‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 24 sur 63 · A M. ADOLPHE DE SAINT-ARNAUD · texte numérisé non relu

A M. ADOLPHE DE SAINT-ARNAUD

Mon cher enfant, j'ai reçu ta lettre et je vais y répondre en détail. Tu dois être dans le coup de feu de tes examens, et je ne passe pas une journée

sans penser à toi et faire des vœux pour que tu réussisses. Quel que soit le résultat, tu as travaillé : je dois une récompense h tes efforts. Pars donc pour l'Afrique le plus tôt possible, tu es attendu h Constantine, les bras ouverts. Ton oncle te donnera toutes les instructions nécessaires et l'argent tle ta route. J'ai, d'ailleurs, encore l'espoir que ton oncle voyagera avec toi: cette distraction lui fera du bien. La chaleur rétablirait sa santé. Je vais le presser beaucoup. J'aurai le temps de t'écrire encore une fois. Je n'ai pas besoin de te recommander d'être en voyage poli avec tout le monde, mais de ne te lier avec personne.

11 faut toujours se méfier dans le monde, et surtout en voyage, des gens qui parlent beaucoup, font patte de velours, et se jettent à votre téte. Le bon sens te dira que les aigrefins recherchent l'inexpérience des jeunes gens. Sois toujours calme et sérieux, regarde les hommes dans le blanc des yeux, la main sur ta bourse : avec ces précautions tu peux voyager. Fais tes petites affaires et n'en parle jamais h des étrangers. Adieu, cher enfant, h bientôt, ta petite mère et moi, t'attendons avec une vive impatience.

A M. LEROY DE S A I N T- A R N A V D , AVOCAT A PARIS

Eh bien, frère, si tu es raisonnable, tu viendras avec mon fils et tu comprendras mes raisons. Ta

maladie traîne, tes nerfs s'aiguisent par la douleur, ton imagination est tendue vers les mêmes idées, it te faut une secousse, un changement d'air et de régime, un repos complet de tête ; tu as tant travaillé ! Il te faut un exercice salutaire. Tu trouves tout cela réuni dans le voyage de deux mois que je t'offre. Ne viens qu'en août, tu es à la veille de tes vacances du Palais. Tu n'as qu'une seule objection passable h me faire.... objection de père de famille, l'argent ! Eh bien, frère, tu me permettras bien à moi, qui ai reçu si souvent ta bourse tout entière, de f offrir un morceau de la mienne. Nous partagerons en frère toutes . les dépenses du voyage. Notre frère fera ton Palais et tout sera pour le mieux. Tu ne laisseras pas Eugénie seule. N'a-t-elle pas ses enfants, Adélaïde, notre frère, Jean, toute la famille? Tu vois que j'ai pensé à tout, prévu tout.

Le courrier d'Alger m'arrive, frère, sans m'apporter de lettre de toi, et ma lettre partira avant que le courrier de France ne me parvienne. Le gouverneur me donne de flatteurs éloges sur mon expédi-

Àli MÊME.

CoDstantine, le 5 juillet 1850.

tion, ses résultats, la manière brillante dont j*ai conduit l'opération et débuté dans le commandement. Il n envoyé mon rapport d'ensemble au ministre.

Oui, c'est un beau commandement, tu en jugeras si tu viens. Jr croyais ne pas avoir a me préoccuper de politique, et voih que le complot d'Oran nous a mis la puce h l'oreille. Je me suis constitué une police. J'ai été obligé de faire quelques changements de résidence. Mes transportés de Bone sont toujours en exaltation, en conspiration. L'arrivée d'un certain Hugelmann, enragé de premier ordre, va augmenter ces bonnes dispositions. Ils me feront quelques mauvais coups et je leur laverai la tête avec du plomb. Ils me gâtent mes centres agricoles où ils ont retrouvé des frères en barricades. Tout cela me donne de la tablature. Ajoutes-y le choléra que Tunis vient de communiquer à Bone.

Je viens d'envoyer Eynard avec une colonne sur la frontière de Tunis. Un établissement de mine, assez maladroitement concédé, nous cause des embarras. Je ne l'aurais certainement pas autorisé dans cette situation. La frontière n'est pas régulièrement délimitée et les mines se trouvent sur l'extrême lisière. C'est une question brûlante et qui peut nous amener des conflits avec Tunis. J'en comprends l'importance et je veille au grain.

Je m'arrête avec confiance et bonheur 6 l'idée de te voir venir avec mon fils. S'il en est autrement, j'en aurai un véritable chagrin. Allons, frère, viens nous voir, viens t'étonner devant la vieille Cirtha.

Embrasse ta femme et pars. Ne me prive pas du bonheur de f embrasser comme je t'aime.

AU MÊME

Conntnntine, le* 20 et 2j j ni Ilot 1850.

Cher frère , le courrier de France m'apporte tes deux lettres du 20 juin et du 3 juillet. Je me suis d'abord livré h la joie de savoir franchie la première moitié des examens d'Adolphe J'en suis heureux. C'est d'un bon augure pour le reste. Dans tous les cas, j'approuve tes idées si Adolphe n'est pas reçu; et, dans ce mécompte, il n'y aurait rien de fâcheux , tu le mettras dans une maison spéciale où il piochera de nouveau. Tout est enlendu sur ce point

Si cette première partie de ta lettre m'a parfaitement satisfait, il n'en est pas de même de la seconde. Tu ne viens pas. Je comprends, tes raisons, je les sens et je les combats. Qu'est-ce qu'une absence de deux mois? Tu retrouveras tes moutards grandis et plus gentils, ta femme embellie; l'absence sied aux femmes légitimes. Allons, ta première lettre m'annoncera le jour de ton départ et j'en aurai bien de la joie.

Depuis que je sais que mon fils doit venir, le temps me semble d'une durée interminable. J'attends cet

enfant avec une impatience que partage sa petite mère. C'est déjà bien qu'il ait été déclaré admissible. Ce serait magnifique s'il était reçu. S'il ne l'est pas celte année, il sera admis Tan prochain, voilà tout. En attendant, qu'il vienne vite et que je l'embrasse, c'est tout ce que je désire.

Le courrier d'Alger m'arrivera dans quelques jours et fixera mes incertitudes.

J'ai augmenté ma ménagerie de deux lions, Juba et Cirtha. Aussitôt que mon fils en aura joui un peu, je m'en débarrasserai. Ils font une peur terrible à Louise. Du reste, ils sont charmants, joueurs comme des chats, suivants comme des chiens. Rien de plus comique que leurs jeux avec les singes: ceux-ci passent dans leur crinière de familières inspections; mais quand Juba, ennuyé de ces privautés qu'il souffre, menace et gronde, les singes, en deux bonds, gagnent le haut de leur colonne et, de là, insultent le roi des animaux. Les gazelles, l'autruche, les cigognes aiment peu le moment où mes lions se promènent dans le jardin et, quand ils y sont, les chiens refusent d'y descendre. Tout cela sera bon pour deux mois encore, puis je les proposerai au Jardindes-Plante*.

Le choléra nous entoure sans nous inquiéter. Il sera sur la frontière de Tunis, aidé par son allîé le Rhamadan. On finira par ne plus faire attention du tout au choléra et l'on en mourra moins.

AU MÊME

Constantine, le 15 août 1850.

Cher frère, j'ai reçu mon fils en bonne santé, heureux , joyeux d'être à Constantine comme nous le sommes de l'y voir. Je l'ai trouvé grandi, presque homme. Tu Tas mis en état de monter son cheval et les miens. Je lui ai fait voir une fantazzia superbe par les plus beaux cavaliers de la province. Tout est nouveau pour lui. Nous avons fait des armes, c'est ton élève. Il sait déjà se défendre gentiment. Il retournera à Paris cavalier et saura tirer le pistolet comme il faut le savoir. Je le fais travailler, je l'interroge sur l'histoire, la géographie historique. Mon aide de camp l'entreprend sur les mathématiques.

Il est on ne peut mieux avec sa petite mère qui est charmante pour lui. Enfin le jeune homme est choyé, caivssé, accueilli partout. C'est une belle et noble nature, nous la cultiverons. Tu t'apercevras de son passage en Afrique. Il t'écrit une longue lettre, sans doute son journal depuis qu'il est ici. 11 se porte bien et supporte la chaleur en homme ; elle est cruelle en ce moment. Je travaille dans mon cabinet et la sueur coule de mon front.

Je suis content de la force d'Adolphe dans la natation. Tu nous auras à tous enseigné cet art.

AU MÊME

Constantin©, le 15 septembre 1850.

Cher frère, je n'ai jamais été si longtemps sans t'écrire. Je pars demain pour Guehna et Bone, avec une smalah énorme. Ma femme, mon fils, mes aides de camp, six chevaux, etc. Nous ferons un voyage intéressant pour eux, très-occupé pour moi, mais, au moins, je prendrai de l'exercice dont j'ai besoin.

Louise a été sérieusement indisposée, elle a gardé le lit pendant quatre jours; elle pleurait de la peur de ne pas aller à Bone; moi je souffrais do la voir souffrir. Adolphe a été charmant d'attention et de soins pour sa petite mère. Je te dirai avec bonheur que Louise aime beaucoup mon fils, et que celui-ci aime ma femme, comme il eût aimé sa mère. Cela me rend heureux, parce que j'espère qu'il en sera de môme avec ma fille. Ta belle-sœur a, quand elle veut, un caractère si gracieux, qu'il est difficile de ne pas l'aimer.

Ton neveu a bien pris h Constantine, il y avait des écueils. Ni trop fier, ni trop familier, il est bien. 11 a de la tenue et de la bonté à la fois. Excellent naturel, par.out il se fait aimer. Il lui reste encore quelques gestes collégiens qui ne sentent pas la bonne société. 11 se formera.

Il rentrera à Paris, bourré de cadeaux pour ses

tantes et sa sœur, il en saute de joie.... Sa mère lui a changé sa montre en argent pour une montre d'or très-jolie. On le gâte un peu et je laisse faire. Je ferai mouvoir les grands ressorts quand on partira. 11 faudra travailler ferme. 11 en sent la nécessité. Il s'en ira sous l'impression de bons conseils et de frappants exemples. Il appréciera ma position et tâchera de se montrer digne de son père et de notre nom.

Tu travailles trop, tu ne songes ni à ta femme ni à tes enfants. Tu négliges ta santé. Je vois ton voyage de Lyon avec plaisir, ce sera de la distraction et un peu de repos en outre. Ah ! si tu avais voulu venir !

Louis-Philippe est donc mort, hélas! et dans l'exil! Les Bourbons ne sont pas heureux. S'ils ont quelques défauts, ils ont de royales qualités. Que feront les autres, aînés et cadets, et la duchesse d'Orléans, et le comte de Paris, et la République et l'Empire? Pauvre France! Nous sommes plus tranquilles ici. On ne bronche pas dans mon gouvernement. Ma foi, je frapperais dur.

AU MÊME

Constnntine, le 6 octobre 1850.

Cher frère , pendant que ma femme et mon fils s'a nuisaient et jouissaient d'un voyage agréable.

moi, je piochais, j'inspectais régiments et villages, et je me couchais harassé de fatigue. Ajoutez à cela la représentation , les réceptions , les discours et les dîners. Louise et mon fils ont fait plus de cent vingt lieues à cheval gaîment et enchantés. Ils ont tout supporté, ondées de pluie et de soleil, et se font une féte d'aller h Bathna et à Lambessa.

Le 13, j'ai des courses, le soir bal au palais; le 10, nous partirons.

Adolphe a eu un bon moment : il m'a demandé de lui-même à partir par le bateau du 23, pour pouvoir reprendre son travail à Paris, le 2 novembre. J'ai trouvé cela bien. C'est un garçon qui a un bon fonds, de l'esprit, un peu de légèreté, du cœur et du sens.

11 n'a pas fait grand'chose ici; c'est vrai; mais comment travailler au milieu de tant de sujets de distraction! 11 a vu beaucoup d'ofliciers et nourrit le désir de porter l'épaulette. Il emportera de bons souvenirs, et l'envie de se revoir sous le toit paternel.

Quand il le reviendra, fais-lui comprendre la nécessité du travail. J'espère que ma sœur Eugénie et ses enfants sont toujours florissants. Adieu, frère.

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