M. ADOLPHE DE FOUCADE
Au bivouac, «ous Bougie, le 15 juin 1860.
Cher frère, voilà un siècle que je ne t'ai écrit. Depuis un mois je perche sur les montagnes et les pics de la Kabylie : notre frère te donnera l'historique de mes opérations. Mes résultats sont bons, je m'embarque demain pour Alger; après un mois d'absence, je vais rejoindre ma femme chérie. Tu comprends le bonheur que j'éprouve. Quelle bonne chose, un bon ménage, une femme qu'on aime ! Tu le sais, c'est le paradis sur la terre; ceci dit, sans mépriser l'autre.
Et toi, frère, que faia-tu? Cette révolution, qui marche de fautes en ridicules, comment te traitet-elle? Aussi mal que tout le monde. Encore si nous avions la guerre! Je ne la désire pas pour moi, soldat, traîneur de sabre, comme tu voudras ; mais c'est J'unique moyen de relever l'armée qui se perd et s'en
va, Tannée qui seule peut sauver la France. La garde nationale ne vaut rien : elle se serait peut-êlre battue et mal battue quand elle avait quelque chose à perdre ; mais, aujourd'hui, chaque jour amène sa ruine, et qui veut se battre pour l'inconnu !
Oh ! le barreau, quel mal il nous a fait et nous réserve encore !
Vas-tu à Taste cet été ? C'est, je crois, ce que tu as de mieux à faire. Je vais passer le temps des chaleurs h la campagne , Louise y sera bien. Ici, j'ai eu la ressource des bains dans cette magnifique baie de Bougie. Si nous y étions tous les trois, quel délicieux plaisir ! Pauvre frère, il y a déjà plus d'un an que je ne t'ai embrassé... Adieu, écris-moi, embrasse mes enfants quand tu les verras...
A H. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Cher frère, en arrivant ici, je trouve ta lettre du 11. J'ai appris à mon passage à Dellys et par les Arabes l'affreuse nouvelle de la mort du maréchal Bugeaud. T' exprimer ma douleur est impossible. Je l'aimais comme on aime un père, et jamais fils n'a ressenti pareille angoisse. Depuis le 17, je suis malade de chagrin. Tout le bonheur que j'avais à re-
Alger, le 20 juin 184».
joindre ma femme a été troublé par cette catastrophe. Je viens d'écrire à la maréchale, a Feray; Louise écrit à Léonie. Frère, Dieu s'est retiré de la France. La France a compris la perte qu'elle a faite. Tout le monde pleure le maréchal , excepté, si tu le veux, quelques envieux qui ne lui allaient pas à la cheville, et les Rouges, heureux d'avoir remporté sans combat une éclatante victoire.
Mourir du choléra, quand les champs de bataille de l'Europe allaient s'ouvrir devant lui; mourir, quand de lui seul, peut-être, dépendait le salut de la patrie ! C'est affreux à penser, frère.
La maréchale doit être à Paris. Porte chez elle les deux lettres que je joins ici ; si elle était partie pour Excidcuil, mets-les sous enveloppe à son adresse.
Aucune idée d'égoïsme , aucun sentiment personnel ne se mêle à la douleur profonde que j'éprouve. Le maréchal me laisse assez haut pour que je puisse m'élever encore sans lui. Mais, comme Français dévoué à mon pays, amant de sa gloire et de sa prospérité, je verse des larmes de sang. Quelle destinée est la nôtre, et quand notre sort est marqué, comme il faut baisser la tête ! Nous attendons avec anxiété les nouvelles de Rome et de Paris. Un siège meurtrier d'un côté, l'émeute grondant de l'autre: quelle sera la fin de tous ces drames? Je voudrais être en Italie, je voudrais être partout où je crois que je pourrais servir utilement. Les événements sont bien rétrécis en Afrique, comparativement à ce qui se passe en Europe. Je ne puis me défendre d'un sentiment de
cru in te qui part de mon peu de confiance dons les hommes dirigeants. Si les rouges remportent, frère, je m'en irai; advienne que pourra, je ne servirai pas contre ma conscience et mon cœur, à moins que l'étranger ne souille notre sol sacré.
Adieu, frère, embrasse ta femme et nos enfants, et que Dieu vous préserve tous de l'affreux fléau qui vient de nous priver d'un homme que je pleurerai toute ma vie.
AU MÊME
Mufttaph&Je «Juillet 1*4*.
Cher frère, nous avons reçu ta lettre. La pauvre maréchale ne se consolera jamais de ne pas avoir assisté aux derniers moments de son mari. Le maréchal avait envoyé te capitaine Saget, son aide de camp» À Marseille pour conduire ces dames à la Durantie, ôù il avait l'intention d'aller après le mieux trompeur qu'il a éprouvé, et c'est là, à la Durantie, que la fatale nouvelle sera arrivée. La maréchale est attérée. Son désespoir est sombre et concentré, elle donne de sérieuses inquiétudes à ses enfants. Léonie supporte la perte immense qu'elle a faite avec plus d'énergie ; elle est enceinte et sa santé résiste. Feray a été forcé de rejoindre son régiment qui est sur le Rhin. Voilà ou
en sont les choses pour la triste famille. Je n'ai pas encore reçu de nouvelles directes; mes lettres ne sont arrivées que tardivement ù la Durantie, puisqu'elles ont passé par Paris. Pour moi, frère, je ne m'accoutume pas à ce malheur. Chaque jour, chaque nuit, je pense au maréchal. Mon cœur saigne. Je le regrette plus encore pour la France que pour moi, qui perds un si précieux ami.
Nous sommes donc enfin dans Rome ! Nos embarras commencent. Qu'y ferons-nous? Quelles condi . tions imposerons-nous ou nous imposcra-t-on?
AU MÊME
Ugrr, te 19 juillet
Cher frère, je viens de recevoir une lettre de mon fils fort gentille et très-pressante. Mon Adolphe a le plus grand désir de venir en Afrique : il le demande comme une récompense promise à ses efforts. Sa lettre s'efforce d'être logique: il appelle sa petite mère à son aide, etc.
Nous voudrions de grand cœur ce qu'Adolphe désire ; mais la raison parle et doit être écoulée. L'année est mauvaise, la chaleur excessive, il v aura en automne force maladies, le choléra peut-être.., Cela m'effraye. D'un autre côté, nous craignons que wHru
Adolphe ne soit trop excité, trop exalté par les plaisirs qu'Alger lui réserve.
Le spectacle de la position élevée du père peut fausser les idées du fils, lui ôter le goût d'un travail nécessaire, faire manquer la réception de Saint-Cyr. Toutes ces considérations donnent h penser. Tu connais Adolphe mieux que moi, tu vois mes craintes. Je te laisse la décision. J'écris à mon fils que tu causeras avec lui.... Le meilleur est de t'envoyer ma lettre.
En vue d'un succès ou d'un insuccès d'examen, le mieux n' est-il pas d'attendre à l'année prochaine, et de réserver le voyage comme un appât puissant?
Si Adolphe n'est pas reçu en 1850, il faudra prendre un parti, et le parti nous le mûrirons ici.
Les chaleurs continuent, et tu ne nous écris pas pour nous rafraîchir le sang. Je suis un peu souffrant ; toujours les entrailles. J'ai dîné hier avec Paturot-Rcybaud ; je l'ai trouvé d'une simplicité naïve et spirituelle du meilleur goût, c'est un aimable homme, le connais-tu ?
AU MÊME
Mustapha, le 10 août 1849.
Cher frère, nous revenons de la mer à sept heures du matin avec une chaleur à cuire un bœuf. Le si-
rocco soufflait, au grand désespoir de ma femme : mauvaise année.
Les Arabes s'agitent et Ton choisit ce moment pour nous ôter deux régiments ; le gouverneur espère mener l'Afrique et dominer les événements de son cabinet où il travaille beaucoup... c'est une erreur. On parle toujours de le remplacer, mais la matière manque. Nous vivons des bruits de France. C'est notre ministre qu'on donne pour successeur à Molitor a la Légion d'honneur. La difficulté sera de trouver un ministre avec la position faite à Changarnier. 11 a été question de Bedeau ; soit !
Notre expédition du printemps a reçu quelques croix et la promesse de quelques grades.
As-tu lu dans les journaux ma lettre au maréchal Reille, et le manifeste de la commission pour le monument à élever au maréchal Bugeaud? Le manifeste est dans l'Akhbar du 5, ma lettre dans celui du 7. Nous avons déjà près de 10,000 fr.,ce n'est pas assez. Eussions-nous 30,000 fr., nous ne ferions pas grand'chose.
Les affaires politiques ne vont pas vite ; mais la révolution , qui partout a montré son nez, commence partout aussi à rentrer dans son trou. Nous sommes les derniers à jouir de son absence. Qu'il est triste de penser que longtemps encore nous pouvons nous traîner dans cette ornière !
Que font mes enfants? Parle-moi de mes neveux: que fait Delattre?Travaille-t-il? Promet-il un homme?
Je vois souvent Vialard, notre camarade d'enfance
de la pension Leeomte\ 11 me parle de toi. C'est un homme d'esprit. Il est de la commission consultative de la subdivision et de la commission pour le monument. Je les préside toutes deux.
Korcade et sa femme sont-ils partis pour Taste? Comment va notre bonne mère? Adieu, frère, écrismoi longuement.
AU MÊME
Alger, les 0 et 19 septembre 1849.
Frère , quand ma Louise a terminé ma lettre interrompue par la maladie, j'étais fort avarié et je ne suis pas trop robuste encore, quoiqu'en voie de convalescence, je l'espère. Cette année est maudite comme son aînée. Je ne crois plus au bien ni ou bonheur en république. Si je me portais bien j'en serais surpris. Nous sommes donc dans de mauvaises conditions de santé. Nous avons tous un dérangement qui rentre dans la famille des cholérinettes» précédant les cholérines, lesquelles précèdent le choléra. 11 sévit à Marseille; nous avons des cas à Alger. Je ne m'en effraye point, j'attends. J'ai pour moi l'expérience; puisque je me suis tiré du vrai tnorbvs,
1 Le Maréchal avait passé quelque tcuipa dans cette pension, aujourd'hui l'Institution Jubé, avant d'entrer au lycée Napoléon.
^enterrerai les autres. Très-fataliste en beaucoup de choses, je crois que ceiAt qui sont marqués par Dieu pour mourir cholériques doivent subir leur destin, mais je ne les livre pas sans combat. J'ai beaucoup médité sur le choléra, beaucoup lu ce qui a été écrit sur cette affreuse, si peu connue et formidable mala* die, devant laquelle les médecins les plus forts se croisent les bras en ordonnant au hazard ; je me suis arrêté à la cure par les moyens homœopathiques. J'ai fait venir l'instruction du docteur Chargé et sa pharmacie portative. Je soigne ma famille, ma maison, mes amis auxquels je cherche à infiltrer ma foi (ouf!), mon moral surtout. Tu le sais, c'est la foi qui sauve ; il faut l'avoir pour soi et du moins pour les autres, il faut dire qu'on l'a. Mon Dieu, si mon homœopathie ne fait pas de bien, elle ne fera pas de mal comme Ton dit, et je saurais y ajouter les moyens curatifs extérieurs dont je connais la bonté.
Je prends la résolution de ne plus passer l'été en Afrique. Juillet, août, septembre, me verront en France aux eaux de Vichy ou des Pyrénées. J'en ai besoin, toi aussi. Nous y serons ensemble.
Les Arabes nous tiennent en éveil. J'opine pour qu'on patiente jusqu'au printemps; en automne, en hiver, on fait de triste besogne. On est trop à lu merci du temps.
Les nouvelles politiques sont bien pâles. Quand verra-t-on clair dans l'avenir? Quand ne se noierat-on plus dans un océan de conjectures, de suppositions, d'espérances, d'impossibilités? L'incertitude
est le plus réel des maux. Au moment d'aborder un danger inconnu, le cœur peut battre; mais en face de ce danger, on redevient calme.
Ta femme, tes enfants, comment vont-ils? Embrasse-les pour moi, et de cœur, et Louise, et Adolphe, et mon frère, et sa femme. La mienne vous dit un million d'amitiés. Je voudrais bien être sorti de tous les choléras pour la retrouver souriante et heureuse. Elle craint pour moi, je ne crains que pour elle, et ces idées n'amènent pas le rire sur les lèvres. Il faut avoir foi en Dieu et en son étoile.
Adieu, frère, je t'aime bien.