‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 23 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

pour ce qu'ils étaient. Aujourd'hui nous avons vu un troupeau de gazelles ; quelques Arabes les ont chassées inutilement, c'était unspeclacle charmant de les voir courir.

Un bruit affreux court au camp, il vient de Bone par un bateau d'Alger. On dit que le ft, à Alger, pour célébrer la fête, on a fait sauter une mine trop chargée, que douze personnes ont été tuées et quarante blessées. On cite parmi les morts, sans les nommer, un général et un président de la cour. Les mauvaises nouvelles volent à travers les airs. Je voudrais que mes baisers pussent prendre le même chemin pour arriver jusqu'à toi

A LA MÊME

Au bivouac d'AIn-Sabalm, le 16 mai 1850.

Aujourd'hui nous avons chassé le lièvre et la gazelle. J'ai pris pour toi une jolie petite gazelle et une belle antilope, mais j'aurai bien de la peine à les faire parvenir à Constantine. Cependant j'essayerai. J'ai reçu ta lettre du 13. Les malheurs de ton autruche m'ont fendu le cœur, mais puisque :

« L'ou a graissé la patte a ce pauvre animal, »

j'espère que cela ira bien. Il faudrait cependant

qu'elle pût vivre en bonne intelligence avec les gazelles ses concitoyennes.

La catastrophe du 4, toute malheureuse qu'elle soit, a fait beaucoup moins de victimes qu'on ne le disait. C'est un vilain jeu que ces mines, et je frémis à l'idée que tu aurais pu être parmi les curieuses avec moi, si j'étais resté à Alger

A LA MÊME

Tebcasa, le 17 mai 1850.

En arrivant ici, j'ai été reçu ce matin par toute la population, drapeaux en tête, fantazzia, etc.; mais la chose la plus amusante, la plus curieuse, est celleci : on avait recouvert deux hommes avec une peau de lion superbe et toute fraîche. Les deux Arabes imitaient l'animal dans la perfection. Cavaliers, piétons, chassaient le faux lion qui, à chaque coup de fusil, se dressait, sautait, roulait. Nos chevaux se cabraient, nos chiens hurlaient; enfin, le lion a été abattu et est venu tomber à nos pieds. On lui a de suite arraché sa peau, qui est magnifique et ornée d'une belle crinière, et on me l'a offerte. Elle t'arrivcra avec une belle couverture fort curieuse donnée par le caïd de Tebessa.

A LA MÊME

Tebessa, lo 18 mai 1850.

Je t'écris gelé, transi. Depuis hier soir, la pluie tombe à torrents. J'ai été mouillé jusque dans mon lit. Je n'ai pas encore eu le temps d'aller visiter Tebessa, ses temples, ses ruines, ses murailles romaines. J'irai demain s'il ne pleut pas. Le ciel est noir et menaçant. Quel temps pour le 18 mai à Tebessa, à quatre pas de la régence de Tunis dont je vois la frontière.

Je ne sais pas si nous pourrons nous rejoindre à Sétif. Cela dépendra des affaires , de Barrai et de mille circonstances; mais ce que je sais, c'est que de Biskra j'irai directement à Sétif par El-Cantara. Je te verrai donc vers la fin de juin.

A LA MÊME

Tebessa, le 10 mai 1850.

Chère bien-aimée, toujours même horrible temps, noir, froid, pluvieux. Nous sommes en plein décembre. 11 a neigé dans l'Àurès et dans mon malheur, je me trouve heureux de ne pas y être. Je rentre à

Tebessa que j'ai été visiter malgré la pluie et la boue. Quels contrastes! Des ruines magnifiques, une porte triomphale de toute beauté: tu en auras les dessins ainsi que ceux d'un amour de petit temple ; des colonnes énormes en marbre rouge : je t'en rapporte un morceau, et tout cela au milieu d'un cloaque immonde, d'une ville de décombres! Les jardins sont admirables; il y a des noyers séculaires et des arbres fruitiers de toute espèce.

Ce mauvais temps-là, si inconcevable, n'avance pas mes affaires. Je devais recevoir ici un énorme convoi de moutons qui n'ont pas pu voyager ni passer les rivières que j'aurai moi-même peine à traverser demain, s'il pleut encore ce soir et cette nuit.

A LA MÊME

Au bivouac, sur l'Ouod-M , le 22 mai 1850.

Ta lettre est venue bien à propos pour me faire oublier une journée bien longue , bien fatigante et pleine de sirocco , et par-dessus le marché traîner une queue de dix à douze mille moutons. . . deux lieues de gigots... Je m'en débarrasse demain et j'envoie tout cela à Constantine. Ma razzia a réussi à merveille. Les Nemenchas sont épouvantés et payent. Le

soir même ils m'apportaient de l'argent. J'ai obtenu un résultat ù peine espéré.

Je viens de voir un village digne de la Suisse, Oskou: des cascades magnifiques, des jardins admirables : pays sauvage, type tout à fait arabe.

Je saurai après-demain, à Ghenchela, si je garderai la cavalerie jusqu'au 20 ou si je la renverrai le 27. Ainsi, tu peux annoncer aux aimables veuves qu'elles auront leurs maris à Constantine le 31 mai ou le 5 juin. Ils sont plus heureux que moi.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Au bivouac d'Aïn-M'toussa, le 23 mai 1850.

J'ai obtenu un résultat excellent. Jamais les Nemenchas n'avaient payé leurs impôts; fuyant vers le sud, ils se moquaient des colonnes. Je les ai tournés par le sud. Aux tribus récalcitrantes, j'ai tué vingt bons cavaliers et un cheik, j'ai pris quinze mille moutons et quatre cents chameaux. Ils payent les impôts de 1845 et de 1850, environ 75,000 francs. Ils payent les frais de la guerre et la construction du fort de Ghenchela, J'espère qu'on sera content à Alger et à Paris.

A MADAME DK SAINT-AllNAUD, A CONSTAT T1NE.

Au bivouac de Ghencliela, le 25 mai 1850.

Ce matin, à six heures, j'ai été réveillé par le courrier d'Alger et ta lettre m'a causé une grande inquiétude. Quelle peur tu dois avoir eue, ma Louise chérie, à la vue de cet incendie si près du palais, et comme j'aurais voulu être près de toi pour te rassurer. Mon Dieu, je tremble à l'idée du malheur qui aurait pu arriver, si le feu avait gagné le palais. Ce pauvre Morel, que fera-t-il? Tu as bien fait de secourir la malheureuse femme.

J'ai reçu la triste nouvelle de la grave blessure de Barrai. J'en éprouve un chagrin mortel. J'aimais Barrai et depuis longtemps. Frappé au milieu d'un succès, il ne sentira pas la douleur. Celle de ses amis sera bien plus vive. J'espère encore qu'on le sauvera.

Rassure-toi pour moi, mon amie, je ne cours aucun danger.

A LA MÊMK.

Au bivouac de Tamorguc, le 27 mai 1850.

Chère bien-aimée, dans quelques jours les courriers ne seront plus faciles . et je m'empresse de profi-

ter de mes derniers bons moments. J'aurai une lettre de toi cette nuit ou demain, mais après cela, je n'en aurai peut-être plus qu'à Kanga le 1" juin ou même à Médina le 6.

J'ai reçu cette nuit le rapport du colonel de Lourmel sur l'affaire du 21. Ce serait trop beau si toute ma joie n'était empoisonnée par la blessure si grave du pauvre Barrai. Les Kabyles ont perdu deux cents hommes, on a brûlé leurs villages. Ils ont déjà demandé à se soumettre.

Je vais entrer demain dans les montagnes de l'Aurès où nous aurons moins chaud. Il fait de l'orage et en décrivant, j'entends le tonnerre gronder. Voilà bientôt un mois que je t'ai quittée, et je ne te verrai pas avant un mois. Que c'est long !

Nous avons eu la messe hier. Après la messe, spectacle ; un spectacle curieux donné par l'abbé qui , dans un accès de mauvaise humeur, a livré un combat singulier à sa mule. J'ai bien ri et, comme toute chose me ramène à toi, j'ai pensé à ta gentille mine si tu avais vu cela...

A LA MÊME

Au bivouac de Taourlent, le 30 mai 1850.

Je suis arrivé aujourd'hui à l'échelon le plus élevé de l'absence, ma Louise. Je vais descendre l'échelle

à partir de ce jour... Le mauvais temps m'a retardé de vingt-quatre heures de marche et de quarantehuit heures pour mes affaires. J'ai encore de bien mauvais chemins à traverser aujourd'hui et demain, et tout le temps que je resterai dans PAurès jusqu'à Biskra. Heureusement, j'ai deux chevaux d'une merveilleuse adresse, Malek et Pacha. Quel affreux pays nous parcourons, rien que des trous et des pierres, c'est le chaos....

A LA MÊME

Au bivouac de Djelail, le 30 mai 1850.

Chère bien-aimée, je suis bivouaqué sous un rocher au sommet duquel est perchée une ville exactement comme Constantine du côté du ravin. Tous les habitants couronnent les hauteurs et me regardent établir mon camp. Les habitants n'ont jamais rien payé h la France. Je leur donne trois heures pour payer, ou je vais détruire leur nid de vautours et le jeter dans le ravin. Leurs jardins sont charmants. Ces arbres, ces jardins dans les fentes de rochers arides, ressemblent à des perles sur du fumier... De loin, le désert se déroule à mes yeux comme une vaste mer. C'est une vue imposante et belle.

Les chefs arabes arrivent ; je te quitte. Demain, mauvaise et longue journée dans les montagnes.

Au bivouac de Kriran, le 31 mai 1850.

Chère Louise, quel pays sauvage et horrible! Pas un arbre, pas de végétation , pas même d'insectes, ils fuient cette terre maudite. Ma colonne tient trois lieues à travers ce chaos désolé ; nous marchons sur un, à la queue, dans des sentiers détournés où Ton roule sur des cailloux. Nous sommes partis à cinq heures du matin de Djelaïl que je n'ai pas détruit, parce que les habitants ont payé, et je suis arrivé a Kriran à une heure et demie. Mon arrière-garde ne sera pas installée au bivouac avant cinq heures du soir.

Après ces rochers arides, incultes, affreux, nous sommes tombés dans une oasis ressemblant à un village égyptien.... Des palmiers sur le bord d'une rivière, grossie et jaunie par les dernières pluies, des jardins assez beaux, quelques cultures, un village assez propre que je viens de parcourir.

Aucune colonne française n'avait encore passé par le Djebel-Chechar. Pour moi, je suis content d'y être venu, mais je n'y reviendrai plus. Le temps est

lourd et encore orageux, nous n'en avons pas fini avec les tempêtes.

A LA M fell B.

Au bivouac d'Ouddja, le 1" juin 1850.

Pas de lettres de toi, ma Louise, pas de courrier, pas de nouvelles. Je suis d'une tristesse noire... Oueldja est une horrible ville bâtie en terre, au milieu de trois délicieuses oasis de palmiers, d'oliviers, de grenadiers. C'est une tache de boue noire au milieu d'un bouquet. Tout autour un horizon de montagnes très-rapprochées, et nues et arides. Ce contraste est admirable. Mon bivouac est dans un immense champ déjà moissonné et entouré de palmiers de trois côtés.

Je te rapporte de cette tournée des coquillages pétrifiés très-bien conservés, ramassés sur le pic le plus élevé du Djebel-Chechar. La mer a passé par là. Je te rapporte aussi une charmante écharpe de Tunis en belle soie. Je l'ai achetée au fils du cheik de Kanga.

A M. LEROY DE SAIM-ARNAID, AVOCAT A PARIS.

Kanga, le 1" juin 1850.

Cher frère, cherche sur ta carte, entre Negrin et Biskro, un point qu'on appelle Kanga. C'est de là que je t'écris. Je viens d'y descendre du Djebel-Chechar par des chemins sans nom. Je ne sais pas comment j'ai osé y jeter ma colonne. Au milieu de ces rochers arides et nus, vieux comme le monde, j'ai bivouaqué sous trois oasis délicieuses, bâties en terre grise, et entourées de palmiers et de grenadiers. Autant de petites Zaatcha que j'ai contraintes à payer et que j'aurais jetées dans le ravin en une heure. Telles sont Djelaïl, Khisan,Oueldja et Kanga.

T'ai-je écrit depuis la belle affaire qu'a eue la colonne de Barrai dans la Kabylie? Nous en aurions tous été trop joyeux si elle n'avait failli coûter cher. Barrai, au commencement de l'action, a reçu une balle en pleine poitrine. Il a remis le commandement à de Lourmel', qui a merveilleusement achevé l'œuvre. Barrai va mieux ; on a extrait la balle au-dessus de l'épaule gauche.

Nous avons cru, ici, Paris en état de siège. La nouvelle était prématurée ; mais cela vous arrivera. On dit que Changarnier a pris des mesures draconiennes en cas d'émeute. État de siège pour toute la

1 Depuis général, tué glorieusement sous les murs de SébastopoL

France, ordre de faire feu sur telle ou telle légion de la garde nationale, si elle se présente en armes. Tout cela est vigoureux et bien. Il faut en finir ou tendre le cou.

A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINB

Oueldja, le 2 juin 1850.

Je rentre de Kanga, ma bien-aiméc, et je viens de parcourir un pays qui doit être plus mauvais que celui qui mène aux enfers. Figure-toi des escaliers entre des rochers à pic et des précipices, et puis le lit d'une rivière encaissée. On voyage ainsi pendant une heure et demie, puis on entre dans une forêt de palmiers où nous avons déjeuné à l'arabe. J'avais amené la cavalerie et cinq cents hommes sans sacs. Ma colonne n'aurait pas pu passer. J'avais une suite de plus de cent officiers, tout le monde a mangé le couscoussou de Kanga. Nous avons dévoré des abricots....

Demain, je m'élève de nouveau vers le nord pour redescendre ensuite sur Biskra. C'est là que nous souffrirons cruellement de la chaleur! Je n'y resterai pas longtemps.

A LA MÊME

El Bordj O Clieurfa, le 3 juin 1850.

J'ai reçu cette nuit ta lettre, et la douloureuse nouvelle de la mort de Barrai. Je n'étais pas couché, je veillais pour une affaire grave. J'ai pleuré mon vieil ami, j'ai déploré cette mort, toute glorieuse qu'elle soit. Arriver si haut, remplir si bien sa place, et mourir de la balle d'un obscur Kabyle. Encore s'il eût été tué en Russie ou en Angleterre, j'aurais moins de regrets. Pauvre Barrai, âme loyale s'il en fut jamais!

Sois tranquille pour moi, chère amie, mon heure n'est pas encore venue, et elle ne doit pas sonner en Afrique. Ce serait déjà fait, si cela avait dû être.

Quand je t'écrivais hier, à cinq heures du soir, d'Oueldja, j'étais loin de penser que quel ques heures plus tard, cette oasis n'existerait plus. Les habitants ont refusé de payer l'impôt, et ont eu l'audace de m'assassiner deux soldats du 20e. L'un a eu la téte coupé» , et l'autre est revenu au camp couvert de sang. J'ai demandé les coupables, on me les a refusés. 11 était huit heures du soir. A minuit, la ville était investie et à trois heures et demie, à la pointe du jour, la charge battait, on enfonçait les barricades, on entrait dans la ville, on se battait dans les rues, dans les maisons et, à cinq heures, Oueldja

était en mon pouvoir, ses maisons en feu, et cinquante cadavres sur le terrain ; le reste s'est enfui. J'ai envoyé les femmes et les enfants dans l'oasis voisine de Bou-Hamed, route de Kanga. (l'est une leçon terrible qui effrayera les oasis et les Arabes. Je n'ai eu que quelques blessés, Oueldja n'existe plus.

A LA MÊME

Au bivouac de Medina, le 6 Juin 1850.

J'ai reçu ton jambon, des légumes, du vin, et du pain de Bathna. 11 était temps, notre pain était moisi et nous manquions de légumes depuis longtemps. Je ne me remets pas vite de la secousse que m'a causée la mort de Barrai. Quand j'ai appris cette nouvelle j'étais très-préoccupé de mon affaire d'Oueldja que je faisais déjà investir. Je me suis contenu, et j'ai beaucoup pris sur moi, mais je l'ai payé : hier au soir, j'ai eu mes crampes d'estomac avec violence. J'ai pris douze gouttes de mixture qui m'ont calmé. Depuis, je suis toujours souffrant... Nous allons nous reposer ici demain, pas moi, car les jours de repos pour la colonne sont mes jours d'écriture et de travail.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AYOCAT A PARIS

Au bivouac de Medina (AuW«), le 7 Juin 1850.

Cher frère, tu ne me gâtes pas dans cette longue expédition. Je n'ai guère de ta prose et j'ai peur que ton silence ne soit une preuve de mauvaise santé. Chacun a ses douleurs dans ce fragile monde. J'ai appris, le 3, la mort de mon pauvre ami Barrai, tombé glorieusement sous le plomb d'un Kabyle.

Les gens d'Oueldja, comptant sans doute sur leurs palmiers, leurs murs et leurs jardins, ont refusé l'impôt, et, par voie de passe-temps, ils m'ont assassiné deux soldats du 20* qui s'en allaient péchant,

« Dans le courant d'une onde pure. »

L'un est resté sur le coup, l'autre est revenu au camp raconter l'attaque. Je me suis fâché, j'ai demandé les coupables, on m'a promené.

Cette nuit, à deux heures du matin, je faisais investir la ville barricadée, et, à la pointe du jour, pendant que je faisais occuper les palmiers et les jardins, trois bataillons pénétraient de vive force dans la ville où l'on se défendait de chaque maison. J'ai passé brûlant tout et laissant, dans les rues d'Oueldja, cinquante cadavres. Tout cela fut l'affaire de deux heures.

Les oasis et les habitants étaient terrifiés! Us re-

connaissent aujourd'hui, un peu tard, qu'ils ont ce qu'ils ont mérité. L'impôt sera payé.

Demain je pénètre dans la vallée de l'Oued-Abiad où jamais colonne française ne s'est montrée. Nous verrons quel sera l'esprit de la réception dans ce pays que notre visite n'amuse guère.

La mort de Barrai, les affaires du cercle de Bougie, la nomination provisoire de Lourmel, exigent ma présence à Sétii. Je dois songer à y rentrer.

A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A C0ÎSSTANT1NE

Chère Louise, je suis bivouaqué par une chaleur de quarante degrés, au milieu de vingt villages superbes, qui ne se sont jamais bien soumis, qui ont plus d une faute à se reprocher et que je vais punir en une fois de toutes leurs iniquités. Les premiers villages étaient froids et arrivaient lentement me saluer. Je les ai si mal menés, que les autres sont arrivés» en masse. Je leur ai donné jusqu'à ce soir pour payer les impôts et les amendes que je leur inflige. S'ils ne s'exécutent pas, je ferai comme à Oueldja, j'enverrai trois colonnes brûler tout. Ce sera dommage, car c'est un beau pays. Je crois et j'espère qu'ils payeront.

ii. i<>

Au bivouac deScnef, le 8 juin 1850.

A LA MÈMg.

Tîghaminine, le 9 juin 1850.

Je viens d'arriver dans un entonnoir entouré de rochers à pic, qu'on pourrait appeler la fin du monde. Pour seule issue, une bordure de rochers d'une élévation de cinq cents mètres. C'est dans ce défilé dangereux, que je vais demain engager ma colonne. Jamais troupes françaises ne se sont montrées ici. I ne inscription taillée dans le roc constatera notre arrivée, notre passage, le numéro des régiments, de la colonne, et mon nom comme commandant de l'expédition. Dans ce moment six cents hommes travaillent à combler les trous, élargir les passages, couper ou faire sauter les rocs ; demain nous passerons tous. Le défilé a environ six cents mètres de longueur, et nous aurons ensuite une montagne à gravir en lacets. La colonne mettra cinq heures à gagner la plaine. Hier, j'ai fait le méchant : j'ai menacé, terrifié les populations pour gagner la force morale dont j'ai besoin avant de m'engager dans un tel passage. Si je devais avoir des coups de fusil , je n'exposerais pas ma colonne dans le Kanga-Tighaminine.

Les Arabes eux-mêmes n'y passent pas et ne comprennent pas comment j'ose m'y aventurer. Je le ferai, je passerai, et j'ouvrirai la route aux Arabes. J'aime mieux cela qu'une victoire. Tous les villages ont payé

hier soir et ils ont bien fait, je les aurais anéantis. Adieu, ma Louise chérie, je vais visiter, surveiller et activer mes travaux. C'est magnifique.

A LA MÊME

Btekra, le 1* juin 1850.

Je suis arrivé ce matin ici à neuf heures, avec cinquante degrés de chaleur. J'ai placé mes hommes sous les palmiers, j'ai fait couler l'eau partout. Pour moi, je me suis réfugié dans un bain maure en construction. Je suis au milieu des gravats, des planches, de tout l'attirail des maçons, mais je suis protégé contre le soleil par les gros murs et les grosses voûtes et j'y vois clair par les portes. J'espère que je dormirai, car voilà deux nuits que je ne ferme pas l'oeil.

Demain j'ai à courir, à visiter Biskra avec le colonel Bizot qui vient d'arriver. Depuis ce matin nous somflnes dans les événements et les accidents de tout genre. Tous les chefs arabes sont venus au-devant de moi avec de la fantazzia et des juments. Malckest devenu furieux et s'est cabré tout droit. 11 a failli me désarçonner, mais je tiens bien et je l'ai rudement éperonné. J'en suis quitte pour un petit coup de tête dans le front.... bagatelle. Il était superbe et faisait

l'admiration des Arabes.... Un pacha bai magnifique s'est jeté sur mon Salem noir, Ta abattu à coups de pied et a cassé la selle de Roman qui était dessus. De Place a reçu un coup de pied de cheval et est étendu sur son lit. Ce ne sera rien. De Neveu m'a encore cassé un tabouret. Tu le plaisanteras quand tu le verras avec son long bâton dont il te contera l'histoire.

J'écris à mon frère et à ma mère, et je t'envoie les lettres. Tu ajouteras quelque chose et tu les feras partir. J'attends le courrier de France.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Biskra, le 12 jui.i 1850.

Me voici dans Biskra, frère, étouffant par cinquante degrés de chaleur. Heureusement, c'est le commencement de la fin. Nos opérations seront bien finies, bons résultats, succès partout.

Les Ncmenchas razziés, Oueldja qui voulait jouer le jeu de Zaatcha brûlée et punie, l'Aurès traversé, visité dans tous les sens et toujours en maître, nos baïonnettes brillant où pas une ne s'était montrée avant elles et passant partout, jusque dans ce fameux défilé de Kanga , que les Arabes disaient impraticable. J'y étais à dix heures du matin pour le recon-

naître avec mon capitaine du génie; a midi, j'y jetais six cents travailleurs; le soir, à six heures, la route était praticable, et le lendemain, mes colonnes franchissaient en trois heures et sans accident le passage de Kanga. Entreprise audacieuse qui a prouvé, une fois de plus, que les Français surmontent tous les obstacles; reflet moral est grand. Je laisse, outre le souvenir d'une difficulté vaincue, le bienfait d'une route où Ton ne supposait pas un sentier praticable.

Nous nous flattions, cher frère, d'avoir passé les premiers dans le défilé de Kanga : erreur. Au beau milieu, gravée dans le roc, nous avons découvert une inscription parfaitement conservée, qui nous apprenait que, sous Antonin le Pieux, P. P. 1111, père de la patrie pour la quatrième fois, la 6* légion romaine avait fait la route à laquelle nous travaillons seize cent cinquante ans après ; car, si je ne me trompe, c'est cent quarante ou cent quarante-trois ans après Jésus-Christ que, sous Antonin le Pieux, ces événements devaient se passer.

Nous sommes restés sots. 11 n'v a rien de nouveau sous le soleil, et celui de Biskra est trop chaud.

A MADAME DE FORCADE

Chère bonne mère , je suis arrivé ce matin sous Biskra. Figure-toi une forêt de palmiers entourant des

maisons en terre grise, tristes et affreuses, de véritables taupinières. C'est une singulière idée d'avoir songé à occuper Bu-kra. Le duc d'Aumale croyait y amener le commerce du sud, il s'est trompé.

J'fii réussi partout, j'ai battu les Nemenchas qui n'avaient jamais rien payé et qui m'ont soldé environ 150,000 francs ; j'ai donné quelques sévères leçons et effrayé le pays. Je suis passé là où personne n'avait osé passer depuis Antonin le Pieux , qui y avait envoyé une légion romaine. J'ai fait reconnaître partout notre force et notre autorité, et je vois avec bien de la joie la fin de mon expédition et de mon absence si longue. Dans douze jours, je serai à Constantine auprès de ma femme... Le 14, je pars pour Sétif où des affaires m'appellent. La mort du pauvre général Barrai rend ma présence nécessaire dans sa subdivision. . .

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Sétif, le 20 juin 1851).

Je touche au port, cher frère, je suis à Sétif, et j'y ai trouvé tant de besogne que j'y resterai jusqu'au 22.

Est-ce qu'un tailleur de Lyon ne m'a pas envoyé a Constantine un billet de moi de 550 fr., payable le 15 juin 1820, à Paris! Je ne me rappelle ni lebil-

let, ni le tailleur. Il y avait nia foi bien prescription de trente ans ; mais nous n'usons pas de ces moyen*. J'ai répondu que Ton payât. Cette quei*e de jeunesse est plus longue que celle de M. Considérant ; mais, quel œil elle possède aussi ' ! Ah ! mon fils, quelles leçons il recevra de moi ! Je ne pensn pas qu'il fasse jamais de dettes. Je lui raconterai l'histoire de ma vie, pour garantir la sienne des mêmes dangers. Comme il me tarde de le voir arriver h Constantine auprès de moi! Ces enfants nous poussent. Nous vieillissons, frère, il n'y a que notre cœur et notre amitié qui resteront toujours jeunes et chauds. C'est une consolation. J'en ai besoin en ce moment: je suis dans la maison de Barrai ; tout m'y parle de lui, et je le cherche en vain. Il avait trop d'ardeur pour un général. Il a regretté la vie qu'il s'était faite belle.

Voilà une longue et intéressante expédition. En rentrant, je ferai avec soin un résumé pour le gouverneur. J'ai organisé l'Aurès et consolidé notre puissance. J'ai stupéfié les Arabes par l'audace de mes marches. Ah ! si je courais après les Prussiens, je passerais bien autre part! Mais Dieu ne veut pas. Tu n'as pas besoin de me recommander des Mesloises qui est avec moi depuis quatre ans, que j'aflectionne

« Le Maréchal avait, à cette époque, liquidé les dettes de sa jeunesse ; quelquefois des réclamations isolées et insignifiantes se prém niaient comme celle dont il est question dans celte lettre. On voit les observations moitié plaisantes, moitié sérieuse* qu'elles suggéraient au Maréchal, et la manière dont il les acquittait.

et que je serai heureux de voir officier et décoré. Nous y arriverons.

AU MÊME

Constant ine, le 23 Juin 1850.

Cher frère, je suis ici depuis le 23. J'ai eu à peine le temps d'embrasser Louise. Des monceaux de lettres et d'affaires, un courrier d'Alger ; une colonne h former et à faire partir ; le choléra h Tunis et le bateau qui me vomit cent cinquante Tunisiens h Bone , et que je fais parquer au fort Génois ; un complot avorté h Oran ; les voltigeurs algériens qui font leurs farces à Philippeville, et que j'envoie à Bathna; les transportés de Bone: il y a de quoi occuper dix bonnes têtes et je n'en ai qu'une.

Que ne viens-tu passer tes vacances à Constantine. Ta toux céderait à l'air chaud de l'Afrique. 11 faut venir. Voici une lettre pour mon fils.

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