‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 5 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

Dans quelques jours, je. rentrerais Orléansville. Mes travaux d'Aïn-Méran seront terminés dans les premiers jours de novembre, et j'aurai fait là quelque chose de bien et d'utile. Avant trois ans, tous mes aghas seront logés ainsi dans de bons petits forts d'où ils domineront le pays. Il faudra que mes caïds aient aussi leur maison fortifiée...

On dit que le Maroc arme sérieusement contre l'émir; c'est bien, s'il est le plus fort. Si Abd-cl-Kader triomphait, nous aurions une belle guerre ; le fils de Mahi-ed-Din détrônerait Muley-Abderrhaman : il y a longtemps que c'est son rêve et son but.

AU MÊME

OiléauswUc, le 30 octobre 184G.

Nous avons failli être brûlés à Orléansville. J'y étais revenu heureusement pour le courrier samedi dernier, lorsque le feu a pris à mon magasin à orge, ù quelques mètres de mes magasins de foin et de paille. Si le vent, qui, dans l'année, souflle trois cents jours sur trois cent soixante-cinq de l'ouest, avait sa direction habituelle, nous perdions tous nos approvisionnements et peut-être nos maisons. Mais Dieu soufflait nord, et, dans la crainte d'un changement subit, nous avons fait c|es efforts surhu-

mains, et nous avons réussi à ne perdre que quelques centaines de quintaux d'orge et un toit de magasin a refaire. Je suis au lit ; j'ai eu chaud , j'ai eu froid ; j'ai été mouillé par les pompes, brûlé par le feu, et mes affreuses douleurs d'entrailles m'ont repris avec la même violence qu'à Alger. Aujourd'hui je vais mieux, je suis en convalescence, et il faut que je me dépêche de reprendre des forces, car je dois installer l'agha dans son bordj, à Aïn-Méran. Il sera terminé le 40 ou le 12. De la, j'irai à Ténès inspecter l'atelier du boulet, pour lequel le ministre me presse, puis je recevrai le général Vaillant, inspecteur gênéral du génie, qui m'est annoncé, et que je suis bien aise de voir. Il faut que j'obtienne de lui de l'argent pour mes travaux. Je le connais un peu de Paris.

Pendant que le feu brûlait et menaçait ma ville de bois, l'eau envahissait mes travaux de la prise d'eau de Tighaout et me retardait encore de quinze jours. Chaque orage, je suis dans les transes, et cependant j'ai besoin d'eau pour ma prairie ; chaque cri, chaque rumeur de soldât me donne des inquiétudes : je crains quelque accident. Je veux trop bien faire et trop de choses, et je prends tout trop à cœur ; c'est le propre des âmes généreuses, mais ces âmes-là ne vivent pas longtemps ; elles s'usent trop vite et je le sens, mais il n'est plus temps de se changer

AU MÊME

Orléansville, le 7 novembre 1846.

11 est écrit que ma subdivision doit toujours lutter contre quelque chose. Les Arabes sont vaincus, la situation politique est excellente, voilà que les éléments me déclarent la guerre, une guerre acharnée. 11 y a quelques jours, c'était le feu ; je combats et je reste maître du champ de bataille, mais je vais me coucher avec la fièvre; aujourd'hui c'est l'eau, mais quelle eau ! des cataractes, un déluge ! Le Chélif, où il n'y a pas d'eau presque pendant six mois de l'année, est un maître fleuve quand il s'en mêle, et roule comme le Rhin, le Rhône ou la Loire. Enfin, pendant trente heures d'angoisse, nous avons lutté contre la fureur des eaux, qui ont enlevé une maison et trois baraques, et détruit nos jardins. Mais la proie que voulait le Chélif, montant de quatre mètres en quelques heures, c'était notre pont que les eaux auraient entraîné jusqu'à Mostaganem. Déjà la pile du milieu avait marché vers l'ouest; le pont cintrait, tremblait et craquait sous mes pieds, car je ne l'ai pas quitté une seconde. Enfin la pluie, qui durait depuis soixante heures, a cessé ; le Chélif est rentré dans son lit aussi vite qu'il en était sorti , et notre pont nous est resté..., mais bien avarié, La circulation des voitures est interrompue, et mainte-

nant il faut s'ingénier pour réparer et résister aux premières crues. Je fais mettre des brise-lames en avant des piles, et je m'appuie sur ce désastre pour demander qu'on nous construise un pont en pierre. Je n'ai pas fini: pendant que nous luttions contre le Chélif, l'ouragan s'abattait aussi terrible sur Aïn- Méran , et un vent furieux du nord-ouest , accompagné d'une pluie torrentielle, me causait de graves avaries à mon bordj, à la veille d'être terminé. Les travaux sont retardés d'au moins trois semaines; j'ai envoyé un bataillon de renfort. Ma prise d'eau a été aussi détériorée par les eaux du Tighaout, qui ont suivi la progression de celles du Chélif. Voilà quatre fois en deux mois qu'il faut recommencer des travaux qui, avec deux jours de plus, sans pluie, étaient terminés. Tous ces assauts m'ont trouvé ferme de corps et d'esprit pendant la lutte; mais quand tout a été fini, les mesures réparatrices prises, les ordres donnés, la nature a repris ses droits, l'arc s'est détendu et j'ai encore été retrouver mon lit de douleurs, d'où je suis sorti hier pour faire six lieues h cheval.

Je viens d'avoir la visite d'un aimable et sérieux touriste, tombant du Caucase à Orléansville, le comte de Suzannet, fils du général vendéen. 11 a passé six jours chez moi, et a assisté à nos combats pour sauver notre pont. Il est parti ce matin par terre pour Mostaganem, fort satisfait, je crois, de l'Afrique et de nous.

AU MÊME

Orldansville, le 21 novembre 1846.

Je ne figure pas dans les promotions de généraux, et je ne m'étonne pas qu'on m'ait préféré Herbillon ; il avait deux ans de grade de plus que moi et a rendu des services ; il a toujours été dans des positions spéciales et en évidence. C'est justice, et je n'ai qu'une chose à dire, c'est qu'on aurait bien dû en faire deux, lui et moi. Le maréchal a compris que je devais être peu satisfait, et voici ce qu'il m'écrit : « Mon cher » Saint-Arnaud, vous n'avez pas été des élus; vous » étiez cependant placé, dans mes présentations, » avant le colonel Herbillon. Sans doute le ministre » aura trouvé que vous n'aviez pas encore assez » d'ancienneté de grade. C'est un retard dont il faut » prendre gaiement votre parti ; vous êtes en posi- » tion pour que cela ne vous échappe pas, et quand » vous l'obtiendrez, il y aura une plus forte majo- » rité pour approuver. Mille amitiés... »

Le maréchal vient à Orléansville dans quelques jours. Il m'annonce son arrivée pour le 24 et celle de quatre députés.

Je suis dans les cultures jusqu'au cou, je fais de la colonisation. On laboure, on ensemence le plus possible, de manière a pouvoir exporter des grains hors de la subdiv ision. Ce serait un assez joli tour de

forcé après nos malheurs en récolte cette année. Ma ferme aura plus de six cents hectares ensemencés en orge. C'est admirable... soldat laboureur !

Tous mes travaux, Aïn-Méran, pont, prise d'eau, routes et postes télégraphiques, marchent de front et assez bien. Pas de nouvelles politiques* nous sommes au calme plat, nous pouvons faire de l'administration.

Voilà cinq jours que mon esprit, mes jambes et mes chevaux ne débrident pas. Le corps est moins fatigué que l'esprit, mais tenir tète à un maréchal qui aime à parler, à quatre députés et deux journalistes qui interrogent sans cesse, ab hoc et ab Iule, c'est trop, je suis rendu... Or donc, je suis parti, mardi 25, pour aller chercher le maréchal h l'Ouedl;odda avec un escadron. Nous nous sommes rejoints dans la journée et nous avons dîné et bivouaqué ensemble. Je l'ai trouvé un peu souffrant et je l'ai laissé hier bien portant. If attribue cet heureux èflet au contentement qu'il a éprouvé dans ma subdivision. 11 avait avec lui MM. de Tocqueville, de Lavergne, Béchameil et Plichon, députés, et de Broë et de Bus-

AL MÊME

Orlrafisfiffe, fe 20 novemb.c 18ftfi.

sièrcs, gens de lettres {Débats et Revue des Deux Mondes). M. de ïocqueville posait un peu pour l'observation méthodique, profonde et raisonnée

Nous avons eu trois repas homériques de dix-huit couverts chacun, réception et entrée royale à Orléansville, canon, troupes en haie, illuminations, spectacles, etc. 11 ne manquait que les tours de Fagotin. Mes hyènes y ont suppléé, elles ont eu un succès fou. Marie et Fnnmj auront peut-être leur article dans les Débats et la Revue. Après déjeuner, jeudi, on s est divisé en deux bandes. MM. de Tocqucville, Béchamcil, Lavergne et Bussières, sont partis pour s'embarquer à Ténès. Le maréchal, MM. Plichon et de Broë sont venus avec moi à Aïn- Méran, d'où ils se dirigent sur Mostaganem. Je suis rentré à Orléansville et je repars lundi pour Ténès. Le Juif errant n'était qu'un fainéant!

AU MÊME

Orléansville, le 5 décembre 1846.

J'ai terminé à Ténès où j'ai passé trois jours mon inspection du boulet n° 8. J'ai installé mes trois bataillons sur la route de Ténès et j'ai jugé, avanthier, trois affaires fort importantes en cour suprême, robe rouge. Maintenant je me repose dans les dé-

tiiils d'administration, d'agriculture et de travaux de toute espèce. A la même époque, Tannée dernière, j'avais cinq cents malades dans' mon hôpital. Aujourd'hui j'en compte cent trente-huit. Il est vrai que nous avons eu moins de fatigues cette année. Mes malades sont dans leur hôpital neuf, c'est un palais.

Ne me parle plus ni de paix ni de guerre. Cela m'attriste; faire la grande guerre en Europe était un de mes rêves et je vois que cela restera à l'état de rêve. C'est dommage, je crois que je me serais bien battu et que j'aurais bien fait battre les autres. Malgré tout, j'en aurai encore plus fait et plus vu que presque tous mes collègues, les colonels de l'armée et même la plus grande partie- de mes futurs collègues, les généraux. Voilà quatre ans que je suis général.... au petit pied, c'est vrai. Mais, enfin, j'ai commandé de petites armées bien complètes et livré de petites batailles bien gentilles, où l'on se faisait tuer bravement...

AU MÊME

Orléansvillc, le 12 décembre 1840.

Frère, ta lettre du 30 novembre, que j'ai là sous les yeux, a toutes les peines du monde à m' empêcher

de geler. Je n'ai que le cœur de chaud, la Russie a fait irruption à Orléansville. On ne sait plus comment Ton vit et où Ton vit.

La politique me fait venir Peau a la bouche, à Tidée d'une petite guerre. Mais non, nous paraderons, protocoliseronSj verbaliserons et de guerre point. Notre roi pacifique n'entend pas de cette oreille. 0 duc d'Orléans, où es-tu? Il aurait peutêtre entraîné l'armée et l'opinion de la nation.

Tout celtt sent le rêveî revenons au positif. J'attends la fin de janvier avec calme, bien qu'il y ait des propositions nouvelles et une promotion possible, quoique mes étoiles doivent encore reparaître ou filer. Tout le monde dit que je serai nommé; mais si je suis rejeté encore en mai, je n'en mourrai pas. Morris et moi sommes désignés par l'armée d'Afrique pour faire partie de la première promotion ; cette toa> pth puli est déjà quelque chose. Si je suis nommé avec Morris, ce sera double joie. En tout cas, je suiâ philosophe, je possède Yœs triplex à F endroit des événements du monde et du caprice du sort. Quand, aujourd'hui que je suis plus souverain que des principicules du Nord ou le duc de Modène, je me sens triste, ennuyé, je redescends vingt ou vingt-cinq ans, et je trouve des éphémérides charmantes dans les souvenirs de ma jeunesse aventureuse, et je renais au passé ! Si le mariage veut encore de moi, il me trouvera ; autrement je prends mon parti et je vis en garçon, Tu me laisseras bien aller me chauffer chez toi qiiand il fera frcid comme* aujourd'hui, par-

tager ton coin du feu et ton pot-au-feu, quoique je ne l'aime guère! Comment vont mes enfants? Je voudrais bien les voir, on les dit si grands. Adieu , cher frère ; finis bien Tannée, commence bien l'autre, et embrasse tout notre monde à la fin et au commencement.

AU MÊME

Orléansville, 1c 59 décembre 1846.

Il faut que je sorte d'ici a quelques jours pour aller corriger les Ouled- Abdallah, qui viennent d'assassiner leur caïd, nommé et installé par moi. Ce pauvre Ben-Mjéad était bien le plus intrépide brigand de ma subdivision ; je l'avais lâché sur d'autres qui valaient encore moins que lui, et voilà qu'ils l'ont embrassé d'un côté et tué de l'autre. C'est historique ; le tigre Ben-Mjéad a bondi ; puis, frappé de nouveau, il s'est abattu, puis il a été littéralement déchiré, déchiqueté, et ses lambeaux jetés sur un fumier; son douair, sa smalah pillés et ses femmes mises nues : voilà les gentillesses arabes. Compte les assassinats de chefs nommés par nous qui ont eu lieu et que j'ai punis dans ma douce subdivision depuis deux ans! Deux aghas..., je ne saurais compter les caïds et les cbeicks. Les deux fractions coupables des Ouled-

Abdallah se sont réfugiées dans des ravins inextricables, près de la mer; j'irai les y chercher, et ils ne m'échapperont pas. Je ne puis y aller maintenant; les chemins sont impraticables ; il me faut au moins huit jours sans pluie. Ce répit forcé leur donnera de la confiance, et j'en aurai meilleur marché. Tu vois, frère, que je vais commencer Tannée 1847 en guerroyant comme à l'ordinaire. 11 est écrit que nous ne pourrons pas rester tranquilles. Malgré cela et le mauvais temps, mes travaux marchent... Mes boulangers me donnent de l'ennui ; il n'avaient pas fait d'approvisionnements, parce que les farines étaient chères, et aujourd'hui ils me laissent presque sans pain. Les honnêtes gens sont venus par terre à Alger, disait Rovigo en parlant des civils : il avait certes raison.

Mon ami, le lieutenant-colonel d'Allonville, est à Paris. C'est un vieux et intime camarade dont le nom t'est familier. 11 veut aller saluer notre mère et te voir, ainsi que mes enfants. Il te plaira.

Voilà encore une année finie, frère, et l'autre finira de même et nous serons toujours séparés, ballottés chacun de notre côté, sans bonheur, sans existence véritable. Ce n'est pas vivre que de marcher toujours vers un but, qui s'éloigne à mesure que l'on monte. Je vois bien que je suis africain à perpétuité. Mon Dieu, ce n'est peut-être pas un mal, mais je voudrais vous voir tous les ans un peu ; nous verrons ce que nous destine 1847.... Envoie partout, en mon nom, de bons souvenirs aux amis et embrasse cor-

dialement tous les nôtres. Je suppose que vous vous réunirez tous vendredi à la Madeleine. Je saurai que vous y pensez à moi et que vous y buvez à ma santé, je serai de cœur avec vous et je ferai de même à Orléansville.

AU MÊME

Orléansville, le 8 Janvier 1847.

Je reçois a la fois tes deux lettres, frère, c'est un affreux malheur que la mort de notre pauvre beaupère. Je n'y étais pas préparé1. J'en suis encore comme étourdi, je pense à ma mère, à son désespoir, et son courage, sa résignation m'effrayent

Voilà toute notre vie changée peut-être, nouveaux projets, nouveaux arrangements qui ne tarderont peut-être pas à nous rapprocher et à nous réunir,

et c'est ce que je désirerais le plus au monde

Nous avons un ami de moins à vénérer et à aimer. Resserrons-nous et aimons-nous mieux, s'il est possible.

1 M. de Forcadc venait de succomber à une attaque d'apoplexie foudroyante.

A MADAME DB FORÇA DE

Orléansville, le 8 janvier 1847.

Je ne viens pas chercher à te consoler, mon excellente mère, mais je viens m'aflliger et pleurer avec toi. Tu as perdu un bon et loyal mari, et nous un ami vénéré et chéri. Plus près que moi des événements, le coup vous a frappés plus fort, mais mon cœur l'a ressenti vivement. Je n'étais pas plus que vous préparé au malheur qui nous atteint. Je croyais mon pauvre beau-père content et bien portant, et il n'était déjà plus.... Je me débats ici dans une cage et tout mon être est à Paris.... Dans quelques jours écris-rnoi quelques lignes, pour me dire que le malheur t'a trouvée calme et forte, et que tu t'appuies sur tes enfants qui se sont si longtemps appuyés sur toi

A M. ADOLPHE DE FORCADE

Mon pauvre frère, comme je suis malheureux de ne pouvoir te presser sur mon cœur et pleurer avec toi notre bon et respectable père. Quelle affreuse

surprise! Quel coup inattendu I Deux fois, j'ai relu les lettres de mon frère sans les comprendre et sans y croire, puis j'ai pensé à la douleur de notre mère, ii la tienne, et j'ai gémi comme un enfant. Il ne souffre plus et nous protège de là-haut, mais nous le regretterons et le pleurerons toujours. C'était un digne et loyal caractère, plein de noblesse et d'élévation Notre mère, notre pauvre et excellente

mère.... nous devons nous unir tous les trois pour endormir sa juste douleur et la rendre aussi heureuse qu'elle l'était avec celui que nous pleurons....

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Orléansville, le 15 janvier 1847.

Le courrier ne m'a rien apporté de toi, frère, j'ai reçu de mon pauvre frère Adolphe quelques lignes pleines de douleurs et de larmes, ma mère aussi avait ajouté quelques tristes paroles. Le temps seul portera remède à ces maux-là. J'ai écrit le dernier courrier à ma mère et à mon frère; nos lettres se croisaient

Je fais continuer mes plantations autour d'Orléansville, je planterai cette année plus de quarante mille pieds d'arbres de toute espèce et beaucoup de

vignes. Je fais faire aussi une promenade en hippodrome qui sera remarquable. Si je restais encore deux ans ici, nous aurions vraiment quelque chose de bien. Mais ces occupations ne sont pas la guerre et je n'y suis pas de cœur et d'àme. J'ai des moments de nostalgie qui me prennent à la gorge et m'étouffent. Je

crie après la France, après vous

Bou-Maza cherche à soulever des tribus dans l'est. Nous Pavons usé par ici, et je ne crois pas qu'il ose revenir. Mes Ouled-Àbdallah sont fort effrayés, ils se cachent et font demander l'aman. Ils n'échapperont pas au châtiment.

Orléansville, le 5 février 18$7.

C'est le cœur déchiré et le désespoir dans l'âme, que j'ai à t'apprendre aujourd'hui un affreux malheur. Ernest Dufay était atteint depuis quelques jours d'une indisposition que l'on attribuait à la petite vérole volante. C'était la petite vérole elle-même avec toute sa malignité. Mon pauvre Ernest, que j'aimais comme mon fils, a succombé avant-hier à midi. Ni tous les soins dont je l'ai entouré, ni mes prières ne l'ont arraché à cet affreux destin. Que dire à mon ami? Que dire à ce père qui m'a confié

ses deux enfants chéris? Je lui ui rendu l'un bien gravement malade et l'autre est mort dans mes bras. S'il avait été frappé d'une balle à mes côtés, mon chagrin aurait été moins grand. Il était soldat, c'était son métier. Mais mourir ainsi, à vingt-quatre ans! Frère, Henri est mon plus ancien, mon meilleur ami, je comprends toutes les angoisses qui vont le torturer et j'en souffre avec lui, autant que lui. C'est une triste commission que je te donne, mais c'est un devoir, annonce à Dufay son malheur. Dislui que son fils, frappé par la fatalité, a été disputé à la mort pied à pied. Les docteurs de mon régiment ne l'ont pas quitté.... C'est un deuil général dans le 53e. Ernest était aimé et estimé de tout le monde. C'était une belle âme, un cœur franc et loyal où germaient les plus beaux sentiments et les plus nobles pensées. 11 n'y a que les êtres ainsi doués qui s'en vont.

Les obsèques d'Ernest ont eu lieu hier et jamais triste cérémonie n'a offert un spectacle plus désolant. Tout le monde pleurait. Tous les sous-ofliciers du 53* et de la garnison l'ont accompagné, c'était leur devoir. Mais ce qui m'a profondément touché, ç'a été de voir derrière cette bière qui renfermait tant d'espérances perdues et tant de regrets, tous les officiers de toutes armes et même les bourgeois d'Orléansville. Tout le monde savait combien j'aimais cet enfant et à quel point il méritait d'être aimé.

Je n'ai pas la force de parler de tous ces détails à ce pauvre père qui n'a plus de fils. Prépare-le à

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