‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 36 sur 63 · A M. DE FORCADE, A BORDEAUX · texte numérisé non relu

A M. DE FORCADE, A BORDEAUX

Varna, le k août 1854.

Mon cher Adolphe, je réponds bien vite à ta lettre du 18. Rien d'ennuyeux comme ces distances énormes qui font que ce que Ton nomme des nouvelles vous arrivent quand les événements ont marché, les choses changé de face, et les nouvelles vieilles comme les rues ont Pair d'avoir été écrites du temps de la reine Margot. 11 s'agit bien de Silistrie, du Danube et des canards qui m'ont transporté à Bticharest sur leurs ailes, avec vingt mille hommes pour battre les Russes. Je n'ai, hélas, encore battu personne ; mais ce n'est pas la bonne volonté qui me manque. Les Russes s'en vont et moi je me prépare jour et nuit a frapper un coup de massue. Mon plus grand embarras, comme mon plus grand ennemi, c'est le choléra. Celui-là, je ne puis le détruire à coups de canon. Je lui oppose un œs triplex, mais je souffre bien. Je n'avais pas besoin de cette complication.

J'écrirai à ta femme par le prochain courrier, à Malromé. Heureux mortel, reculxins sub tegmine fagi. Je suis bien loin de là. Je t'envoie une lettre pour le conseil général. Mes amitiés à nos collègues de la Gironde.

A M. LEROY DE SAIINT-AUÎNAUD, COISSEILLER D'ÉTAT.

Varna, le 9 août 1854.

Cher frère, jamais, si je me laissais aller à mes impressions, à ma disposition d'esprit et de cœur, je ne t'aurais écrit une lettre plus triste. Je suis au milieu d'un vaste sépulcre, faisant tête au fléau qui décime mon armée, voyant mes plus braves soldats s'éteindre au moment où j'ai le plus besoin d'eux , et n'en continuant pas moins les préparatifs d'une expédition formidable.

Chaque jour la rend plus nécessaire. Je ne puis rester à Varna ; au choléra succéderont les fièvres. Je ne puis relever l'armée que par un coup de tonnerre.

Y a-t-il eu dans l'histoire beaucoup de situations semblables à la mienne ? Mon moral et mon énergie du moins s'élèveront à sa hauteur. Dieu qui me frappe d'une main me soutient de l'autre. Ma santé n'a de longtemps été meilleure, au milieu des chagrins et des soucis qui me rongent, et que je dévore en secret, la mort dans le cœur, le calme sur le front, voilà mon existence

Quand tu recevras cette lettre, je serai embarqué pour la Crimée ou bien près de l'être. En attendant, je passe cinq heures par jour au milieu des morts et des mourants. Cependant le fléau diminue, les cas

sont moins foudroyants et plus rares. Il faut quitter Varna pour ne pas faire comme les Russes qui battent en retraite vers le Pruth, en traînant avec eux vingtquatre mille malades. Mon mouvement les a chassés de la Dobrustcha. Les Turcs sont à Bucharest.

Mon neveu a été pris de la fièvre, je l'ai envoyé à Thérapia ; il reviendra vers le 15 pour s'embarquer. Thérapia est mon infirmerie

La Maréchale t'écrit régulièrement, tu sais de ses nouvelles. Elle continue à Thérapia, que le choléra vient d'envahir à mon grand chagrin, ses fonctions de sœur de charité.

Puységur et Clermont-Tonnerre sont revenus à Varna. Cugnac rentre en France, il périrait ici sous les retours de sa fièvre typhoïde. Boyer est fort malade, je le renvoie en France. Dieu veuille qu'il y arrive. Espinasse est chez moi fortement touché. Il faut qu'il aille chercher en France un air réparateur; ses deux aides de camp, ses quatre domestiques sont morts. Espinasse s'embarque demain. Et moi, témoin de toutes ces plaies, de toutes ces misères, moi brisé par la douleur physique, usé par le travail, je résiste, et l'on dirait que je me fortifie de toutes ces santés qui s'en vont!

A MADAME LA MARÉCHALE DE SAINT- ARNAUD

Varna, le 9 août 1856*

Chère amie, le prince Napoléon part sur le Berihollet. Le Prince vient d'arriver chez moi malade, bien malade de la fièvre. Il lui faut des soins de femme, offre-lui l'hospitalité et ma chambre. La place du cousin de l'Empereur malade est chez le Maréchal qui commande l'armée. Quand tu recevras cette lettre, qui te sera remise par M. Ferri-Pisani, aide de camp du Prince, tu auras une heure pour préparer sa chambre et faire tes dispositions. Le pauvre Prince est désolé de la peine qu'il va te causer, je le rassure à cet égard. N'es-tu pas la providence des malades et de ceux qui souffrent?

Varna, les 9 et 10 août 1854.

Chère amie, la santé est bonne, j'ai encore passé une excellente nuit sans douleurs, mais l'âme est triste. J'ai été hier voir, sur les hauteurs de Franka, mes deux hôpitaux de fiévreux et les débris du lrrde

zouaves qui sont campés près de là avec les malingres de la première division. C'est navrant, la fatigue, la maladie sont écrits sur tous les traits de ces braves gens, ils sont résignés mais profondément tristes. J'ai vu la onze cents malades et deux mille malingres qui ne me sortent pas de la pensée. Je crois que pour être général en chef il faut être égoïste; moi, je ne puis pas l'être ; j'aime mes soldats et je souffre de leurs maux.

Les cas diminuent cependant, la maladie change d'aspect, il y a amélioration évidente, mais le choc a été terrible et il faudra du temps pour nous en remettre. Ma pauvre tête travaille sans cesse. Je cherche, je fouille, je demande à Dieu des moyens et je tombe avec douleur devant une effrayante réalité. Avec cela, le moral est bon et à la hauteur des circonstances. Je m'en tirerai, mais j'y use ce qui me reste de vie. Oh ! le repos, comme je le demande et l'appelle, et comme j'en sens le besoin !

A LA MÊME

Varoa, le 11 août 1856.

Dieu ne nous épargne aucun malheur, aucune calamité, ma chère amie; je cherche au fond de mon âme toute mon énergie ; je voudrais y trouver plus

de résignation, mais la patience la plus sublime échappe en présence de catastrophes indépendantes de toute volonté, qui frappent sans cesse autour de vous et annihilent comme avec un souffle tout le bien que vous préparez à grand'peine. Un violent incendie a éclaté hier soir, à sept heures, à Varna, comme je descendais de cheval, de retour d'une visite à mes malades. Le septième de la ville n'existe plus, le feu brûle encore , mais nous en sommes maîtres. Pendant cinq heures, nous avons lutté contre une perte presque certaine. Le feu tourbillonnait autour de trois poudrières, anglaise , française et turque ! Dix fois, j'ai désespéré et j'ai été sur le point de faire sonner la retraite, signal du sauve qui peut. La ville tout entière pouvait sauter. A trois heures du matin, le danger n'était plus imminent; deux heures plus tard, il avait cessé. 11 nous reste une grande fatigue, le spectacle d'un grand désastre, des pertes importantes pour les deux armées et des précautions infinies à prendre. Tout le monde a rivalisé de zèle et de dévouement. Tout le monde est harassé , triste, mais ferme et calme.

Je suis retourné tout à l'heure sur le théâtre de l'incendie, j'ai organisé le service, l'ordre et les précautions. Si le vent ne se lève pas avec violence du côté de la mer, nous sommes tranquilles.

Au milieu de ces affreux malheurs, j'ose à peine te parler de moi et de toutes les péripéties qui ont marqué cette nuit. Naturellement, j'ai souffert beaucoup ; j'ai eu trois crises violentes et j'ai été obligé de

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rentrer chez moi deux fois. Deux fois je me suis couché, deux fois on est venu me faire lever pour fuir le saut en l'air. J'ai répondu en retournant sur le théâtre de l'incendie. Figure-toi que Ton a tout déménagé dans ma maison et que, rentrant pour la troisième fois, je ne pouvais plus trouver à me coucher. Mes chevaux étaient partis au bivouac. Quelle scène, quel encombrement! Le zèle inintelligent et qui obéit à la peur est plus h craindre que la sottise elle-même. Enfin, la ville est sauvée et les Grecs, qui riaient sous cape de notre infortune publique , ne comprenaient même pas que nous leur avions sauvé la vie. Surcroît d'embarras, surcroît de soucis, je les surmonterai. Ce matin je suis brisé , mais pas plus mal du reste.

Lord Raglan était allé h la flotte à Balchick pendant que nous brûlions. Je l'attends d'un moment à l'autre. L'envoyé autrichien, comte de Lowenthal, s'est annoncé pour ce soir ; il paraît que les Autrichiens veulent entrer à Valachic.

Je te prie de lire ma lettre au Prince; sa division a bien travaillé.

A L A. MÊME

Varna, le 12 août 1854.

Notre incendie brûle toujours, je vais en finir dans la journée, je ne peux pas vivre avec ce danger près

de moi. La nuit s'est bien passée, j'ai eu une petite crise, mais courte et faible. La chaleur est mortelle, lourde, suffocante.

Notre état sanitaire s'améliore. Je ne pense plus qu'a la flotte. J'ai vu l'amiral Bruat hier, il était fort triste de tout ceci. Qui ne le serait? Je suis le plus ferme et le plus gai en apparence, mais le fond de mon cœur est déchiré! Cependant, je ne désespère de rien et je continue à marcher vers mon but.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

Varna, le 13 août 1844.

Cher frère, je croyais que le ciel n'avait plus de calamités à m'envoyer, je l'espérais du moins. Je me trompais cruellement. Le 10 août, à sept heures du soir, comme je descendais de cheval, revenant de visiter mes cholériques, un violent incendie a éclaté dans le quartier marchand de Varna. Un imbécile tirant de l'esprit de vin a laissé sa lumière près du tonneau, quelques gouttes ont pris feu, ont enflammé les vêtements de l'homme, qui en fuyant a mis le feu partout. En un moment, dix baraques brûlaient, l'incendie dévorait tout, alimenté par les esprits, l'huile, les liqueurs, les allumettes chimiques, que sais-je? Pendant cinq heures nous avons été entre la

vie et la mort. Les flammes léchaient les murailles de nos trois magasins à poudre français, anglais et turcs. Les munitions pour toute la guerre étaient là, huit millions de cartouches. Quatre fois, j'ai désespéré, j'ai hésité à prendre le dernier parti, faire sonner la retraite, signal du sauve qui peut. Dieu m'a inspiré. J'ai résisté, j'ai lutté, envoyé mes adieux a toi, à tous et j'ai attendu le saut! Le vent a changé. Le vide s'est fait à coup de hache, les magasins ont été dégagés. À cinq heures du matin on était maître du feu, qui brûle encore... le septième de Varna n'existe plus. Une grande partie des magasins français et anglais a été brûlée; les pertes sont considérables, non irréparables.

Rien ne m'aura manqué, frère : le choléra, le feu, je n'attends plus que la temple.... pour la braver aussi. C'est le choléra qui m'attriste le plus. Il peut, s'il continue, me clouer dans ce sépulcre de Varna. La flotte est envahie, des vaisseaux ont perdu le dixième de leur équipage. Vois-tu ce que serait le choléra se déclarant dans des troupes entassées ! Qui ne reculerait devant une entreprise risquée dans de telles conditions ? Et le temps marche, et mes instructions comme nos véritables intérêts nous interdisent le Danube et nous montrent la Crimée. La santé, frère, je ne demande que cela pour mes soldats et pour moi.

Cette dure épreuve de l'incendie ne m'a pas trop abîmé! Après ces heures fatales, j'ai eu trois crises atroces. Le lendemain j'étais bien.

A MADAME LA MARÉCHALE DE SAINT-ARNAUD

Je rentre de la messe solennelle en plein air du 15 août, et j'ai passé la revue de mes troupes. Tout cela est encore beau, mais il faudrait un autre pays, un autre climat, une autre santé et des ennemis à combattre.

Le choléra s'en va de l'armée. Hier, j'ai eu vingtcinq cas, vingt-six guérisons, vingt et un décès. C'est la situation de l'hôpital. Il y a dix jours, j'avais cent cinquante cas, quatre-vingts décès et pas de guérisons. Nous avons une amélioration visible, mais malheureusement la saison marche toujours et trop vite. Après tant de traverses et d'épreuves, Dieu me devrait quinze jours de bonheur, ce n'est pas trop.

Ma chère sœur, pendant que vous vous reposez douccrrent sous les tranquilles ombrages de Malromé, je me débals péniblement contre toutes les

Varna, les 15 et 10 août 1854.

A MADAME DE FORCADE

Varna, le 18 août 1854.

complications, toutes les calamités imaginables. Elles m'ont toutes frappé, sans m'nbattre cependant. Le choléra, l'incendie, la peste, le feu et l'eau, j'ai tout supporté. Le cœur dévoré de douleur, j'ai présenté à tous et toujours un visage calme et riant. J'ai vu mes amis, mes compagnons d'armes, mes soldats, qui sont mes enfants, moissonnés comme par la foudre, et je suis resté debout sur cet ossuaire. On dirait que dans mon corps brisé par les souffrances, usé par le travail et la pensée, les forces augmentent en raison de leur décroissance chez tous ceux qui m'entourent. Espinasse, Cugnac, Boyer rentrent en France. Puységur et Clermont-Tonnerre ont été malades. Delattre est à Thérapia chez la Maréchale, qui a fait de son habitation une maladrerie charitable où le prince Napoléon se rétablit de la fièvre. Quelle épreuve au bout de ma vie ! J'en sortirai, ma sœur, parce que j'ai foi et que j'ai un cœur qui ne faiblit devant rien. Si je succombe, je serai tombé avec honneur; c'est le seul sentiment d'orgueil que je me permette.

Quand vous recevrez cette lettre, je serai embarqué ou bien près de l'être. Priez pour les combattants de Crimée. Quel siècle ! quelle année ! L'Espagne a voulu aussi sa page de trouble et de désordres. Le monde est agité comme une mer en courroux sous un ciel noir. D'ici à la fin de Tannée nous verrons bien des choses. Moi, je voudrais un grand coup, une belle victoire et ensuite un repos complet, absolu. Ah! Montalais! ah! Malromé! quand m'en-

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