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Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854

Insurrection du Dahra. — Rou-Maza — Soulèvement général dc3 tribus de l'Ouest. — Combats dans la vallée du Chélif, dans le Dahra et l'Ouarcnsenis. — Prise de Bou-Maza. — Le duc d'Aumale, gouverneur général de l'Algérie.

A M. LEROY DE SATNT-ARiNAUD, AVOCAT A PARIS.

Ortéansville, le 25 novembre 1844.

Je suis arrivé à Orléansville, hier, par un beau

soleil, et j'ai eu une réception princière. Tous les

Arabes étaient venus au-devant de moi en faisant la

fantazzia, tous les officiers de la garnison, à cheval,

ainsi que les chefs de service. J'ai reçu et harangué

tout le monde et me suis installé. J'ai trouvé les

quatre murs, pas une chaise : Cavaignac a tout h. i

transporté à Tlemcen. J'ai pour maison une espèce de kiosque ressemblant à la loge du bouc au Jardin-des-Plantes. Trois petites pièces se commandant les unes les autres, et entourées d'une mauvaise galerie couverte en toile, composent ce mal entendu séjour. Je fais changer une porte en fenêtre et ouvrir une autre porte, et tout cela est facile, car ma maison est en bois, et, grâce à cette amélioration, mes appartements particuliers, cabinet de travail, petit salon et chambre à coucher seront supportables. En face, je fais élever un autre bâtiment qui se joindra au mien par une galerie couverte et contiendra une salle à manger assez belle et un grand salon de réception.

Orléansville est un désert dans un grand désert. Figure-toi quelques maisons au milieu d'une immense plaine de cinquante lieues de long sur sept et huit de large. Pas un arbre, pas de végétation ; le Chélif au dos avec un pont à l'américaine. Orléansville est sur la rive gauche du Chélif, entre Milianah et Mostaganem, à quatre journées d'infanterie du premier et six du second, ayant au sud-est le pic d'Ouarensenis, au sud-ouest Tiaret, et au nord, à dix lieues, Ténès et la mer.

Je garde le commandement de mon régiment avec celui de la subdivision ; aussi suis-je fort occupé. Dans quelques jours j'irai visiter Ténès, qui est sous mes ordres, et les travaux de la route.

Notre correspondance sera moins fréquente; nous n'avons courrier que tous les dix jours.

A U MÊME

Orléansvtlle, le 10 décembre 18^4.

Cher frère, nous avons été en retard d'un courrier. La mer n'a pas voulu laisser approcher le bateau à vapeur, et la barque qui a essayé de porter les dépêches à bord a chaviré. La mer devant ténès est affreuse, aussi je travaille à obtenir un port indispensable pour Ténès et toute la subdivision d'Orléansville. La nature Ta presque indiqué en jalonnant la place par des rochers. Cela coûterait environ huit millions, et ce serait peut-être le port le plus sûr de la côte d'Afrique. J'ai écrit à ce sujet au maréchal et au général Lamoricière. En attendant, je demande qu'on m'autorise à assurer ma correspondance par terre au moyen de courriers arabes ou spahis. C'est nécessaire pendant l'hiver, car le courrier peut rester deux mois sans pouvoir toucher à Ténès.

Que de projets se croisent dans ma tête et l'occupent ! Combien il y a à faire dans une ville ou il n'y a ni bois ni eau. Le Chélif est en bas de chez nous, c'est vrai ; mais je veux amener l'eau dans Orléansville même et dans nos jardins qui meurent l'été.

Nous avons à présent un froid du boulevard de Gand. Pas un arbre. J'ai établi un détachement de bûcherons à trois lieues en amont du Chélif. Je fais couper du bois, construire des radeaux, et tout cela

nous arrivera quand les pluies auront mis le Chélif à même de porter des bûches.

Je viens de recevoir pour mon brave régiment une croix d'oflicier. quatre croix de chevalier et deux grades à l'occasion de l'affaire de Dellys. Voilà le beau rôle du colonel, ses jouissances immenses, ineffables. J'ai attaché tous ces rubans et j'ai vu de douces larmes de reconnaissance couler sur des visages bronzés, j'ai senti des cœurs bien nobles et bien fermes devant l'ennemi battre comme le cœur d'une femme, et le mien battait à l'unisson. Cinq croix à la fois, c'est rare ; c'est tout ce que j'avais demandé. Le maréchal a tout fait obtenir, et je v ais l'en remercier.

AU MÊME

OrMansville, le 20 décembre 1844.

... Milianah, à l'époque où j'y commandais et dans les circonstances où je m'y suis trouvé, était important, mais Orléansville l'est bien davantage. Milianah, en 1842 et 1843, était poste d'avant-garde ; à présent c'est un centre. La position géographique et politique d'Orléansville est telle que, par la force des choses, d'ici à quelques années le siège d'une division y sera établi. Il faudra donner bien des coups

de pioche et de truelle et planter bien des arbres, tracer des routes et creuser des canaux ; mais nous arriverons, tout se fera. Il y a à peine un mois que je suis ici et j'ai fait labourer et semer d'orge par mon régiment seul cinquante hectares de terre. Mille bras travaillent à faire une route. Elle ne sera pas achevée dans un an, et déjà j'ai dans ma tête le projet de deux routes nouvelles et rétablissement de trois villages. L'avenir de ce pays est immense, mais l'or qu'il engloutira est incalculable. Nous vivons sur une ville romaine, et nos tuniques mesquines flottent au même vent qui agitait ces amples tuniques et ces toges romaines si nobles. Je fais niveler ma grande rue, et en fouillant la terre nous avons trouvé des pierres superbes, des colonnes en marbre, des tombeaux bien conservés, et leurs ossements complets, et l'urne classique pleine de petite monnaie de cuivre, as ou deniers. La ville ancienne dort sous nos pieds. Pour faire des fouilles sérieuses, il faudrait du temps et de l'argent; mais nous n'en avons que pour les travaux de première et urgente nécessité. Avant d'exhumer les morts et les ruines, il faut abriter et conserver les vivants. 11 y a une mosaïque admirable qui servait d'enseigne au tombeau de saint Reparatus. Je veux faire bAtir l'église chrétienne au-dessus. Une voûte bien faite la conservera visible dans toute sa beauté, et le temple de Dieu s'élèvera là où il était il y a quatorze siècles.

AU MÊME

Orléansville, le t* janvier 1845.

Cher frère, je commence Tannée en pensant à vous tous dont le souvenir me soutient et m'élève dans mes dures épreuves, et en vous envoyant des souhaits qui, pour arriver jusqu'à vous, traverseront le Chélif et bien d'autres fleuves qui n'ont rien de commun avec le fleuve d'oubli.

Mon année 1845 commence pour moi le û, parce que ce jour-là je sors d'Orléansville à la téte d'une colonne bien légère et bien bonne, et je vais dans le Dahra opérer de concert avec le général Bourjolly, qui part de Mostaganem pour réduire quelques tribus encore récalcitrantes, repaire de tous les voleurs et de tous les brigands de la subdivision. Nous ne resterons pas plus de quinze jours absents...

AU MÊME

Orléansville, le 21 Janvier 18*5.

Si vous avez à Paris le même temps affreux qui nous poursuit en Afrique, tu n'as pas dû être sans

inquiétude en pensant que j etais en expédition. Je t'ai écrit que j'étais sur le point de sortir d'Orléansville pour obéir aux instructions du général de Bourjolly. Je suis parti par un temps incertain, qui dans la nuit est devenu horrible. À une journée d'Orléansville, j'ai reçu ce que j'attendais depuis longtemps* un contre-ordre du général, qui m'annonçait que la persistance du mauvais temps l'obligeait à rétrograder sur Mostaganem et qu'il me laissait liberté de manœuvre. Je n'avais qu'à songer à rentrer le plus vite possible, mais la pluie continuait et les ruisseaux s'étaient changés en torrents. J'ai voulu traverser l'OUed-Raz ; une crue d'eau subite, comme il arrive souvent ici, a élevé en un instant les eaux de cinquante centimètres. Des chevaux montés et des hommes ont été entraînés et ont roulé avec le torrent, quelques-uns jusqu'à six cents mètres. Heureusement, j'avais pris mes précautions. Tout un peloton de nageurs s'est précipité à l'eau ; moi-même, à la tête des mieux montés, j'ai lutté contre la violence du torrent, et nous avons eu le bonheur de sauver tout le mondej hommes et chevaux. Mais quel moment d'angoisse! j'aurais préféré avoir dix mille Kabyles à combattre. 11 était sept heures du matin, j'ai suspendu le passage de la rivière. Une partie de ma colonne était sur une rive et moi sur l'autre. À deux heures, la rivière avait baissé de deux pieds. J'ai recommencé mon mouvement, qui, grâce aux mesures prises, s'est effectué sans un moment d'hésitation et sans accident. Je suis resté au milieu de la rivière avec

mon état-major jusqu'à ce que le dernier homme eût traversé. Je n'avais rempli que la moitié de ma tâche. À trois lieues plus loin, j'avais une autre rivière à passer, l'Oued-Ouaran, aussi violent que l'Oued-Raz. Je voulais y arriver avant la nuit et ne pas rester pris entre les deux rivières. J'ai dû chercher un chemin par les crêtes, pour éviter de passer cinq fois l'Oucd- Raz. Ce chemin non tracé était bien difficile pour mon convoi chargé. Je l'ai franchi avec bonheur, et à six heures du soir, j'étais sans accident de l'autre côté de l'Oued-Ouaran, à trois lieues d'Orléansville. La route était affreuse, un lac de boue épaisse, de terre glaise délayée, les hommes y laissant leurs chaussures, les chevaux entrant jusqu'aux jarrets. Impossible de faire bivouaquer par la pluie, dans la boue, sans bois. Je me suis traîné avec ma colonne jusqu'à Orléansville, où tout le monde était arrivé à dix heures du soir. On aurait dit des blocs de boue en marche ; trente hommes sont entrés à l'hôpital.

A Orléansville, j'ai retrouvé mes embarra&d' administration. Les routes sont défoncées et impraticables, les convois militaires et civils ne peuvent arriver de Ténès. Nous manquons de tout et la pluie continue, et il nous faut plus de huit jours de soleil pour mettre un convoi en marche. Tiens, frère, le pouvoir a plus de mauvais que de bons moments. Je suis aux galères dorées; je rêve la nuit aux moyens de faire cesser nos embarras, d'obvier à mille difficultés ; mais que faire contre les éléments!

AV MÊME

Orléansville, le l,r février 1845.

Le temps est si régulièrement mauvais cette année, que nous ne marchons que d'ouragans en ouragans. La mer est presque toujours en furie. Je t'écris aujourd'hui, veille du courrier qui certainement ne touchera pas à Ténès, et ma lettre dormira probablement huit et peut-être quinze jours dans la boîte. C'est le plus mauvais côté de l'Afrique. Nous devrions y être accoutumés, mais je ne puis pas me faire à rester sans nouvelles de vous.

Je viens de donner un bal à Orléansville. J'avais plus de deux cents personnes, trente femmes et quelles femmes! Des femmes de colons travesties en Pompadour, avec des robes faites en pièces de foulards, et des perruques en aloës. La musique de mon régiment était entraînante et on a dansé jusqu'au jour à faire envie aux démons. Je n'avais peur que du feu dans ma maison de bois. Aussi avais-je deux pompes en batterie devant la façade. On parlera longtemps de mon bal à Orléansville. Les ombres des vieux Romains qui peuplent les ruines d'El-Esnam ont dû en frémir. Grand galop final avec accompagnement de cliquetis d'ossements ! Musard est dépassé !

Je vais écrire au maréchal ces jours-ci ; nous attendons avec impatience ses discours à la chambre.

La discussion du budget d'Afrique et des affaires d'Afrique sera d'un grand intérêt. Le maréchal ne reviendra à Alger que dans le courant de mars. Il viendra visiter Orléansville au mois d'avril, avant d'entrer dans l'est. Il verra combien nous avons travaillé. Mais que les créations sont longues et difficiles ! Je plante bien des arbres dont je ne verrai jamais l'ombre

AU MÊME

Orléansville, le H février 1B45.

Je n'ai pas encore reçu une lettre de toi à la date de cette année. Juge, cher frère, de mon ennui, je ne dirai pas de mon inquiétude, car je sais bien que j'ai trois ou quatre lettres de toi enfouies dans les paquets et se promenant depuis un moi6 d'Alger à Oran, sans pouvoir toucher à Ténès, et me jeter un peu de tranquillité et beaucoup de plaisir.

L'administration des postes ne veut pas se servir, sans l'autorisation de son ministre, de la correspondance par voie de terre que j'ai établie à l'Oued- Rouina, entre Orléansville et Milianah, et toutes nos affaires restent en suspens. C'est une position fort délicate que celle d'une subdivision tout entière restant si longtemps abandonnée à elle-même sans

recevoir de la métropole, ni lettres, ni ordres, ni réponse h ses demandes.

Nos vivres s'épuisent et les convois ne peuvent pas et ne pourront pas de longtemps nous ravitailler, et je n'ai cependant dans mes magasins que pour vingt-huit jours de farine et douze jours de biscuit, plus de lard. J'écris à Alger, mais mes lettres n'arrivent pas, et arriveraient-elles, il faut que la mer, toujours furibonde, se calme et permette aux bâtiments d'aborder. Nous avons eu deux sinistres à Ténès; ce n'est pas encourageant pour le commerce. Le Chélif , qui est devenu un fleuve impétueux, m'a causé une foule de dégâts qui seront difficiles à réparer. Des jardins entiers ont été enlevés, et tu ne peux comprendre de quelle importance sont pour nous des jardins d'où nous tirons tous nos légumes. Deux hommes, un spahi et un ouvrier indigène, ont été enlevés par la violence des ruisseaux devenus torrents et ont péri sous nos yeux sans qu'il fut pos* sible de leur porter secours. J'avais établi un atelier de bûcherons à trois lieues d'ici, chez les Beni-Rached, en amont du Chélif. La crue a été si prompte et si impétueuse, qu'un radeau et un bateau ont été enlevés et sont venus passer à Orléansville sous notre pont, et ont probablement couru jusqu'à la mer. C'é* tait toute la fortune d'un pauvre industriel.

Au milieu de tous ces désastres, j'ai encore trouvé le moyen de faire les affaires du pays. Les Arabes, profilant du mauvais temps et des nuits sombres et orageuses, ont fait de leurs coups. Une bande d'as-

sassinset de voleurs qui existe depuis plus d'un an dans la subdivision, qu'elle a inquiétée par ses crimes, s'est mise en campagne. En moins de huit jours et coup sur coup, ils ont assassiné, près de Ténès, un charretier civil et un sergent-major du 5e bataillon de chasseurs d'Orléans, volé des bœufs à la ferme et des chevaux et des mulets. Cet état de choses ne pouvant durer, j'ai mis mes espions en campagne, semé l'argent, pris des renseignements partout, obtenu des dénonciations et des révélations par menaces et promesses, et une belle nuit, c'est-à-dire une affreuse nuit de neige, de grêle et de vent, très-propre aux expéditions de ce genre, j'ai lancé mes spahis, mes chasseurs avec de bons officiers et de bons guides, et en trois fois vingt-quatre heures, j'ai saisi la bande entière, non-seulement mes assassins et mes voleurs, mais encore les assassins d'un sergent-major du 6me léger, tué il y a plus de six mois, et ceux d'une blanchisseuse espagnole frappée de coups de couteau et volée à Ténès il y a huit mois. D'un seul coup j'ai purgé la subdivision et payé l'arriéré laissé par Cavaignac. J'ai retrouvé jusqu'à une gourde montée en argent qui lui avait été volée. C'est un des bons coups de main de ce genre qui ait été fait. Pour obtenir des aveux de ces misérables, j'ai été forcé de faire le Caligula. Le bâton a travaillé d'une manière énergique. Toute la bande, au nombre de vingt-deux, est en prison et sera dirigée sur Alger, pour être jugée par un conseil de guerre. Il aurait fallu juger tous ces gens-là de suite et à Orléansville. Douze au-

raient été fusillés sur les lieux, et le reste envoyé en France aux galères à perpétuité ou pour vingt ans. L'exemple eût été terrible et profitable. Dans trois ou quatre mois, quand on me renverra les six ou huit qui devront être fusillés, on aura oublié leurs crimes. Chez les Arabes, la punition comme la récompense doit suivre de près le crime ou le bienfait.

kl) MÊME.

Orlûansvillo, "e 28 février 1845.

Malgré le mauvais temps et les routes, j'ai été obligé d'aller à Ténès où tout marchait assez mal. J'ai failli périr dans la vase avec mon cheval. Je suis resté littéralement embourbé et on nous a retirés avec des cordes. J'ai perdu ma selle et tous mes effets, heureux d'en sortir la vie sauve ! Si mon cheval n'avait pas été parfait, il était perdu. A Ténès, je suis resté bloqué cinq jours par les pluies et le débordement des eaux. Enfin, je suis rentré dans ma capitale un peu malade.

J'ai découvert les menées d'Abd-el-Kader et de ses agents dans le pays et donné avis au général Lamoricière et au général de Bar. Je suis sur mes gardes et en mesure; je pense que ce printemps ne

se passera pas sans que nous ayons quelque chose de sérieux.

Je continue à faire collection de souvenirs antiques. J'ai une romaine romaine en cuivre, entière et bien conservée, de petits vases, etc., etc., tout cela trouvé dans une pépinière que je fais faire et qui sera fort belle.

AU MÈMlù

OrJéansville, le 15 mars 1845.

Cher frère, je reçois seulement hier ta lettre du 23 février, et en même temps une double épître de ma mère et de mon frère. Comme les distances sont longues, et quel intervalle entre le moment où nous pensons et celui où ces pensées nous arrivent! Le monde a le temps de finir dix fois, les poudrières de sauter, les maisons de brûler comme mon chalet qui a brûlé intérieurement pendant trois jours. Le feu s'était communiqué aux grosses poutres de la charpente à travers des interstices des briques minces de ma cheminée. Figure-toi une baraque en bois, recouverte avec de la toile goudronnée peinte en gris. Si l'incendie s'était déclaré la nuit, je courais risque de brûler vif. Heureusement, le feu s'est déclaré le

jour et nous avons pu l'éteindre. Le surlendemain il n'y paraissait plus.

Il n'est bruit ici que du retour du maréchal que l'on attend à la fin du mois, et de la grande expédition dans l'est. Mon cœur se remue à cette idée. J'aurais bien voulu la faire à la téte d'une colonne ou de mon régiment, mais on ne peut être partout, et partout on peut rendre de bons services. J'ai offert deux beaux et bons bataillons de mon régiment, et on me donnera d'autres bataillons de jeunes soldats des nouveaux régiments, qui feront mes routes et mes foins, pendant que les vieux se battront.

Voilà quarante-huit heures que je passe à écrire des lettres, des rapports, des ordres. Ce matin, à six heures, j'étais à cheval ; a neuf heures, j'avais fait quatre lieues, et je faisais mon grand rapport chez moi. Depuis onze heures, j'écris et j'en ai encore jusqu'à minuit. Il y a des jours où je fatigue trois chevaux.

Pour me distraire, quand j'en ai le temps, je lis dans la Presse le feuilleton de la Reine Margot, mais je crains toujours de voir manquer quelque numéro. Ainsi, le 28 février est absent, et j'ai perdu la conversation intéressante de Charles IX et do sa mère, de Henri IV et de sa femme. 11 faut que je devine en lisant le feuilleton suivant. C'est une étude, et je puis me tromper, car l'imagination d'Alexandre Dumas va vite et loin.

Tu feras un agréable voyage en Belgique. C'est un pays curieux et beau ; rien de très-remarquable,

mais tout bien. Bruxelles te plaira ; Gand et Anvers ont un caractère particulier qui s'éloigne davantage de nos villes françaises.

AU MÊME

Orléansvillc, le 13 avril 18&:>.

J'ai reçu hier des nouvelles du Dahra, qui m'obligent à sortir sur-le-champ pour étouffera sa naissance une insurrection qui pourrait devenir grave. Ce n'est pas sur le territoire de ma subdivision que cela se passe, mais le désordre gagne ma frontière et je pars. La colonne de Mostaganem est dehors, et se trouve arrêtée par les eaux du Chélif gonflées par les pluies qui nous inondent depuis quatre jours.

Un marabout se disant chérif, c'est-à-dire de la famille du Prophète, en travaillant le fanatisme et la crédulité des Arabes, s'est fait un parti, a prêché la guerre sainte contre nous, et est parvenu à rassembler un camp, où il compte cinq à six cents fusils et une cinquantaine de cavaliers. Ce chérif, nommé Mohamed-Ben-Abdallah, est à trois journées de moi. Je pars demain lundi, mardi je serai à Mazouna, et dans la nuit je me rapprocherai de lui pour le surprendre à la pointe du jour, et en finir d'un seul coup avec ses momeries et ses miracles.

AU MÊME

Au bivouac de Sidi-Aissa-Bon-Daoud, le 17 avril 18A5.

Ma dernière lettre t'annonçait mon départ poulie 14. Je suis donc sorti ce jour-là, et à peine avaisje marché quelques lieues que j'ai appris que le chérif avait le matin même razzié les Sbéhas , coupé des têtes, et s'était présente jusque sur l'Oued-Ilaz à cinq lieues d'Orléansvillc, à la tête de cent chevaux et trois cents fantassins. Les populations étaient en émoi, l'insurrection grossissait. Ce n'est qu'en apprenant ma sortie que le chérif avait rétrogradé. 11 n'y avait pas un moment à perdre, il fallait arrêter l'insurrection et frapper un coup décisif. Ma détermination fut promptement prise. Je donnai le commandement de mon infanterie à mon lieutenant-colonel, auquel je laissai l'artillerie et les bagages, et je lui donnai Tordre de marcher jusqu'à Aïn-Méran à dix lieues d'Orléansvillc, d'y former le bivouac et de m'attendre en se tenant prêt à marcher sur les coups de fusil, s'il en entendait. Mes instructions bien données,, et une allocution faite à la colonne pour lui faire sentir la nécessité d'une marche forcée, je partis avec ma cavalerie, cent-dix spahis, quarante-huit chasseurs du k° et environ cinquante cavaliers du goum bien montés : total deux cent huit.

A quatre heures et demie du soir, j'aperçus i'en-

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