‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 35 sur 63 · II. 2R · texte numérisé non relu

II. 2R

bien ; laisse-moi faire une sieste pour rêver de vous tous.

au mi«:mk.

Varna, le 9 juin 1854.

Je t'écris entre deux courses pour visiter mes établissements. Je viens de créer ici un second Gallipoli, cher frère, et avec tout aussi peu de moyens.

Nous marchons lentement : les événements ne nous attendant pas. Silistrie se défend héroïquement ; voici le quatrième assaut russe repoussé.

Si nous étions prêts, organisés et concentrés, j'irais aux Russes, et cependant rends-toi compte de cette situation. Les Russes sont difficiles à saisir. Quand je les chasserais de la rive droite du Danube, je les aurais rejetés sur leurs réserves, voilà tout, et moi je me serais éloigné de ma base d'opérations. Puis les fièvres ne me permettraient pas de rester sur le Danube, et je serais contraint de m'en aller.

Quand on cherche le point vulnérable des Russes, partout on trouve les piquants du porc-épic. Quoi ! la seule chose à faire est-elle donc de rester maître de la mer Noire et de seconder d'insignifiants mouvements de troupes? N'avons-nous pas l'air de rester les bras croisés et de n'être pas venus pour aider les Turcs? En passant, hier, sur les hauteurs de Varna,

la revue de la division Canrobert, mon cœur bondissait, j'avais envie de crier: « En avant! » Avec de telles troupes, où n'irait-on pas! Mais je me suis retenu.... l'Empereur m'a confié son armée.

Je tiens à sauver Silistrie. La raison politique comme la raison militaire ont marqué ma place à Varna. Dès que je pourrai réunir entre cette place et Schumla une force suffisante, j'irai la montrer aux Russes. Adieu, frère, prie Dieu qu'ils m'attendent.

A M. DE FORCADE

Ynni-Keut, le 15 Juin 1854.

Voici, je crois, cher frère, la dernière lettre que tu recevras datée de Yeni-Keuï. Mon quartier général sera le 25 à Varna, où je concentre l'armée avec des efforts surhumains; car tout m'arrive par pièces et morceaux, et il faut relier tout cela pour en faire un ensemble respectable à montrer aux Russes. Oh ! les embarquements et les débarquements, que de temps, que d'embarras ! Enfin , ma première division sera complète à Varna dans cinq jours ; à la fin du mois, la deuxième et la troisième y arriveront, la deuxième par terre et la troisième par mer presque en môme temps. La troisième division , commandée par le Prince, est arrivée par terre de (Jallipoli le 12; elle

a eu à souffrir de la chaleur et du mauvais état des routes. Le 17, je présente cette division au Sultan, et le 18 elle s'embarque ou plutôt elle commence son embarquement, qui durera au moins quatre ou cinq jours. Le 18, je pars moi-même pour Gallipoli régler définitivement les affaires et les mouvements de troup s, et je n'y retournerai plus de quelque temps. Le 20, je serai de retour ici ; je prendrai mon audience de congé du Sultan, et le 25 je serai établi à Varna, à six marches des Russes, que je jetterai dans le Danube s'ils osent m'attendre et si les Turcs sont assez braves pour tenir dans Silistrie, qui se défend toujours vigoureusement. Les Russes les aident; ils font les attaques les plus maladroites, font sauter des mines qui leur tombent sur le dos. Quel malheur que je ne sois pas prêt ! Et je ne le serai pas avant le 10 juillet, malgré une activité infernale. Les Anglais se concentrent de leur côté ; la division du duc de Cambridge part aujourd'hui même par mer.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

Yeni-Keul, le 20 juin 1854.

Cher frère, j'ai reçu .tes deux lettres des 8 et 9 juin. Je vois que tu te livres toujours avec ardeur aux plans de campagne. J'en ai déjà construit labo-

rieusement plus de vingt, et je n'en exécuterai probablement pas un. On dit : il faut toujours avoir son plan arrêté d'avance ; moi je dis : il faut être prêt à tout et avoir des idées promptes et saines. Les plans se modifient selon les circonstances et jour par jour.

Je quitterai probablement Varna du 10 au 15 juillet pour marcher sur Silistrie, et mon plan est de sauver la ville et de jeter les Russes dans le Danube. Mais qui dit que je ne serai pas obligé de faire tête de colonne à droite contre les trente mille Russes qui sont dans la Dobrutscha? C'est pour cela que je fais occuper fortement Kustendje par les marins de la flotte; et si les Russes qui, d'après de nouveaux renseignements bien sûrs et bien positifs, assiègent Silistrie régulièrement et non pas sans ordre, procèdent par tranchées, etc. , et ont fait en avant du Danube un très-fort camp retranché défendu par quatorze ouvrages armés de pièces de gros calibre, camp où ils ont environ quatre-vingt-dix mille hommes; si les Russes, dis-je, laissent l'armée alliée se débrouiller au sortir de la forêt sous Silistrie, mettent vingt mille hommes pour défendre leur camp, ce qui suffit, et avec soixante mille hommes et les trente mille descendus de la Dobrutscha, vont se placer sur ma droite et mes derrières, occupent la grande route de Varna et Pravadi, et coupent mes communications avec la mer, je puis me trouver dans une position très-grave. Sois tranquille, j'ai pris mes précautions contre la manœuvre et je la déjouerai ; mais tu vois avec quelle prudence il faut agir. Si j'avais cent

mille hommes, je mettrais trente mille hommes en potence sur ma droite et j'irais droit mon chemin.

Le Sultan a passé le 17 la revue de la troisième division. Sa Hautesse a fait deux choses qui feront époque en Turquie ; elle a galopé deux fois et est veuue saluer la Maréchale, qui assistait en voiture à la revue. Elle a dit à la Maréchale des choses fort gracieuses et lui a offert son kiosque à Thérapia.

Ta sœur y sera installée le 26 ; elle y sera fort bien pendant mon absence. Elle aura sa résidence d*hiver à Péra, dans le palais de l'ambassade.

Le Sultan parlant en public à une femme chrétienne, c'est une révolution.

Je continue mes embarquements et mes préparatifs. Je ne t'écrirai point par le courrier du 25, je serai en mer, voguant sur Varna.

P. -S. Je t'envoie un croquis des travaux de siège devant Silistrie, attaque, défense, camp retranché des Russes. Occupe-toi là-dessus: c'est le pont que je voudrais détruire en attaquant le camp par sa droite et faisant faire de fausses attaques de front et de gauche.

A M. DB FOACADK.

Yeui-KenI, le 24 juin 1804.

Cher frère, je ne sais si cette lettre te trouvera à Paris, ou si tu es encore à mener ta douce vie de propriétaire à Malromé. Dans tous les cas, je t'écris parce que je ne veux pas, qu'autajit que possible, un courrier se passe sans vous porter de mes nouvelles. J'ai écrit à notre frère une bonne lettre militaire, puisqu'il fait des plans et qu'il les aime. J'y ai joint un croquis fort intéressant de Silistrie et du camp retranché dos Russes, qui, loin de perdre leur temps, comme on le dit, s'établissaient solidement de ce côté du Danube, rendaient leur armée mobile et se préparaient un champ de bataille. Tout cela n'est pas si mal conçu ; dans quelques jours nous en jugerons de près.

Quant a vous, vous vous courberez sur ce chiffon huilé qui vous donne une idée du théâtre où se passeront de grands événements, et vous ferez vos mouvements stratégiques pour mes menus plaisirs. Je serai bien heureux si mes idées se rencontrent avec les vôtres.

Je suis dans un coup de feu terrible, la concentration de mes troupes a Varna , des approvisionnements de tout genre, de biscuit surtout pour l'armée. Il m'en faudrait deux millions de rations, et je n'en

ai encore que quatre cent mille, c'est-à-dire pour environ huit jours. Pas d'opérations à faire dans de telles conditions. Heureusement, on m'amène quinze cent mille rations. Comme cela mange une armée, et cela doit boire aussi, et de Varna à Silistrie il y a pénurie d'eau. Je suis obligé de m'ingénier, de faire faire mille grosses outres pour suivre l'armée. Quel attirail! Quel embarras! Quel plaisir de faire la guerre en Afrique et en Turquie ! Quand pourrai-je la faire dans un pays où rien ne manque? ABazardjick, ville de vingt mille âmes, que je fais occuper par quinze mille hommes, on n'a trouvé personne pour avoir des renseignements, pas d'eau courante, des puits sans cordes et sans seaux.

Dans quelques heures, je m'embarque et je laisse la Maréchale bien portante, mais bien triste. Voilà la véritable séparation, voilà la guerre qui commence. Ne comptez pas non plus sur la même exactitude dans la correspondance. Acceptez les lettres sans vous occuper quand elles viendront. Elles seront plus rares, mais elles gagneront en intérêt. Ah ! le premier bulletin fera du bruit en France !

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER DV.TAT

Varna, le 28 juin 1834.

Cher frère, j'arrive ici en toute hatc et les Russes n'y sont plus. C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Les Russes nie volent, en se sauvant, une bonne occasion de victoire. J'en ai un véritable chagrin. Au moment où j'allais recueillir le fruit de toutes mes peines! Ce n'est vraiment pas une noble action. Ils outrepassé le Danube en détruisant leurs redoutes, leurs batteries, leur camp retranché. Ils ont fui devant Silistric, une bicoque dont les braves défenseurs ont écrit une belle page de l'histoire de Turquie.

Nous sommes bien pour quelque chose dans ce mouvement rétrograde; il était évident que nous avancions, et l'armée russe affaiblie, fatiguée, démoralisée, n'a pas osé nous attendre...

Où vont les Russes? Je n'en sais encore rien. Vont-ils prendre la ligne du Sereth ou du Pruth? Vont-ils se concentrer à Bucharest? se jetteront-ils sur les Autrichiens avant que ceux-ci ne soient complètement préparés? Tout cela est encore dans le doute. J'ai envoyé i\ leur suite des agents intelligents, et mes reconnaissances de cavalerie ont poussé jusqu'au Danube. Je crois qu'ils se retireront derrière le Pruth, et là ils attendront les événements. Je ne

puis, je ne veux marcher en avant que pour aider les Autrichiens. S'ils tirent le canon et se battent, je les soutiendrai et j'irai prendre les Russes à dos ou en flanc. Si Ton reste les bras croisés, je n'irai pas passer le Danube comme un niais, rejeter les Russes sur leurs réserves et leurs magasins, et m'éloignerdes miens et de la mer, ma base véritable d'opérations. 11 faut donc un mouvement bien décidé des Autrichiens et un appel de leur part pour me faire m'éloigner beaucoup de Varna et de la mer. Je sais bien que l'on criera après moi en France. Je ne m'en occupe pas.

L'année française est superbe, pleine d'ardeur, l'état sanitaire est bon, malgré la chaleur. L'armée anglaise est très-belle. J'ai parcouru leur camp hier et ce matin. J'ai été accueilli par des vivats chaleureux, tous les soldats agitaient leurs armes en criant hourra, ça m'a un peu remué. Il y a entre les deux armées une cordialité, une union, une sympathie dont on ne se fait pas d'idée, et qui semble incroyable quand on regarde vers le passé. Lord Raglan et moi nous donnons l'exemple.

Je suis toujours dans le môme état, des crises douloureuses de temps en temps, la figure bonne, du sommeil, assez d'appétit. Cela marche, et je ferai bien la campagne, deux aussi, trois peut-être. Mais après, frère, un repos, un long et entier repos. Avec mes souffrances dix-neuf sur vingt seraient au lit, moi, je suis à cheval et je commande une armée. Mais tout cela se paye, la corde se détend un jour et alors...

à la volonté de Dieu. En attendant, je prie et ne me plains pas.

A MADAME LA MARÉCHALE DB SAINT-ARNAUD

Varna, le 28 Juin 1856.

Je ne puis me relever du coup que m'a porté la retraite honteuse des Russes. Je les tenais, je les aurais infailliblement battus, jetés dans le Danube. Nos affaires étaient simplifiées, et si ma santé ne me permet plus de continuer à porter mon écrasant fardeau, je me serais retiré avec quelque gloire. Au lieu de cela, nous voici rejetés dans l'incertitude... J'ignore encore où sont les Russes, ce qu'ils font et ce qu'ils feront.

J'ai des affaires par-dessus la tête, et chaque jour cela augmente, car chaque jour les troupes arrivent à Varna. La cinquième division a commencé à débarquer. Ce sera un grand ennui que cette agglomération de troupes à Varna. On ne peut pas laisser les soldats inactifs sans danger. Quelle boutique à mener ! Ce ne serait rien devant l'ennemi, c'est énorme dans la condition où nous sommes.

Toutes ces préoccupations ne vont pas à ma triste santé! J'aurais besoin d'un repos complet, inoral et physique, et tout repos de corps et d'esprit m'est in-

terdit. Que Dieu ait pitié de moi, je le prie beaucoup, niais sans succès. Enfin, tout cela changera peut être!! Chaque jour je suis plus dégoûté des grandeurs et des hautes positions. Je ne rêve plus que le repos à Montalais avec toi, bien tranquillement. Malheureusement, je ne puis pas, je ne dois pas me retirer à présent. J'appartiens a mon pays et à l'Empereur. Je resterai jusqu'au bout, mais c'est un grand sacrifice que je fais... Tout me fatigue, parler, écrire, manger, march r, monter à cheval, tout est la cause d'une douleur. Mon Dieu, quelle vie! J'ai cependant bien assez souffert...

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

Varna, le ii juillet 1854.

Cher frère, Omer-Pacha est chez moi depuis ce matin, nous sommes les meilleurs amis du monde. 11 a été parfait de déférence et souvent de raison. Demain je lui montre plus de quarante mille Français pleins d'ardeur, trop pleins d'ardeur, car ils demandent tous à marcher, et c'est un embarras, même un danger. L'armée est magnifique, son état sanitaire excellent; il ne nous manque que des Russes qui s'en vont, Schilder avec une jambe de moins, Paskiewitz avec une contusion au pied, Luders avec la dyssenterie.

Quel malheur que nous n'ayons pas des ailes! Mais, mais, que ferai-je, une fois sur le Danube et môme à Bucharest? Il faudra revenir.

Je cherche jour et nuit le défaut de la cuirasse russe, je le trouverai et j'y frapperai. On ne peut laisser se perdre dans Tinadion une armée et une flotte semblables.

Le 8 juillet

Orner-Pacha m'a raconté d'intéressants épisodes de la défense de Silistrie. C'est d'un héroïsme si simple que cela fait venir les larmes aux yeux. Le bataillon égyptien, après avoir passé dix jours dans Arab-Tabia, a été relevé. Il avait perdu deux cent cinquante hommes sur cinq cents. Ces braves gens ne voulaient pas s'en aller et regardaient comme une punition d'être arrachés à une mort certaine et qu'ils avaient acceptée. La môme batterie a voulu faire le service dans Arab-Tabia. Il reste le capitaine et huit artilleurs, tous les autres ont été tués.

J'ai demandé à l'Empereur dix croix et vingt médailles pour les défenseurs de Silistrie.

Les Russes ont enterré quinze cents morts sous Silistrie. L'un de mes officiers que j'ai envoyé est revenu hier, il a tout vu, tout visité, il me donne d'incroyables détails. Arab-Tabia n'a plus forme de redoute, les boulets, les obus l'ont tellement labouré qu'il n'y a plus ni angles, ni crête, c'est un talus informe... Les Russes étaient à trente pas. Ils demandaient souvent du tabac qu'on leur jetait.

Après ma revue dont j'ai fait les honneurs à Omer-Pacha qui était dans l'admiration, nous sommes allés voir à Devena la division du duc de Cambridge, composée de la garde anglaise et des écossais. C'était beau, mais un peu raide, stiff. C'est égal, c'est une belle armée et qui se battra bien. Mais la nôtre, frère, quelle ardeur, quel élan, quelle désinvolture militaire, fière et aisée !

Ma santé dont tu t'inquiètes est toujours la même. Je ne m'en plains pas, je souffre de temps en temps. Je n'y comprends rien, ni les docteurs non plus. Je dors et j'engraisse, surtout je t'aime bien.

Le temps marche, frère, et nous n'avançons pas ou si lentement que cela n'est pas visible à l'œil nu. Cependant, l'envoyé d'Autriche, colonel comte de Lowenthal, a passé deux jours chez moi à Varna. Les Autrichiens sont disposés à entrer dans la petite Valachie, mais non encore en partie belligérante. Ils veulent seulement occuper les positions et places évacuées par les Russes dans leur retraite. Us ne feront usage de leurs armes que si les Russes, par un retour offensif, veulent reprendre leurs positions...

A M. DE FORCADK.

Varna, le 13 juillet 1836.

La politique, frère, a de la peine à marcher avec la gloire. 11 sera difficile d'atteindre les Russes; mais s'ils ne font pas la paix, nous les atteindrons cruellement. En attendant, j'organise et je travaille à Varna. Ce qui me donne le plus de mal, c'est de retenir l'ardeur des officiers et soldats. Tout le monde veut marcher en avant et mol qui le veux plus que personne, je ne le fois point paraître et je reste froid comme glace. Je finirai par passer pour un poltron*

Triste vie que celle de Varna ! Mauvais climat, agglomération énorme d'hommes, mauvaises émanations, mauvaises influences, quelques cas de choléra, voilà la situation. J'en ai eu plusieurs cas dans l'armée, à Gallipoli, à Constantinople, en mer et ici. Je prescris des précautions et l'orage passera. C'est Marseille et Avignon qui nous envoient cela.

Les Turcs viennent d'obtenir un nouveau succès. Ils ont passé le Danube à Routschouk, croyant trouver à Giurgewo trois ou quatre bataillons russes. Ils sont tombés sur douze mille hommes et seize pièces de canon. Il a fallu le courage lurc et la démoralisation russe, pour faire rester les premiers dans la position prise sur la rive gauche. Ils ont perdu du monde; trois officiers anglais ont été tués. Ils pouvaient être jelés dans le Danube et perdre l'avantage moral du succès de Silistrie. J'ai loué le courage et blâmé la témérité.

Nousattendons donc, frère, la réponse de la Russie, qui sera plus évasive que négative et ouvrira une autre porte aux négociations. Serait elle positive et

ferme dans le sens du non, il faudra à l'Autriche quelque temps avant de déclarer la guerre. Les Russes seront renforcés, ils seront chez eux, et ferionsnous la sottise d'aller les chercher, nous ne pourrions, en les battant, que les rejeter sur leurs réserves. Une bataille perdue aurait pour eux peu de conséquences, mais une défaite serait désastreuse pour nous. Les chances ne sont pas égales. Ce n'est pas là qu'il faudra frapper l'ennemi.

A MADAME LA MARÉCHALE DE SAINT-ARNAUD

Varna, le 13 juillet 1854.

Chère amie , je viens de recevoir tes deux lettres du 10, l'une jaune et l'autre bleue , mais toutes les deux bien bonnes... Le courrier ne nous apporte rien de nouveau sous le rapport politique. Toujours même incertitude bien fatigante en attendant la réponse de la Russie. Il faudra cependant prendre un parti. Nous ne pouvons pas rester ici les bras croisés, à attendre les fièvres, la peste et le choléra.

J'ai un vésicatoire sur la poitrine depuis hier soir. J'ai bien souffert cette nuit, mais une douleur chasse l'autre et je n'ai pas eu de crise. Si elles reprennent, je me déciderai a subir les ventouses scarifiées. Quelle vie et loin de toi !

La maréchale Ney est morte, tu gagnes un gracie d'ancienneté, je crois que tu es destinée à devenir la doyenne des maréchales de France. C'est dans Tordre naturel, la plus jeune était la maréchale Bugeaud qui a mon âge. Quant à moi, je suis toujours le moins vieux, mais je ne sais si je serai jamais le doyen....

A M. LEROY DR SA1NT-AP.Ï\ At D, COISSElLIJiR D'ÉTAT.

Varna, le 17 juillet 1854.

Cher frère, j'ai peu à te dire en fait de nouveautés. Nos affaires semblent reculer au lieu d'avancer. Ce n'est encore ni la guerre ni la paix ; mais le temps marche et traînera l'hiver après lui... Demain nous avons chez moi grande conférence. Nous verrons une bonne fois s'il n'est pas possible de faire quelque chose et s'il convient de rester indécis devant les Russes s'en allant sans bruit, les Autrichiens disant, pas trop haut, qu'il faut marcher, les Turcs marchant trop, les Prussiens immobiles. On peut bien dire que tout n'est pas fini, car rien n'est commencé. Je remercierais bien qui pourrait me dire quel jugement l'histoire portera, dans cent ans, sur le général en chef condamné a se mouvoir dr.ns cet obscur dédale I

AO MÊME

Varna, le 19 juillet 1854.

Cher frère, hier grande et longue conférence d'un intérêt bien saisissant. Tu nous vois d'ici, les amiraux Dundas et Hamelin, Bruat et Lyons, lord Ra-

Oui, ce sera, si Ton veut, une audacieuse entreprise; on en aura peu vu de plus vigoureuses et de plus énergiques. A voir la position où nous sommes, militairement et politiquement, les moyens dont nous disposons, on nous accusera de témérité ; soit. Mais est-il possible d'admettre que, devant un ennemi qui se retire et vous brave, deux belles armées, deux belles flottes resteront inactives et se laisseront dévorer par les fièvres? Non, il faut sa part au

canon.

Le duc d'Elchingen nous a été enlevé à Gallipoli en douze heures! Tirons de cette cruelle perte un avertissement.

Or, frère, je dépose dans le creux de ton oreille que, vers le 10 août, nous débarquerons en Crimée.

Je calcule mes moyens, j'accumule mes ressources, et, tu peux le noter, ce sera. Si nous attendons, nous perdrons l'armée et la guerre sera sans fin. Ma santé gagne; ma décision prise, j'ai passé une excellente nuit.

glan et moi.

AU MÊME

Varna, le 29 Juillet 1854.

La commission spéciale que j'ai encore envoyée reconnaître et étudier à fond les points de débarquement en Crimée est revenue hier. Son rapport est clair, unanime. Tous ces hommes distingués, spéciaux, ont bien vu, bien étudié, se sont assez approchés pour recevoir six boulets russes dans leur bâtiment, et tous déclarent que le débarquement est possible sans témérité, et doit réussir si les troupes sont vigoureuses, les mesures bien prises et les ressources suffisantes.

11 faut s'attendre h une forte résistance, a une artillerie formidable et bien servie, h des difficultés de terrain comme position pour combattre. Le fort Constantin , au nord de la ville, est considérable. C'est la clé de Sébastopol; c'est par là qu'il faudra commencer un siège en règle, mais il faudra en même temps faire un siège et livrer bataille. Quelle belle page d'histoire militaire ! Au même moment immortaliser la Crimée par un siège, une et peutêtre plusieurs batailles, et un combat naval ! car la flotte russe ne se laissera pas brûler sans sortir. 14 vaisseaux de ligne se défendent partout, et la flotte russe a sa valeur, si j'en juge par le coup plein d'audace du Wladimir.

Une conférence a eu lieu hier, chez moi, sous ma

présidence. Lord Raglan, sir Georges Brown, l'amiral Lyons, le général Canrobert et le général Martimprey y assistaient; et, après l'exposé fidèle de la situation politique et militaire, après avoir comparé, discuté les chances de succès, il a été décidé à l'unanimité que les préparatifs pour l'expédition de la Crimée seraient poussés avec la plus grande activité, les essais, les répétitions d'embarquement et de débarquement de personnel et de matériel continués, et que si mon parc de siège, qui est indispensable à la réussite de l'opération, est arrivé à temps, nous irons débarquer en Crimée. Tout ceci est naturellement subordonné aux événements politiques qui peuvent se produire. Si je débarque en Crimée, si Dieu m'accorde quelques heures d'une mer calme, je suis maître de Sébastopol et de la Crimée. Je mènerai cette guerre avec une activité, une énergie qui frappera les Russes de terreur.

Voilà, frère, où en sont les choses. Je vais demain dimanche à Thérapia ; je verrai le séraskier, le divan entier, le Sultan, M. de Bruck, M. Benedetti. Je ferai mes affaires, et mardi soir je me rembarque pour Varna.

Quand je t'ai souligné la loyauté de lord Raglan, ce n'était pas un doute que j'émettais, mais une double affirmation. Lord Raglan est la loyauté même ; plus on apprend à le connaître, plus on l'apprécie. Nous sommes au mieux sous tous rapports, et je le considère comme un ami.

AU MÊME

Varna, le 4 août 1854.

Cher frère, je rentre de Thérapia, où j'ai passé quarante-huit heures. J'avais besoin de voir le Sultan et les ministres pour presser l'exécution de plusieurs mesures. J'ai vu Sa Hautesse et suis resté longtemps avec elle. Je lui ai expliqué mes projets. Le Sultan y voit le salut de la Turquie... Oui, si Dieu nous protège, et si le choléra qui sévit sur ma pauvre armée ne rend pas toute entreprise impossible.

La reconnaissance de la Dobrustcha s'est faite. Les spahis d'Orient se sont rencontrés deux fois avec les Cosaques et les ont mis en fuite en leur tuant une quarantaine d'hommes, sans compter les blessés. Les zouaves n'ont pu atteindre les Russes fuyant devant eux. Tout cela est bon ; mais le côté triste, c'est le choléra, qui a éclaté comme la foudre dans les spahis d'Orient, dans la première division, de là dans la seconde et la troisième, et fait bien des victimes. Dieu sait si, avec un tel état de santé, il nie sera possible d'embarquer des troupes! Irai-je empoisonner ma flotte? Du reste, le choléra est déjà à bord aussi, mais moins fort qu'à terre. A Varna, le fléau faiblit : j'espère que nous sommes dans la période décroissante.

Je fais contre une si mauvaise fortune bon cœur. Je soutiens tout le monde, mais j'ai l'âme brisée.

J'ai lu à Constantinople la réponse faite par la France à la Russie. C'est simple, ferme et digne. Celle de l'Autriche est habile en attermoiement, en espérances de paix, en lenteurs ménagées. Le factum russe est un chef-d'œuvre d'astuce.

Comme tout cela changerait si Sébastopol était en nos mains !

La Maréchale se porte bien ; elle est dans les honneurs. Le Sultan l'a reçue dans son harem. Elle y a passé une journée. Sa Hautesse lui a fait un cadeau magnifique. Mmt' Yusuf et Weyer n'ont point été oubliées.

Louise a été invitée aux noces de la fille du Sultan, destinée au fils de Reschid-Pacha. C'est encore un honneur inusité, car la fête se passera en famille. Dans le monde diplomatique, à Constantinople, on s'étonne de cette faveur si loin de l'étiquette et des usages turcs. Je laisse à Louise le soin de te donner des détails. Elle s'en fait une fête.

Voilà donc, frère, où nous en sommes. Volonté d'agir, moyens préparés, et Dieu qui nous frappe dans notre orgueil en nous envoyant un fléau plus fort que la résistance humaine. Je m'incline, mais je souffre bien ; cependant , j'espère encore. J'ai quinze jours devant moi. Le mal peut s'arrêter , la santé peut revenir.

Pour moi, rien de changé ; résistant à d'atroces douleurs, la vigueur, la force morale sont là.

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