‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 34 sur 63 · AVRIL-SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

AVRIL-SEPTEMBRE

Conslantinoplc. — Callipoli et Varna. — Organisation de Tannée. — Siège de Silistrie et retraite des Russes. — Choléra et incendie de Varna. — Expédition de Crimée. — Débarquement. — Bataille de l'Aima. — Passages de la Katcha et du BelbecR. — Marche sur Balaclava. — Mort du Maréchal.

« Ma santé ctt toujours la même. Elle se « soutient entre les soufTranrex, les crtaes » el If devoir. Tout cela ne m'empêche pas

• de lester douze heure» achevai un Jour de » bataille. Mat» le» forces ne me trahiront»

• elles pas ? •

(Le Maréchal de SnintJrnovd au Ministre de la Guerre, M septembre iMk.;

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

Marseille, le 19 avril 1854.

Cher frère, après un voyage dont le commencement avait été si agréable pour nous jusqu'à Dijon1, nous avons parcouru notre route sans fatigue avec un peu de poussière et nous arrivons à Marseille à bon port, assez bien portants tous deux. J'ai trouvé

• Iao> deux frères du Maréchal l'avaient accompagné jusqu'à Dijon.

de la besogne à Marseille et des nouvelles contradictoires de l'Orient. On parle d'une marche rapide des Russes ; Omer-Pacha aurait été forcé de se concentrer en avant de Schumla ; si les Russes font une pointe vigoureuse, ils peuvent nous mettre dans l'embarras, arriver vite sur Andrinople et trouver la capitale ouverte... Mon sang bout dans mes veines. Oue de temps perdu, et tout marche encore si lentement !

J'ai écrit à ma fille qui doit pleurer son mari 1 ; la Maréchale écrira demain aux Forcade. Adieu, frère, nous voici encore séparés pour longtemps , mais nous pensons l'un à l'autre et nous nous aimons toujours de loin comme de près.

AU MÊME

Toulon, le 23 avril 185$.

Je suis à Toulon, cher frère ; j'y ai retrouvé le soleil du midi, ses splendeurs , sa chaleur douce, un beau ciel bleu... A la bonne heure, voilà un pays. J'avais laissé à Marseille la pluie et un ciel gris et froid. J'ai fait une entrée superbe à Toulon où m'at-

* Le marquis de Puységur, gendre du Manfclial, l'avait suivi en Orient en qualité d'officier d'ordonnance.

tendait la réception la plus cordiale. Ce soir, grand dîner chez le préfet maritime. J'ai trouvé, à Toulon, notre Eugène de Faget, major de la marine'. Demain, journée bien occupée : visite à l'arsenal et au port où je vais examiner l'installation de deux bâtiments mis à ma disposition, le Chaptal et le Dauphin, Nous serons bien, je l'espère, et la traversée sera bonne. Le vent est à l'ouest. Après déjeuner, revue de la division Forey réunie à Toulon, prés de quinze mille hommes. Je verrai tout le monde de près, je lui dirai un mot. J'ai déjà longuement devisé avec les généraux Forey, d'Àurelles et Lourmel, chacun saura ce qu'il lui reste à faire.

Louise t'a rendu compte de ce que nous avons fait à Marseille. J'ai revu et reçu lord Raglan et son état-major. Je les ai réunis à dîner avec les autorités civiles et militaires de Marseille. Nous sommes avec lord Raglan dans les meilleurs termes. J'ai visité son Caradoc; ce n'est assurément pas le type de l'installation anglaise. Lord Raglan s'est embarqué hier, par un bien mauvais temps.

Je rentre à Marseille mardi, et jeudi je compte m'embarquer... Plus je vais, plus j'ai confiance. L'Autriche a fait un pas en envoyant des troupes dans le Monténégro et une flotte contre l'insurrection grecque ; c'est une manière de s? déclarer contre la Russie.

Le 7, je serai donc à Constantinople. Je t'écrirai

* Camarade de c II 'ge et ami du Marfrlial.

— liik —

de Malte, de Candie. d'Athènes. Delattre* va bien, il monte à cheval souvent. Je n'ai encore ni Puységur, ni de Villers, ni Lostanges; mes domestiques rament sur le Rhône, Dieu sait quand ils arriveront à Avignon.

A MADAME DB FOUCADE

Marseille, le 36 avril 1856.

Chère sœur, je vous adresse nos adieux que vous transmettrez à votre mari et à la famille. En passant par votre bouche, ils auront quelque chose de moins amer. Vous savez que je ne dis jamais adieu, mais toujours au revoir. Cela m'a réussi assez bien jusqu'à présent pour que je continue.

Nous nous embarquons donc demain et nous ne vous écrirons plus que de Constantinople.

Constantinople! comme nos projets s'envolent, comme le destin se joue des hommes, comme la volonté de Dieu est souveraine auprès de la nôtre!... J'ai vu le bon curé d'Hyères et nous avons causé longuement.

Toute la Smalah va bien ; les maris soupirent bien en pensant à leurs femmes. Qui ne soupire pas? Mais

* Neveu du Maréchal, engagé volontaire aux cha«*eurs d'Afrique.

la gloire est <hm les nuages qui caipéche les regrets d'être trop amers, et puis on espère un prompt retour et on le caresse déjà avec les songes de l'espérance. Il faut laisser à tout le inonde ses illusions.

Adieu, chère soeur, écrivez-nous souvent et ne nous oubliez pas...

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, GONSBILLBR D'ÉTAT

Marxrflte, le 27 avril 1856.

Cher frère, je vous avais fait mes adieux , je croyais m'embarquer aujourd'hui , le ciel en a décidé autrement; je le regrette moins, puisque j'ai pu recevoir ta lettre à laquelle je réponds. Le Chaptal qui m'était destiné a fait, heureusement sans nous, en venant me chercher à Marseille, une grosse avarie qui le menait droit à un naufrage. 11 en a pour un mois de réparations. Dans quelques heures, le BerthoUet sera dans le port de la Joliette à ma disposition ; mais il lui faudra la nuit, la journée de demain pour s'installer, prendre mon changement, mes chevaux, etc. Le 29, je serai donc à bord. A quelque chose malheur est bon : le vent se calme ; que le BerthoUet nous mène donc sains et saufs aux rives désirées du Bosphore et voyons les Russes le plus tôt possible.

11 nous faut des succès ; des revers seraient désastreux au dedans comme au dehors ; et cependant, pas un homme de bonne foi ne pourra dire, quelle que soit sa couleur, que nous allons chercher de gaîté de cœur une guerre lointaine par amour pour la guerre. Nous la faisons , indispensable qu'elle est à F honneur, à la dignité de la France et par-dessus tout inévitable. Que nous soyons vainqueurs ou vaincus, qui pourrait aller contre cette vérité?... Mais je ne crains pas les revers, je ne redoute que les lenteurs obligées. J'ai foi en Dieu et en mon étoile. Advienne que pourra, j'aurai fait mon devoir. Je me sens plein d'énergie et de force.

Dans ce que tu dis, frère, il y a beaucoup de vrai, mais c'est le vrai des gens sensés. Tu ne te mets pas assez au point de vue des masses et il faut compter avec elles. Le peuple donne son argent, ses enfants, sans murmurer. Il supporte la guerre un an , deux ans, mais il lui faut des bulletins, des résultats, des succès qui le dédommagent. Un Fabius Cunctator se coulerait ici. Le général doit être sage, prudent, mais profiter des occasions et agir; c'est ce que je ferai. Toute la politique, je le sais, n'est pas en Orient. Mais c'est là que pèsent les efforts gigantesques de la France et de l'Angleterre. Jeter à six cents lieues du pays, la France soixante mille hommes, l'Angleterre trente mille, c'est énorme. Et compare: l'armée d'Egypte avait d'abord dix-huit mille et puis trente et un mille. — L'armée de Morée, vingt-cinq mille. — L'armée d'Afrique en 1830, trente mille. —

Nous en avons le double, transportés à une double distance, et nous marchons vers le Danube. Nous ne pouvons perdre de tels efforts dans l'inaction.

La Crimée, tu parles de la Crimée ! c'est un joyau, j'en rêve et j'espère que la prudence ne me défendra pas de l'ôter aux Russes. Ce sera pour eux un coup terrible. Au reste, ne disons rien à l'avance. Il faut causer d'abord avec les Turcs, voir les Russes de plus près, savoir ce qu'ils veulent et ce qu'ils peuvent. Ce sera le moment d'un plan sage et hardi. Traîner la guerre en longueur, c'est faire l'affaire des révolutions. Voilà, frère, mes idées pour le moment, nous verrons plus tard.

Demain donc à midi, nous serons à bord. Refais nos adieux, toujours pleins de regrets et d'espoir, et partant du cœur.

A M. DE FORÇA DE

A bord du Bertkotlet, le l«r mai 1834, par le travers du cap Bon, en toute sur Malto.

Cher frère, il faut avoir envie de donner de ses nouvelles à ses amis pour se décider à quitter le grand air, pour descendre se faire secouer en écrivant dans une cabine où l'on étouffe. Cependant, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre de la traversée, elle

m'est favorable plus que je ne pouvais l'espérer. J'ai été très-peu malade et je ne sens aucune douleur. Le mal de mer a tout chassé ou tout absorbé pour le moment.

Demain mardi 2 mai , vers six heures du matin , nous entrerons à Malte, où je passerai la journée, trèsoccupé avec les Anglais. C'est ce qui fait que je t'écris d'avance. Le courrier passe à Malte le 3, et emportera cette lettre que tu recevras le 8 ou le 9, juste au moment où j'arriverai à Gonstantinople ; car je compte m' arrêter à Candie, Smyrne, Gallipoli et Rodosto. Rien ne me presse et j'ai beaucoup à voir et à étudier.

La Maréchale a été malade pendant deux jours et deux nuits. Aujourd'hui, elle va mieux. Mes aides de camp ont plus ou moins souffert, Puységur et de Place beaucoup, Cugnac et de Villers un peu. Le reste de la smalah jouit d'une santé insolente. Delattre et Lostanges sont les plus fiers et se moquent des blessés.

Adieu, cher frère, le mouvement commence à me fatiguer et je vais remonter prendre l'air.

Malte, le 2 mai.

Nous sommes arrivés à Malte à huit heures du matin. J'ai revu cette ville avec plaisir et regret. Quel joyau perdu pour la France ! Le gouverneur, le général, l'amiral m'ont envoyé complimenter. Je déjeune et dîne chez le gouverneur. Les soldats an-

glais nous ont accueillis avec des hourrahs répétés. 11 nous faut la journée pour nous ravitailler d'eau et de charbon. Je serai à bord ce soir h dix heures, et vendredi matin à Candie,...

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

Smyrne, le C mai 1854.

Voici une occasion de te donner de nos nouvelles, cher frère, je la saisis. Je me suis arrêté quelques heures à Smyrne pour voir quels établissements pourraient ici être utiles à Tannée. Je trouve le courrier pour France ; il te portera nos souvenirs et cette lettre.

J'ai écrit de Malte à Forcade. H a dû te communiquer sa lettre ; cette fois, tu te charges de lui donner de nos nouvelles.

Depuis trois jours, plus de mal de mer à bord du BertholleL La Maréchale, qui ne devait jamais s'amariner, est comme dans son salon. Elle n'a ni assez d'yeux, ni assez de lunettes, pour admirer les villes de l'Archipel qui passent sous son regard en fuyant. Nous filons douze nœuds. ElleavuChio, Milo, Paros, elle visite Smyrne. Hier, nous avons passé une partie de la journée à la Canée. Réception

officielle, intéressante pour Puységur, Delattre et les conscrits qui n'avaient jamais vu de Pacha, de vraies pipes, de vrai tabac et de vrai café.

Au point de vue politique , ma visite à la Canée a produit un bon effet; elle a prouvé que l'alliance française et turque n'est point une fable, comme l'affirment et voudraient qu'on le crût, peuple et parlement grec. Aussi le Pacha s'est- il montré tout à notre dévotion. Il n'y avait rien à faire dans Candie pour nos troupes, c'est trop malsain.

Serai-je ici mieux servi par les localités? Demain à Gallipoli, la res mililaris va commencer et m'occupera sans partage. Je verrai mes troupes, les généraux, les dispositions prises, l'installation de chacun , grosse et utile besogne. Plus tard, à Constantinople viendra la politique. Je me tiendrai plus en garde, mais conservant toujours la base de mon système et l'allure de mon caractère : aller droit mon chemin.

Ma santé dont je ne te parle pas est aussi satisfaisante que possible. J'ai de temps à autre de petites crises de même nature , courant de mes bras à ma poitrine, pas trop longues, mais douloureuses. Avec cela, j'engraisse , ce me semble , et les forces sont visiblement revenues. Je ne puis guère me plaindre, quand je jette un regard en arrière ; il faut vivre avec son ennemi.

Je ne m'attends pas à recevoir de vos nouvelles avant Constantinople. J'y serai le 8 ou le 9; j'y ferai une station de quelques jours, puis je reviendrai fixer

mon quartier général, je ne sais trop où encore, mais je le choisirai bien.

Nous sentons aujourd'hui la température de l'Asie. Adieu frère, souvenir aux amis.

AU MÊME

Counantinople, le 10 mai 1854.

J'ai tant d'affaires que je n'ai pas encore eu le temps de quitter le Berthollet. J'installe demain la Maréchale dans sa maison à Yeni-Keuï sur le Bosphore, près Tophana, en face Béikos; cherche sur ta carte. L'installation est médiocre ; nous y attendrons les événements. Je suis ici pour dix jours au moins. C'est à Constantinople que tout se traite, et mes troupes sont loin d'être réunies.

J'ai vu le Sultan, ses ministres, les ambassadeurs. J'ai été partout reçu comme je devais l'être. Demain, conférences avec lord Raglan, Reschid-Pacha et Rizza- Pacha, grande journée où seront prises de graves résolutions.

Si tu veux une description de Constantinople, prends Théophile Gautier.

AU MÊME

Con&tantinople, le 1H mai 1854.

Cher frère, j'ai trop de choses à te dire pour entrer dans les détails. Je suis plus enveloppé par la besogne que dans les jours les plus rudes de mon ministère. Qu'il te suffise de savoir que j'ai pris ici la position qui convient au généralissime français. Mon influence grandit et s'étend. Le Sultan, que j'ai déjà vu deux fois, me témoigne bienveillance et faveur ; les ministres gouvernant ne me refusent rien de ce que je crois juste et nécessaire. La question est de savoir s'ils pourront tenir tout ce qu'ils promettent.

Je crois, cher frère, et bien sincèrement, que nous servons la Turquie en soutenant son ministère. Je trouve dans Reschid et dans Rizza deux auxiliaires utiles aux intérêts de la France et de son alliée. Je les soutiens. Convaincu qu'un ministère nouveau serait un danger, je l'évite. J'ai dépeint exactement la situa tion à l'Empereur. Il sait que je fais mon devoir suivant ma conscience. Dès mon premier pas sur le terrain de la diplomatie, je suis obligé d'avouer que c'est une chose difficile à traiter.

Je suis donc ici retenu malgré moi ; je préférerais être au milieu de mon armée.

Jeudi 18, lord Raglan, Rizza-Pacha, le Séras-

kier et moi nous irons rencontrer à Varna Omer- Pacha, mandé à cet effet, et nous y trouverons les deux amiraux Hamelin et Dundas. Nous aurons à discuter nos plans.

Dès ma rentrée à Constantinople, j'irai à Gallipoli voir mes troupes, faire commencer les mouvements convenus.

Peu de nouvelles des Russes; ils se concentrent pour attaquer Silistric, que j'ai engagé Orner-Pacha à défendre à outrance.

Ma santé est bonne. Les crises se montrent quelquefois, mais courtes; une infusion de poudre compléterait la guérison.

A M. DB FORCADK.

Yeni-Keul, le 17 mai 1854.

Cher frère, je pars demain soir pour Varna et je ne serai pas ici pour le courrier qui part le 20 ; aussi je prends les devants pour ne pas vous laisser sans nouvelles. Quelle vie agitée, frère ! quel chaos de pensées se choquent dans ma tête avant de se ca ser! Quelle existence à la vapeur, qui ne laisse pas h un événement le temps de se produire et le fait suivre sans intervalle d'un autre tout aussi important !

J'arrive ici au milieu d'une crise ministérielle. Je

vois le Sultan en particulier, et je le prie de conserver des ministres qui sont utiies à la France. Mon influence grandit, les affaires marchent, j'obtiens tout ce que je demande.

Hier, invitation du Sultan d'assister à l'examen des élèves de l'école militaire turque. Le Sultan a été des plus gracieux et a beaucoup causé avec moi.

Aujourd'hui, je dîne chez le Sultan ; véritable corvée. Le Sultan ne dîne pas à table. Il paraît avant le dîner dans un salon, cause un peu et s'en va, laissant le soin à un grand visir de présider un repas qui dure deux heures et demie et qui est aussi froid que les plats qu'on y sert. Demain, départ pour Varna; vendredi et samedi, grande et sérieuse entrevue, important conseil. Dimanche, retour à Constantinople. Lundi et mardi, exécution rapide des affaires décidées à Varna, et probablement dans la nuit départ pour Gallipoli, où j'irai voir les travaux et les troupes, régler les mouvements, passer des revues.

La saison est mauvaise, des brouillards, du vent du nord, un froid de février. Nos santés vont bien. La Maréchale est allée aujourd'hui faire une partie avec le prince Napoléon et l'élite des dames de Péra. Puységur et de Place raccompagnent. On va déjeuner à Béïkos et visiter la mer Noire. Je n'ai pu être des leurs, je travaille

Le 18.

Il est plus que probable que je pousserai jusqu'à

Schumla. Je veux voir Formée turque et la force de défense de Schumla par mes yeux. J'ai décidé Rizza à m'accompagner. Je ne sais si lord Raglan pourra venir.

A M. LEROÏ DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

Yeni-Keuï, le 25 mai 1854.

Cher frère, ma main est lasse d'écrire. Je te donne seulement de mes nouvelles. Voici en deux mots où en sont les affaires, qui deviennent graves.

Le bal va s'ouvrir; je suis allé à Varna et à Schumla. J'ai passé trois jours avec Omer-Pacha ; dans l'armée turque, désagréable à la vue, il y a de bons soldats. Ils se battront comme des Anglais et des Français quand ils seront près de nous. 11 y a soixante-dix mille hommes et deux cents bouches à feu dans le camp retranché de Schumla, qui est magnifique.

Si les Russes attaquent vigoureusement Silislrie, ils en seront maîtres peut-être avant quinze jours. La politique avec ses ménagements, et la lenteur des arrivages nous condamneront-ils à laisser inactive l'armée anglo-française? À la suite d'un conseil de guerre, nous avons choisi Varna comme base d'opérations. Je crois qu'il faut entrer en ligne le plus tôt

possible. L'embarquement de nos troupes est ordonné, il va commencer dans trois jours; le 2 juin j'aurai douze mille hommes à Varna, le 8 vingt-quatre mille, le 18 quarante mille. Les Anglais suivent le mouvement. Nous pourrons donc, si Dieu le veut, vers le 20 juin, opposer aux Russes soixante-dix mille Turcs, quarante mille Français, vingt mille Anglais, et près de trois cents bouches à feu. Le reste arrivera plus tard. Je juge que la partie est égale, surtout contre des gens que feront peut-être la faute de se placer entre un grand fleuve à dos et un camp retranché leur faisant face. Je pars ce soir pour Gallipoli, j'y resterai jusqu'au 2 juin pour presser et surveiller l'embarquement; de là, j'irai à Varna surveiller le débarquement et remplacement des divisions; je reviendrai à Gonstantinople recevoir la 3e division du Prince, la présenter au Sultan et la faire embarquer. Du 15 au 20 mon quartier général sera à Varna. Là nous agirons suivant les mouvements des Russes. Au prochain courrier les détails.

J'ai bien supporté de rudes fatigues et un excès de travail. Je vous embrasse tous.

AU MÊME

Gallipoli, le 30 mai 1854.

Frère, ma vie se passe dans un tourbillon qui me roule jusqu'au moment où il m'entraîne. J'ai tant d'affaires vitales à diriger que si je rencontre par hasard une minute de liberté pour ma correspondance avec vous tous que j'aime, je ne trouve plus la force nécessaire. La fatigue est telle que je n'ai plus la puissance de penser et d'écrire. C'est mon histoire du dernier courrier. Je voulais te donner des détails sur mon voyage à Varna et à Schumla, l'armée turque et son chef. Je suis déjà d'un demisiècle en avant de cette course, et voici venir des actualités h remplir bien des pages. Mais où prendre le temps ? En deux mots, j'ai trouvé Varna une place défendable, et Schumla fort habilement transformée en un camp retranché formidable.

J'ai vu dans Orner-Pacha un homme incomplet, mais remarquable pour son pays d'adoption. J'ai trouvé, je te l'ai dit, une armée où je ne comptais voir qu'une foule. Troupe mal habillée, mal chaussée, médiocrement armée, mais qui manœuvre, obéit, se bat et se fait tuer. J'ai trouvé Silistrie se défendant sans espoir d'une longue résistance, et les Russes, en force et en nombre , attaquant mal , mais sûrs de l'emporter en sacrifiant du monde, s'ils persévèrent.

Si j'étais en mesure de livrer bataille! Mais je ne le serai pas de quelque temps. Je suis revenu a Gallipoli et j'ai vu. Je n'ai pas le droit de hasarder ni de compromettre l'honneur du drapeau en mettant en ligne une armée non constituée, non organisée ; n'ayant ni son artillerie, ni sa cavalerie, ni son ambulance, ni son train , ni ses transports, ni ses approvisionnements.

L'armée anglaise n'est pas plus avancée que nous. On ne se fait pas une idée juste de ce qu'est une expédition lointaine avec le morcellement des transports. Tout arrive par pièces et morceaux ; des canons sans leurs affûts et leurs chevaux, des chevaux sans leurs pièces et caissons, etc. J'ai quarante-deux pièces attelées au lieu de cent. Mille chevaux dépareillés et de tout corps, au lieu de six régiments formant trois mille chevaux. A toutes ces misères plus regrettables qu'évitables , répondent de sérieux retours sur les plans adoptés. Nous ne pouvons montrer à Vania que nos têtes de colonnes.

J'organise donc l'armée à Gallipoli ; au fur et à mesure que les divisions se complètent, je les dirige par terre sur la ligne des Balkans. Mes troupes s'aguerrissent par la marche et les bivouacs, le pays parcouru par les troupes françaises sentira son courage se relever et les Russes sauront que nous marchons à eux. La 3e division partie pour Constantinople par Rodosto, encadre dans ses rangs une bonne division turque de six mille hommes et trente pièces de canon qui nous serviront comme nombre et comme

force. Dès que la 4e division attendue d'ici à quatre jours sera débarquée, la 2e division marchera sur Andrinople, et vers le 15 juin, la 3e quittera Constantinople pour marcher sur Bourgas.

Quand la brigade destinée à tenir garnison à Gallipoli sera arrivée, la 4e division remplacera à Andrinople la 2% qui viendra s'établir à Aïdos. Les troupes à Varna seront portées à douze mille hommes, et ma cavalerie sera dans les plaines d' Andrinople, où elle mangera et me fera des foins.

Ma réserve d'artillerie, quarante pièces, suivra quand elle sera organisée. Hélas I quand le sera-t-elle ?

Tu le vois donc, mes mouvements s'organisent et mon plan se développe. Me rapprocher des Balkans, des Turcs et des Russes en prenant le temps de me concentrer ; je ne puis rien de plus.

Depuis que je suis à Gallipoli tout a changé de face, tout marche. J'ai passé des revues, parlé aux chefs, aux soldats ; tout le monde a confiance et porte la tête haute. En passant dans les rangs de trentehuit mille Français, j'ai pleuré de joie et de fierté. J'admirais les soldats que je suis chargé de conduire à la victoire, mais pas tous. Combien pleureronsnous de victimes !

Cette activité dévorante que tu méconnais, frère, m'anime et m'empêche d'être ma!ude. On dirait que jamais je ne me suis mieux porté. Les crises s'éloignent ; je reprends mes forces et mon air de jeunesse. Dieu aura pitié de cette belle armée en ayant pitié de son chef.

Le Sultan m'a envoyé ici, par son séraskier, la plaque de son ordre du Medjidié. C'est une dignité dont je devrai porter les insignes pendant tout mon séjour en Turquie.

Chaque jour, frère, à déjeuner, à dîner, j'ai des officiers de tout grade à ma table. Je leur fais des théories de guerre qui paraissent fort goûtées. Mais je m' échauffe et m'anime en les faisant ; ma digestion en souffre. 11 n'y a que les bêtes qui digèrent bien.

A M. DE FORÇAI) K

GallipoHJe 3 juin 1854.

Cher frère, le bateau parti le 1" juin a porté à mon frère huit pages de détails communs à tous et qui t'intéresseront. J'ai redonné de la vie h Gallipoli, j'ai passé des revues, causé avec les généraux et les soldats. J'ai pu comparer mes hommes si pleins d'ardeur, à la démarche fière , à l'air martial, avec les Anglais solides comme des murailles, mais qui marchent comme des machines qui ne demandent qu'à s'arrêter. J'ai aussi passé les Anglais en revue , j'ai mêlé à ma table les habits rouges et les habits bleus. Tout cela commence à s'organiser et je suis satisfait. Je voudrais cependant voir tous mes paquets réunis. Ma cavalerie n'arrive pas, j'ai beau la

faire repêcher et remorquer par tous les bateaux a vapeur qui me tombent sous la main, cela va lentement. Cependant, les mouvements de troupes ont commencé et Farinée, à mesure qu'elle s'organise, se porte en avant. Je vais retourner à Yeni-Keuï pour presser auprès du Sultan la solution de plusieurs affaires, et je repars pour Varna. Si je puis, en revenant, j'irai donner un coup d'œil furtif à Sébastopol. Pour cela, il faut que la flotte soit dehors, je n'ai pas envie de me faire enlever par les Russes. Je vais arranger cela avec l'amiral Hamelin. Je me meurs d'envie de voir Sébastopol, parce que j'ai dans l'idée qu'il y a quelque chose à faire par là. Les débarquements me font frémir. Je viens de voir par mes yeux ce qu'il faut de temps , de ressources et de moyens de transport pour embarquer une simple brigade d'infanterie de six mille hommes et une batterie d'artillerie avec six cents chevaux. 11 m'a fallu trois jours pour démonter le matériel de la batterie, il en faudra autant pour le remonter. On a passé trois jours en travaillant sans relâche de cinq heures du matin à six heures du soir, pour embarquer matériel, hommes et chevaux, et il n'y avait pas de cavalerie. J'ai dû employer pour le transport de Gallipoli à Varna neuf gros bateaux à vapeur remorquant trente-deux transports du commerce; il faudra quarante-huit heures pDur arriver à destination. Maintenant, calcule ce qu'il me faudrait de temps, de vaisseaux, de moyens de tout genre pour embarquer cinquante mille hommes, les transportera Sébastopol ou Odessa,

et les débarquer en pays ennemi sous le feu des Russes qui ont partout des masses. Quel homme sensé entreprendrait cela maintenant? C'est possible, mais il faut le temps et les moyens matériels.

Je viens de recevoir des nouvelles de Silistrie. Orner-Pacha m'écrit que les Russes attaquent avec une grande vigueur et que les Turcs se défendent de même. La place est complètement investie et la cavalerie russe intercepte les communications avec Schumla. Omer-Pacha croit que Silistrie tiendra encore quelque temps. Je le désire sans y croire beaucoup, j'en ai fait mon deuil.

J'ai d'assez bonnes nouvelles de ma fille, et je vous remercie d'aller souvent peupler si agréablement sa solitude deMontalais1. 11 y a à peine six semaines que nous sommes séparés, et cela semble déjà bien long à tout le monde. Que sera-ce quand nous compterons par années? Adieu, cher frère , ma santé est bonne, et malgré quelques douleurs qui diminuent en longueur et en intensité , j'engraisse et je noircis h vue d'œil...

AU MÈMK.

Gallipoli le 3 juin 1856.

Je reçois, cher frère, ta lettre des 21 et 23 mai. Ah! voilà comment l'on juge les décisions et les

* Maison oV campagne du Maréchal à McuHnn.

mouvements d'un général en chef! Est-ce qu'il faut, est-ce qu'on peut raisonnablement, de l'asphalte, des salons et des cafés de Paris, s'ériger en conseil aulique? Ne peut-on attendre les résultats? Quand on voit les choses, quand on les touche, tout se modifie, tout change. Il n'y a que les principes généraux de guerre, les bases fondamentales qui ne varient point.

La Crimée était mon idée favorite; j'ai pâli sur ses plans. J'ai envisagé d'abord cette conquête comme un sérieux et beau coup de main ; mais j'ai vu les embarquements et les débarquements, et je dis que, pour faire une descente en Crimée, il faut de longs préparatifs, une campagne entière, cent mille hommes peut-être, et toutes les ressources des flottes françaises et anglaises réunies, plus mille transports du commerce.

On m'envoie près de soixante mille hommes, huit régiments de cavalerie, un matériel immense ; j'aurai eu tout cela en trois mois et demi ou quatre mois : c'est fabuleux, frère, et cependant je me plains ! Vois-tu, dans ces grandes expéditions, l'homme, c'est bien peu de chose ; ses desseins, ses projets, c'est moins encore : il faut que Dieu sanctionne et protège tout cela.

Je ferai de mon mieux : Dieu est le maître. Je ne néglige rien pour mettre les bonnes chances de mon côté ; mais je sens bien que je navigue dans une mer semée d'écueils, et que chaque jour j'en vois sortir de nouveaux du fond des eaux. Adieu, je l'aime

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