‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 18 sur 63 · AU COMMANDANT CHAUDRON, EN RETRAITE A SÉDAN · texte numérisé non relu

AU COMMANDANT CHAUDRON, EN RETRAITE A SÉDAN

Alger, le 20 Janvier 1850.

Mon cher ami, en 1850, comme en 1849 et toujours, je vous aime bien ; c'est avec un vif plaisir que je reçois de vos nouvelles.

Je nie porte assez bien, Dieu merci, et ma gracieuse petite femme de même. Nous faisons un charmant ménage, bien uni, plein d'affection et de dévouement. Je suis aussi heureux qu'on peut l'être... sous la République et avec la perspeclive de la guerre civile. Il ne faut pas se faire d'illusion. Les Rouges, les dèmoc et les soc ne feront pas grAce aux honnêtes gens, toujours moutons et niais et présentant la gorge. Pour ma part, je suis déterminé à défendre ma peau, je ne me laisserai tondre sans ruer ni mordre.

Nous vivons en Afrique, comme vous en France, au jour le jour. Rien de stable. Depuis trois mois on nous menace chaque jour d'un nouveau gouverneur.

Il est un peu question (Je me donner la province ds Constantine.

Mes enfants vont bien. Louise grandit et embellit. Elle est à Saint-Denis encore pour deux ans au moins. Adolphe est un charmant cavalier (vieux style). Il pioche pour entrer à Saint-Cyr. Ma mère vient d'arriver à Paris où elle passera l'hiver, puis elle retournera dans ses terres où la vie active qu'elle y mène convient à ses goûts et à sa santé.

Mes frères sont heureux près de leurs femmes. Voilà, mon ami, la position de la famille. Et Vous, vous gouvernez-vous comme tout bon chrétien doit le faire I Vous avez bien assez souffert pour trouver un peu de repos. Et la bonne Rosalie, comment vat-elle? Adieu, monbon ami, portez-vous bien.

A M. LEROY DE SMNT-Aa.NAUD, AVOCAT A PAIUS.

Alger, le 30 janvier 1850.

Enfin, frère, j'ai reçu, le 27, ma nomination de commandant de la division de Constantine. Le décret présidentiel est du 21. Tu apprendras cette nouvelle avec plaisir, car me voilà tout à fait en position. Pourvu que les affaires n'aillent pas trop mal, je ne sortirai de là que général de division dans deux ans au plus tard. Alors, nous aviserons. Le rappel d'Herbillon est peu encourageant pour les commun-

— no —

dants en chef en général, etpour son successeur en particulier. Je lui ai écrit pour lui témoigner toute ma sympathie.

Le revers de la médaille, c'est la dépense du déplacement, du voyage et de l'installation. Je pars le 11 pour Philippeville; je serai le 14 à Constantine. Louise viendra me rejoindre, elle est enchantée de sa nouvelle position. La société ne lui manquera pas. Je serai moins souvent absent; il me faudra courir pour connaître le pays, ses besoins, ses ressources, voir les Arabes et leur inspirer confiance. Les dernières affaires n'ont pas laissé la division de Constantine dans de bonnes conditions. Il y manque l'union, l'entente et le tact des coudes. Je remédierai à tout cela. J'aurai beaucoup h faire, mais je réussirai.

AU MÊME

Alger, le 3 février 1850.

Cher frère, j'ai reçu en même temps tes deux lettres. Le journal t'avait appris ma nomination. Je suis, en tout, complètement de ton avis. Je te l'avais écrit avant de lire ta lettre. Les positions élevées donnent la liberté d'action. Armée du Président, armée du Parlement, je n'aimerais rien de cela, je me rallierais à celle qui ne voudrait pas de République que je n'aime, ni pour elle-même, ni pour ses formes.

ni surtout pour ses hommes. La France ne lui va pas; la France la repousse. Après nos désordres et nos folies, il nous faut une main de fer pour gouverner. Un passage par le régime despotique absolu pourra seul nous m mener à un gouvernement constitutionnel sage. Où sont les escamoteurs de Février? On les cherche dans l'obscurité où ils se cachent. Honte éternelle pour la France; elle l'a déjà payée de sa ruine, elle la payera peut-être du plus pur de son sang. Laissez faire les Rouges.

Je pars toujours le 11. Je me prépare tous les jours. Je travaille avec le gouverneur. J'étudie toutes les questions graves de ma province, et il y en a beaucoup ; mais je no suis point effrayé et me rends à mon poste avec résolution. Je connais mes forces. Je voudrais bien qu'Adolphe fût reçu à Saint-Cyr cette année. Recommande-lui de bien travailler avec persévérance, la récompense est au bout. Dis-lui que je lui écrirai de Constantine.

Me voilà, frère, dans un beau chemin. Plus j'y pense, plus je vois que si je réussis à Constantine, je m'ouvre la porte du gouvernement général de l'Algérie. Ce serait une belle fin d'une belle carrière. Pour cela, il faut plus administrer que guerroyer. Si je suis obligé de donner sur les Arabes, je le ferai vite, fort et bien, mais en silence. Il y a de la mode en tout. La guerre d'Afrique est un peu passée de mode. A force de le dire, on croit l'Algérie soumise. On trompe tout le monde et soi-mêm \ Je ne m'y trompe pas et j'agirai en conséquence. Ton avis

Page 1