‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 10 sur 63 · M. ADOLPHE DB FOUCADE · texte numérisé non relu

M. ADOLPHE DB FOUCADE

Alger le 15 décembre 1848.

Cher frère, il y a un siècle que je ne t'ai écrit; la faute n'en est pas à moi, qui ai bien pensé à toi, mais à toutes les promenades qu'on m'a fait faire, aux installations répétées qu'il nous a fallu subir, aux occupations sérieuses que l'organisation des colons m'a données. Enfin, me voilà à Alger, et je respire autant

qu'on peut respirer dans l'atmosphère de tristesse qui enveloppe notre pauvre pays. Louise voulait écrire à ta femme aujourd'hui, mais elle est encore au milieu des paquets qu'elle défait, des rideaux qu'elle attache, etc. C'est son métier depuis quatre mois, métier le plus sot, le plus ruineux et le plus fatigant du monde. Puis les visites, puis les rangements, les dérangements. Et, après tout cela, qui sait si nous resterons, ce que nous ferons, ce que nous deviendrons? Qui peut dire où il sera dans quinze jours?

Nous sommes à la veille de grands événements, et je les vois sous les couleurs les plus noires. Nous n'échapperons pas à la guerre civile, et la guerre européenne suivra de près. Celle-là nous sauvera peut-être : il y aura du moins de l'honneur à la faire* Comme toi, comme mon frère, j'ai voté pour le prince Louis, parce que c'est l'inconnu et que, dans l'inconnu, il y a de l'espérance. 11 n'y en a pas pour moi dans ce qui existe. Tout mon sang, toute ma raison , tout mon orgueil se révoltent à l'idée d'être gouvernés par la coterie du National

Ton chef Changarnier doit travailler sa garde nationale ; si vous allez franchement, il vous mènera bien : il est plein d'audace et d'énergie. Maisserezvous unis? N'aurez-vous pas peur de la garde mobile? Si vous comprenez qu'il faut se battre vigoureusement et ne pas craindre quelques jours de fatigues et de périls, vous entraînerez l'armée et vous sauverez la France. J'ai peine à croire que l'armée se divise ; le maréchal Bugeaud, s'il se met à sa tête,

ralliera tout. Je voudrais être là, frère, et, si je n'étais pas marié, je m'y fourrerais jusqu'au cou, et un peu plus vigoureusement que tous les autres. J'ai écrit au maréchal : j'attends.

Je n'ai pas besoin de te recommander d'être calme dans les événements qui se préparent. Fais ton devoir suivant ta conscience. Si tu descends dans la rue, sois bien armé et ouvre l'œil ; le sang-froid est un bon bouclier; il faut regarder devant toi, à droite et à gauche, et être toujours prêt à faire feu. Je te recommande le fusil à deux coups, et, dans les bonnes occasions, deux balles dans chaque canon, ou une balle et quatre chevrotines. Ne fais pas la bêtise de te faire blesser comme un niais; je voudrais t'avoir près de moi au feu. Je souffre bien des soucis que les événements nous préparent; que veux-tu?

A M. LEROY DB SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Alger, le 26 décembre 1848.

Cher frère, voici une lettre qui vous arrivera dans les premiers jours de 1849, différent de 1848, espérons-le.

Nous avons un président et un ministère : voyons venir. Le président n'est encore qu'un nom ; le mi-

nistère essuie les plâtres. Le maréchal est à l'armée des Alpes ; est-ce une signification, une position visà-vis des étrangers?

Changarnier a bien tiré son épingle du jeu ; il est ambitieux et fin ; avec son énergie jointe à cela, on va bien Jusqu'à ce qu'on tombe.

On ne parle pas de notre Afrique. Nous espérons qu'on nous laissera Charron ; ce n'est pas un homme politique; mais, je te l'ai dit, il est sage et capable.

Je n'ai jamais autant souhaité d'être obscur et tianquille; à moins que ce ne fût pour faire une bonne guerre, je ne voudrais bouger de deux ans.

J'entre dans l'année 1849 avec quatorze mois de grade de général. Je ne suis en position pour rien ; il faut attendre et laisser aux autres le temps de s'user. Le dernier mot de ce drame n'est pas plus dit que le dernier acte n'est joué. Notre tour viendra peut-être d'entrer en scène. Je ne voudrais de rôle que dans la guerre ; j'ai la politique en aversion : elle est rarement honorable.

Je passe des revues. Vous en aurez à Paris sur une grande échelle ; je suis sûr qu'on y criera vive l'Empereur!...

M MftMK.

Alger, le 2 Janvier 1840.

Cher frère, Tannée commence pAle; rien h dire de la nouvelle forme de gouvernement. Je ne crois ni à sa solidité ni à sa durée. Les pouvoirs confiés à Changarnier ont provoqué h la tribune des explications aigres, passionnées et de mauvais goût. Rien n'est changé : mêmes hommes, mêmes idées, mêmes ambitions.

.le ne pense pas que le maréchal m'appelle à l'armée d'Italie si nous n'avons pas la guerre. Si l'on se bat, tout le monde en sera; en cas de paix, je préfère l'Afrique. J'y attendrai mes trois étoiles, et, si je le puis, j'y resterai même comme général de division. Il n'y a point de projets à faire sur l'avenir; laissons arriver les événements.

Louise se porte bien et vous embrasse. Nous sommes heureux ; nous nous aimons beaucoup, et nous n'aurions rien à désirer si vous étiez près de nous. Quelle chose triste de vivre si loin les uns des autres!

Nous espérons garder Charron ; on fera bien. On parle déjà de changer le cabinet. Allons, courage!

Adieu, frère; je t'aime, cette année, comme celles qui sont derrière nous, comme celles qui courent devant.

AU MÊME

Algor, le janvier 1849.

Ta lettre, cher frère, ne reflète pasdes idées couleur de rose. Quel tableau ! Et, ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'il est vrai. Partout la crainte pour l'avenir; chacun est mécontent, honteux de soi-même; on se regarde avec défiance, on n'ose pas s'interroger. Le secret de cet état insupportable est dans notre turpitude; on est humilié de ce qu'on a fait et laissé faire ; on s'avoue avec terreur que, d'ici à longtemps, il n'y a pas de gouvernement à espérer, je veux dire de gouvernement stable, raisonnable, glorieux.

La monarchie n'est pas possible; qui tiendrait l'emploi de roi? Les idées du peuple ne vont point de ce côté, et, pour aborder le trône, il faudrait un cœur, une main, une tète de fer.

En Algérie, nous sommes tranquilles, mais, tout autant que vous, en désarroi. Tout y sent le provisoire. La métropole nous oublie, nous délaisse ; on nous ôte des courriers, et nous en sommes prévenus par les journaux ; notre ministre ne nous écrit pas, les autres écrivent au préfet d'Alger, et lui parlent d'un directeur général comme d'un défunt , tandis qu'il y a encore un directeur général et pas de préfet Rien ne se fait, rien ne marche, si ce n'est le

temps, qui traîne après lui la tempête qui nous bouleversera l

Je te dirai en passant que, dans un remaniement du personnel africain, je pourrais bien être envoyé à Constantine. Cela nuirait; à Louise aussi, qui aime les voyages.

On parle de dix mille hommes qui vont débarquer à Civita-Vecchia ; cela peut devenir grave. Le roi de Naples est le seul qui ait su faire son métier de roi : il m'intéresse. Les affaires d'Italie ne sont pas claires ; quelques éclats nous atteindront.

Cher frère, ta lettre m'est parvenue hier. Elle est venue nous délivrer d'un énorme poids, en nous rassurant sur la santé de notre frère et de ta femme

Qu'as-tu l'intention de faire au milieu de notre gâchis politique? Rester avocat, c'est peu de chose quand on ne veut pas vociférer à l'endroit de la chose publique.

Nous sommes tellement dans le provisoire, que l'homme sensé est impuissant à former des projets et des plans de conduite. Qui prévoit l'avenir? Qui serait assez intrépide pour se fier à lui? J'attends les événements, et je me tiens à l'écart : le printemps nous amènera autre chose que des feuilles.

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