espace que jadis le célèbre cirque de Samosate, pour se sentir pris de pitié ; car ce n'est pas de sa poche que le musselim fait ces largesses ; il se rattrape sur les habitants, en particulier sur les chrétiecs. Mais ces considérations ne venaient pas à l'esprit de mon compagnon ; en revanche, il craignait d'être desservi par moi auprès du pacha; une lutte pénible s'engagea dans son âme, et, enfin, il refusa le don. Mais il paraît que la bête s'était détachée dans la nuit et nous avait suivis de force, car le lendemain je la retrouvai parmi nos chevaux de selle. En revanche, je dus dédommager mon Jacub, qui réellement n'avait pas accepté d'argent. Lorsqu'à mon départ, j'allai jusqu'à offrir une indemnité pour frais de séjour, je baissai tout à fait dans l'estime du musselim, car il faut être bien misérable en Turquie pour payer ; tous ceux qui en ont les moyens acceptent tout sans dédommagement.
11 n'y a pas d'endroit dans toute l'Asie où la vermine fourmille comme à Samsat. A minuit, n'y pouvant plus tenir, j'ordonne à ma suite de se mettre en selle, et à l'aube, nous avons atteint Adiaman.
Située dans la plaine, au pied des pentes méridionales du Taurus et près de la source d'une rivière, cette petite ville, entourée de vignobles et de jardins fruitiers, offre un bel aspect ; les ruines d'une acropole et un grand nombre de minarets annoncent une ville grande et populeuse, mais à l'intérieur on ne voit que des amas de débris et de décombres.
Lorsque nous nous dirigeâmes au grand galop vers la
cour du musselim, je ne pus me défendre de rire de l'aspect que présentait mon escorte. Je m'étais fait suivre des rameurs, et ces quatre dieux de la mer étaient munis de tous les attributs de Neptune, les rames sur l'épaule, et les outres pendant des deux côtés des chevaux. Au nord de la ville, nous fîmes l'ascension de la cime la plus escarpée du Taurus ; le soleil dardait ses rayons les plus brûlants, et les rocs nus rayonnaient, semblables à des fourneaux surchauffés. Ce fut la marche la plus pénible que j'aie jamais accomplie.
Enfin, nous aperçûmes à une grande profondeur, sous nos pieds, une vallée ravissante; la plaine verte était couverte de champs et de maisons, coupée par les ondulations de quatre ruisseaux d'une limpidité cristalline, entourée de montagnes qui se perdaient dans l'azur du ciel. Par un dernier effort de nos montures épuisées, après une course de dix- huit heures, nous arrivons à un village caché sous les noyers les plus gigantesques qui se soient jamais offerts à mes regards. Mais quelle déception, quelle irritation de trouver toutes les maisons vides et abandonnées !
Les Kurdes quittent souvent leurs villages en été et passent la canicule, avec leurs troupeaux, dans la fraîcheur de la montagne. A mesure que la neige fond et découvre des prés verts, ils montent plus haut, et nous dûmes gravir une nouvelle pente d'où nous avions cru voir de loin monter de la fumée. Nous sortons des buissons, et voici que nous nous voyons soudain au milieu du camp kurde. Les tentes noires sont plantées en un vaste cercle; les femmes s'occupent des troupeaux, les hommes sont couchés à terre sur des tapis et fument; des essaims d'enfants jouent alentour.
Notre apparition causa un émoi général. Songeant aux traitements que les Turcs avaient infligés naguère à ces pauvres diables, à leurs villages brûlés, à leurs moissons foulées aux pieds, à leurs fils enlevés de force pour le service militaire, je ne contemplais pas cette scène sans
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quelque défiance. Ma troupe de marine n'était pas très formidable, mon escorte était faible ; mais l'accueil qu'on me fit dissipa bientôt toutes mes appréhensions.
Le commandant du camp accourut, me fit descendre de cheval, me conduisit dans sa propre tente, m'assit sur ses meilleurs coussins, et sa femme — la dame la plus âgée, mais non la plus belle de la tribu — ne consentit pas à se priver de me laver les pieds selon l'antique usage de l'Orient. Le tabac ne fit point défaut, mais le café était un article de luxe absent dans ce camp ; en revanche, l'on destina immédiatement au souper une jeune chèvre. Les anciens des diverses familles parurent; ils s'accroupirent à terre après y avoir été invités gracieusement, et ils m'offrirent l'un après l'autre leur pipe.
Les femmes kurdes ne portent point de voile, mais leurs parents veillent à ce que les belles ne soient pas facilement visibles; elles ont le nez percé d'un anneau, et tout ce que le camp possède en fait d'argent, les femmes le portent dans leurs cheveux. J'offris à la fille de mon hôte, tout un cabinet de monnaies, des pièces de deux, de trois, de cinq*piastres, dont on peut se procurer bon nombre pour quelques florins. Dès lors, la jeune fille fut considérée comme une riche héritière dans sa tribu, et je comblai de joie la mère en lui abandonnant ma provision de café.
Le lendemain, nous suivîmes la vallée du Sultan-sui. On a endigué cette rivière près de sa source, on a distribué ses eaux des deux côtés de la vallée dans les gorges latérales, par des conduits qui courent au moins à 200 pieds au-dessus de son lit naturel. Les pentes s'éloignent de plus en plus jusqu'à une distance de 1,000 pas, et tout cet intervalle est rempli par une série continue de villages qui s'étendent jusqu'à une lieue de Malatia. Tout ce qui est en aval de ce filet d'eau est un paradis ; tout ce qui est en amont, un désert. La sombre verdure de la vallée, sous laquelle demeurent 20,000
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hommes, forme uu merveilleux contraste avec les rocailles grises et rougeâtres de la hauteur, qui semble empourprée par les feux du jour, et sous laquelle ne vient plus aucun buisson, aucun brin d'herbe. Les larges couronnes des noyers et des mûriers couvrent les habitations, de sorte qu'une terrasse ou un minaret ne percent que rarement ; des milliers de peupliers s'élancent de la masse sombre, les jardins potagers et fruitiers les plus délicieux, des milliers de rues, de maisons, de ponts se dérobent sous ces ombrages.
J'ai appelé l'attention du pacha sur l'avantage qu'il y aurait à faire venir de Brousse ou d'Amasia un certain nombre de fabricants de soie, pour introduire la culture de cette étoffe précieuse à Asbusu, où il y a au moins 20 à 30,000 mûriers dont ne recueille jusqu'ici que les grappes.
Méséréh, près Karpout, le 23 juillet 1838.
Malatia ou plutôt Asbusu est un campement comme l'on en trouve peu ; partout où vous désirez avoir de l'eau, on vous amène un filet limpide et pur de la grosseur d'un pied. De Malatia trois voies conduisent vers les hauteurs; l'une, c'est l'Euphrate. Le pacha détache aujourd'hui Halil-Bey avec 40 mineurs pour ouvrir sept points que je lui ai désignés.
Malheureusement le chef est malade, les petits pachas ne veulent pas se déranger. « Nous verrons, » disent-ils; et tout en reste là.
Sans doute, un motif puissant d'inaction, c'est l'état sanitaire épouvantable : un bataillon de landwehr compte 350 malades. Je ne sais si cette race est énervée, ou s'il y a d'autres causes à cette calamité. Ces gens s'exercent deux heures le matin, une ou deux heures le soir; la nourriture est bonne et abondante, les tentes sont propres, le campement sec, l'eau saine et en quantité suffisante, et avec tout cela 30 pour 100 de malades ! L'état
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sanitaire des troupes de ligne est meilleur, mais non point satisfaisant ; un bataillon a soixante malades. — Que résultera-t-il de tout celai On met tout sur le compte de Pair.
Karpout, le 3 août 1838.
Hafis-Pacha était indisposé, lorsque le consul anglais, de passage, lui offrit son médecin ; celui-ci le guérit rapidement, mais il resta la faiblesse et le malaise qui suivent ordinairement la maladie. Le pacha s'imagina que l'indisposition ne faisait que commencer ; il prétendit s*être mis dans cet état par complaisance pour le consul, dont les prescriptions lui avaient valu ce mal. Alors survinrent les conseillers turcs avec toutes sortes de sorbets, et quelques jours après le pacha avait des coliques hémorrhoïdales ; là-dessus on quérit un mollah, lequel déclare que ce serait im acte salutaire à la fois et agréable à Dieu, que de découper sur le feu, de telle ou telle façon, un pain, etc. Un ami fit savoir qu'il s'éUit guéri avec des grains de café. En dépit de ces remèdes, riudisposition aUait toujours s'aggravant, et l'on finit par faire venir le pharmacien avec le clystère jusqu'ici repoussé comme « un haram », un péché. En ce moment, le pacha suit le? prescriptions d'un médecin turc, excepté pour les choses qui excitent son appétit, mais en môme temps il demande l'avis de mon drogman sur les conseils du médecin.
Dès qu'une ordonnance entraînera quelques complications ou difficultés, l'auteur sera rangé dans la catégorie du médecin anglais; puis on demandera conseil à tout le monde, on suivra tous les avis à la fois en une certaine mesure; finalement on ne fera rien du tout, et les choses iront comme elles pourront.
La peste a éclaté à Si vas ; on y a pris des mesures sanitaires ; une quarantaine de cinq jours est imposée à tous les voyageurs qui en viennent. Mais la santé des
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troupes est aussi mauvaise que possible; plusieurs milliers de malades, des convalescents en plus grand nombre encore : tout cela sans médecin! Nous sommes en ce moment incapables de faire campagne, nous perdrions en route la moitié de notre efîectif.
Le pacha est indisposé depuis six semaines, et pendant toute cette période, il n'a point vu ses troupes. Le soir il me mande auprès de lui, nous enfourchons nos mulets, et nous nous rendons à un jardin ou à un vignoble des environs; nous étendons des tapis à terre, nous fumons, nous buvons de l'eau de l'Euphrate, et nous rentrons paisiblement avec l'obscurité. Telle est notre train de vie quelques semaines peut-être avant l'explosion d'une lutte décisive (1).
La chaleur est toujours très forte. Depuis des mois, je dors à la belle étoile sur le toit plat de la maison. Mon habitation côtoie un abîme, et l'on y jouit d'une vue magnifique. Quelles délices de se coucher sous un beau ciel étoile, à la tiède lueur de la lune, et de se réveiller lorsque le soleil monte derrière les hautes montagnes, des flots de l'Euphrate, et éclaire, l'un après l'autre, les jardins , les villages et les vignobles de la vaste plaine ! Néanmoins notre inaction me pèse et m'inquiète.
Message du Grand-Turc.
Karpout, le 19 août 1838.
Hadchi-Esset-Effendi, député par le Sultan pour féliciter les troupes de la campagne dans le Karsan-Dagh,
(1) En effet, le sultan préparait la lutte avec une ardeur sourde; il fortifiait le détroit des Dardanelles, et faisait une levée de 60,000 hommes. Méhémet-Ali, de son côté, prenait ses dispositions, et son fils Ibrahim fermait les défilés du Taurus, portes de la Syrie. L'on touchait au dénoûment. (Voir, Louis Blanc, Histoire de Dix Ans, tome V.) (Note du tradueteur.)
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est arrivé et donne une fête à toutes les troupes. Un dîner turc, que l'on prend accroupi à terre et que l'on arrose d'eau, est une triste fête. L'effendi fut reçu en grande pompe, toute l'armée d'expédition était sur pied, mais décimée par la maladie. Le pacha attendit le dignitaire sous sa tente, et lorsqu'il arriva , suivi des autres officiers généraux, Hafis alla au-devant de lui à cent pas, reçut l'écrit du Grand-Turc enveloppé dans de l'atlas de pourpre, le pressa contre sa poitrine, sa bouche et son front, et le porta, haut élevé au-dessus de sa tête, dans sa tente, où tous les pachas et tous les commandants de régiments prirent place. Hafis et l'effendi échangèrent quelques formules de politesse; puis, nous nous retirâmes pour les laisser seuls en présence l'un de l'autre.
L'artillerie avait reçu l'ordre d'arriver également sur le terrain et de tirer quelques salves, mais elle s'était embourbée dans la plaine, et elle se mettait en devoir, après coup, de tonner de loin. Grande fut la colère du pacha, et grande ma joie. « Il fut un temps, dit-il aux généraux assemblés , où nous étions les meilleurs topdchis du monde, et maintenant nous ne sommes pas capables de traverser une plaine! Naguère, continua-t-il , un bey disait que l'artillerie montée par les officiers prussiens envoyés à Constantinople ne lui agréait pas, qu'elle tirait trop lentement, etc.; il faudrait couper la tête à de pareilles gens, on doit savoir gré au sultan de nous avoir envoyé des officiers qui sauvegardent nos intérêts mieux que nous-mêmes, et qui travaillent pour nous, tandis que nous dormons ! »
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Le costume oriental.
Quartier général d'Asbusu, près Malatia, le 2 septembre 1838.
Une petite excursion aux bords du Tigre exceptée, j'ai passé les six dernières semaines à Karput, sur un pic élevé de 1,000 pieds au-dessus de la vaste et riche plaine de Mésiréh. La chaleur nous avait forcés de nous réfugier dans cette aire d'où nos regards embrassaient les villages, les chemins, les rivières, les champs de coton et les vignobles, les bois de mûriers et les campements des troupes, comme sur une grande carte géographique. Mais ce séjour était très monotone et très désagréable; tous les jours un souffle assez fort, qui n'effleure point la plaine, rafraîchit sensiblement la température, mais le vent est toujours un phénomène contrariant, et la chaleur était tellement torride que nous étions réduits à garder la chambre pendant toute la journée, et que les affaires seules me déterminaient à descendre parfois dans la plaine. Lorsque le disque brûlant était descendu derrière les hautes montagnes de l'Arménie, sur les cimes desquelles des flocons de neige bravaient encore çà et là ses rayons, alors seulement on respirait. C'est l'heure où les familles paraissent l'une après Tautre sur les toits pour prendre l'air. On étend les tapis et les coussins pour le maître de la maison ; il se fait servir par les jeunes membres de la famille, qui se tiennent respectueusement devant lui tandis qu'il « boit » sa pipe ; ensuite, l'on apporte le grand plat d'étain avec d'innombrables tasses contenant le dîner, et, enfin, le café. On se couche de bonne heure, à la belle étoile, pour prendre la fuite et se rendre à ses
affaires dès que le soleil levant commence à dorer les cimes les plus élevées.
Le pacha m'invita à me rendre avec lui à Malatia. Après avoir passé les troupes en revue, il se dirigea sur Asbusu, la ville d'été de Malatia. Je vous ai décrit ce séjour ravissant dans mes précédentes lettres; l'abondance des eaux, la fraîcheur de la verdure nous rappellent les plaines de la Lombardie. Mon konak (maison) est petit, mais c'est un des plus jolis que j'ai trouvés ici. Wassaf-EfTendi l'avait habité avant moi. Ce favori toutpuissant, qui avait été en tous points mon adversaire, tomba en disgrâce bientôt après son retour à Gonstantinople, et fut envoyé en exil à Maaden. Ici, il avait choisi le petit refuge où je me suis casé; mais ses amis, — et il en avait beaucoup et de puissants, — l'avaient traîné à Varna, et il y était mort subitement. On dit qu'il s'est jeté par la fenêtre , et il paraît qu'on lui a facilité cette opération.
Depuis quatre mois nous n'avons pas eu de pluie, c'est à peine si nous avons vu un nuage au ciel. Mon petit palais a un toit plat et seulement trois murs ; je l'ai cédé à ma suite; moi-même j'habite un pont, sous un arbre : ce pont, c'est une estrade en bois jetée sur un ruisseau, pour obtenir de la fraîcheur. Des tapis et des coussins couvrent le sol de mon salon mesurant huit pas carrés, et le plafond est formé de pampres superbes qui, joints aux noyers majestueux, projettent en toute saison une ombre délicieuse sur c^tte résidence. Un mur de peupliers d'une hauteur colossale sépare deux petites cours où se trouvent mes chevaux et mes mulets; le tout entouré de jardins remplis de citrouilles gigantesques, de melons, de pastèques, de maïs, de concombres, de haricots, ombragé par des abricotiers, des noyers, des pruniers, des poiriers, des pommiers et des mûriers.
La température s'est déjà rafraîchie quelque peu; toutefois, l'après-midi, nous avons, même dans ma ré-
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sidence ombreuse, vingt-cinq degrés ; la nuit, la température baisse considérablement, et, peu avant l'aube, nous avons régulièrement on,ze à douze degrés. Ces changements sensibles, joints à une abondante consommation de fruits, sont probablement la cause principale des maladies nombreuses dont nos soldats sont affligés.
Jadis je ne comprenais pas comment les Turcs s'y prenaient pour porter des fourrures; moi-même, je n'ai pas déposé la mienne de tout l'été. Après avoir supporté toute la journée vingt-huit degrés de chaleur, on est très sensible à une fraîcheur de quatorze à quinze degrés. Un grand nombre d'indigènes portent deux à trois fourrures l'une par-dessus l'autre, été comme hiver, l'aprèsmidi comme la nuit, car les Turcs dorment tout habillés, ou peut s'en faut ; ils prétendent que la masse des habits garantit de la chaleur aussi bien que du froid.
Je porte à la maison le grand manteau blanc de coton de mode chez les Kurdes et transplanté par les chevaliers de Malte en Europe. Rien de plus utile et de plus agréable que ce costume ; on peut se vêtir en dessous aussi chaudement, aussi légèrement que l'on veut; le manteau garantit, lorsqu'on monte à cheval, de la chaleur du soleil, ainsi que de la pluie ; la nuit, il sert de couverture, et, selon qu'on le revêt ou qu'on le noue autour du corps, il est manteau, habit, ceinture ou turban. La taille de ce vêtement est des plus simples : c'est celle d'un sac déchiré au milieu; il n'en drape pas moins artistement, et la cavalerie irrégulière, avec de pareils manteaux, avec des turbans bariolés et de longs fusils, offre un aspect vraiment pittoresque.
En fait de costume, nous aurions beaucoup à apprendre des Orientaux. Les chefs-d'œuvre des tailleurs les plus habiles de Paris et de Vienne sont, aux yeux de nos voisins orientaux, tout ce qu'il y a au monde de plus étriqué et de plus misérable. Lorsqu'ils voient des pantalons collants, des bottes où l'on n'entre que par un effort héroïque, une cravate haute et étroite et un cylin-
dre dur et noir que l'on enfonce à chaque moment sur la figure, pour l'ôter et l'abaisser de nouveau, ces tortures volontaires les font rêver et ils lèvent vers le ciel un regard étonné, comme s'ils voulaient dire : « Allah ! je n'y comprends rien ! »
Les Turcs montent à cheval dans le costume dont ils sont revêtus en dormant. Personne ne met d'autres habits lorsqu'il se rend chez un homme de qualité, à l'exception toutefois de riches raïahs, qui empruntent à cet effet une robe tombant en lambeaux.
On voit partout ici l'antique costume ; le turban est aussi beau qu'utile. Selon qn'on veut se garantir du soleil ou de la pluie, on tourne et on retourne le châle ; avec le chapeau, on courrait constamment le danger d'avoir un coup de soleil. Le pantalon est un sac de neuf aunes de largeur, noué autour du corps ; à ses deux bouts inférieurs sont pratiqués deux trous, d'où sortent les pieds avec des chaussettes aux couleurs variées; deux, trois, six ou huit jaquettes de toile légère, souvent couvertes de riches broderies, protègent le corps suivant les besoins; une large ceinture ou un châle noué autour des reins contient la bourse , la blague à tabac, un couteau, le poignard, des pistolets, des matériaux pour écrire ; une longue fourrure complète le costume, et un manteau en poils de chèvre garantit contre les intempéries de l'air et sert de couche.
Le moindre mouvement de l'homme revêtu de ce costume lui donne un aspect majestueux, et à tout moment l'on aperçoit une figure faite pour le dessin. On comprend que l'on ait tenu les Turcs pour les plus beaux hommes du monde, jusqu'au moment où ils endossèrent les vêtement européens; si nos gens bien dressés revêtaient le costume turc, ils auraient grand air.
Tu le vois, je n'ai rien de bien nouveau à t'annoncer. Le séjour à Malatia ressemble aux petits tourbillons dans un courant rapide et fort; les brins de paille et les
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feuilles s'y arrêtent un instaiit pour continuer ensuite paisiblement leur cours.
Désertions.
Asbusu, près Malatia, le 23 septembre 1838.
Avant-hier au soir, un aga de Heyder-Pacha vint porter en langue circassienne un message à notre pacha; le vieillard ne put dissimuler entièrement l'impression qu'il en reçut, mais il resta assis jusqu'à ce que l'assistance se fût retirée. Il monta à cheval, et je l'accompagnai. Chemin faisant, il me confia que cent quatre-vingts hommes de la landv^ehr avaient déserté ; plusieurs officiers les avaient suivis, et ces gens avaient emporté leurs armes. On envoya aussitôt l'ordre à toute la cavalerie de monter à cheval, on promit une demi-hourse pour chaque prisonnier, et comme les déserteurs s'étaient portés vers les Bey-Daghler, nous fîmes nousmêmes une reconnaissance dans cette direction. C'était la nouvelle lune , mais les étoiles brillent ici d'un si vif éclat que la vue s'étend assez loin ; après avoir envoyé peu à peu nos agas dans toutes les directions, le pacha, l'efî'endi du divan et moi , nous nous assîmes dans un champ couvert de broussailles , et nous nous mîmes à fumer paisiblement une pipe.
L'effendi, d'abord très courroucé, finit par nous raconter comment il avait lui-même déserté, à plusieurs reprises, en Circassie, et surtout comment il s'était échappé pour trois mois, après que son père l'eut mis aux fers. Le récit achevé, et l'aube commençant à blanchir, nous rentrâmes paisiblement chez nous. Quinze fuyards sont déjà ramenés ; on leur donnera quelques centaines de coups de bâton sur la plante des pieds, et puis on les mêlera aux soldats de la ligne. Ces désertions jettent une triste lumière sur notre landwehr.
Notre pacha est avant tout l'intendant général de son corps. Le fait suivant vous montrera comment il remplit ces fonctions. Quoique la brigade de Méhémet-Pacha dirige ses bagages principaux de Karpout sur Urfa,en passant par Argana et la montagne, elle n'a pas demandé ici moins de mille chevaux de selle pour enlever le reste de ses bibelots. Je me mettais en devoir de faire là-dessus des représentations au pacha, lorsque Hamdy-Bey, un des officiers turcs les plus intelligents, m'apporta un mémoire comparant les rations et les chevaux de l'armée égypto- syriaque avec les nôtres. Je l'engageai à offrir ce travail au pacha et lui promis de le soutenir de mon mieux. A peine Hafis- Pacha eut-il lu la première ligne qu'il en témoigna son approbation; il cita une foule d'exemples des abus commis ici. A la seconde ligne, il me dit :
t Tiens ! prends ton mémoire, tâche de t'en aller au plus vite, je ne veux ni le voir ni l'entendre, car si j'entreprenais une réforme, je m'attirerais la haine de tous mes officiers. »
Je lui répondis que les ordres viendraient nécessairement, sous forme de lois, de Gonstantinople ; il déclara que même alors on lui en attribuerait la paternité, et que le moment opportun n'était pas encore arrivé.
LU
Voyage à Iconium. — L'Erdchiech et Césarée. — Cara-Djéhenna. — Iconium. — Les passages de la Cilicie. — L'évéque de Tomarsé. — I^ prince des Awchares.
Malatia, le 3 novembre 1838.
J'ai quitté Malatia le 3 novembre, pour faire un voyage de plus de cent lieues. Ma suite se compose de quatre hommes ; ce chiffre est d'heureux augure. Bien plus, nous nous sommes mis en route un jeudi, jour où
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ce Dieu et les anges se montrent favorables; » nous avons eu le bonheur de ne rencontrer ni chien à queue coupée, ni jument à l'oreille fendue, ni loup assis sur sa queue, ni vieille femme à cheveux gris, et nous avons fait ainsi bon voyage. Nous parcourûmes rapidement la plaine de Malatia, et nous entreprîmes l'ascension du haut plateau de l'Asie-Mineure. J'avais déjà parcouru cette route au printemps.
Sur un trajet de vingt-deux lieues, entre Hékimhan et Déliklitach, nous ne voyons que deux endroits habités, les montagnes s'éloignent de tous côtés, et si loin que porte le regard, il ne découvre que des espaces déserts et des collines nues.
La plaine de Déliklitach est certainement élevée de quatre à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. J'ai été surpris de trouver le blé sur pied et les habitants occupés à la récolte : quelques jours auparavant il était tombé de la neige.
On m'avait forcé d'accepter une escorte d'hommes armés que je changeais dans chaque village jusqu'à Gésariéh. Ils étaient chargés de nous protéger contre les attaques des Awchares, tribu de Turcomans nomades parcourant en hiver le territoire d'Adana, campant en été sur la terre d'Asie et habitués à satisfaire à leurs besoins aux dépens d'autrui. Ils venaient de surprendre des Tartares, de piller des voyageurs, d'attaquer un village, de répandre la terreur dans tout le pays.
A partir de Scharkichla, le beau temps fit place à une pluie continue. Mes habits étaient tellement lourds qu'ils menaçaient de m'étouffer, nos pauvres montures avaient de la peine à se dépêtrer de ce terrain de terre glaise détrempée.
Nous passâmes la nuit non loin de Pallass, près des sources de sel. Il n'y a là ni pompes, ni machines à vapeur, ni fourneaux ; les étangs se remplissent spontanément, le soleil les dessèche, le sel se précipite, et les chameaux l'emportent en longues files. Le lendemain
matin, lorsque le rideau de nuages se dissipa, le géant Erdchiech se dressait devant nous. Pendant la nuit, il avait revêtu un manteau neuf de neige, empourpré par le soleil qu'il regardait déjà en face, tandis que pour nous cet astre était encore au-dessous de l'horizon. Jamais un mortel n'a réussi à atteindre le bonnet blanc que l'Erdchiech ne dépose même pas pendant les fortes chaleurs de l'été, et à une distance de cinquante lieues, près d'Iconium, je voyais encore le géant dépassant de beaucoup toutes les autres cimes (i). La forme de cette montagne est d'une grande beauté; le sommet taillé à pic est découpé en trois dentelures couvertes de neiges éternelles, et cette pyramide gigantesque est entourée d'une foule de cônes à déclinaison très rapide ; le pied en est planté de vignobles sans fin et se perd dans la plaine où s'élèvent les coupoles et les minarets de la nouvelle César ée.
Gésariéh est une des plus belles villes de la Turquie. Les rues sont sales et étroites, mais les maisons offrent un aspect riant. Elles sont en grès très beau ; les toits forment des terrasses plates d'où l'on jouit d'une belle vue sur Erdchiech située seulement à une distance de deux lieues, sur le vieux castel à l'intérieur de la ville, sur la plaine vaste et fertile qui entoure Gésariéh.
Je n'ai rien vu, je dois l'avouer, des vieilles ruines de Césarée ; le souci des petits besoins du présent l'emporte, dans les voyages rapides, sur l'intérêt de l'antiquaire ; le repas, le repos, les chevaux do poste préoccupent plus vivement le voyageur fatigué que les fûts des colonnes, les couvercles des sarcophages et les inscriptions.
Le lendemain, nous passâmes à côté de l'un des marais qui caractérisent cette partie de l'Asie et où se perdent, après un petit cours, presque tous les fleuves.
(1) Lorsque l'auteur écrivait ces lignes, Tascension de Hamilton lui était encore inconnue.
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Mon drogman était resté en arrière pendant cette chevauchée, et je dus envoyer le Tartare à sa recherche. Le pauvre diable avait eu les mains gelées, il était tombé et s'était foulé le pied ; mais il n'y avait d'autre parti à prendre que de poursuivre notre course jusqu'à yindjé-sui, petite ville au fond d'une gorge dont la pierre rouge a fourni les matériaux d'un grand caravansérail fermant la vallée dans toute sa largeur. Là on guérit le premier médecin, et il parut un bouvier qui assura que rien n'était cassé, qu'il n'y avait réellement qu'une foulure ; mais le drogman était très inquiet, et pendant trois jours, il demanda à tout individu qu'il rencontra s'il'n'était pas chirurgien.
Après que nous eûmes traversé un plateau, une vallée profonde s'ouvrit devant nous, et nous en descendîmes la pente pendant une demi-heure. Au-delà de la vallée s'étendait la jolie ville d'Urgyp, dominée par un vieux burg perché sur un rocher percé d'un grand nombre de cavernes. Les maisons d'Urgyp sont en pierres et de formes extrêmement gracieuses. Rien n'est plus facile que de bâtir ici une habitation. Le grès est mou comme la craie ; il durcit à l'air, et le trou pratiqué dans le rocher où l'on a coupé les pierres, est encore une maison qui, fraîche en été, est chaude en hiver, sèche en tout temps, et qui n'a pas besoin d'être assurée par une compagnie.
Le plateau derrière Urgyp est couvert de vignobles, coupé de gorges profondes au bord desquelles s'élèvent des castels bizarres, tels qu'on les voit représentés sur de vieilles tapisseries. A droite s'étend la vaste plaine ouverte du Kisil-Irmak (fleuve rouge). Après une course de courte durée, nous aperçûmes le castel blanc couronnant la grande et riante ville de Newchéhr.
A Nev^chéhr, je fis connaissance d'une notabilité portant le titre de Kara-Djéhennah ou enfer noir. Cet homme, dont le vrai nom est inconnu de tout le monde, avait joué un rôle si sanglant dans l'extermination des
jannissâires; il y avait déployé tant de fermeté, de cruauté, de courage et d'emportement, qu'on l'évitait avec soin, ne prononçant son nom que tout bas et avec un certain respect. Mon Tartare me demanda à deux reprises si je réclamerais l'hospitalité au musselim de Newchéhr. — a Mon maître désire avoir sans retard des chevaux. — Ton maître attendra bien. — Tu ne connais pas mon bey, c'est un homme considérable. — Mon bey est im homme bien autrement important ; n'as-tu jamais entendu parler de Kara-Djéhennah ? » Cette conversation venait d'avoir lieu entre le Tartare, qui avait pris les devants, et les domestiques, lorsque j'entrai dans la cour du sérail. On me prévint que le musselim était en prière, que je ne pouvais lui parler. Je me rendis donc dans une mosquée du voisinage, flanquée du minaret le plus gracieux que j'aie jamais rencontré ; à mon retour, l'on prétendit que l'effendi n'était pas encore levé. Connaissant assez mes Turcs pour savoir que je ne gagnerais rien à attendre ou à céder, je déclarai tout haut et avec assurance à cet essaim de kawasses et d'agas, que je désirais être introduit sans retard auprès du musselim, et que je n'étais pas habitué à être reçu en audience dans la cour. Je montai l'escalier sans autre forme de procès, et j'entrai dans une chambre où parut presque au même instant le bey, homme de l'apparence la plus imposante.
Le prince de l'enfer et moi nous nous abordâmes en hommes attentifs à ne compromettre en rien leur dignité. Les beaux traits du bey, relevés par une longue barbe grise, semblaient annoncer que la question de la paix ou de la guerre n'était pas encore tranchée pour lui. Moi, de mon côté, j'eus l'air d'ignorer complètement sa présence. Je fis tirer mes bottes, selon l'usage, par mes domestiques ; puis, je m'avançai vers le siège le plus élevé, et je m'y établis. Alors seulement, je saluai mon hôte en portant la main sur la poitrine et en prononçant le solennel « Merhabah ! » Le bey, pour me
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donner une preuve de ses mœurs européennes, répondit: « Adio ! » Après avoir tiré quelques bouffées d'une pipe que je me fis offrir, j'échangeai quelques propos avec lui. Le musselim me demanda si je le connaissais déjà, œ — Je ne t'ai jamais vu, répondis-je, mais ta renommée est venue jusqu'à moi. — Que t'a-t-on dit de moi ? — On a dit que tu es un bon artilleur et que tu t'appelles Kara-Djéhennah. » Tout le monde n'eût pas pris cette particule infernale pour un compliment, mais, en l'entendant, le bey ne se tint plus de joie. Il fit servir le déjeuner et le café, et, à la grande joie de mon Tartare, il fit avancer d'excellents chevaux, avec lesquels nous franchîmes, le même jour, seize lieues, jusqu'à Akséraï.
Il n'est jamais question de descendre ici dans un hôtel. Les caravansérails ne sont que de vastes bâtiments divisés en cellules où ne se trouve pas le moindre ustensile; très souvent on ne rencontre pas une âme dans toute la maison ; on y apporte ce dont on a besoin. Les gens de quelque importance se rendent tout simplement devant le konak du musselim, du woywode ou du pacha, bref, du premier fonctionnaire de l'endroit, et l'on y reçoit l'hospitalité comme une chose qui va de soi.
La plaine qui s'élend d' Akséraï jusqu'à Koniéh ressemble plutôt à la mer qu'à la terre ; sur un parcours de trente lieues, le voyageur n'aperçoit ni arbre, ni buisson, et, sur de grandes étendues, ni village, ni maison, ni champ. C'est la plaine la plus unie que j'aie jamais vue, et c'est au bord de l'horizon seulement que se dessine une ligne pâle de montagnes bleues qui semblent planer dans les airs. Par l'effet d'un mirage, les objets éloignés montent et s'agrandissent ; plus on s'approche, plus leur grandeur diminue, et quand on a fait deux ou trois lieues, l'objet paraît plus petit et plus éloigné qu'auparavant, comme si l'on s'était éloigné d'autant de lieues. Une espèce d'herbe semblable à des broussailles, fort recherchée par les vaches et exhalant un parfum déli-
cieux sous le sabot des chevaux, couvre la vaste plaine. A Koniéh, on tire de cette herbe une huile dont l'odeur me paraît plus fine que celle de l'huile de roses. Le terrain tout entier est saturé de sel ou de salpêtre, et le manque absolu d'eau rend toute culture impossible. Le milieu du désert est traversé seul par quelques filets d'eau transportant le trop plein d'un marais vers le lac de sel Ghodch-Nissar, qui n'a point d'issue. Au bord de ces étangs marécageux, on trouve quelques iaïlas, maisons qu'habitent les Turcomans en été, pour faire paître leurs troupeaux ; kichlas est le nom désignant leurs habitations d'hiver, ainsi que les casernes turques, car les soldats couchent en été sous des tentes, même dans les villes. Près du même marais s'élève un immense caravansérail dont le portail en marbre égale, par la hauteur, par la richesse et la magnificence de ses ornements, ceux des plus grandes mosquées deConstantinople; mais cette porte, si surprenante dans cette contrée, s'ouvre sur une cour déserte et dévastée ; la double rangée de corridors voûtés s'est écroulée, et une petite hutte d'argile, entre les débris du donjon, est le seul point habitable. Sous les voûtes superbes, je trouvai une quantité incroyable de fumier sec de chameau, le seul combustible que l'on sache se procurer pour l'hiver.
Les deux belles cimes de Hassan-Dagh servent de guides à travers le désert; ce sont, paraît-il, d'anciens volcans. L'une d'elles a un vaste cratère au milieu duquel se dresse un cône très pointu. Un autre grand caravansérail se trouve à Obruk, sur un lac de 300 pieds de diamètre, dans un trou profond de 150 à 200 pieds, phénomène singulier dans cette plaine si plate.
Cette chevauchée de trente-huit heures, pendant laquelle nous ne rencontrâmes que deux endroits habités, a été une des plus fatigantes dont j'aie gardé le souvenir. Quelle ne fut pas ma joie, lorsque je vis enfin poindre nettement au pied de montagnes abruptes les coupoles, les minarets et les arbres de Koniéh.
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Koniéh a plus que toute autre ville turque l'aspect d'une ruine; elle a été dévastée moins par le temps que par la main des hommes. Un siècle a toujours construit ici ses monuments avec les débris des siècles précédents; dans la période gréco-romaine, on abattit les temples pour bâtir les églises; les musulmans convertirent les églises en mosquées, et les mosquées ne sont plus aujourd'hui que des ruines. Un mur élevé, flanqué de centaines de tours, enserre une campagne déserte, couverte do décombres ; dans la composition de ce mur sont entrés des autels païens, des tombeaux chrétiens, des inscriptions grecques et persanes, des images de saints, des croix génoises, des aigles romaines et des lions arabes, sans autres considération que la possibilité de les ajuster à un créneau ou à une meurtrière; une grande inscription turque, taillée dans chaque tour, a bien soin de dire quels ont été les barbares auteurs de cette œuvre de destruction. Une colline au milieu de la ville portait probablement l'acropole ; on y. voit les ruines de plusieurs mosquées et d'une jolie église byzantine. De là, le regard embrasse toutes les coupoles effrondrées des bains , les tombes des samts turcs , quelques minarets gracieux avec leurs tuiles aux couleurs variées, à côté d'un amas de décombres qui avait formé autrefois un dôme, des murailles étendues , de vieilles tours, et derrière tout cela, les beaux groupes d'arbres du grand village de Siléh.
La génération actuelle n'a rien élevé qu'une caserne et les huttes en argile où elle se cache. Koniék est située en ce moment en dehors du vieux mur, et ne forme à vrai dire que le vaste faubourg d'une ville qui n'existe plus.
Hadchi-Ali, le gouverneur de Koniéh, un pacha de la vieille école, m'avait fait un acceuil très gracieux. Il désirait me voir faire le voyage vers le Kulek-Boghas en compagnie d'Ejub-Pacha, le gouverneur civil de la province, et je dus par conséquent m'arreier quelques
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jours à Koniéh. Le vénérable pacha m'envoya pour mon départ quatre bourses, par l'entremise de son banquier arménien. Gomme nous n'acceptons pas de dons en argent, je priai le banquier de rapporter la somme au gouverneur, avec l'expression de ma gratitude. Le banquier me pria d'honorer un autre de cette comftiission, car, pour son compte, il aimait trop la plante de ses pieds pour faire une pareille proposition au pacha ; celuici n'y verrait qu'une chose, c'est que j'avais jugé la somme trop minime pour moi. En m'adressant moimôme au pacha , il m'eût été difficile de lui faire comprendre pourquoi un Européen pouvait accepter une tabatière ou une montre de la valeur de 200 florins, mais non point 200 florins. Si je ne lui parlais pas, le banquier, empochait tranquillement l'argent. Dans ces conditions, j'acceptai le don avec force remercîments, et je le fis partager incontinent entre mon drogman et mes domestiques ; les assistants trouvèrent ce parti très généreux et surtout très insensé, mais ils savaient déjà que tous les Européens sont quelque peu a délih » ou fous.
Au sortir de Koniéh, nous dûmes traverser encore un jour et la moitié de la nuit suivante le désert vaste et silencieux, avant d'arriver au bord du versant opposé. Le soir, nous atteignîmes Erégli , petite ville enfouie sous des arbres, au pied de la montagne. Une rivière superbe en descend , parcourt une vallée romantique, mais prend un goût salin et amer après un cours de deux heures dans la plaine, et se perd dans un marais.
La ville est assez grande, mais à peu près dépeuplée. Les sources chaudes qui, dans l'antiquité, étaient ordinairement consacrées à Hercule, ont donné leur nom à cet endroit ; mais, quelques chapiteaux exceptés, je ne trouvai plus aucune trace de l'antique Héraclée.
La plaine s'est changée maintenant en une vallée qui
se resserre toujours davantage ; à droite , le Balgur s'étend comme un mur sans interruption et de hauteur toujours égale, sur un espace de vingt lieues. Cette chaîne sépare Adana de l'Asie-Mineure; une seule vallée ou plutôt une gorge la traverse et ouvre une communication entre la Syrie et l'Anatolie. Aussi ces pyles ont joué un rôle important dans les expéditions armées, depuis Gyrus, Xénophon et Alexandre, jusqu'à Ibrahim- Pacha, et un rôle plus important encore, quoique moins remarqué , dans les expéditions commerciales et internationales des peuples. Mon collègue, le capitaine F., a été chargé de fermer ces passages de la Gilicie, par lesquels les armées européennes s'avançaient autrefois contre la Perse, l'Inde et l'Egypte, aux troupes égyptiennes qui, cette fois, de même qu'il y a cinq ans, menacent de faire irruption en Europe.
A Ulukichla, les montagnes se rapprochent des deux côtés. On y trouve le caravansérail le plus beau et le plus grand de l'empire osmanien. On y pourrait mettre commodément à couvert un régiment de cavalerie, et quoique depuis des siècles on n'y ait pas réparé une tuile, l'ensemble est bien conservé. Les voûtes, longues de cent pieds, l'exécution soignée de tous les détails témoignent de l'importance que cette route avait autrefois pour le commerce. En ce moment, cette route est déserte, et c'est à peine si l'on y rencontre parfois quelques mulets chargés de raisins ou de charbons.
Sept lieues plus bas, la route est tout juste assez large pour livrer passage à la rivière. Sur la rive droite, beaucoup de mouvement. Les deux caravansérails à côté du pont avaient été reconstruits et servaient de logement aux ouvriers répandus sur une colline d'où la vue embrasse la vallée inférieure. Les montagnes renvoyaient l'écho de la hache des bûcherons et de la chute des vieux pins. Je trouvai l'auteur de toute cette activité dans une petite pièce humide du caravansérail, en proie à une fièvre violente et privé de toute espèce d'aises et
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de soins. Mais, en présence d'une mission aussi importante, il ne pouvait être question d'être malade , et le même jour mon ami visita avec moi les environs ; en rentrant, nous passâmes à côté des thermes dont Xénophon déjà fait mention. Le lendemain, F. s'avança avec le pacha et moi jusqu'à une lieue d'Akkocpry, où sont établis les avant-postes égyptiens, et le surlendemain jusqu'à Maaden. La force de volonté l'emporta sur la faiblesse de son corps. Lorsque survenait un accès de fièvre, il se couchait pendant une heure sous un arbre ou à côté de la fontaine; nous allumions un tas de broussailles ou d'herbes , nous cuisions le thé, et nous reprenions notre course tant bien que mal. J'ai quitté mon camarade à Maaden, et depuis ce jour je n'ai point eu de ses nouvelles.
A partir de Kalék-Boghas, la chaîne abrupte se dirige vers le nord; elle forme, jusqu'au caravansérail de Djévisly, une sorte de mur droit et haut de plus de 1,000 pieds. Cette digue se termine subitement à la plaine vaste et marécageuse de Mussa-Hadchi. Quant à moi, j'étais préoccupé uniquement de découvrir un chemin direct à travers la montagne jusqu'à Malatia, mais on me dit qu'une telle route n'existait pas et que la contrée était infestée d'Awchares, à tel point qu'on ne pouvait la traverser sans une forte escorte. J'avais sur moi une lettre de Hadchi-Ali-Pacha au musselim de Dévély, le rendant personnellement responsable de la continuation de mon voyage. Le musselim déclara ne pouvoir assumer cette responsabilité si je m'engageais dans cette direction ; il me pria de m'adresser à l'évêque de Tomarsé, l'homme qui pourrait me donner le meilleur sauf-conduit contre les attaques des Awchares ; quant à lui, il me ferait suivre jusqu'à Tomarsé par une escorte aussi nombreuse que je pourrais la désirer.
Je ne fus pas étonné d'entendre un musulman parler de la sorte d'un évêque arménien , qui n'est qu'xm giaour, et je résolus d'accepter la proposition. Mon
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drogman, qui est lui-même d'origine arménienne, rédigea aussitôt en langue arménienne un chef-d'œuvre de sauf-conduit; après le Grand-Turc et le musselim de Dévély, il n'y avait dans tout l'empire turc d'homme aussi considérable que moi, et le musselim scella de son nom cette déclaration.
Mon escorte comprend 15 ou 16 hommes, mais je n'ai jamais eu le plaisir de les passer tous à la fois en revue; leur armement laissait aussi à désirer. Ces forces combattraient à pied ; c'était là un avantage au cas où nous serions contraints de battre en retraite, car alors elles auraient formé l'arrière-garde ; mais lorsqu'il s'agit d'avancer, elles restèrent en arrière, et elles furent, je crois, de retour à Dévély en même temps que j'arrivai, moi, à Tomarsé.
N{ Tomarsé est située dans une vaste plaine couverte de champs et de pâturages. Devant la ville, on voit les ruines d'une belle église byzantine, détruite par les Turcs ; mais dans l'intérieur de la ville s'élève fièrement une nouvelle église achevée l'année dernière par l'évoque et muuie même d'un soupçon de clocher. Sur notre passage, les giaours nous contemplaient avec confiance, témoignant que, sous la protection de leur berger, ils se sentaient garantis contre l'oppression qu'entraîne d'ordinaire une visite semblable à la nôtre. L'évêque avait entrepris naguère une campagne contre les Awchares, et il avait enfermé quelque vingt cavaliers dans son couvent. Le drogman avait pris les devants avec son chefd'œuvre épistolaire, pour l'interpréter verbalement au cas où il y manquerait quelque chose. On me conduisit à la fente d'un rocher où étaient blotties plusieurs maisonnettes entourées d'un mur : c'était le couvent et la résidence de l'évêque. Dans la cour, je fus reçu par un petit homme bien nourri : c'était l'évêque.
Mon hôte m'offrit gracieusement du café, de la liqueur, la pipe. Je lui demandai l'origine de son pouvoir temporel. Il y avait dix ans que toute la population de To-
marsé avait formé le dessein de s'expatrier pour échapper à l'insupportable pression des autorités turques. L'évêque intervint, persuada à la population de demeurer, et se chargea lui-même de la ferme des impôts. Comme un grand nombre de musulmans habitent l'endroit, à côté des Arméniens, on avait mis à leui* tête, pour sauver les formes, un woywode dépendant entièrement de l'évêque.
L'évêque me dit en outre que je n'avais guère à redouter les Awchares, les Awchares n'étant pas plus que tout autre peuple composés exclusivement de brigands. Il y avait, il est vrai, beaucoup de gens sans aveu parmi eux, mais ils étaient les ennemis de leur tribu, aussi bien que de l'étranger, et traqués par elle. A cette époque de l'année, les Awchares étaient d'ailleurs déjà descendus vers la a plaine profonde, » c'est-à-dire veri Adana.
Le lendemain, j'arrivai à Ekrek. J'appris que Soliman- Pacha, le gouverneur de Marach, se trouvait à Goegsyn, lo village le plus proche dans la direction d'Albistan. Mais Goegsyn était située à une distance de vingt-deux heures; il n'était pas possible de faire ce tour en une journée, avec des chevaux allemands, et en route, on ne rencontrerait ni village, ni maison, ni abri. Je me félicitai donc de me trouver encore au milieu de quelques-uns de ces Awchares tant redoutés, et comme j'avais dormi la nuit précédente sous le toit d'un évêque arménien, je couchai la nuit suivante sous la tente d'un prince turcoman.
Un aga de Soliman-Pacha prit les devants pour annoncer ma visite à Osman-Bey. Cette mesure était en quelque sorte nécessaire, car le bey venait d'acheter pour son fils cadet une femme au prix de 1,500 florins, et le huitième et dernier jour des noces se célébrait ce jour même. D'un autre côté, il n'y avait pour moi de meilleure recommandation que celle de Soliman- Pacha, dont le territoire est occupé en été par la tribu
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nomade. Quand les musulmans sont embarrassés de recevoir un étranger, ils s'arrangent de façon à se trouver en prière à son arrivée. Ils sont alors dispensés de faire accueil à qui que ce soit, et de se lever en présence d'un infidèle, cérémonie si pénible et si choquante pour un musulman. Après avoir été reçu aux sons de la musique, je trouvai Osman-Bey agenouillé sur un tapis dans sa grande tente de poils de chèvre, la face tournée contre la Gaaba de La Mecque. Un grand feu brûlait sous la tente complètement découverte d'un côté. Le cheval de bataille du bey était attaché à un pieu planté en terre près de ce feu ; la nuit même, il reste sellé, et une grande couverture de feutre le protège seule contre les intempéries de l'air. Les autres chevaux couraient librement dans le pâturage.
Le bey s'avança vers moi, me salua gracieusement, et après que le café et la pipe eurent rompu le silence dont les convenances entourent le commencement de chaque visite, il m'adressa diverses questions relatives à ma patrie cymbrique, sur le ton dont nous interrogerions un habitant de la lune, s'il tombait comme un météore sur notre planète. « La mer est-elle près de votre pays ?» — a Oui, et en hiver nous nous y promenons. » — o: Le tabac croît-il en abondance chez vous? » — K Nous le cherchons en grande partie au Nouveau- Monde. » — a Est-il vrai que vous coupez les oreilles et la queue à vos chevaux ?» — « Non, les queues seules. » ' — c( Des sources coulent-elles chez vous ?» — « Oui, quand elles ne sont pas gelées. » — « Y a-t-il des chameaux dans votre pays ?» — « Oui, mais on ne les voit qu'au prix de quelque argent. » — « Les citronniers poussent-ils chez vous? » — « Non. » — Il allait demander si le soleil luisait chez nous, ou si nous ne nous éclairions qu'au gaz ; mais en poussant un Allah ! Allah ! à demi-étouffé, il avala l'observation que mon pays à l'origine n'avait probablement été destiné qu'à des ours blancs.
La grande tente où nous nous trouvions était à vrai dire le drawing room du bey. Les huttes d'hiver des Turcomans sont d'ordinaire petites et affectent la forme de fours; elles consistent en un grillage circulaire, couvert d'un dôme de baguettes artistement adaptées les unes aux autres; le tout a un revêtement de feutre. Lorsqu'on y établit un réchaud, la tente ne tarde pas à être chaude comme une salle de bain.
Le dîner princier consista en lait, riz, fromage et pain. Pour tourner un point délicat de l'étiquette, on mit la table en ma présence, c'est-à-dire qu'on étendit à terre un cuir et qu'on y posa des cuillers en bois. Toute la société se réunit autour de cette nappe. Le bey ne mangea que lorsque nous eûmes pris notre repas.
Après le dîner, ballet. Ce ballet me parut plus intéressant que ceux de l'opéra de Berlin, et, en tout cas, il était moins coûteux. En voici une description :
La scène représente une belle prairie, limitée au fond par de hautes montagnes couvertes de neige et éclairées par la lueur du croissant. L'éclairage au gaz est remplacé par un feu de troncs de pins brûlant au milieu de la scène. L'orchestre est composé d'un grand tambour et de deux fifres qui exécutent leur symphonie avec un sérieux particulier. Le public est très mêlé; en dehors de nous, rien que des buffles et des chameaux allongeant leurs longs et singuliers cous au-dessus des tentes basses; autour du feu danse un garçon jeune et robuste dans un costume turcoman blanc, le turban en tête, le couteau et les pistolets à la ceinture; si la bonne tenue consiste à être complètement maître de tous les mouvements des membres, on ne pouvait lui contester cette qualité. — Soudain, un second acteur sort de l'obscurité, en face, et s'efforce d'attraper le premier; celui-ci tourne avec la plus grande rapidité autour du feu, se jette à terre, se relève et essaye de toutes les manières de se dérober à la chasse ; un camarade de son parti vient à son secours en poursuivant l'agresseur, etc.
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Il y a souvent des chocs violents, mais la plus grande gaieté ne cesse de régner (sans le secours de l'eau-devie) ; on voit des hommes d'une grande vigueur, dont la course fait trembler la terre. Ici, l'un des combattants exécute les bonds les plus téméraires ; là, un autre passe au milieu des flammes; d'un autre côté, deux combattants se sont pris à bras le corps, et luttent avec les plus grands efforts au milieu des rires retentissants de l'assistance. En tout cas, il faut avoir des membres très solides pour figurer trois ou quatre heures dans ce ballet.
GesTurcomans m'ont inspiré une vive sympathie; ils ont la politesse naturelle, née de la bienveillance, tandis que chez nous elle est le fruit artificiel de l'éducation. Rien ne parut plus singulier au public rassemblé dans la tente que mon lit, quoi qu'il me parût à la mode Spartiate, ne consistant qu'en une paire de couvertures et de draps blancs; mais lorsque je déposai une partie de mes vêtements pour me coucher, l'assemblée ne put retenir un sourire général. Le reste de la société ne fit point de toilette de nuit, elle ne tira pas même les pistolets de la ceinture. L'hospitalité est chez ces gens une chose toute naturelle, on ne dérange ni en venant, ni en s'en allant, et lorsque je partis le lendemain matin, avant le point du jour, j'eus de la peine à trouver quelqu'un qui voulût accepter un pourboire.
Le soir, j'entrais à Goegsyn, où était campé Soliman- Pacha. Comme il faisait déjà sombre, il envoya à ma rencontre quelques agas armés de torches. L'accueil fut le plus gracieux du monde. Le lendemain matin, le pacha me prévint par sa visite ; il me retint toute la journée, et me fit don, à mon départ, d'un cheval turcoman; je lui donnai en retour une paire de pistolets.
Les cartes de l'Asie Mineure ne sauraient en aucune façon donner l'idée de la configuration exacte du pays. Je m'étais figuré que je verrais de hautes chaînes de montagnes se profiler au sortir d'Akrek, et je ne fus
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pas peu surpris de trouver une vaste plaine percée entre des hauteurs couvertes de neige dans la direction de l'ouest et de l'est, comme si la nature elle-même avait voulu ouvrir un passage à l'homme. On suit cette plaine jusqu'à Albistan, jolie petite ville derrière laquelle s'élève le pic de Scherr-Dagh. Auprès de cette ville se trouve l'énorme source du Dchéhun (l'univers) ; une rivière de vingt pas de largeur, de deux à quatre pieds de profondeur, y sort subitement de terre, reçoit à peu de distanceun affluent presque aussi volumineux, et en outre, trois courants venant de l'est, du nord et de l'ouest et plus forts qu'elle-même, de sorte qu'à quatre lieues de sa source, elle forme déjà un fleuve considérable roulant ses eaux entre de hautes montagnes et se jetant dans la baie de Skendéroum. Le bassin de la Méditerranée remonte en général beaucoup plus vers le nord que les cartes ne l'indiquent et s'étend jusqu'au quarantième degré de latitude.
Les conditions particulières dans lesquelles je voyage m'ouvrent des contrées qu'il a été impossible à tout Européen de parcourir jusqu'ici, contrées qu'on l'on ne peut traverser sans une escorte militaire équivalant presque à une armée. Des circonstances si favorables se trouvent rarement réunies, et j'en profite en conscience; j'ai déjà fait sept cents lieues en tout sens dans ce pays, et j 'ai retracé tout cet itinéraire. L'avantage principal que j'en ai retiré, c'est la rectification des affluents du Seyhun et du Dchéhun et du cours moyen de l'Euphrate. Jusqu'ici, aucun voyageur n'avait pénétré si loin.
D' Albistan, je descendis dans la plaine de Malatia, où j'arrivai le 29 octobre par une pluie torrentielle. Le pacha, qui me voyait trempé, mais qui n'en désirait pas moins entendre mon rapport, me fit couvrir de son manteau et d'un fez sec, et me retint jusqu'à minuit.
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