II
nemi dans une bonne position sur le sommet d'un mamelon. Il me montrait cent chevaux avec un grand drapeau rouge qui s'agitait en signe de défi, plus bas et sur la droite et la gauche, bien postés sur des hauteurs, environ trois cents fantassins ayant aussi leur drapeau. Les voir et les charger fut l'affaire d'un instant. Je lançai d'abord mon gotim, puis je suivais avec les spahis, et les chasseurs formaient la réserve. L'ennemi tint bon jusqu'à quinze pas, mais alors il lâcha pied. La cavalerie fit l'éventail et s'enfuit dans toutes les directions, mais l'infanterie ne pouvait nf échapper si facilement. Malgré les difficultés d'un mauvais terrain , je soutins la charge pendant une heure et demie et je poursuivis l'ennemi pendant trois lieues. Soixante cadavres sur le terrain, trente-neuf têtes que je n'ai pu empêcher le goum et les spahis de couper, rapportées au camp, le drapeau de l'infanterie pris, les troupeaux razziés le matin, repris et rendus à leurs propriétaires, voilà les résultats de la journée. J'oubliais quatorze prisonniers. L'attaque a été si vigoureuse, si bien soutenue, que je n'ai presque pas de pertes à regretter : deux hommes tués, dont un maréchal des logis de spahis qui a tué trois Arabes avant de mourir; quatre blessés, dont un officier, le capitaine Richard atteint légèrement à la tête et qui a pris le drapeau. Mes officiers ont été admirables, chacun a tué un Arabe au moins. Le capitaine Fleury, des spahis1, a eu
1 Le colonel actuel des guides.
son cheval tué, et les Arabes arrivaient pour lui couper la tète, quand le capitaine Berthaut, mon aide de camp, est accouru pour le dégager. Rarement j'ai vu autant d'élan et autant de traits de valeur. Avec de tels soldats, j'irais au bout du monde. A dix heures, j'étais de retour au bivouac d'Aïn-Méran. Ma cavalerie avait fait vingt lieues dans sa journée, mon infanterie, dix avec sept jours de vivres sur le dos. Si je n'étais pas sorti, j'étais attaqué le lendemain dans Orléansv ille et mes communications avec Ténès coupées. Aujourd'hui, j'ai rejeté l'insurrection hors de ma subdivision. Le 15, j'étais sousMazouna, ville double, séparée par un grand ravin. J'ai menacé et effrayé les habitants, et j'ai fait séjour sous la ville pour laisser reposer mes chevaux. Aujourd'hui, j'ai repris la campagne et mes espions m'apportent des renseignements dont je profiterai demain en poursuivant les débris de la bande du chérif. Ce chérif est un jeune homme de vingt ans, cicatrice au front et au nez, se donnant de l'importance, faisant le sultan, quatre chaouchs à sa tente, ne recevant pas tout le monde, mais recevant tous les cadeaux. 11 est, diton, chez les Achachas
AU MÊME
Au bivouar de BAI, chez les Ouled-Jounts, le 21 avril I8/t5.
Cher frère, depuis ma lettre du 15, qui te parlait de mon début en campagne, je me suis encore battu le 17 et le 18. Dans ces trois combats un peu chauds, car le 18, j'avais affaire à quinze cents Kabyles et deux cents cavaliers, j'ai eu quatorze tués et trentetrois blessés, mais j'ai tué à l'ennemi plus de deux cents hommes, brûlé tous ses gourbis, coupé ses arbres et ses orges. Je fais, je crois, jonction demain ou après avec le général de Bourjolly, car c'est dans sa subdivision que je me bats. J'ai cependant affaire chez moi, car la révolte, aidée du chérif, a gagné la lisière de ma subdivision , les Bcni-Mennahs et les Cheurfas. Vois ta carte, je suis en avant de l'Oued- Dehlia. J'espère que tu n'es pas inquiet et que tu ne permets à personne de l'être.
AU MÊME
Téuès, le 26 avril 1845.
Cher frère, la guerre, voici la guerre! vive la gloire! Nous sommes en pleine révolte d'Arabes. Les
coups de fusil roulent comme en 1840 et 1842. Il y a deux jours j'étais à vingt lieues de Ténès. J'apprends le 23 au soir que les Kabyles ont attaqué le camp et j'accours à marches forcées. En deux jours, je fais faire vingt lieues à ma colonne et je tombe comme une bombe au milieu de l'insurrection. Le maréchal est enchanté de mes combats et de mes opérations. 11 veut être impitoyable avec les révoltés, j'exécuterai ses ordres.
J'entre le 28 chez les Beni-Hidjas qui sont venus attaquer le camp sous Ténès. C'est un affreux pays où je rencontrerai beaucoup de difficultés, mais où je ferai aussi beaucoup de mal à l'ennemi. Je suis horriblement fatigué, j'ai passé la nuit h écrire au maréchal et le jour à donner des ordres, à organiser ma colonne. J'ai deux bataillons de plus, sept bataillons dans ma subdivision. Mon quartier général sera à Ténès pour quelque temps. Les environs d'Orléansville sont encore tranquilles ou ont l'air de l'être. Le maréchal sera le 3 mai à Milianah à la téte d'une forte colonne, prêt à se porter où cela sera nécessaire.
AU MÊME
Ténès, le k mai 184j.
Cher frère, je rentre à Ténès pour me ravitailler, donner des vivres et des munitions à ma colonne, ot
je repars de suite pour rentrer chez les Beni-llidjas et achever leur soumission. J'ai eu dans leurs affreuses montagnes deux jolis combats, le 29 et le 30 ; je ruine si bien leur pays, que je les forcé à demander grâce, et, ce qui ne s'est jamais vu en Afrique, je les oblige à rendre leurs fusils. Le maréchal luimême ne pouvait croire à ce résultat. Je fais livrer par les Beni-IIidjas cinq cents fusils, trois cents sabres, deux cents pistolets et 25,000 fr. de contributions de guerre , sur lesquels j'indemnise les officiers du 5' bataillon de chasseurs d'Orléans, dévalisés dans le pillage du camp des Gorges. Les vieux officiers d'Afrique ont peine à croire à la remise des fusils, môme en les voyant couchés devant ma tente. Du reste, la révolte s'étend partout. Quand j'aurai soumis ceux-là, je passerai à d'autres et j'en ai pour quelque temps. Ce n'est pas très-grave, parce qu'il n'y a pas de chef sérieux ; mais si, comme en 1842, Abd-el-Kader était là , tout le pays serait en feu. Ma subdivision tout entière est, ou révoltée, ou dans une agitation extrême.
Le maréchal se dirige sur Orléansville avec sept bataillons. Le général Reveu est avec une colonne sur l'Oued- Fodda. Je vais rentrer le G chez les Beni-llidjas, marcher sur les Beni-Rached, et me ravitailler à Orléansville, pour repartir de suite et travailler dans l'ouest les Sbéhas et les Beni- Mennahs, etc. Somme toute, je me porte bien, et comme tous les nerfs de mon imagination sont tendus, les autres sont au repos par force
AU MÊME
Orlôûnsville, le 26 mai 1845.
Je rentre à Orléansville après deux brillantes affaires, une razzia sur les Bcni-Merzoug, dans la nuit du 20 au 21, où j'ai tué plus de cent cinquante Kabyles, pris trois mille têtes de bétail, et le même jour, à trois heures du soir, j'ai été attaqué par plus de douze cents kabyles et deux cents cavaliers* commandés par les trois chérifs en personne, avec leurs quatre drapeaux. J'ai été assez heureux pour prendre des dispositions telles que, par uù mouvement tournant avec la cavalerie, j'ai enveloppé l'ennemi et l'ai rejeté dans un ravin où l'attendait le 63e. C'était une véritable petite bataille; nous avons manœuvré avec autant de sang-froid et de calme qu'au Champde-Mars. L'ennemi a laissé plus de deux cents cadavres sur le champ de bataille, et je n'ai eu que sept blessés et deux chevaux tués. J'ai pris un drapeau et beaucoup de fusils. Tout cela se passait sous les yeux du commandant Romeuf, aide de camp du ministre de la guerre.
Frère, je ne respire pas encore librement parce que les oreilles me bourdonnent. J'ai tant écrit, tant causé avec le maréchal qui vient d'arriver ici, reçu tant de compliments, depuis le maréchal et le prince jusqu'aux derniers échelons de l'armée, que j'en
suis comme enivré. Mais je repars demain, et le grand air, et les combinaisons militaires me remettront dans mon état normal. Le maréchal m'a chargé de soumettre les Oulcd-Jounès qui appartiennent à la subdivision de Mostaganem.
Le maréchal n'a fait que peu de choses dansl'Ouarensenis. 11 n'a pas eu de fusils et n'a obtenu que des soumissions imparfaites. Les chérifs n'ont pas osé se frotter à lui qui avait onze bataillons, et ils sont venus pour me manger, moi qui n'en avais que quatre. Ils ont eu là une excellente idée. Mohamed- Ben- Abdallah me veut du bien, et si je le prends, je le lui rendrai.
Il y a, à l'état-major du maréchal, un capitaine de cuirassiers, peintre distingué, ami d'Horace Vernet, qui suit l'expédition pour prendre des sujets de tableaux. 11 m'a parlé de M. Longuet et du tableau n° 1111 sur le combat de Dellys. 11 m'a dit que tu l'avais acheté, c'est bien. M. Bacuée m'a demandé un croquis du terrain de Si-Abbed, et des dispositions du combat du 21. Il veut en faire un tableau pour l'exposition prochaine. J'en suis content pour mon régiment et mes troupes. C'est d'ailleurs un joli souvenir, car j'ai rarement vu en Afrique de combat mieux soutenu de la part des Arabes, et enlevé avec autant d'ordre et de vigueur du côté des Français. On aurait dit un épisode du Cirque-Olympique, plus les balles. Quelle chance j'ai, frère! En abordant les Arabes sur le plateau, à la tète de la cavalerie, je me suis trouvé pèle-méle avec eux, j'ai
reçu plus de dix coups de fusil de tous les côtés et à quatre pas sans être touché. Un Arabe m'a tiré à bout portant, pendant que j'étais occupé à regarder la position et les mouvements* à ordonner. Son fusil a raté, il a été tué par le capitaine Berthaut, mon officier d'ordonnance. Voilà la seconde fois que cela m'arrive dans la campagne. Il est écrit que je ne mourrai pas de la main d'un Arabe. Le ministère, qui ne veut pas qu'on se révolte et qu'on se batte en Afrique, ne rend pas compte de nos belles affaires, et garde nos rapports en portefeuille. Il se contentera de faire un résumé des événements quand tout sera calmé.
AU MÊME
Au bivouac de Sidi-Aïssa-Ben-Arfab, le 4 Juin 1845.
Cher frère, j'ai reçu en pleine expédition ta lettre du 22 mai, et je te réponds du plus joli, du plus pittoresque bivouac de l'Afrique. Mon quartier général est sur une hauteur, près d'un marabout, au milieu des arbres, auprès d'une fontaine ombragée par un tremble superbe. Les chevaux sont au milieu de l'orge et mes soldats dans les fèves jusqu'au col. Les pauvres enfants ont bien gagné cette petite douceur.
Quelle vie ils mènent depuis bientôt deux mois, quelle vie je mène moi-même !
Mes combats et mes succès continuent. Le 30, le chérif fuyait devant moi avec une trentaine de chevaux. Le 1er juin, il tombait sur mon arrière-garde avec soixante chevaux et deux mille Kabyles. «Tétais à établir mon bivouac quand on vint me prévenir. Aussitôt je fais déposer les sacs à mes hommes, je cours sur le champ de bataille* Je prends mes dispositions, j'attaque partout, je pousse les Kabyles, je leur envoie quelques coups d'obus a propos* et je les jette dans les ravins où je les suis à la baïonnette. Il fallait les entendre crier et les voir se sauver. Je suis revenu tranquillement à mon bivouac après avoir tué de cent à cent cinquante Kabyles. Le 2, je les attendais, ils ne sont pas venus; mais hier, 3, il y avait une heure que j'avais quitté mon bivouac, et je traînais péniblement mon long convoi à travers des chemins affreux, quand je vois derrière moi, à une lieue, le chérif descendre encore des montagnes avec ses drapeaux, ses soixante chevaux et ses deux mille Kabyles tout blancs, criant, injuriant. Aussitôt j'arrête la tête de ma colonne, je fais faire demi-tour, et j'établis mon camp sur l'Oued-Belouta, en face de l'ennemi qui s'arrête à son tour, et regagne les crêtes. Mais il n'était plus temps, je laisse mon camp et mes bagages sous la garde d'un bataillon, et avec trois bataillons sans sacs, ma cavalerie, mon artillerie, je m'élance a la poursuite de l'ennemi par des chemins effroyables, à travers les ravins, les bois,
les rochers. Ce sont ces difficultés du terrain qui l'ont sauvé d'une perte totale, mais je l'ai poursuivi pendant trois lieues et lui ai tué beaucoup de monde.
A cinq heures du soir, j'étais de retour sur TOued- Belouta. J'étais parti à neuf heures du matin. Dans mes deux affaires du 1 et du 3, je n'ai eu qu'un officier et quatre hommes tués et huit blessés. Le capitaine Courson, mon chef d'état-major, a été frappé près de moi d'une balle en pleine poitrine. Heureusement elle a rencontré un bouton, a glissé, et Courson que j'aime beaucoup en a été quitte pour une contusion légère. H est resté à cheval tout le lemps du combat. J'ai eu mon fourreau de sabre cassé par une balle... toujours la même étoile.
Tu vois, frère, où en sont nos affaires, La guerre ne sera jamais bien sérieuse, à moins qu'\bd-el-Kader qui court les champs ne se glisse par ici ; mais elle sera longue , parce que les Arabes nous détestent et sont très-faciles à fanatiser. Ils ont rencontré ce chérif Mohamed-Ben-Abdallah dit Bou-Maza, ce qui signifie père de la chèvre, parce qu'il en traîne une avec lui, à laquelle il prête un charme puissant et qui fait des miracles. Et ce chérif, ce père de la chèvre, jeune homme de vingt ans, les séduit, les trompe et les entraîne. Le 14 avril, je le battais dans la plaine de Cri, il avait alors cent cavaliers et trois cen s fantassins. Le 21 mai, je le battais encore à Si-Abbed, il était à la téte de cinquante cavaliers et douze cents Kabyles. Le ltr et le 3 juin, je lui inflige de nouveaux échecs et il commandait à soixante ca-
valicrs et au moins deux mille Kabyles ramassés dans vingt tribus du Dahra. Tu le vois, toujours battu et poursuivi, il se relève plus fort parce qu'avec les Kabyles, la religion, la sainteté , la guerre prêchée contre le Roumi ont un pouvoir qui les aveugle. Ils savent qu'ils font une folie, ils l'avouent, mais ils se révoltent... Je n'en ai pas fini avec l'Afrique. Plus je réussis, plus j'y suis enchaîné; colonel, général à deux ou trois étoiles, le maréchal a des vues sur moi ; mes idées sur l'Afrique lui plaisent, ma manière de mener les Arabes en paix ou en guerre lui convient. Toute cette année je vois que je serai obligé d'être dehors d'un côté ou de l'autre : le maréchal m'a dit qu'il me laisserait encore deux bataillons de plus, ce qui fera neuf, et que je ferais mes affaires moi-même. Peut-être, les combats du 1er et du 3 changeront-ils ses idées? Cela devient plus grave ; cette persistance du chérif, son influence prouvée par ses forces, rappellent les commencements d'Abd-el-Kader.
AU MÊME
Au bivouac de Sidi-Yacoub, sur l'Oued- Oukclal-Cheurfak, le 27 juin 1845.
Cher frère, voici une campagne commencée bien vigoureusement, fertile en beaux combats et en faits
d'armes, qui arrive à sa fin. Les Arabes ne veulent plus de coups de fusil, mais ils ne veulent rendre leurs fusils qu'à la dernière extrémité. Le temps est leur plus puissant allie. Nous ne pouvons rester longtemps dans leur pays, et si nous partons, ils ne payent pas ou lentement, et on s'expose a être obligé de revenir. Le colonel Pélissier et moi, nous étions chargés de soumettre le Dahra, et le Dahra est soumis. Pélissier est plus ancien que moi et colonel d'état-major, j'ai agi avec lui avec déférence. Je lui ai laissé la plus belle part , il était d'ailleurs entré dans le Dahra longtemps avant moi. Les journaux te donneront les tristes détails des extrémités où Pélissier a été obligé d'en venir pour soumettre les Ouled- Riah qui s'étaient réfugiés dans leurs cavernes. Terrible , mais indispensable résolution ! Pélissier a employé tous les moyens, tous les raisonnements, toutes les sommations. Il a dû agir de rigueur. J'aurais été à sa place, j'aurais fait de même ; mais j'aime mieux que ce lot lui soit tombé qu'à moi. Les journaux philanthropes ne vont pas manquer de s'emparer de ce fait pour attaquer encore l'armée d'Afrique. Si l'on a dit que je me promenais le fer, la hache et la torche à la main , que dira-t-on de Pélissier, brave et excellent officier, mais à l'écorce rude? Je voudrais bien que vos journalistes de Paris fissent une campagne avec nous! J'aurai été trois mois dehors environ, j'aurai perdu trente-quatre hommes tués dont trois officiers , cent cinq blessés dont huit officiers ! Si j'avais voulu, à l'affaire du 21 mai, at-
. tendre un quart d'heure de plus pour faire mon mouvement tournant avec ma cavalerie, je tuais deux cents hommes de plus a l'ennemi, mais j'en perdais aussi une trentaine et je n'ai pas voulu. J'en connais d'autres qui auraient bien attendu une demi-heure...
Je suis encore en campagne pour une dizaine de jours : après quoi, je rentrerai dans mon gouvernement pour me livrer à d'autres travaux. C'est une douce chose que de pouvoir faire du bien et j'en fais beaucoup à Orléansville, car depuis le commencement de la campagne, d'après les instructions et l'autorisation du maréchal , j'ai jeté dans ma subdivision plus de 30,000 fr. qui me sont passés par les mains pour aller secourir d'intéressantes infortunes, aider à des travaux utiles, indemniser des pertes connues, etc. Je suis las de ce maniement de fonds et de cette comptabilité qui m'ennuient. Je n'ai gagné qu'une seule chose à tout cela , c'est que j'ai obtenu du maréchal , qui ne me refuse rien de juste et de bon . de payer l'ameublement de la maison de commandement, de sorte que, moi partant, mon successeur trouvera autre chose que les quatre murs. Mon théâtre devait 6,000 fr. ; tout est payé et nous avons des avances. Le cercle devait 3,500 fr., nous avons payé et nous avons 1,000 fr. en caisse. Ainsi, la garnison d'Orléansville se trouve propriétaire de deux établissements d'une valeur de plus de 15,000 f. et c'est à moi qu'on le doit. Orléansville ne saurait être trop encouragé, c'est une ville naissante qui dans dix ans sera remarquable. Mais combien de
braves gens engraisseront cette terre ingrate, pleine encore du souvenir de ces Romains persévérants que nous suivons à la piste.
AU MÊME
Ortfansville, le 10 j«iil! >t 18ii."i.
Il me tarde d'avoir terminé l'organisât ion de mes caïds et réglé Vachour 1 pour quitter Orléansviîle et aller m'embusquer dans rOuarcnscnis. Là au moins je trouverai des arbres, de Peau et de Pair; ici rien, que le feu du ciel qui brûle tout.
Nous venons enfin de chasser le chérif Bou-Maza
du pays jusqu'à ce qu'il y revienne. Mon agha
Hadj-Hamet, ayant appris que le chérif s'était montré chez les Beni-Séliman, est monté à cheval avec ses cavaliers, et après une poursuite acharnée de dixhuit lieues, il a atteint Bou-Maza chez les Bcni-Tigrin, lui a tué sa suite, pris son drapeau, ses chevaux, ses troupeaux, deux mulets chargés de poudre et d'argent. Bou-Maza n'a dû son salut qu'à l'épuisement des chevaux du goum. 11 s'est sauvé avec deux cavaliers. 11 se dirige vers le sud où il va rejoindre sans doute Abd-eLKader.
« Et ces deux grands débris se consolaient entr'eux. » 1 Impôt arabe.
Ernest Dufay est ici. C'est une excellente nature, il a du cœur, de la résolution sans fierté ni morgue.
Al MÊME.
Orléansvïllc, le 19 juillet 18*5.
Cher frère, encore un courrier qui m'arrive sans lettre de toi, et jamais je n'en eus plus besoin, car jamais je ne fus plus fatigué de l'Afrique. J'aimerais mieux mourir ailleurs que de vivre ici. Orléansville est un enfer. Il y a une poussière qui aveugle, entre partout, s'unit à tout. Ce n'est pas de l'air que l'on respire, c'est du feu. Au moins j'espérais être un peu tranquille et faire travailler à mes routes, mais voilà que les Sbéhas, tribu de scélérats jamais soumis, viennent de me faire un coup à la numide. Ils ont laissé passer chez eux mon agha Hadj-Hamet, qui allait à Mazouna avec un goum de deux cents chevaux pour chercher une femme à son fils Ali. A son retour, ils ont tendu une embuscade et ont tué l'agha, deux caïds, une douzaine de cavaliers, blessé vingt et pris tout le butin du goum. C'est un coup très-fàcheux, qui me prive d'un homme dévoué et m'oblige à me remettre en selle malgré moi par une chaleur sans nom. Il paraît que c'est une haine de tribu à tribu, Sbéhas contre Sindgès. Il y avait aussi sous jeu quelque
émissaire secondaire du chérif, peut-être le chérif lui-même. Quelle que soit la cause, il faut que je détruise les Sbéhas et que j'aille faire le siège de leurs grottes comme Pélissier.
Les nouvelles d'Alger ne sont pas moins graves. On veut imposer au maréchal une administration civile et réduire l'armée. 11 a envoyé sa démission au roi et au ministre, ceci entre nous. Un mois après le départ du maréchal, l'Afrique sera en feu de l'est à l'ouest. Que de fautes, frère* I Oter le maréchal d'Afrique, c'est la perdre peut-être. Par qui le remplacer? Ni Lamoricière, ni Bedeau ne sont mûrs. Changarnier n'est pas possible. Si l'on met un gouverneur civil, fût-ce Molé ou Broglie, Thiers ou Guizot, adieu l'Afrique ! Je sais bien que partout où je commanderai des colonnes contre les Arabes, je les battrai, mais je ne marcherai plus avec cette confiance qui décuple les forces. Animé, inspiré par les idées du maréchal, je prends tout sur moi parce que je sais qu'il m'approuvera. Avec un autre la responsabilité serait trop forte. Je n'en veux pas ; si le maréchal rentre, je rentre aussi : je ne veux pas assister à des catastrophes.
Les affaires de Test ne vont pas comme le maréchal le voudrait. Je crois qu'il va frapper un de ses coups à lui, qui fmissentles affaires en quelques jours. La grande expédition, il la fera plus tard. . . s'il reste, car il demande à partir pour la fin de septembre.
Vois si l'on sait jamais à quoi s'en tenir dans ce pays. In jour victorieux, on prend des drapeaux, on
ii. :t
pousse les Arabes, on les disperse, on s'en croit débarrassé. Quelques jours après, ils se révoltent, vous tendent une embuscade, vous tuent des aghas, des caïds. Cette affaire, au fond, est peu de chose : affaire entre Arabes, il n'y avait pas un Français; mais sur quoi compter, grand Dieu ! Et au milieu de tout cela, de beaux traits de courage et de dévouement, le caïd des Sbéhas se sauvant sur un cheval à poil, emportant devant lui 800 douros d'impôts recueillis pour le gouvernement. Il a pour cela abandonné ses propres armes, ses selles, ses chevaux, etc.
Je n'ai pas encore reçu de lettres de Dufay. Son fils va bien. Il monte depuis hier la garde dans la tribu de Pagha tué. Il rentre ce soir a Orléansville.
AU MÈMR.
OJi-ansville, le 2C juillet 1845.
Eh bien, frère, que dis-tu de notre bonne Presse française? J'aurais fait et je ferais ce qu'a fait Pélissier, et je suis peut-être appelé à me trouver dans huit jours dans une position identique, et si je fais le siège des cavernes des Sbéhas, j'agirai en militaire, et je ferai essuyer à l'ennemi le plus de pertes possible pour m'en épargner à moi-même. Mes soldats avant tout. Aurait-on préféré lire dans PAIcbhar: La co-
lonne Pélisder a eu d ux cents hommes tués devant les grottes des Ouled-Rinh, et toute la population a pu s'échapper avec ses armes?
11 n'y a qu'un cri dans l'armée d'Afrique. Cet excellent maréchal qu'on abreuve d'ennuis, toutes ces injures ne lui vont pas à la semelle, mais il a le tort d'y être sensible.
Quant a moi, je suis aussi dégoûté qu'indigné. Comment ! nous sommes en Afrique à ruiner notre santé, exposer nos jours, travailler a la gloire du pays, et le premier venu pourra nous insulter, calomnier nos intentions, nous prêter des sentiments coupables qui ne sont pas du siècle, et ne peuvent appartenir à un soldat ! Arrière, insulteurs publics! Venez, si vous l'osez, voir de près ceux que vous calomniez, vous n'en regarderiez pas un en face, et le jour du combat vous resteriez cent pas derrière eux. . . Ne parlons plus politique, cela fait trop de mal par la chaleur qui nous accable.
AU MÊME
Orléansvillc, le fiaoût 1845.
Tous mes ordres sont donnés, mes dispositions prises ; deux de mes colonnes sont déjà en mouvement, et je pars moi-même, avec la troisième, cette
nuit à deux heures du matin. Le 8, je serai chez les Sbéhas, et j'arriverai le 9 devant leurs cavernes. Le chéri f est passé sur la rive gauche du Chélif, et cette manœuvre contrarie les miennes. J'aurais aimé à rencontrer tous mes ennemis sur la rive droite. 11 faut que je pousse vigoureusement ce Bou-Maza. 11 est évident que, si je le laissais dans le pays, il finirait par nous amener Abd-el-Kader, qui l'a reconnu pour son lieutenant et lui a écrit. Bou-Maza, selon les circonstances, dit aux Arabes qu'il travaille pour l'émir ou pour lui. C'est un homme adroit, entreprenant, audacieux, et qui, décidément, exploite bien le fanatisme des Arabes.
AU MÊME
Au bivouac d'Aïn-Méian, le 15 août 1843.
Cher frère, je voulais te faire un long récit de mon expédition, mais le temps me manque. Je viens d'écrire huit pages au maréchal. La fatigue et la chaleur m'accablent, j'ai passé hier vingt-quatre heures à cheval. Je t'envoie seulement une espèce de journal sommaire de mes opérations. Tu sais que j'avais dirigé mes trois colonnes de manière à surprendre le chérif, le 8, par un mouvement combiné. Tout est arrivé comme je l'avais prév u. J'ai rejeté
Bou-Maza sur les colonnes de Ténès et de Mostaga-
nem qui l'ont tenu entre elles et Font poursuivi. Il a
fini par s'échapper en passant entre Claparède, Can-
robert, Fleury, et le lieutenant-colonel Berthier. On
m'a rapporté trente-quatre têtes, mais c'est la sienne
que je voulais. Le même jour, 8, je poussais une re-
connaissance sur les grottes ou plutôt cavernes, deux cents mètres de développement, cinq entrées. Nous sommes reçus à coups de fusil, et j'ai été si surpris que j'ai salué respectueusement quelques balles, ce qui n'est pas mon habitude. Le soir même, investissement par le 53e sous le feu ennemi, un seul homme blessé, mesures bien prises. Le 9, commencement des travaux de siège, blocus, mines, pétards, sommations, instances, prières de sortir et de se rendre. Réponse : injures, blasphèmes, coups de fusil... feu allumé. 10, 11, même répétition. Un Arabe sort le 11, engage ses compatriotes à sortir; ils refusent. Le 12, onze Arabes sortent, les autres tirent des coups de fusil. Alors je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n'est descendu dans les cavernes; personne... que moi ne sait qu'il y a là-dessous cinq cents brigands qui n'égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal, simplement, sans poésie terrible ni images.
Frère, personne n'est bon par goût et par nature comme moi. Du 8 au 12, j'ai été malade, mais ma conscience ne me reproche rien. J'ai fait mon devoir
de chef, et demain je recommencerais; mais j'ai pris l'Afrique en dégoût.
J'ai fait faire une redoute à Aïn-Meran, et j'y établis un camp qui restera dans le centre des Sbéhas jusqu'à ce qu'ils soient soumis. D'ici, je rayonne jusqu'à la mer. Dans la nuit du 13 au 14, j'ai tenté un coup sur le chérif que je croyais surprendre dans sa retraite. Je l'ai manqué de bien près. Nous avons tué son frère et repris la fille du pauvre agha Uadj- Hamet. La smalah du chérif, son troupeau, soixantedix-huit bœufs et six cents moutons sont tombés entre nos mains. Le fils de Dufay a entendu siffler ses premières balles. 11 s'est bien comporté.
Je rentre le 17 à Orléansville, j'en repars le 21 pour revenir à Aïn-Méran, et je ferai ainsi la navette, essayant d'être toujours où il y aura quelque chose à faire. D'Orléansville à Aïn-Méran, on compte neuf lieues. Je franchis cela en six heures sans fatigue. Cette vie me plairait, si nous étions en avril ou en octobre, mais en août c'est trop.
Le maréchal part le 4, et sera le 8 à Soultberg, et le 15 à Excideuil. 11 restera trois mois absent et plus. Dieu veuille qu'il nous revienne !
AU MÊME
Orléansville, le 18 août 1845.
Cher frère, je reçois à l'instant tes deux lettres des 7 et 8 août. Elles m'ont donné beaucoup a penser, comme tu peux le croire. Mais où allons-nous? Avec quels hommes vivons-nous? Je commence à comprendre l'égoïsmc, et je rends mon estime aux égoïstes, car eux seuls, je crois, ont de l'esprit et du sens commun. Quoi ! des médiocrités, sous tous les costumes et sous toutes les formes, s'acharnent après le seul homme (vir) que nous ayons en France I Et l'aveugle gouvernement, les Bourbons de la branche cadette, qui sont entraînés par la fatalité comme les Stuarts, laisseraient arracher de leurs mains la seule arme qui peut les défendre. Qui soutiendra la monarchie si on l'attaque à la mort du roi Louis- Philippe? Qui? Qui? J'en nommerais mille et je n'en connais qu'un. 11 n'y a qu'une épée pour les sauver et c'est celle du duc dlsly I Et on veut lui ôter l'Afrique l
En même temps que ta lettre, j'en recevais une du maréchal pleine de sentiments affectueux. 11 approuve toutes mes opérations, me laisse carte blanche, et voulant avant son départ causer longuement avec moi, il me mande à Ténôs où il viendra passer toute la journée du 21. Je pars donc cette nuit pour Ténès,
Je saurai bientôt le fond de la pensée du maréchal. Eynard m'écrit aussi et ne me cache pas que le maréchal est dégoûté. On réduit tous les jours son pouvoir, il ne peut plus donner même le nom à une place et a une rue, sans que l'autorité civile et le conseil d'administration ne s'en mêlent.
Mon camp d'Aïn-Méran va bien et est fort approuvé. Le commandant d'Allonville, que j'ai institué commandant supérieur, a fait une bonne razzia sur l'ennemi et lui a tué quarante hommes. La subdivision a du bonheur. Jusqu'à présent tout y réussit. Le chérif pourchassé par moi, razzié, ruiné, a été poursuivi par les Ouled-Jounès et s'est réfugié on ne sait où. Je le saurai bientôt et j'agirai. On le dit passé sur la rive gauche du Chélif.
Ténî-s, le 21, dix heures du soir.
Le maréchal est arrivé ce matin à quatre heures, et depuis ce moment je ne l'ai pas quitté. Nous avons longuement devisé de bien des choses et débattu bien des intérêts. Il va à Paris dans l'intention de dire franchement au gouvernement toute sa façon de pensée. « Si on ne me comprend pas, m'a-t-il » dit, ou si l'on ne veut pas me comprendre, je ne » reviendrai pas. Si tout s'arrange, comme je le crois, » je serai de retour à Alger dans les premiers jours » de novembre. >•
Nous partons cette nuit à trois heures, avec la lune, pour Orléansville. Le maréchal a avec lui qua-
torze personnes qu'il emmène à Orléansville et que je recevrai pendant deux jours: le comte Guyot, directeur de l'intérieur, le général Randon, le procureur général, M. Dubodan, M. de Saint- Genès, directeur des domaines, le comte de Latour-Dupin , le baron Vialar qui m'a parlé de toi et de nos souvenirs de la pension Lecomte, des négociants d'Alger, le capitaine Féray, beau-frère de Salvandy, M. Fourichon, commandant le Caméléon, etc., etc.
AU MÊME
Orléansville, le 31 août 1845.
Ainsi que je te l'ai marqué dans ma dernière lettre, cher frère, le maréchal est venu passer vingt-quatre heures à Orléansville. Tout le monde s'est retiré content et le maréchal plus content que tout le monde. 11 me promet le plus bel avenir, Amen.
Je crois, frère, que si tu vois le maréchal a ce voyage, et je désire que tu le voies, il te parlera de moi. J'ai bien grandi dans son opinion et dans celle de bien des gens. Cette campagne m'a classé, et je sens moi-même que l'on peut me donner des hommes à conduire, quelles que soient les circonstances où le destin m'appellera a jouer un rôle. Si nous avions été des faiseurs dans la subdivision d'Orléansville, on
n'aurait guère parlé que de nous en Afrique depuis cinq mois. Le maréchal et bien d'autres le savent.
Mon camp d'Aïn-Méran me donne les meilleurs résultats. Toutes les tribus sont terrifiées et se rendent à discrétion. Le nouvel aghalick que j'ai formé et donné à un homme dévoué et vigoureux , Si-Mohammed, sera bientôt soumis. Pour arriver là, il faut que je passe encore le mois d'octobre à courir dans le Dahra. Je n'en ai pas encore tout à fait fini avec les Sbéhas, mais cela avance. Ces Sbéhas sont connus pour les plus grands brigands du monde. I n bey turc a une fois fait couper cent cinquante têtes aux Sbéhas qui s'étaient révoltés. Les Sbéhas ont regardé les tètes tomber et ils ont fait une conduite aux Turcs à coups de fusil. Tels ils étaient , tels ils sont, tels ils seront toujours.
À la fin de l'expédition, j'aurai détruit ou pris plus de deux mille Sbéhas. La tribu entière compte de dix à douze mille âmes. Et peut-être ne seront-ils pas corrigés?
J'attendais une lettre de toi par le courrier. Rien de France que des journaux. As-tu lu un article de l'Algérie qui me traite si bien? Il dit que depuis Cavaignac on n'a fait que des fautes à Orléansville, qu'en 1844, l'impôt de la subdivision a été deG5,000 et qu'on verra celui de 1845.... Malgré la guerre et les révoltes, nous n'avons que 100,000 fr. de plus. Pauvre Algérie ! voilà comme on écrit l'histoire. Du reste, je ne suis rien que le protégé et le séïde du maréchal... Ouf! de la boue, de la vraie boue !
AU MÊME
Ortëansville, le 10 septembre 1843.
Je suis en pleine inspection. A peine rentré d'Aïn- Méran le 8. je me suis mis au travail et tu serais effrayé si tu voyais les paperasses dont on nous inonde, pauvres soldats! J'ai déjà passé deux nuits, j'étais fatigué, le temps est mauvais, c est la v ilaine saison d'Afrique, aussi suis-je fortement éprouvé. J'ai été repris par mes douleurs d'entrailles, je suis a la diète et à la tisane, et cela tombe mal. Ce coup de feu aurait dû venir plus tôt ou plus tard. J'attends le général inspecteur demain et je le garderai trois jours, puis j'irai l'accompagner dans ma subdivision et jusqu'à ïénès.
Le maréchal est parti. Attendons les événements.
Le chérif a quitté le pays. Les Sbéhas, plus que décimés, rentrent chez eux l'oreille basse. Pans le mois d'octobre, je ferai une grande tournée avec une bonne colonne et tout sera fini, j'espère. Alors, nous bâtirons et coloniserons. Orléansville grandit à vue d'œil, mais les sauterelles et le soleil nous font bien du tort.
AU MÊME
Orlihinsville, le ït\ septembre 18/j5.
Cher frère, à peine le maréchal est parti et voilà que les affaires s'embrouillent dans l'ouest. La subdivision deMostaganem est en Pair. Le chérif Bou- Maza que j'ai chassé de chez moi est allé chez les Flittas et il a soulevé tout le pays. On dit, mais ce n'est pas officiel, que Ben-Garma, l'agha de la cavalerie d'Àbd-el-Kader, l'a rejoint avec son goum. Ce qu'il y a de certain, c'est que le camp de Khramis a été attaqué, c'est que le général Bourjolly est sorti et a eu plusieurs engagements sérieux dans lesquels le lieutenant-colonel Berthier du 4* chasseurs a été tué, et le commandant Cler du 9e d'Orléans, blessé. Le général Bourjolly fait venir la colonne de Mascara et demande une coopération que je m'empresse de lui donner. Je pars demain avec ma colonne. J'aurai rejoint le général le 27, et Bou-Maza reconnaîtra les vieilles figures qui l'ont déjà fait courir tant de fois.
Tout cela peut devenir sérieux et je suis curieux de voir comment on s'en tirera sans le maréchal.
Je pars avec la fièvre, mais j'espère que le mouvement me guérira. Ce n'est pas la première fois que cela m'arrive. Je compte être dehors douze ou quinze jours.
AL MÊME
Au bivouac sur l'Oucd-Isly, le 3 octobre 1845.
Quelle lettre je vais fécrire, cher frère! Elle arrivera après les fatales nouvelles de l'ouest... Abdel-Kader se ruant sur nous avec quatre mille cavaliers et six mille fantassins en partie marocains; un bataillon de quatre cent cinquante Spartiates mourant dans de nouveaux Thermopyles, Montagnac, Froment-Coste, Cognord; cinq capitaines, quatre lieutenants du 8e chasseurs d'Orléans!... De quatre cent cinquante braves, quatorze sont vivants; les autres sont morts sur des monceaux de cadavres arabes, et nous n'avons qu'un sentiment, le regret de la perte de nos camarades, le désir brûlant de les venger. A Tlemcen, Gavaignac livrant un combat meurtrier, lui blessé, mon pauvre Peyraguey tué, Lamoricière étonné, ému, écrivant au maréchal : « Arrivez, venez tout sauver. » Cependant Lamoricière court à Djemma-Ghazaouat avec cinq bataillons des 3' et 6* léger pour s'opposer aux progrès de l'émir. Qui sait ce qui arrivera? Abd-el-kader peut aussi bien être dans la Mitidja dans un mois que fuyant dans le Maroc sans suite avant dix jours. Tout dépendra des premiers coups. Une seule chose est certaine, c'est que la guerre sainte a éclaté et a débuté par une catastrophe qui a attéré les colons
et jusqu'aux négociants d'Alger. Voilà les affaires de l'Algérie à l'ouest et la situation politique h l'égard d'Abd-cl-Kadcr. Passons au petit épisode qui me regarde et qui pouvait devenir pour moi, si je n'avais pas été prudent et vigoureux, aussi triste que celui qui nous fait pleurer Montagnac.
Appelé par le général Bourjolly, je suis parti le 25 avec une poignée de monde, huit cent3 baïonnettes et cent cinquante chevaux. Je n'amenais qu'une colonne de soutien pour concourir à un ensemble d'opérations. C'était assez. Mois la révolte éclate; les Arabes s'assemblent à la voix de Bou- Maza, et le général Bourjolly, après s'être battu le 2*2 et le 23, a fait un mouvement rétrograde et a été forcé d'abandonner le rendez -vous qu'il m'avait donné. La nuit du 25, des rapports confus me parviennent ; on me parle de la retraite du général. En un mot, l'ennemi en force n'est pas loin. Ma prudence s'éveille, et au lieu de m'engager dans la montagne, où j'étais perdu peut-être, je reste dans la plaine et je me dirige sur la Djedouïa inférieure, près du Chélif, où je trouve devant moi Bou-Maza avec deux mille cavaliers et trois mille fantassins. J'étais dans la gueule du loup, il n'a pas osé me mordre. Le but de l'ennemi était visible, il voulait m'engager dans la montagne ; moi je voulais rester dans la plaine. Bou-Maza, le 27, le 28, m'entoure dans un cercle de feu auquel je ne réponds pas; mais ma contenance est si calme et si fière, ma petite colonne est si bien ordonnée, que l'ennemi n'ose
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pas m'attaquer et se retire par les gorges de la Djedouîa. Je craignais un mouvement v ts Test sur Orléansville. La nuit du 28 au 29, je lève mon camp ; je passe le Chélif et vais prendre position au Kramis des Sbéhas, d'où je couvre Aïn-Méran, Orléansville et toute ma subdivision. L'ennemi ne me suit pas. Je fais évacuer Aïn-Méran en hate, et, le SO, 1 sort vient à notre aide, car Bou-Maza fait la faute d'aller, embarrassé de butin, fruit de ses vols sur Sidi-Laribi et les tribus, passer non loin du camp du général Bourjolly, renforcé de trois cents chevaux du colon A Tartas. Le général lance tout ce qui lui reste du goum de Sidi-Laribi. environ deux cents chevaux, les fait suivre par ses chasseurs, qu'appuie l'infanterie. Les Arabes, empêtrés dans leur butin, se défendent mal et sont sabrés, l'infanterie massacrée. La poursuite dure quatre heures et n'est pas arrêtée par la nuit. Bou-Maza se sauve avec quelques fidèles, et chaque chasseur rentre au camp avec deux ou trois chevaux arabes en main. La bande du chéri f est dispersée. Voilà un sérieux embarras écarté pour le moment. Nous savons bien que, quand l'émir ou le chérif se présenteront, les tribus se soulèveront ; mais, d'ici là, nos renforts se réunissent et le maréchal arrivera, et avec lui la victoire et la confiance.
Aujourd'hui, je suis dans une excellente position. J'ai une colonne superbe, dix-huit cents baïonnettes, trois cents chevaux, trois obusiers de montagne, et j'attends encore un bataillon et cent chevaux. Avec cela, ni Abd-el-Kader ni vingt Bou-Maza ne peuvent
passer, et je les attaquerai partout. Je suis sur l'Isly, d'où je couvre toute ma subdivision, l'Ouarensenis et le Dahra. Tu vois que tu n'as pas sujet d'être inquiet de moi.
AU MÊME
Au bivouac sur l'Isly-Supérieur, le lk octobre 1863.
Cher frère, si j'av ais le temps, je t'écrirais des volumes, et il les faudrait gros pour contenir les événements qui se passent sous nos yeux. Nous sommes au milieu d'un vaste incendie. Quand nous avons mis le pied quelque part et étoufle le feu qui s'élance, nous nous apercevons qu'il a pris dans un autre coin, où il faut courir pour l'éteindre.
Depuis ma dernière lettre, j'ai rencontré sur le Riou le nouveau chérif Ben-Assem , marabout de Calaàh, dont on a brûlé la ville. Je l'ai battu, poursuivi, je lui ai pris son butin, son chapelet, et je lui ai tué une quinzaine d'hommes. Sa bande dispersée, j'ai été au milieu de l'insurrection ravitailler le camp de Ami-Moussa, qu'on avait laissé depuis vingt et un jours avec une garnison malade de quatrev ingt-dix-huit hommes. J'ai fortifié les postes, enlevé les malades et jeté dans le camp trois cents hommes valides de la légion avec le commandant de Caprez.
Le lendemain 11, j'ai été attaqué dans la vallée de l'Oued-Sinsigpar trois mille Beni-Ourraghs, poussas par quatre cents cavaliers. Nous nous sommes battus quatre heures. Je les ai complètement défaits; je leur ai tué deux cents hommes et blessé un très-grand nombre. Ma colonne est chargée d'armes et de burnous. Ce beau combat a arrêté l'insurrection des Beni-Ourraghs, qui entraînait tout TOuarensenis et nous embarrassait fort. Maintenant, nous pouvons attendre par ici le maréchal, que Ton annonce du 15 au 20 avec des renforts de France.
Du côté de l'ouest, on dit Abd-el-Kader sur la Tafna et maître de Nedrouma. S'il fait la faute de prendre des villes, il est perdu. L'insurrection est grande et sérieuse.
Je repars après-demain pour le Dahra, où je vais anéantir lesMédiouna, qui se sont révoltés. Ils serviront d'exemple aux autres. Quelle guerre ! interminable et toujours renaissant plus furieuse. Les Arabes sont de rudes soldats. C'est une bonne école ; je me fais petit à petit général, et je ne le serai pas que de nom. Quelle vie agitée, frère! Comme elle intéresse, mais comme elle use!..*
AU MÊME
Orléansville, le 2* octobre 1845.
Cher frère, je suis arrivé hier ici pour déposer mes malades et mes blessés, reprendre des vivres pour ma colonne pour dix-sept jours et je repars demain. Certes, j'aime mon métier de passion; quand je vois l'ennemi devant moi, je m'exalte, jo me monte, je deviens général, et quand je suis victorieux, j'éprouve une de ces joies célestes qu'on sent, maisqu'on n'exprime pas, et malgré tout cela, je comprends parfaitement la lassitude et le dégoût des lieutenants de l'empereur, après toules ces guerres successives et sans fin... Voilà dix ans que je fais la guerre et presque toujours dans des positions plus élevées que ne le comporte mon grade ; eh bien ! je finis par trouver que c'est long. Quand ou a l'espoir de se reposer, on rit de la fatigue ; mais quand on voit que les efforts n'ont pas de terme, on se prend à réfléchir. Cette vie de privations, de fatigues, de dangers continuels, use le corps et l'esprit. Mon corps résiste encore par habitude, mais quelquefois mon esprit est tellement tendu devant des complications graves, que ma tête semble sur le point d'éclater. Cependant, je m'aperçois avec plaisir qu'en face des circonstances les plus difficiles, je prends un calme et un sang-froid que je n'avais pas
autrefois : je me sens commander, je m'écoute, je me trouve de l'aplomb et tout marche. Qui sait ce que tout cela dev iendrait sur une plus grande échelle et dans un cadre plus étendu !
J'ai donc reçu ta lettre du 5 octobre, tu savais une partie des événements de notre Afrique et quelques-unes des catastrophes qui ont signalé si malheureusement le retour des hostilités. Tout cela n'a fait que croître et se développer. Aujourd'hui l'ouest est en feu, la province d'Oran est presque entièrement soulevée. Avec une petite colonne, en me jetant partout, en me battant partout, j'ai empêché jusqu'ici Y insurrection de me gagner. Mon beau combat du 11 a maintenu les Beni-Ourraghs, qui auraient entraîné tout l'Ouarensenis. Depuis, j'ai brûlé les Ouled-Krouidem, châtié les Oulcd-Abbès et les Mazouniens. Dans un combat dans leurs ravins, j'ai tué dix-huit Ouled-Abbès et treize Mazouniens, et par la terreur j'ai obtenu ce que je voulais. Mais ces petits faits, tout méritants qu'ils soient, font peu de chose pour contenir un soulèvement, dont la cause gît tout entière dans la haine des Arabes contre nous, dans leur fanatisme habilement exploité par Abd-el-Kader et les marabouts, dans le naturel même des Arabes qui tend au changement, à l'indépendance, à la vie aventureuse qui leur plaît pardessus tout. Cette nation-là naît un fusil à la main et un cheval entre les jambes. Il faut qu'elle se serve de l'un et de l'autre contre quelqu'un. Si nous n'étions pas là, ils se battraient contre les Turcs ou
même entre eux. Ce sont ces vérités qui amènent à penser que cette guerre ne ressemble à aucune autre guerre. Elle durera toujours sur un point ou sur un autre, sous mille prétextes divers. Ces réflexions ne sont pas faites pour réjouir le cœur, alors même que toutes les étoiles du firmament vous fileraient sur les épaules!
J'avais Tordre du maréchal d'aller joindre le général Bourjolly pour entrer chez les Flittas et voilà que rendez-vous pris, Bou-Maza me retombe dans le Dahra, menace Mazouna et ma subdivision qui ne demande pas mieux que de se soulever aussi. Pour couvrir Mazouna, ma subdivision et assurer mes communications, il faut que je marche sur Bou- Maza. Je pars demain, je vais m'enfoncer de. nouveau dans le Dahra, courir après le chérif, le battre et arriver par la ligne la plus courte sur les Flittas, pour rejoindre le général Bourjolly et travailler en grand.
Le maréchal est revenu. Les services qu'il va rendre le grandiront encore, augmenteront l'acharnement des envieux et des journalistes. 11 doit être aujourd'hui près de Téniet-el-Hâad. 11 sera le 28 à Tiaret, prêt à tomber de son côté sur les Flittas.
AU MÊME
Bel-An I, le 28 octobre 1845.
J'ai fait ma jonction aujourd'hui avec le général Bourjolly. Nous formons une belle division, je commande la première brigade. Nous partons demain pour nous enfoncer chez les Flittas. Après-demain nous traverserons le défilé où a été tué le lieutenantcolonel Berthier. Nous le vengerons. Nous serons rejoints par le maréchal vers le 4. Il est urgent d'en finir vite par ici, car je suis loin de ma subdivision, et pendant mon absence il peut s'y passer bien des événements. Je n'ai que le temps de t'embrasscr. . . .
AU MÊME
Au bivouac sur TOueU-Melab, le 3 novembre 1845.
Depuis le 29 que nous avons quitté Bel-Aul, pour venir nous établir à six lieues plus loin chez les Beni- Dergour, nous avons fait peu de chose. J'ai enlevé, avec deux bataillons de ma brigade, une position gardée par cinq à six cents cavaliers. Je suis arrivé à trente pas d'eux sans tirer. On a trouvé cela su-
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perbe, moi je trouve cela tout simple, c'est notre manière dans ma subdivision.
Le M, nous avons encore fait un assez beau coup de main sur les populations des Cheurfas-Flittas. C'était ma brigade qui était engagée, nous avons tué environ deux cents Arabes dans les ravins, pris mille têtes de bétail et un butin considérable. Demain, le général va ravitailler le camp d» Kramis. Il reviendra de suite et j'irai faire un détour au sud, pour prendre entre lui et moi des populations qui probablement ne nous attendront pas.
Le maréchal est à Tiaret et si, comme on le dit, les affaires vont bien du côté de Mascara, il viendra finir celles des Flittaset des Bcni-Ourraghs. Je pourrai alors retourner dans ma subdivision, dont je suis trop éloigné par le temps qui court. J'ai renvoyé à Orléansville le capitaine Richard, mon directeur des affaires arabes, mais j'aimerais mieux y être moimême. Il faut si peu de chose pour troubler cette tranquillité que j'ai eu tant de peine à maintenir au milieu de la révolte générale.
Voilà huit mois que je me bats sans discontinuer et les journaux écrivent : la subdivision d'Orléansville est tranquille. Nous avons l'air de nous reposer. Nos affaires sont devenues bonnes à force d'activité et de vigueur. Mais qu'importe, tout est pour le mieux, nous n'aurons rien fait. C'est toujours la même chose. Patience, notre temps et notre tour viendront. Mais que cela ne tarde pas trop, j'ai besoin de repos, ma santé n'est pas précisément mauvaise,
mais je sens que mon estomac me menace des douleurs de 1 843.
Toute cette fièvre de révolution et de révolte chez les Arabes se calmera bientôt. Mais nous aurons appris une chose de l'épisode religieux de la guerre, c'est que nos plus grands ennemis sont les marabouts et les Cheurfas, c'est à-dire descendants du Prophète. Tous ces chéri fs qui paraissent et disparaissent en sont la preuve. Profitons de l'enseignement, et si nous voulons être tranquilles, frappons les marabouts et les chérifs.
Au bivouac dn I)ah-Ben- Abdallah (Flittas), le 11 novembre 18q5.
Nous sommes toujours chez les Flittas, et pendant que je suis occupé ici, ce que j'avais prévu est arrivé. Bou-Maza, dans l'espoir de trouver Orléansville dégarni de troupes, est allé faire une démonstration de ce côté. Il a été repoussé naturellement, mais il a soulevé quelques tribus sur la rive gauche du Chélif. Mon pauvre agha des Sbéhas, Si-Mohammed, le seul Arabe qui nous fût dévoué de cœur, a été assassiné en plein marché des Sbéhas. Qui sait si cette mort ne sera pas le signal du soulèvement nouveau
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de tout cet aghalick, que la fermeté et la valeur de Si-Mohammed contenaient encore? En trois jours, voilà le fruit de six mois de combats perdu! C'était une faute de m'ôter de ma subdivision que j'avais maintenue soumise, et qui contenait le pays derrière nous. Aujourd'hui, Bou-Maza a entamé la subdivision de Milianah. Les Bou-Rached et les Àtafs sont révoltés. Cette communication nous est coupée, et Dieu veuille que je trouve celle de Ténès a Orléansville encore libre !
Notre triste Afrique vous occupe beaucoup, et en vérité il y a de quoi faire réfléchir. Comment les chambres prendront-elles ces nouveaux événements? La Presse attaque toujours le maréchal avec le même acharnement, et lui, il répond par des succès. C'est une barque difficile à mener, frère, et vos journaux n'aident pas à gouverner. Abd-el-Kader les fait traduire, et profite ainsi de nos folies et de nos fautes.
AU MÊME
Ténïs, le 22 novembre 1845.
Cher frère, mon quartier général est à Ténès depuis quelques jours, et y sera encore quelque temps, je suppose. Il n'était pas trop tôt que j'arrivasse. Bou-Maza s'était montré déjà sur les crêtes qui do-
minent le vieux Ténès, j'ai été reçu comme uïi sauveur. Pour remonter le moral de tous mes gens de Ténès, le jour même de mon arrivée, malgré la fatigue de mes troupes, j'ai ordonné un coup de main pour la nuit. Je suis parti a minuit, et à la pointe du jour, je tombais à Y improviste sur les tribus ouest de Ténès. Je leur ai tué soixante hommes et pris du bétail. Je ne suis rentré à Ténès qu'à quatre heures du soir, hier. Après-demain je ferai la même chose sur les tribus de Test.
Du reste, tout le cercle de Ténès est soulevé. Tout ce que j'avais pacifié avec tant de peine en six mois, il faut le reconquérir. C'est un ouvrage de Pénélope, qui coûte bien du sang. Bou-Maza a donné pour consigne aux Arabes de fuir devant nous, et, s'ils étaient pris, de donner des chevaux de soumission et d'attendre les événements. Voilà un système arrêté, c'est celui d'Abd-el-Kader. Mais je n'accepterai pas les soumissions, je prendrai les chevaux et les armes, et ceux qui survivront d'entre les Arabes rentreront chez eux et resteront tranquilles ou quitteront le pays.
Cher frère, il est dans ma destinée de ne jamais rien faire de ce qui me plaît qu'à moitié et en cou-
AU MÊME
Orllaimille, le 29 novembre 18ft5.
rant. Ainsi , je voudrais t'écrire des pages, des volumes, et toujours pressé par les événements, par le temps, par la besogne, je ne trouve à grand' peine que quelques instants pour t' empêcher d'être inquiet de moi.
J'étais à Ténès, occupé à rétablir Tordre et la tranquillité dans les tribus et par conséquent sur nos routes, quand la nouvelle de la réapparition d'Abdcl-Kader dans le sud et près de Tiaret m'a rappelé en toute hâte ici, pour couvrir le pays et la plaine du Chélif.
Le maréchal est chez les Flittas avec le général Bourjolly, mais je pense qu'il ne tardera pas à avoir des nouvelles du sud, et à se rapprocher de l'émir, qui a devant lui Bedeau, Marey et d'Arbouville. Abdel-Kader a été reçu avec enthousiasme par les tribus du sud de Boghar, et lésa réorganisées à sa manière. Cet état de crise ne peut durer. Marey et d'Arbouville ont eu un combat assez sérieux avec les Kabyles de l'est.
Les journaux continuent a être absurdes et a attaquer notre maréchal. C'est qu'il ne travaille pas, comme tant d'autres, pour les journaux et pour l'opinion, mais pour le pays.
Je n'ai pas reçu une lettre de France. Ingrate patrie! Je voudrais pourtant bien la revoir. Ah! ton coin du feu, frère, avec nos enfants autour de nous, plutôt que ces combats sans fin , et ces répressions nécessaires qui fatiguent et dégoûtent?
AU MÊME
Au bivouac, chez les Beni-Mcrzoug, le 6 décembre 1845.
Cher frère, ceci n'est absolument qu'un petit bulletin de santé pour te dire que je suis vivant, et que je m'en aperçois, surtout depuis quelques jours, à de cruelles douleurs d'estomac , qui me rappellent mon affreuse gastralgie.
Je suis depuis le 1er à courir jour et nuit, c'est le mot, car en six jours, j'ai fait trois marches de nuit. Aussi suis-je très-fatigué et mes troupes aussi , mais nous avons fait beaucoup de mal à l'ennemi. Jo poursuis à mort les chéri fs, qui poussent comme des champignons. C'est un dédale, on ne s'y reconnaît plus. Depuis l'aîné Bou-Maza, nous avons Mohametr Bel-Cassem, Bou-Ali, Ali-Chergui, Si-Larbi, Bel-Beij, enfin je m'y perds. J'ai déjà tué Ali-Chergui chez les Medjajas, et je viens de tuer Bou-Ali chez les Beni- Derdjin. Je voudrais bien aussi mettre la main sur Ben-IIinni qui soulève les Beni-Hidjas, chez lesquels je vais rentrer dans quelques jours. Après-demain je me ravitaillerai à Ténès» et je reprendrai mes opérations.
Le temps est magnifique et nous protège. Mais cela ne peut durer longtemps. Il faut à l'Afrique ses torrents de pluie qui vont nous chasser tous.
Les journaux t'auront appris les affaires de l'est.