MINISTÈRE
A MADAME DE FORCADB.
Paris, le 20 août 1851.
Bonne chère mère, Louise, Adèle, mon fils et moi, nous quittons Paris le 24 au matin, pour nous diriger sur Bordeaux où nous arriverons le 25. Le 26 nous prendrons le bateau à vapeur qui nous conduira à Saint-Macaire. Envoie-nous la voiture pour nous mener à Malromé. Je ne te parle pas du bonheur de fembrasser ainsi que ma fille chérie, mais je te fais les recommandations suivantes que je te prie de ne pas négliger. Louise et moi, nous sommes fatigués de visites, dîners, compliments, etc. Nous avons besoin
d'un repos complet. Nous allons chez toi pour toi, pour vivre de la vie de famille et d'intérieur. Ainsi, pas de présentations ni de dîners.
Le Prince, qui m'a parfaitement reçu, n'a voulu m'accorder de permission que jusqu'au A septembre. Tu vois que j'ai peu de temps à te consacrer, mais j'ai soif de te voir, de t'embrasser et de causer avec toi, et puis je serais malade si je ne pressais pas ma fille chérie sur mon cœur. À bientôt
A M. LEROY 1)K SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
MaJromé, )o i* septembre 1851.
Cher frère, je pense comme toi : ma présence est nécessaire à Paris et à l'École militaire. Je quitte Malromé,je prends, le 4, le bateau de Langon et après quelques visites indispensables à Bordeaux, je pars. Forcadc et sa femme nous remplaceront auprès de ma mère. On m'a offert de me nommer représentant de la Réolc. J'ai refusé, le moment n'est pas venu.
A MADAME DK S A I N T - A H \ A L L>.
Paris, te 7 septembre 1851.
Chère amie, je suis arrivé à Paris, hier soir à huit heures, très-fatigué. De Blaye à Poitiers, j'ai voyagé dans une mauvaise voiture qui a failli nous laisser en route, k Poitiers, j'ai retrouvé M. Thiers et sa famille en chemin de fer , et nous sommes revenus devisant de tout, excepté de politique1.
Les chemins de fer ne me vont pas plus que les diligences et les courses par mer et rivière. Décidément je ne suis plus l'homme des voyages, à moins de les faire à mon aise dans une bonne voiture , à cheval ou en ballon. Cela m'effraye. Est-ce que je vieillirais?
J'ai trouvé ma maison grande et triste. Il faut que tu sois là pour l'animer. On prépare notre installation.
» Par un hasard singulier, M. Thiers, qui revenait des Pyrénées, et le Maréchal, qui quittait les propriétés de sa mère, se rencontrèrent sur le bateau à vapeur qui conduit de Langon à Bordeaux. Tous deux revenaient à Paris et ils se retrouvèrent au chemin de fer, qui, à cette époque, s'arrêtait à Poitiers. Avant ce voyage, le Maréchal n'avait parlé qu'une fois à M. Thiers. C'était le 26 février 1848, sur la place du Carrousel. Ils devaient se retrouver encore une fois en présence, le 17 novembre 1851, a l'Assemblée législative, le jour où fut discutée la proposition des questeurs.
A LA MÊME
Paris, le 8 septembre 1851.
Quel gouffre que ce Paris î Le temps vous y dévore et s'écoule avec la rapidité de l'éclair. On tourne, on court, on parle, on écrit, on est harassé et rien ne se fait, rien ne marche, rion n'avance. Hier, c'était dimanche, journée perdue. J'ai quitté mon frère à quatre heures, fait quelques visites, dîné seul, et je suis allé m' ennuyer au Fidèle Berger, opéra-comique qui passe pour amusant. Ce matin , à six heures , j'étais debout. J'attends le tapissier qui n'est pas venu et j'enrage.
Je n'ai vu personne que Leflô qui part aujourd'hui pour six semaines. Toujours le même homme, maladif, frondeur, inquiet. Il faut qu'il soit sûr de n'être pas réélu, car il dit tout haut qu'il ne veut pas se représenter aux électeurs. Je l'ai trouvé vieilli, il m'a dit que j'étais rajeuni. 11 veut retourner en Afrique, il a raison. Je voudrais bien n'en être pas sorti. Plus je vais, plus je m'enfonce dans des regrets qui ne sont pas moins vifs pour être stériles.
Mon pauvre fils n'a plus que quelques jours à passer à Paris. 11 faut qu'il soit le 20 à Compiègne. Son régiment quitte Paris à la fin du mois et va à Limoges. Je veux qu'il fasse la route avec le dépôt et à
cheval; il faut qu il apprenne à panser et à habiller sa bête.
A LA M h M Ki
Piti'ii», le tt xepteuihru 1831.
Depuis hier, chère Louise, j'ai des pensées sérieuses et graves, et tu les comprendras quand je t'aurai dit pour toi et la famille que les bruits qui nie faisaient ministre sont fondés. Hier, j'ai été embrassé comme ministre par un officier général qui vit dans la pensée du Prince. Il paraît que ma nomination est arrêtée, et qu* elle aurait lieu d'ici la fin du mois. Le soir même, en rentrant chez moi, j'ai trouvé une invitation à dîner à l'Elysée pour aujourd'hui, en bourgeois. J'irai, et peut-être le Prince m'en parlerat-il? Plus les circonstances deviennent graves, plus je m'effraye, non par peur, non par fausse modestie : j'ai confiance en moi; mais il me semble que je ne suis pas assez mûr pour le ministère. Au reste, et c'est l'avis de mon frère, si je dois être ministre, il vaut mieux que je le sois de suite. J'aurai un mois pour me préparer, prendre de l'aplomb et étudier les questions. Si je suis nommé, mon frère Forcade recevra de suite, par le télégraphe, l'ordre de se rendre à Paris. Que rien de tout ceci ne transpire hors des murs de Malromé.
A LA MÊME
Paris, le 10 septembre 1851.
J'ai dîné hier chez le Président. Il a été pour moi affectueux, charmant. Il m'a mené au spectacle. En sortant nous avons été accueillis par des cris de : Vive Napoléon, vive le Président, quelques cris de vive la République! Tout le monde se découvrait: cela vaut mieux que les cris.
Voilà deux nuits que j'ai des maux d'estomac, je ne dors pas. Je m'ennuie dans mon isolement. Ne retarde pas ton départ et quitte Malromé le 15.
Paris, le 11 septembre 1851.
J'ai passé hier une bonne journée à Vincennes, chez le colonel Répon, avec Canrobert, d'Allonville, Marulaz. Tout Orléansville était là. Aujourd'hui, m'est arrivé le courrier d'Alger avec trente lettres. Il y en a trois pour toi que je te garde. Dans une heure je vais à l'Élyséc, où j'aurai une grande conversation avec le Prince. Je ne t'écrirai plus à Malromé, mes lettres ne t'y trouveraient plus.