‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 11 sur 63 · A M. ADOLPHE DE KO RCA DE · texte numérisé non relu

A M. ADOLPHE DE KO RCA DE

Alger, le 1" février 1849.

En attendant , vous ne gagnez pas la sanlé. A • peine sorti du chevet de notre frère, tu te réinstalles dans les fonctions de garde-malade auprès de ta femme; c'est, en vérité, un triste début d'année. Ma pauvre petite sœur va passer un fâcheux hiver. Louise écrit à Adèle. Ne nous laisse pas sans nouvelles, et rappelle-nous au souvenir de Mmede Praingy, qui a bien du souffrir de la maladie de sa fille. Ce sont de vilaines douleurs, que les rhumatismes articulaires; mais où donc Adèle a-t-elle pu prendre cela? On laisse ces misères aux vieux soldats comme moi. 11 est odieux de penser que cela se ramasse dans un bal, au milieu des fleurs, comme dans nos bivouacs.

Pendant que tu seras auprès de ta femme, tu ne courras pas les rues et ne rencontreras pas l'émeute; c'est une compensation. Je m'attends bien tous les jours à vous voir vous fusiller dans Paris. Vous ne vous débarrasserez de vos montagnards que le fusil à la main. Adieu, frère.

A M. LKROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Algor, le 19 février 18/19.

Cher frère, j'ai reçu tes quatre lignes, qui ne m'ont que médiocrement satisfait. Au nom de notre vieille amitié, soigne-toi comme tu as l'habitude de

soigner les autres. Puisque tu ne dis rien de ta maison, c'est que tout y est bien.

Le maréchal m'a écrit de Moulins en nï envoyant

son discours de Bourges , passe; mais, à Lyon,

«mires discours nombreux, bons par la pensée, péchant par la forme, l'opportunité. Les furieux de la chambre s'en sont emparés. M. Barrot y a trouvé l'occasion de quelques malignes bonnes choses, dont je serais peu flatté si j'étais le maréchal.

As-tu vu ces montagnards criant : A bas les Africains ! Us ont raison de les vouloir à bas; ce sont les Africains qui les écraseront, et Dieu veuille que je sois de la fête ; je ne m'y épargnerai pas : ils perdront la France si on les laisse faire.

Tous ceux qui reviennent de France s'accordent, avec les lettres qu'on en reçoit, pour dire que la république n'est plus en faveur et que l'on demande un roi ; mais lequel? Monarchie, Empire? Il faut que le nom et la forme du gouvernement changent. Chacun en a assez de cette inconcevable surprise qui a jeté la France à la merci de quelques fous, pour faire un essai nouveau de république tout aussi malheureux que le premier.

En attendant, les représentants continuent à se moquer de la France. Ces messieurs parlent de leurs petites affaires et de leur amour-propre en pleine tribune; de petits grands hommes s'y insultent à la face du pays, comme si le pays faisait grande attention à tout cela. Que de haines invétérées ornées d'envie se font jour dans ces tristes débats ! Quelle

garantie pour l'avenir, si tel est raccord qui règne dans ceux qui sont la tête et l'espérance de Tannée?

Le pape veut à toute force rentrer au Vatican et ressaisir ses pouvoirs : il a remué les cendres sous lesquelles couvait l'incendie.

Les Arabes aussi se remuent; ils attendent un chef et il en naîtra un. Depuis nos événements politiques, qu'ils comprennent mal, les Arabes nous méprisent; ils disent que nous n'avons ni rot ni raison.

Adieu, frère, je laisse ma plume à Louise, qui veut gronder sa sœur. Embrasse tout notre monde, petits et grands.

Al MÈMK.

Aljçer, le avril 1849.

J'ai eu tant de lettres à écrire, frère, que j'allais te remettre encore au bateau du 5, quand les nouvelles d'Italie sont arrivées. J'aurais bien désiré avoir une lettre de toi, pour connaître ton avis et l'eifet que ces nouvelles ont produit h Paris et en France. C'est grave. Les Autrichiens à Turin, Charles-Albert abdiquant et retiré en France. Que de conflits cela peut amener ! Et cependant je ne crois pas à la guerre. Je sens, je vois que nous n'avons pas les moyens de

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la faire. En présence des factions qui déchirent la France, serait-il sage d'envoyer l'armée , seule garantie de Tordre, guerroyer au dehors, pendant qu'on brûlerait le dedans?

Notre Afrique s'en va, frère, nous ne pesons plus dans la balance... Les ministres lui refusent tout. On dirait qu'ils veulent abandonner l'Algérie. Notre gouverneur a reçu la défense d'entreprendre aucune expédition sérieuse. Celle de Kabylie était indispensable. Les Arabes s'agitent. Si l'on ne va pas chez eux leur montrer que nous sommes toujours forts, ils attaqueront nos avant-postes.

Je me renferme dans ma coquille. Je me raisonne, puisqu'il faut que je reste ici, mais nos beaux jours sont passés. Il faut à l'Afrique un ministre qui l'aime et la comprenne. Je fais mon métier en conscience , mais tout cela ne me satisfait pas...

Nos affaires se gâtent décidément en Afrique. Auprès de Bougie, dans ma subdivision, les Kabyles ont brûlé trois villages amis. La fermentation chez les Kabyles est générale. Je m'embarque le 21 sur le Titan avec quatre compagnies d'élite, je vais voir par moi-même.

Dans ma petite tournée préparatoire, j'emmènerai Louise; cela lui fera voir Dellys et Bougie. C'est intéressant et mérite le voyage. Nous serons huit à dix jours absents d'Alger. Puis je repartirai seul pour trois semaines environ.

Je t'écrirai à mon retour à Bougie, et te marquerai l'époque fixe de mon expédition.

AU MÊME

Alger, le 30 avril \W.

Cher frère, ta lettre du 16 nous arrive quelques heuresaprès notre débarquement. Nous avons terminé notre excursion à Bougie. Louise a été malade; mais elle prétend n'avoir pas payé trop cher les intéressantes courses qu'elle a faites autour de Bougie. En effet, jamais femme n'a été si loin, ni si haut. Nous sommes montés au Gouraya à cheval, ascension longue et périlleuse qui dure une heure et plus, par un chemin à lacet toujours suspendu d'un côté sur un précipice. Louise n'est descendue de cheval ni pour monter ni pour descendre, et c'est très-brave. J'avais plus peur qu'elle, mais elle montait un cheval sûr.

Jamais mes prédécesseurs n'en ont fait autant avec deux bataillons : j'ai vu toutes ces positions ; j'ai plongé dans l'historique de Bougie avec un vif intérêt. Je n'ai pu m' empêcher de m'étonner que, depuis quatorze ans, on se soit laissé bloquer dans Bougie. Un seul chef de bataillon, M. de Wengy, avec sept cents hommes, est maître chez lui dans un rayon de quatre lieues.

«rai vu les affaires de ce pa\s; i) faut que j'y retourne pour punir les Beni-Seliman. Je n'aurai que dix-huit cents baïonnettes à cause des difficultés du transport. On laisse Alger sans bateaux à vapeur, mais Herbillon viendra de Sétif avec quatre mille hommes. Nous aurons devant nous cinq à six mille fusils et un pays effroyable. Je pars le M mai, je commencerai le 14. Je serai de retour dans les premiers jours de juin.

Louise a des invitations pour son veuvage chez les Fera y, les Saint-John au consulat d'Angleterre; mais elle restera chez elle pour préparer le logement des lîougé, qu'elle espère voir arriver prochainement. *

Puisque ta femme est à Noisy, dis-lui de me rappeler au souvenir du docteur Sureau. Et moi aussi je voudrais bien être à Noisy, ne fût-ce qije vingt-quatre heures. Nous aurions bien à causer, mais je suis lié à l'Afrique. Est-ce un bien, est-ce un mal? Je crois que c'est ce qui me convient le mieux.

Adieu, frère, je vais présider à un embarquement de troupes et de matériel pour Bougie. Tout part demain par le Phare que commande le fils de Kergrist. Il dîne aujourd'hui chez moi. Tu l'as vu élève de marine à Brest.

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