‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 40 sur 63 · II. m · texte numérisé non relu

II. m

mité ouest du cercle de Djidjelli et chez lesquelles nous n'avions pas pénétré, s'étaient contentées de faire des promesses qui ne se réalisèrent pas.

» Après avoir donné quelques jours de repos à ses troupes, le général de Saint-Arnaud entrait de nouveau en opération le 5 juin, pour se porter à l'ouest, et obtenir raison des tribus qui croyaient en être quittes pour des promesses mensongères. Le 9 juin, il avait avec les Beni-Aïssa un engagement qui décidait de leur soumission ; le 10, il bivouaquait chez les Beni-Maad, tribu considérable où il trouva réunis tous les contingents des Ouled-Nabet, Ouled- Àli et Beni-Marmi. Les Kabyles couronnaient les hauteurs et occupaient les positions les plus difficiles ; ces positions furent successivement enlevées. . . Après deux jours de combats, les Beni-Maad et les Beni- Marmi arrivèrent à composition.

» Le 12, la division marchant sur Ziama rencontra les contingents des Ouled-Nabet et des Beni-Seghoual, paraissant vouloir lui disputer le passage du col qui sépare les bassins de TOued-Mansouria et de TOued-Ziami. Les tirailleurs indigènes abordèrent franchement la position et les Kabyles ne tinrent pas. Le soir du même jour, les Ouled-Nabet et les Beni- Seghoual faisaient leur soumission. Cet exemple était suivi le lendemain par les Beni-Bou-Youcef, qui relèvent de Bougie.

» Toutes les tribus de la partie ouest du cercle de Djidjelli étant ainsi soumises, la place débloquée, le pays ayant reçu son organisation, rien ne retenait

plus de ce côté le général de Saint-Arnaud, qui rentra à Djidjelli le 16 juin pour se diriger vers Test afin de terminer sa tâche laborieuse.

■ Pour ne pas augmenter, Monsieur le Président, la longueur de ce rapport, j'ai passé sous silence les difficultés du terrain qui arrêtaient à chaque pas la colonne : ravins profonds, cols élevés, pentes abruptes, rochers escarpés, sentiers qui n'étaient rendus praticables que la pioche à la main, marches des plus pénibles sur des crêtes boisées, pluies torrentielles, puis chaleurs accablantes. Les personnes qui connaissent la configuration tourmentée de la Kabylie, l'élévation des montagnes, la rapidité des pentes, l'absence de toute voie de communication comparable à nos plus mauvaises routes d'Europe, apprécieront a leur valeur les travaux de nos soldats par la seule indication des différents points où ils se sont portés avec tant de rapidité.

» Le 18 juin, le général Saint-Arnaud continuait opération* * iv*t

. «le Djldjrlll.

ses opérations. Il bivouaquait le 19 chez les Benilder et avait avec eux un premier engagement qui nous coûta un homme tué et dix blessés. Les Kabyles vivement poursuivis perdirent une quarantaine des leurs. A dater de ce jour, la colonne eut constamment devant elle les contingents qu'elle avait déjà combattus dans sa marche de Milah à Djidjelli. Los Beni-lder, les Beni-Habibi, les Ouled-Aïdoun, les Ouled-Aouhat, les Ouled-Askar, les Beni-Meslem, les Beni-Fergan, les Beni-bel-Aïd, les Ouled-Attia, les Beni-Toufout sont les principales tribus qui cha-

que jour viennent disputer le passage à notre armée. Elles luttaient jusqu'au montent de leur soumission, et chaque soumission obtenue affaiblissait l'effort de la résistance sans diminuer l'ardeur et l'acharnement du combat...

» Le 21, la colonne alla bivouaquer au Tahar, position militaire qui domine le pays des Ouled-Askar, la vallée de l'Oued-el-Kébir et une grande étendue de pays. L'avant-garde et l'arrière garde furent seules engagées pendant cette marche. Mais arrivés au bivouac quelques bataillonssans sacs, lancés sur l'ennemi, le poussèrent très-loin, et le même jour toutes les fractions des Beni-lder venaient faire leur soumission....

» Le 22, les contingents des tribus voisines se réunirent et se montrèrent sur les crêtes en vue du camp. C'était une simple démonstration, quelques bataillons suffirent pour les chasser de leur position qu'ils abandonnèrent sans résistance. Au soir, les Beni-Mamer et les Beni-Itah se rendirent au camp, et le lendemain les Ouled-Askar demandèrent l'aman.

» Le 24 juin, la colonne se montra chez les Benillabibi, où elle fut accueillie à coups de fusil. Quatre bataillons aux ordres des lieutenants-colonels Espinasse et Perigot prirent aussitôt l'offensive et se rendirent promptement maîtres des villages ; mais à leur retour au camp ils furent suivis par les Kabyles qui payèrent cher leur audace. Sept bataillons sans sacs, enlevés avec une grande énergie par le général de Luzy, fondent sur eux , et sans les laisser respirer

un moment, les poursuivent la baïonnette dans les reins. Plus de deux cents cadavres restèrent sur le terrain. Nous eûmes de notre côté six hommes tués dont un ofïicier et vingt et un blessés. Cette vigoureuse action dans laquelle le général de Luzy fut parfaitement secondé par le colonel Marulaz et les chefs de bataillon Bataille et Lenoir, nous valut la soumission des Beni-Habibi, chez lesquels la colonne séjourna le 25 pour régler leurs affaires.

» Le général de Saint-Arnaud descendit le 26 de Tabenna à Kounar, sur le bord de la mer, pour prendre un ravitaillement que lui apportait la corvette à vapeur le Titan. La distance à parcourir n'était que de seize kilomètres, mais le pays était trèsdiflicile et le sentier suivi par nos troupes sur l'arête d'un contrefort tellement étroit, qu'on était obligé de défiler par un. L'ennemi ne se montra pas d'abord; le général avait reçu des otages des tribus dont il parcourait le territoire et tout annonçait une marche pacifique, quand tout à coup l'arrière-garde, aux ordres du colonel Marulaz, fut assaillie par trois mille Kabyles avec une sorte de fureur. Repoussés, ils reviennent à la charge: on se mêlait, on se battait corps à corps avec ces intrépides montagnards. Le terrain est disputé pied à pied et ce n'est qu'après plusieurs retours offensifs, vigoureusement conduits par le lieutenant-colonel Espinasse et le chef de bataillon Picard, que l'arrière-garde parvint à décider la retraite des Kabyles. L'ennemi laissa plus de cent vingt cadavres sur le terrain, le chiffre de ses blessés

dépassait deux cent cinquante; mais de notre coté, nous avions des pertes sensibles, vingt-huit hommes et deux ofliciers tués, et cent cinq blessés dont deux officiers. On sut, depuis, que les contingents de quatorze tribus avaient été réunis par un Arabe de Collo, fils d'un caïd sous'la domination des Turcs, et qu'il avait dû user de violence pour forcer les Beni-Habibi à marcher contre nous. Toutefois, cette sanglante affaire compléta les résultats obtenus par les combats précédents; les Ledjennah et les Beni-Salah vinrent demander l'aman.

» Toutes les tribus du cercle de Djidjelli ayant fait acte de soumission, le général de Saint- Arnaud se porta sur la rive droite de l'Oued-el-Kébir pour continuer sa rude mission dans le cercle de Collo. ^ÂT^M-I^S1 * ^ ^it le lpr juillet à Bou-Adjoul, chez les Bel- «urcoiio. ^ï(it dont il trouva les contingents en armes. Nos troupes divisées en plusieurs colonnes les attaquèrent aussitôt avec leur vigueur accoutumée, les rassemblements furent bien vite dispersés, une quarantaine de Kabyles furent tués. Cette action nous coûta deux hommes tués et quinze blessés.

» Le lendemain 2, on pénétrait chez les Beni-Meslem, tribu nombreuse dont les villages étaient défendus par quinze cents fusils. L'ennemi paraissait vouloir opposer une résistance sérieuse ; mais après un engagement de courte durée, qui fut signalé comme les précédents par des actes de bravoure, les Beni- Meslem vinrent offrirent le payement de l'impôt Dans la nuit qui suivit, le général de Saint-Arnaud

fut attaqué dans son camp par des contingents des Ouled-Aïdoun, Ouled-Attia, Ouied-Aouhat. Nos troupes furent admirables de calme et de sang-froid ; les dispositions du combat furent aussitôt prises et avec le plus grand ordre. On laissa l'ennemi s'approcher jusqu'à dix pas et après une décharge meurtrière faite prrsqu'à bout portant, la compagnie du capitaine Lasalle, des chasseurs à pied, s'élança à la baïonnette sur les Kabyles que se retirèrent précipitamment en laissant un douzaine de cadavres entre nos mains...

* Le 4, la division se porta chez les Djebala qui couronnaient les crêtes et se montraient disposés à défendre leurs villages. Deux colonnes légères sont aussitôt formées, les positions de l'ennemi sont enlevées au pas de course et les Kabyles chassés de leurs villages, poursuivis dans toutes les directions. Cette action, qui coûta huit hommes tués et quinze blessés, décida la soumission immédiate des Djebala et des Beni-Fergan.

» Le général Saint-Arnaud se porta le 6 chez les Mechat, où il trouva encore de nombreux rassemblements qu'il fallut disperser à coups de fusil : chaque tribu voulait avoir sa journée de poudre, et ne se rendait que bien convaincue de l'inutilité de la résistance... Les troupes avançaient lentement dans le pays, frappant les tribus les plus fortes, choisissant les positions centrales pour rayonner dans tous les sens, descendre sur l'ennemi, le harceler sans cesse, le vaincre et le dégoûter de la résistance. Avant de pé-

nétrer dans le massif de Collo, le général fit venir des vivres de Milah sous la protection de cinq cents hommes d'infanterie et des goums, il évacua sur cette vilie ses blessés et ses malades. Ces quelques jours de repos furent employés a peser sur les tribus, qui, nous voyant maîtres du pays, fatiguées d'être battues et chassées à travers les contrées les plus tourmentées renoncèrent enfin à la lutte. Les Ouled-Aïdoun, les Ouled-Ali, les Ouled-Àouhat, les Beni-Aïcha, les Beni-Khetal-Cheraga et les Ouled-Askar, une des plus puissantes tribus de Zouaga, reconnurent notre autorité.

» La division quitta le 42 juillet son bivouac d'EI- Milia pour marcher sur Collo. Dans cette journée, les villages de la seule fraction des Ouled-Aïdoun restée insoumise furent attaqués. Les spahis, soute nus par le 20e de ligne et les zouaves, ont pu dans cette action joindre le gros des Kabyles et leur faire beaucoup de mal. Un cheick influent qui était à la tête de l'opposition contre les Français a été tué.

» Le 13, le chemin à parcourir était long et difficile; il fallait marcher plus d'une heure dans le lit de l'Oued-Yzougar, occuper des positions au milieu des rochers , sur des pics élevés. Les Ouled-Aïdoun insoumis, les Beni-Toufout de la montagne, les Ouled-Attia , les Beni-Ishach, les Achach, avaient réuni six cents fusils pour disputer le passage. I n combat dans un pareil terrain ne pouvait avoir d'avantage décisif. Le général amusa les Kabyles par une fusillade de flanc dans laquelle les chasseurs à

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pied ont montré beaucoup d'adresse, et faisant tête de colonne à droite, il engagea toute sa colonne sur les crêtes et il redescendit sur POued-Driouat, affluent de TOued-Guebli, où il établit son bivouac. Nous n'avons eu à regretter qu'un homme tué et huit blessés. La colonne bivouaqua le 14 à El-Hamman et le 15 sous Collo.

» Le 16, deux colonnes légères aux ordres des lieutenants-colonels Espinasse et Périgot furent lancées contre les villages des Àchach ; en exécutant cet'e opération elles tuèrent une trentaine des plus intrépides défenseurs. Le 17, deux colonnes furent encore mises en mouvement. Pendant que le lieutenantcolonel Espinasse, avec trois bataillons, cinquante chevaux, deux obusiers, maintenait les Achach, quatre autres bataillons conduits par le colonel Marulaz recevaient mission de pénétrer chez les Beni- Ishak. Ils enlevèrent d'abord les quatorze villages des Beni-lshak, puis ils se trouvèrent en face d'un rassemblement de sept cents fusils environ. Ce rassemblement tint contre l'artillerie et la mousqueterie dans une bonne position. Le signal de l'attaque est donné ; aussitôt les zouaves, le 20*, les tirailleurs indigènes, la légion étrangère, s'élancent au pas de course et abordent vigoureusement l'ennemi. Les Kabyles cherchent leur salut dans un ravin profond ; mais la cavalerie, à la tête de laquelle charge le commandant Fornier, leur coupe la retraite et les arrête. Les Kabyles maintenus dans le ravin tombent sous nos coups; cent d'entre eux y perdent la vie. Mal-

heureusement le commandant Fornier a été tué roide dans la charge. C'était un officier brillant et plein d'avenir. Nous n'avons eu que cinq blessés. Le résultat de ces deux journées a été d'amener la soumission des Achach. Pendant ces opérations, Collo était entouré d'ouvrages en terre par le reste des troupes; le kaïd était changé et le successeur pris dans une famille influente chez les Aïchaoua.

» Collo était rentré dans le devoir, les Achach étaient soumis, les Aïchaoua étaient neutralisés par l'influence du nouveau kaïd de Collo, les Beni-lshack étaient terrifiés par l'exécution faite contre leurs villages et la perte d'un grand nombre des leurs.... Le soleil brûlant d'Afrique pesait de toute son ardeur sur une colonne fatiguée par trois mois de marches et de combats.... Le général a dû cesser ses opérations et renvoyer les troupes prendre dans leurs garnisons un repos chèrement acheté....

» Il est intéressant, Monsieur le Président, de noter que ces opérations si importantes qui ont soumis à la France quarante nouvelles tribus, qui ont été compliquées encore par les mouvements qu'il a fallu faire dans le cercle de Bougie , qui se sont prolongées jusqu'à l'époque des plus fortes chaleurs, n'ont cependant nécessité ni accroissement d'effectif ni augmentation de dépenses....

» La conquête de la Kabylie orientale est accomplie ; les troubles qui surviendraient à l'avenir n exigeront plus des efforts aussi longs et aussi sérieux pour être comprimés.

* Je ne terminerai pas ce rapport, Monsieur le Président, sans signaler à la reconnaissance du pays les nouveaux titres que nos braves soldats de l'armée d'Algérie viennent de conquérir. Dans cette série d'opérations ei, de combats livrés sur un terrain toujours difficile à un ennemi ardent et acharné, la colonne commandée par le général de Saint-Arnaud qui a tenu la campagne pendant quatre-vingts jours, a parcouru six cent quarante kilomètres ; elle s'est mesurée vingt-six fois contre l'ennemi et l'a vaincu dans toutes les rencontres. Treize officiers ont été tués, quarante-deux blessés; cent soixante- seize sous-officiers, caporaux ou soldats ont trouvé la mort sur le champ de bataille et sept cent quarante et un ont été blessés. De ces derniers, beaucoup sont rentrés ou rentreront bientôt dans le rang. C'est environ un homme tombé sur huit, proportion peu ordinaire et qui, en témoignant de l'ardeur de la défense, place bien haut la valeur de nos soldats.

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