AU M Ê M K
Au quartier général, à Aima, champ de bataille d'Alma,
le 22 s*ptrmbre 1 BSA.
Monsieur le Ministre, mon rapport officiel rend compte à Votre Excellence des détails de la belle journée du 20, mais je ne puis laisser partir le courrier sans vous dire quelques mots de nos braves soldats,
Les soldais de Friedland et cTAusterlitz sont toujours sous nos drapeaux, Monsieur le Maréchal, la bataille d'Alma Ta prouvé. C'est le même élan, la même bravoure brillante. On peut tout faire avec de pareils hommes quand on a su leur inspirer de la confiance.
Les armées alliées ont enlevé des positions vraiment formidables. En les parcourant hier , j'ai reconnu tout ce qu'elles offraient de favorable à la résistance, et en vérité, si les Français et les Anglais les avaient occupées, jamais les Russes ne s'en seraient emparés.
Aujourd'hui que tout est plus calme, et que les renseignements qui nous arrivent par les déserteurs et les prisonniers sont plus précis, nous pouvons sonder les plaies de l'ennemi.
La perte des Russes est considérable. Les déserteurs accusent plus de six mille hommes. Leur armée est démoralisée. Dans la soirée du 20 elle s'était partagée en deux. Le prince MenschikolT, avec l'aile gauche, marchait sur Bagtché-Séraï; l'aile droite se dirigeait sur Belbeck. Mais ils étaient sans vivres , leurs blessés les encombraient, la route en est jonchée. Beau succès, Monsieur le Ministre, qui fait honneur à nos armes, ajoute une belle page à notre histoire militaire et donne à l'armée un moral qui vaut vingt mille hommes de plus. Les Russes ont laissé sur le champ de bataille près de dix mille sacs et plus de cinq mille fusils. C'était une véritable déroute. Le prince MenschikolT et ses généraux étaient
bien fanfarons dans leur camp que j'occupe, le matin du 20. Je crois qu'ils ont un peu l'oreille basse. Le général russe avait demandé à Aima des vivres pour trois semaines; j'ai dans l'idée qu'il aura arrêté le convoi en route.
Votre Excellence pourra juger qu'il y a beaucoup de mirage dans toutes les affaires russes. Dans trois jours , je serai sous Sébastopol et je saurai dire à Votre Excellence tout ce que cela vaut au juste.
Le moral et l'esprit de l'année sont admirables.
Les bâtiments qui doivent aller chercher à Varna des renforts de troupes de toutes armes sont partis depuis le 18. Us m'arriveront à Belbeck avant la fin du mois.
Ma santé est toujours la même : elle se soutient entre les souffrances, les crises et le devoir. Tout cela ne m'empêche pas de rester douze heures à cheval les jours de bataille... mais les forces ne me trahiront-elles pas?
Adieu, Monsieur le Maréchal, j'écrirai à Votre Excellence quand je serai sous Sébastopol.
Recevez-, Monsieur le Ministre, l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoues.
Le maréchal de France,
commandant en >:hef de l'armée d'Orient,
A. de SAINT ARNAUD.
AU MftMK.
Au quartier général, au bivouac sur la Tchcmaia, le 20 septembre 1854.
Monsieur le Maréchal , ma santé est déplorable. Une crise cholérique vient de s'ajouter aux maux que je souffre depuis si longtemps , et je suis arrivé à un état de faiblesse tel que le commandement m'est, je le sens, devenu impossible. — Dans cette situation, et quelque douleur que j'en éprouve , je me fais un devoir d'honneur et de conscience de le remettre entre les mains du général Canrobert, que des ordres spéciaux de Sa Majesté désignent pour mon successeur.
L'ordre du jour ci-joint vous dira dans quels sentiments je me sépare de mes soldats et renonce à poursuivre la grande entreprise à laquelle d'heureux débuts semblaient présager une issue glorieuse pour nos armos.
Veuillez agréer. Monsieur le Maréchal, l'expression de mes sentiments très-respectueux.
Le maréchal de France y
commandant en chef de l'armée d'Orient^
A. db SAINT-ARNAUD.
Au quartier général, au bivouac de Mcnkendié, le 26 septembre 1854.
Soldats, la Providence refuse à votre chef la satisfaction de continuer à vous conduire dans la voie glorieuse qui s'ouvre devant vous. Vaincu par une cruelle maladie, avec laquelle il a lutté vainement, il envisage avec une profonde douleur, mais il saura remplir l'impérieux devoir que les circonstances lui imposent, celui de résigner le commandement dont une santé à jamais détruite ne lui permet plus de supporter le poids
Soldats, vous me plaindrez, car le malheur qui me frappe est immense, irréparable, et peut-être sans exemple.
Je remets le commandement au général de division Canrobert que, dans sa prévoyante sollicitude pour cette armée et pour les grands intérêts qu'elle représente, V Empereur a investi des pouvoirs nécessaires par une lettre close que j'ai sous les veux. C'est un adoucissement a ma douleur que d'avoir à déposer en de si dignes mains le drapeau que la France m'avait confié.
Vous entourerez de vos respects, de votre confiance, cet officier général, auquel une brillante carrière militaire et l'éclat des services rendus ont valu ia notoriété la plus honorable dans le pays et dans l'armée. 11 continuera la victoire d'Alma et aura le bonheur
que j'avais rêvé pour moi-même et que je lui envie, de vous conduire à Sébastopol.
Le maréchal de France,
commandant en chef de formée d'Orient.
A. de SAINT-ARNAUD.
M. DK PLACE,
AIDE DE CAMP DU MAflECtiAI. DE S A 1 71 T-A H N A l D,
A M. DE FORCADE
En mer, à bord du Berthottet, le 0 octobre 1854.
Cher Monsieur, une dépêche télégraphique a dû vous apprendre hier la funeste nouvelle qui nous plonge tous dans le deuil, et qui pour la France doit être une calamité publique. Notre Maréchal bien aimé, frappé par le choléra au sein de son armée et au milieu de son triomphe, s est éteint sans souffrances après six jours de lutte contre le mal. C'est le 29, à quatre heures du soir, que celui que nous pleurons tous s'est pour ainsi dire endormi dans la mort. Nous espérions le ramener encore vivant à Thérapia, mais ses forces étaient épuisées, et son corps si éprouvé par une cruelle et longue maladie n'a pu résister. A notre arrivée, il avait cessé de vivre déjà depuisvingt
heures. La Maréchale a éprouvé une douleur qui ne peut se décrire à la nouvelle que nous lui apportions avec des cœurs désolés. Elle n'a pas reculé devant une longue traversée à bord de ce même Berthollet qui emporte la tombe de son mari. La présence de cette tombe ravive sa douleur, et j'attends avec une grande impatience que cette longue traversée soit finie.
Il me tarde, cher Monsieur, de mêler mes regrets aux vôtres. Nous parlerons ensemble de notre cher, de notre grand Maréchal dont la gloire brille d'un si vif éclat sur son tombeau. Nous redirons avec votre cher frère cette belle vie si dévouée au pays, qui s'est usée à son service jusqu'à la dernière parcelle. Le Maréchal mort des suites du choléra avait une maladie cruelle. L'autopsie faite par le docteur Cabrol a révélé tous les développements de la péricardite, ossification de l'aorte et adhérence des membranes qui enveloppent le cœur. Cette terrible maladie qui l'avait miné depuis deux ans, se manifestait par des crises continuelles où il perdait presque connaissance.
Le Berthollet, secondé par le beau temps, arrivera à Marseille dans la nuit du 10 au 11. Les formalités que nous avons à remplir ne nous permettront pas de partir de Marseille avant le 11 au soir ou le 12 au matin, et nous arriverons probablement à Paris le lâavec le précieux dépôt qui nous est confié.