A M. ADOLPHE DE FOUCADE
Alger, le 3 octobre 1849.
Te voilà encore plus campagnard à Taste que tu ne l'étais à Boissy-Saint- Léger, mon cher frère. Tu vas t'enfoncer dans les cuves et tourner les pressoirs; tu auras beau faire, tu ne seras jamais aussi gros que Bacchus.
Je suis en convalescence, convalescence longue et pénible, qui se traîne et m'ennuie fort. J'ai été vigoureusement touché, toujours le même côté faible, gastralgie et inflammation des intestins. Je ne me réta-
blirai qu'après avoir passé une ou deux saisons aux eaux de Vichy. Alger est fort triste : on se soigne, on se renferme, on ne s? voit pas. Nous faisons quelques promenades en voiture. Je ne suis pas encore en état de monter à cheval. Tu sais comme le repos, la diète et le lit me vont. J'ai fait des cuves de mauvais sang depuis deux mois, et cela ne me rend pas la santé.
Tu es auprès de notre bonne mère. Soigne-la bien, et embrassc-la chaque matin pour nous. A quelle époque viendras-tu à Paris?
Retourneras-tu à ton palais? Je t'avoue que je n'aime pas t'y voir comme avocat. Je préférerais pour toi la magistrature. Le parquet surtout te conviendrait. En trois ans tu peux être avocat général à Bordeaux. Cela te mène à tout, cela t'ouvre les portes de l'Assemblée. A ta place, je ne viserais qu'à cela, comme moi je vise plus tard à commander la division de Bordeaux, si nous n'avons pas la guerre, bien entendu.
Nous sommes appelés à vivre dans un triste siècle, et j'avoue que je suis aussi saoul que possible des hommes et des choses. Di meliora... Toi, tu en verras peut-être; moi, je n'ai jamais autant désespéré de la patrie...
A H. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Alger, les 3 et 9 octobre 1849.
Cher frère, nous sommes rentrés à Alger depuis le 29 septembre, reçus par le choléra qui nous tient toujours. Mon pauvre notaire, M. Barrois, atteint hier, sera mort ce soir. Je le regrette, c'était un brave et honnête homme.
Je reçois ta lettre des 22-26. Je ne te laisserai pas dans l'inquiétude, c'est une trop mauvaise condition... J'attendrai ma troisième étoile en Afrique, puisqu'il faut qu'elle arrive là; mais je sens dans mon cœur toute généreuse ambition prête à s'éteindre. Je ne ressusciterais que si j'entendais le canon russe ou prussien, et, en vérité, je ne crois plus à la guerre.
Les Autrichiens ont le beau rôle en Italie, les Russes en Hongrie, les Prussiens chez eux, le roi de Naples chez lui, il n'y a que nous qui n'ayons de rôle nulle part.
Quoi ! les cartes se brouillent en Turquie ! Je m'en réjouis. Je ne parle plus de Rome, c'est affaire réglée ; mais que je serais heureux de frapper sur la Russie, conjointement avec l'Angleterre! Le ciel nous devrait cette compensation.
Par ici, un bon coup de main nous a débarrassés du faux Bou-Maza. 11 est probable que nous ne serons pas obligés de sortir avant le printemps.
Herbillon va opérer dans FAurès où il trouvera de la résistance. La mort du brave Saint-Germain a exalté les Kabyles; dans tout le sud i'agitation est extrême. La position n'est pas rassurante : on nous retire du monde; nos hôpitaux sont encombrés; on ne comprendra toutes ces fautes que devant des catastrophes d'où sortira un mal irréparable. Le maréchal Bugeaud n'est plus là pour reconquérir V Afrique. Il est vrai qu'Abd-el-Kader n'y est plus pour la défendre... S'il revenait, et qu on nous laissât dans de telles conditions, avant six mois nous en serions réduits au littoral.
Et toi, tu pèches! N'as-tu pas de honte, au milieu de la tourmente politique et des malheurs publics î... Comme tu dois être dans un beau calme, tous les écoliers étant rentrés aux classes. Tu restes avec tes
Momaques, comme dit Eugène Sue Quel affreux
mot ! Adieu, frère, je t'aime de cœur.
A. U MÊME
Alger» les 24 et 29 octobre 1849.
Cher frère, le gouverneur est de retour d'une tournée dans l'ouest, et je suis descendu de mon trône intérimaire. Je n'en suis pas fâché ; c'est la responsabilité sans la direction. J'aime mieux le re-
pos Le repos, les Arabes m'ont bien l'air de ne
pas vouloir nous le laisser longtemps. L'est, le sud nous menacent et s'agitent. Dans les Zibans, l'étendard de la révolte est levé. Le général Herbillon fait le siège d'une mauvaise oasis qui tient cinq mille hommes en échec. Zaatcha se défend avec l'énergie du fanatisme. Nous perdons beaucoup de monde. Cela commençait le 8; ce n'est pas fini le 13, siège plus long que celui de Constantine. Canrobert a dû partir; je lui ai envoyé un fort bataillon du 16' et un escadron.
Dans la Kabylie, nous avons, tu le sais, tué un chérif, le faux Bou-Maza; il en est repoussé trois, tous prêchant la guerre sainte. L'ouest a son ennemi, c'est le choléra. Le jardinier de notre maison de campagne a été enlevé en cinq heures. Comme je suis content d'être rentré à Alger! Cette mort aurait pu effrayer Louise.
Qu'est-ce que cela? M. Thiersquise bat en duel! Cavaignac qui se perd dans les nuages comme un homme incompris ! Montalembert qui prêche en père de l'Église! Et Victor Hugo! Grand Dieu! quel mauvais vent a soufflé sur les poètes !
AU MfeMH.
Alger, le 2 novembre 1849.
Je reçois ta lettre du 25, cher frère. Ne te tourmente pas de ma santé; mon état n'a rien d'inquiétant. Je ne veux pas quitter l'Afrique ; on ne pourrait pas me donner en France la position que j'ai ici : je ne veux pas perdre les deux années que j'y ai semées pour mon avenir. Nous allons voir sous peu sans doute la fin des affaires de l'est. Le 27, Ilerbillon n'était pas dans Zaatcha. Cela pourrait bien devenir grave.
Que dis-tu des séances de la chambre et de la haute cour? Quel spectacle !
Notre politique extérieure n'en est pas plus claire ni plus prompte. Tout s'arrange autour de nous, et, pour nos péchés, nous sommes condamnés à vivre et à mourir républicains malgré nous. Nous l'avons bien mérité.
Mon pauvre frère , je vois toujours l'avenir sombre. Avec la guerre , j'aurais eu quelque espoir ; j'aurais bravé tout, fait face à tout : j'ai foi en moi ; mais la paix nous étrangle. C'est le terrain des intrigants, des esprits médiocres, des faiseurs et des phraseurs; ce n'est pas le mien.
Le pauvre colonel Claparède, mon ami de trente ans, vient de mourir à Alger, enlevé en six jours par