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AU MEME
Orléansville, le 21 novembre 1846.
Je ne figure pas dans les promotions de généraux, et je ne m'étonne pas qu'on m'ait préféré Herbillon ; il avait deux ans de grade de plus que moi et a rendu des services ; il a toujours été dans des positions spéciales et en évidence. C'est justice, et je n'ai qu'une chose à dire, c'est qu'on aurait bien dû en faire deux, lui et moi. Le maréchal a compris que je devais être peu satisfait, et voici ce qu'il m'écrit : « Mon cher » Saint-Arnaud, vous n'avez pas été des élus; vous » étiez cependant placé, dans mes présentations, » avant le colonel Herbillon. Sans doute le ministre » aura trouvé que vous n'aviez pas encore assez » d'ancienneté de grade. C'est un retard dont il faut » prendre gaiement votre parti ; vous êtes en posi- » tion pour que cela ne vous échappe pas, et quand » vous l'obtiendrez, il y aura une plus forte majo- » rite pour approuver. Mille amitiés... »
Le maréchal vient à Orléansville dans quelques jours. Il m'annonce son arrivée pour le 24 et celle de quatre députés.
Je suis dans les cultures jusqu'au cou, je fais de la colonisation. On laboure, on ensemence le plus possible, de manière à pouvoir exporter des grains hors de la subdivision. Ce serait un assez joli tour de
force après nos malheurs en récolte cette année. Ma ferme aura plus de six cents hectares ensemencés en orge. C'est admirable... soldat laboureur î
Tous mes travaux, Aïn-Méran, pont, prise d'eau, routes et postes télégraphiques, marchent de front et assez bien. Pas de nouvelles politiques, nous sommes au calme plat, nous pouvons faire de l'administration.
AU MEME
Orléansville, le 29 novemb:e 18^6.
Voilà cinq jours que mon esprit, mes jambes et mes chevaux ne débrident pas. Le corps est moins fatigué que l'esprit, mais tenir tète à un maréchal qui aime à parler, à quatre députés et deux journalistes qui interrogent sans cesse, ab hoc et ab hâc, c'est trop, je suis rendu... Or donc, je suis parti, mardi 25, pour aller chercher le maréchal à l'Oued- Fodda avec un escadron. Nous nous sommes rejoints dans la journée et nous avons dîné et bivouaqué ensemble. Je l'ai trouvé un peu souffrant et je l'ai laissé hier bien portant. 11 attribue cet heureux effet au contentement qu'il a éprouvé dans ma subdivision. Il avait avec lui MM. de Tocqueville, de Lavergne, Béchameil etPlichon, députés, et deBroë et de Bus-
sières, gens de lettres (Débats et Revue des Deux Mondes). M. de Tocqueville posait un peu pour l'observation méthodique, profonde et raisonnée
Nous avons eu trois repas homériques de dix-huit couverts chacun, réception et entrée royale à Orléansville, canon, troupes en haie, illuminations, spectacles, etc. Il ne manquait que les tours de Fagotin. Mes hyènes y ont suppléé, elles ont eu un succès fou. Marie et Fanny auront peut-être leur article dans les Débats et la Revue. Après déjeuner, jeudi, on s'est divisé en deux bandes. MM. de Tocqueville, Béchameil, Lavergne et Bussières, sont partis pour s'embarquer à Ténès. Le maréchal, MM. Plichon et de Broë sont venus avec moi à Aïn- Méran, d'où ils se dirigent sur Mostaganem. Je suis rentré à Orléansville et je repars lundi pour Ténès. Le Juif errant n'était qu'un fainéant!
AU MEME
Orléansville, le 5 décembre 1840.
J'ai terminé à Ténès où j'ai passé trois jours mon inspection du boulet n° 8. J'ai installé mes trois bataillons sur la route de Ténès et j'ai jugé, avanthier, trois affaires fort importantes en cour suprême, robe rouge. Maintenant je me repose dans les dé-
tails d'administration, d'agriculture et de travaux de toute espèce. A la même époque, l'année dernière, j'avais cinq cents malades dans mon hôpital.. Aujourd'hui j'en compte cent trente-huit. Il est vrai que nous avons eu moins de fatigues cette année. Mes malades sont dans leur hôpital neuf, c'est un palais.
Ne me parle plus ni de paix ni de guerre. Cela m'attriste; faire la grande guerre en Europe était un de mes rêves et je vois que cela restera à l'état de rêve. C'est dommage, je crois que je me serais bien battu et que j'aurais bien fait battre les autres. Malgré tout, j'en aurai encore plus fait et plus vu que presque tous mes collègues, les colonels de l'armée et même la plus grande partie de mes futurs collègues, les généraux. Yoilà quatre ans que je suis général.... au petit pied, c'est vrai. Mais, enfin, j'ai commandé de petites armées bien complètes et livré de petites batailles bien gentilles, où l'on se faisait tuer bravement...
AI) MEME
Orléansville, le 12 décembre 1846.
Frère, ta lettre du 30 novembre, que j'ai là sous les yeux, a toutes les peines du monde à m' empêcher
— im -
de geler. Je n'ai que le cœur de chaud, la Russie a fait irruption à Orléansville. On ne sait plus comment l'on vit et où l'on vit.
La politique me fait venir l'eau à la bouche, à l'idée d'une petite guerre. Mais non, nous paraderons, protocoliserons, verbaliserons et de guerre point. Notre roi pacifique n'entend pas de cette oreille. 0 duc d'Orléans, où es-tu? Il aurait peutêtre entraîné l'armée et l'opinion de la nation.
Tout cela sent le rêve; revenons au positif. J'attends la fin de janvier avec calme, bien qu'il y ait des propositions nouvelles et une promotion possible, quoique mes étoiles doivent encore reparaître ou filer. Tout le monde dit que je serai nommé ; mais si je suis rejeté encore en mai, je n'en mourrai pas. Morris et moi sommes désignés par l'armée d'Afrique pour faire partie de la première promotion ; cette vox populi est déjà quelque chose. Si je suis nommé avec Morris, ce sera double joie. En tout cas, je suis philosophe, je possède Yœs triplex à l'endroit des événements du monde et du caprice du sort. Quand, aujourd'hui que je suis plus souverain que des principicules du Nord ou le duc de Modène, je me sens triste, ennuyé, je redescends vingt ou vingt-cinq ans, et je trouve des éphémérides charmantes dans les souvenirs de ma jeunesse aventureuse, et je renais au passé ! Si le mariage veut encore de moi, il me trouvera ; autrement je prends mon parti et je vis en garçon, Tu me laisseras bien aller me chauffer chez toi quand il fera froid comme aujourd'hui, par-
tager ton coin du feu et ton pot-au-feu, quoique je ne l'aime guère! Comment vont mes enfants? Je voudrais bien les voir, on les dit si grands. Adieu , cher frère ; finis bien Tannée, commence bien l'autre, et embrasse tout notre monde à la fin et au commencement.
AU MÊME
Orléansville, le 29 décembre 1846,
Il faut que je sorte d'ici à quelques jours pour aller corriger les Ouled- Abdallah, qui viennent d'assassiner leur caïd, nommé et installé par moi. Ce pauvre Ben-Mjéad était bien le plus intrépide brigand de ma subdivision ; je l'avais lâché sur d'autres qui valaient encore moins que lui, et voilà qu'ils l'ont embrassé d'un côté et tué de l'autre. C'est historique ; le tigre Ben-Mjéad a bondi ; puis, frappé de nouveau, il s'est abattu, puis il a été littéralement déchiré, déchiqueté, et ses lambeaux jetés sur un fumier; son douair, sa smalah pillés et ses femmes mises nues : voilà les gentillesses arabes. Compte les assassinats de chefs nommés par nous qui ont eu lieu et que j'ai punis dans ma douce subdivision depuis deux ans î Deux aghas..., je ne saurais compter les caïds et les cheicks. Les deux fractions coupables des Ouled-
Abdallah se sont réfugiées dans des ravins inextricables, près de la mer ; j'irai les y chercher, et ils ne m'échapperont pas. Je ne puis y aller maintenant; les chemins sont impraticables ; il me faut au moins huit jours sans pluie. Ce répit forcé leur donnera de la confiance, et j'en aurai meilleur marché. Tu vois, frère, que je vais commencer l'année 1817 en guerroyant comme à l'ordinaire. Il est écrit que nous ne pourrons pas rester tranquilles. Malgré cela et le mauvais temps, mes travaux marchent. . . Mes boulangers me donnent de l'ennui; il n'avaient pas fait d'approvisionnements, parce que les farines étaient chères, et aujourd'hui ils me laissent presque sans pain. Les honnêtes gens sont venus par terre à Alger, disait Rovigo en parlant des civils : il avait certes raison.
Mon ami, le lieutenant-colonel d'Ailonville, est à Paris. C'est un vieux et intime camarade dont le nom t'est familier. 11 veut aller saluer notre mère et te voir, ainsi que mes enfants. Il te plaira.
Voilà encore une année finie, frère, et l'autre finira de même et nous serons toujours séparés, ballottés chacun de notre côté, sans bonheur, sans existence véritable. Ce n'est pas vivre que de marcher toujours vers un but, qui s'éloigne à mesure que l'on monte. Je vois bien que je suis africain à perpétuité. Mon Dieu, ce n'est peut-être pas un mal, mais je voudrais vous voir tous les ans un peu ; nous verrons ce que nous destine 1847.... Envoie partout, en mon nom, de bons souvenirs aux amis et embrasse cor-
dialement tous les nôtres. Je suppose que vous vous réunirez tous vendredi à la Madeleine. Je saurai que vous y pensez à moi et que vous y buvez à ma santé, je serai de cœur avec vous et je ferai de même à Orléansville.
AU MEME
Orléansville, le 8 janvier 1847.
Je reçois à la fois tes deux lettres, frère, c'est un affreux malheur que la mort de notre pauvre beaupère. Je n'y étais pas préparé'. J'en suis encore comme étourdi, je pense à ma mère, à son désespoir, et son courage, sa résignation m'effrayent
Voilà toute notre vie changée peut-être, nouveaux projets, nouveaux arrangements qui ne tarderont peut-être pas à nous rapprocher et à nous réunir,
et c'est ce que je désirerais le plus au monde
Nous avons un ami de moins à vénérer et à aimer. Resserrons-nous et aimons-nous mieux, s'il est possible.
1 M. de Forcade venait de succomber à une attaque d'apoplexie foudroyante.
A MADAME DE FORCADE
Orléansville, le 8 janvier 1847.
Je ne viens pas chercher à te consoler, mon excellente mère, mais je viens m' affliger et pleurer avec toi. Tu as perdu un bon et loyal mari, et nous un ami vénéré et chéri. Plus près que moi des événements, le coup vous a frappés plus fort, mais mon cœur Ta ressenti vivement. Je n'étais pas plus que vous préparé au malheur qui nous atteint. Je croyais mon pauvre beau-père content et bien portant, et il
n'était déjà plus Je me débats ici dans une cage
et tout mon être est à Paris.... Dans quelques jours écris-moi quelques lignes, pour me dire que le malheur t'a trouvée calme et forte, et que tu t'appuies sur tes enfants qui se sont si longtemps appuyés sur toi
A M. ADOLPHE DE FORCADE
Mon pauvre frère, comme je suis malheureux de ne pouvoir te presser sur mon cœur et pleurer avec toi notre bon et respectable père. Quelle affreuse
surprise! Quel coup inattendu! Deux fois, j'ai relu les lettres de mon frère sans les comprendre et sans y croire, puis j'ai pensé à la douleur de notre mère, à la tienne, et j'ai gémi comme un enfant. Il ne souffre plus et nous protège de là-haut, mais nous le regretterons et le pleurerons toujours. C'était un digne et loyal caractère, plein de noblesse et d'élévation.... Notre mère, notre pauvre et excellente
mère nous devons nous unir tous les trois pour
endormir sa juste douleur et la rendre aussi heureuse qu'elle Tétait avec celui que nous pleurons
A M. LEROY DE SAINT-ARTS AUD, AVOCAT A PARIS
Orléansville, le 15 janvier 1847.
Le courrier ne m'a rien apporté de toi , frère , j'ai reçu de mon pauvre frère Adolphe quelques lignes pleines de douleurs et de larmes, ma mère aussi avait ajouté quelques tristes paroles. Le temps seul portera remède à ces maux-là. J'ai écrit le dernier courrier à ma mère et à mon frère ; nos lettres se croisaient
Je fais continuer mes plantations autour d'Orléansville, je planterai cette année plus de quarante mille pieds d'arbres de toute espèce et beaucoup de
vignes. Je fais faire aussi une promenade en hippodrome qui sera remarquable. Si je restais encore deux ans ici, nous aurions vraiment quelque chose de bien. Mais ces occupations ne sont pas la guerre et je n'y suis pas de cœur et d'âme. J'ai des moments de nostalgie qui me prennent à la gorge et m'étouffent. Je
crie après la France, après vous
Bou-Maza cherche à soulever des tribus dans l'est, Nous l'avons usé par ici, et je ne crois pas qu'il ose revenir. Mes Ouled-Abdallah sont fort effrayés, ils se cachent et font demander l'aman. Ils n'échapperont pas au châtiment.
AU MÊME
Orléansville, le 5 février 1847.
C'est le cœur déchiré et le désespoir dans l'âme, que j'ai à t'apprendre aujourd'hui un affreux malheur. Ernest Dufay était atteint depuis quelques jours d'une indisposition que l'on attribuait à la petite vérole volante. C'était la petite vérole elle-même avec toute sa malignité. Mon pauvre Ernest, que j'aimais comme mon fils, a succombé avant-hier à midi. Ni tous les soins dont je l'ai entouré, ni mes prières ne l'ont arraché à cet affreux destin. Que dire à mon ami? Que dire à ce père qui m'a confié
ses deux enfants chéris? Je lui ai rendu l'un bien gravement malade et l'autre est mort dans mes bras. S'il avait été frappé d'une balle à mes côtés, mon chagrin aurait été moins grand. Il était soldat, c'était son métier. Mais mourir ainsi, à vingt-quatre ans! Frère, Henri est mon plus ancien, mon meilleur ami, je comprends toutes les angoisses qui vont le torturer et j'en souffre avec lui, autant que lui. C'est une triste commission que je te donne, mais c'est un devoir, annonce à Dufayson malheur. Dislui que son fils, frappé par la fatalité, a été disputé à la mort pied à pied. Les docteurs de mon régiment ne l'ont pas quitté.... C'est un deuil général dans le 53e. Ernest était aimé et estimé de tout le monde. C'était une belle âme, un cœur franc et loyal où germaient les plus beaux sentiments et les plus nobles pensées. Il n'y a que les êtres ainsi doués qui s'en vont.
Les obsèques d'Ernest ont eu lieu hier et jamais triste cérémonie n'a offert un spectacle plus désolant. Tout le monde pleurait. Tous les sous-officiers du 53e et de la garnison l'ont accompagné, c'était leur devoir. Mais ce qui m'a profondément touché, c'a été de voir derrière cette bière qui renfermait tant d'espérances perdues et tant de regrets, tous les officiers de toutes armes et même les bourgeois d'Orléansville. Tout le monde savait combien j'aimais cet enfant et à quel point il méritait d'être aimé.
Je n'ai pas la force de parler de tous ces détails à ce pauvre père qui n'a plus de fils. Prépare-le à
ce malheur. Mon Dieu ! pourquoi m'a-t-il donné ses enfants? Jamais, jamais je n'assumerai cette effroyable responsabilité.
Je me suis traîné, hier, pour conduire et présider le deuil; en rentrant, mes douleurs d'estomac m'ont saisi avec violence, et je quitte le lit pour t' écrire à la hâte. ,
AU MEME
Orléansville, le 12 février 1847.
Pas de lettres de toi, frère, pas de lettres de personne ; ni courrier de terre, ni courrier de mer. La tempête, les ouragans, les torrents de pluie qui tombent sans relâche sur nos pauvres têtes, nous coupent toute espèce de communication. Nous vivons comme des sauvages dans nos tanières avec nos tristes pensées. Gomme toujours mon physique s'en ressent, et j'ai eu plusieurs accès de fièvre et des crises d'estomac. Les chagrins, les contrariétés m'agitent et me rendent malade. Pour me bien porter, il me faudrait un égoïsme profond et un cœur de pierre ; malheureusement pour ma santé, je suis bien loin de là. Je me passionne pour tout, de là des accès de colère ou de sensibilité que je paye cher et vite. Aussi, je m'use avec une rapidité effrayante. On
ne se refait pas, j'ai beaucoup gagné en étudiant les autres. Je me suis étudié et je me connais aussi, je ne me corrige pas. As-tu reçu mes lettres? Connaistu mes nouveaux chagrins? As-tu vu Dufay? Je me ronge au milieu de toutes ces incertitudes pénibles qui me ramènent toujours à souffrir. Je ne m'accoutume pas à la perte d'Ernest. Ce malheureux jeune homme me fait un grand vide et je ne vois pas un de ses camarades sans avoir le cœur serré. J'ai fait embaumer le corps. N'en parle à Dufay que s'il émet le désir d'avoir les restes de son fils au château de Launaguet?Quel commencement d'année ! Et si tu savais, après les chagrins réels, combien de petites misères j'ai à supporter! Tout m'est contraire, à commencer par le temps qui me tient dans une irritation continuelle à cause de mes pauvres soldats sous la tente, interrompt mes travaux, nuit à mes cultures et me confine dans mon chalet où je me promène comme l'ours du Jardin-des-Plantes, où je
rugis sans cesse comme un vieux lion Comment
va toute la famille, ma mère, mon frère? Je n'ai plus l'espoir de les embrasser avant juillet ou août. Pas de promotions avant le mois de mai. La vie se passe à désirer et à regretter. . . .
AU MEME
Orléansville, le 15 février 1847.
Je reçois aujourd'hui tes deux lettres des 28 janvier et 5 février, plus une lettre de ma mère et de notre frère. Voilà un bon courrier et j'en avais besoin. Le soleil a reparu depuis deux jours, mais non pas un soleil d'Afrique. L'hiver est froid, humide : nous avons de la glace. La lettre de ma bonne mère m'a fait plaisir, parce que je l'ai vue calme,
résignée Mon Dieu, que j'aurai de bonheur à
l'embrasser....
Je m'occupe peu de politique, parce qu'elle n'est pas selon mes idées. Tous ces hommes d'Etat sont trop profonds et trop prudents pour moi. Si j'avais un duel sérieux, je ne les appellerais pas pour me servir de témoins. L'affaire s'arrangerait, mais l'honneur ne s'en arrangerait pas. Quant à vos émeutes, aux malheureux et aux scélérats qui pillent et tuent, brûlent et détruisent pour avoir du pain ou autre chose, rien de plus triste; et si ma mauvaise étoile m'amenait à la tête d'un régiment ou d'une force quelconque en temps de révolution, on se souviendrait de moi. Voilà où nous conduisent tous vos mauvais journaux et tous les écrivassiers de bas étages. C'est toute cette race qui vicie le goût de l'époque, et imprime à notre siècle un cachet indé-
lébile de mauvais goût et de fausses idées. C'est une plaie terrible que tous ces littérateurs et journalistes, partis de rien, ne tenant à rien, mais se tenant entre eux, qui se louent, s'admirent, s'encensent, se poussent, se coalisent, forment l'opinion, s'en emparent, font et défont les réputations, tuent les honnêtes gens, élèvent les fripons sur leur pavois et deviennent des puissances dont on subit l'influence en rougissant. C'est une véritable plaie, te dis-je, et elle augmente tous les jours. Je me révolte contre tous ces intrigants, ces Robert Macaires qui veulent imposer et s'imposer à tout prix, et qui n'ont pas dans la place vide du cœur qui leur manque, un sentiment généreux. J'ai défendu, dans ma subdivision, qu'on eût aucun rapport avec les journaux et je veux qu'on ne leur envoie rien , ni notes, ni renseignements. Dans quel siècle vivons-nous , mon Dieu ! Quels hommes ! Quels travers î Quels ridicules ! Quels vices ! J'aimerais à voyager le reste de mes jours sans jamais ouvrir un journal. Pour conserver quelque estime pour les hommes, il ne faut les étudier que dans les monuments de pierre ou de marbre qu'ils ont laissés derrière eux !
Pauvre Ernest Dufay, tu parles de ses épaulettes ! As-tu vu son pauvre père ? Quelle année , que de morts, que de deuils et de chagrins !
AU MEME
Orléansville, le 26 février 1847.
Le mauvais temps qui s'acharne après nous, avec la disette, la misère, et les fléaux de tout genre, a retenu sans doute ma correspondance à Ténès, à Alger et en mer. Je t'ai écrit plusieurs fois et bien tristement, tu recevras mes lettres par paquets et après un long jeûne. Ne vous plaignez pas de l'hiver et de votre climat de France. 11 est impossible d'avoir un hiver plus capricieux, plus humide, plus déréglé que celui qui pèse sur nos épaules. Nos routes sont impraticables , la mer est toujours furieuse et les ouragans nous suivent sur terre. Mon vieux Milianah vient de voir s'écrouler dix-sept ou dix-huit maisons. Malheureusement, il y a eu des victimes à regretter. Quant aux maisons, elles sont mieux par terre que debout. Mais toutes ces catastrophes ajoutent encore à la somme déjà si forte des misères que nous avons à supporter. L'Afrique française est dans un mauvais moment de crise que ne calment pas vos phrases de tribune et vos débats sans dignité , sans patriotisme et où le bout de l'oreille de l'orateur se montre toujours. Tu crains la guerre,... moi je l'appelle de tous mes vœux. C'est peut-être le seul moyen de nous tirer d'affaire, c'est une grande et noble crise qui fera taire toutes les autres. Que le canon
gronde et l'on ne se révoltera plus. Tu ne sais pas quel élan sublime s'emparerait de la France et de l'armée, si nous avions une guerre sérieuse et digne. Les battements de l'aile du coq rappelleraient l'aigle qui dort. . . . Tout le bonheur et la réussite des guerres est dans le moral des armées. Allez-vous-en et ne vous battez pas, si vous n'êtes pas sûrs de vous-mêmes. Le secret de la gloire de Napoléon est dans le moral dont il avait su cuirasser ses soldats, moral né en Italie et en Egypte, malade à Leipsig et mort de consomption à Waterloo. L'Afrique l'a retrempé, un bon chef le relèverait plus fort que jamais. Le maréchal Bugeaud est l'homme qui opérerait le plus vite cette grande cure.
Je viens de faire en une nuit deux razzias. J'ai fait tuer quatre des cinq assassins de l'agha Si-Mohammed. Ils m'avaient échappé jusqu'ici, il n'en reste plus qu'un seul et je l'aurai. Tu vois que si notre justice est lente, elle est inévitable, et il importe que les Arabes le sachent bien. Dans ce pays, on se tue, on se pille, on se vole, sans que cela tire à conséquence pour les Arabes. On tue un homme, prix du sang : cela se compte , se calcule, se débat selon l'importance du mort et ce qu'il rapportait aux vivants. Mais les Arabes ne comprennent pas encore une loi qui fait mourir celui qui tue. L'autre razzia a frappé sur quelques Ouled-àbdallah, qui avaient quitté leur repaire de Guelta et. s'étaient rapprochés de leur pays. Je les ai fait attaquer par les Arabes eux-mêmes seuls. On en a tué une demi-douzaine.
AU MEME
Orléansville, le 6 mars 1847.
...Les affaires d'Europe s'arrangeront, frère, et j'en serai pour mes. châteaux en Espagne. Je le regrette vivement ; ce que je désire le plus, c'est la guerre, quand ce ne serait que pour poser l'armée et pour lui donner la place qu'elle doit occuper dans un Etat.
Abd-el-Kader a, dit-on, quitté le Maroc pour s'avancer dans le sud, où les tribus loin de l'accueillir, fuient devant lui. Je crois qu'il cherche littéralement de quoi manger. Ma subdivision est très-tranquille , je maintiens mes sujets dans un salutaire état de frayeur, qui les rend doux comme des agneaux.
AU MEME
Orléansville, le 13 mars 1847.
Ta dernière lettre a rouvert mes plaies au sujet de ce pauvre Ernest Dufay et de son malheureux père. Toutes ces douleurs, toutes ces larmes me sont retombées sur le cœur et sur les nerfs, et depuis deux
jours, je suis malade. Dufay désire les détails les plus minutieux sur les derniers moments de son fils. Je le comprends, mais c'est une cruelle tâche pour moi, que de revenir sur un tableau qui ne me poursuit que trop et que je voudrais pouvoir oublier. Il faut répondre , je le ferai , mais ce sera aux dépens de ma triste organisation nerveuse.
Bou-Maza a reparu chez les Beni-Maïda, au sud de FOuarensenis; il a été surpris par Margueritte, le chargé des affaires arabes de Téniet-el-Hâad et le bach-agha Amer-Ben-Ferrath. On lui a tué onze cavaliers et il a disparu on ne sait dans quelle direction. 11 me pleut des chérifs de tout côté. Il en était poussé un chez les Beni-Ourraghs, il s'est enfui. Aujourd'hui en voici un autre qui est né chez les Achachas et menace mes Cheurfas et mes Ouled-Jounès. Tout cela ne me cause pas de souci, mais des embarras pour les mouvements de troupe et les préparatifs d'une sortie, car il faut être en mesure. Toutes mes troupes sont disséminées dans les camps, aux travaux des routes. Enfin, tous mes ordres sont donnés et, selon les nouvelles, je puis être prêt et dehors dans trois jours. Quel étrange pays? On ne peut compter sur rien, ni faire le moindre projet dans l'avenir. Il n'y a ni calcul, ni probabilité ; tout repose sur la versatilité et l'esprit aventureux de ces capricieux Arabes.
AU MEME
Orléansville, le 16 mars 1847.
Malborough s'en va-t-en guerre et moi aussi, mais j'espère bien ne pas en revenir comme lui, et porter tout seul mon grand sabre. Les cartes se sont brouillées par ici, et les Arabes veulent encore des coups de fusil, que je vais leur prodiguer à profusion.
Les chérifs continuent à sortir de terre dans tous les coins. Celui des Hallouïa est, dit-on, pris et livré à Mohamed-bel-Hadji. Bien, si c'est vrai, Yahia- Ben-Yahia, ancien chérif de l'année dernière, qui avait fait le mort est ressuscité. Il est près de la mer, entre les Cheurfas et les Achachas. Il a son petit camp, cinquante askers réguliers et vingt-cinq chevaux réguliers. A ce noyau viennent se joindre, à jour dit, tous les scélérats, les mécontents et les turbulents, race innombrable dans ce pays. Si Bou- Maza se joint à lui, nous aurons de la besogne.
T'ai-je parlé, dans mes lettres, d'un certain Aïssa- Ben-Djinn , qui d'abord s'était mis avec nous , puis nous avait trahis pour Bou-Maza, dont il était devenu le premier lieutenant: homme intrépide, rusé, intelligent, capable de tout, qui, un jour, avait abandonné Bou-Maza et était revenu à nous. Au lieu de le faire fusiller, je m'en étais servi et je l'avais fait caïd des Cheurfas , comme on lâche un tigre sur une bande
de chacals ou de loups. Aïssa nous trahissait de nouveau, et pour porter un gage à l'ennemi, il voulait couper la tête à notre agha Bou-Meddin. Mais les allures d* Aïssa m'étaient devenues suspectes, je le faisais surveiller; il était clair pour moi qu'il préparait une nouvelle trahison, et déjà il avait envoyé ses bagages en avant. J'ai envoyé l'ordre à Bou-Meddin de le tuer comme un chien, et mes ordres ont été exécutés avec une rare vigueur et beaucoup d'àpropos. La tâche était rude et difficile pour l'agha. Aïssa était un autre Maurevel , mais il fallait tuer ou être tué. C'est ce que j'ai fait comprendre à Bou- Meddin, que cette exécution sanglante a beaucoup grandi aux yeux des Arabes qui tremblaient tous devant Aïssa. Vois, frère, quelles mœurs, quel pays, quels hommes et quelle force il faut avoir, quel empire sur soi-même pour ordonner froidement des exécutions nécessaires, et ne pas se gâter à cette tyrannie facile, à cette omnipotence dangereuse. J'ai compris toutes les horreurs de l'histoire, souvent si triste, des proconsuls romains en Afrique. Quand le bien et le mal sont également à la portée des hommes, il est rare de leur voir faire un choix convenable. Pour nous, l'histoire des chefs français en Afrique sera pure, belle, instructive et bien intéressante à connaître. Il est à regretter que personne n'y pense, ni ne s'en occupe. Nous sommes plus romains que les Romains , car nous faisons notre devoir par amour pour le devoir , consciencieusement , sans ostentation ni gloriole. 11 est vrai qu'on nous mar-
chande souvent nos grades et que nous restons pauvres.
Le maréchal a dû partir hier d'Alger. Il m'a écrit que le gouvernement l'appelait pour soutenir à la tribune son projet de colonisation militaire. Il n'a pas l'intention de rester longtemps en France.
AU MÊME
Au bivouac des Tléta des Gheurfas, le 31 mars 1847.
Je viens aujourd'hui de terminer à ma satisfaction, et je suis difficile, ma petite expédition. J'ai rudement châtié les bandes révoltées des Cheurfas, Ouled- Jounès et Ouled-Abdallah. J'en ai tué une quarantaine, pris leurs troupeaux, coupé et fait manger leurs orges à mes chevaux. Ils sont venus ce matin en grande djemmaâh, me demander l'aman. Je leur ai imposé une forte amende. Tu les crois punis, corrigés ; non , ils recommenceront peut-être dans un mois. Je rentre à Orléansville dans quelques jours pour y recevoir le directeur des affaires civiles, M.Victor Foucher, deuxième personnage de l'Algérie, etqui comprend très-bien l'Afrique. Je laisse à Aïn-Méran un camp d'observation, jusqu'à ce que je sache positivement ce qu'est devenu Bou-Maza, qu'on poursuit
— Ul —
toujours et qui se cache on ne sait jamais où. Il est bien fin, et je crois qu'il a le don de l'ubiquité.
Mon expédition a été marquée par un événement fâcheux qui nous a tous attristés. L'aîné des fils du lieutenant général Dampierre, qui est avec son frère dans mes spahis, a reçu une balle dans la main droite. Il a subi avec un grand courage l'amputation de deux doigts. J'ai écrit de suite au pauvre père. Toutes ces tristes nécessités-là semblent s'acharner après moi. J'ai aussi écrit à mon pauvre Dufay, autre père plus malheureux puisqu'il ne lui reste plus rien. 11 me demande les restes de son fils. C'est bien difficile, sinon impossible. Je crains que ce projet qu'il caressait
dans sa douleur ne vienne l'augmenter encore.
AU MEME
Orléansville, le 10 avril 1847.
Le maréchal a renoncé à son voyage à Paris, il est sur le point de faire une excursion à Sétif par Bougie, pour profiter des bonnes dispositions qui se sont manifestées de ce côté depuis la soumission de Ben- Salem. On annonce la rentrée d'Abd-el-Kader en campagne avec cinq cents chevaux : il aurait commencé ses opérations par une razzia du côté de Stitten. Sortirons-nous? Resterons-nous? Aurons-nous
la paix? Aurons-nous la guerre? Ferons-nous nos foins et nos orges? Je m'ingénie si bien que j'arriverai, Dieu aidant, à faire vingt-cinq à trente mille quintaux métriques de foin, c'est-à-dire, deux années de ma consommation. Ce serait un résultat superbe, si Abd-el-Kader et Bou-Maza, qui se cache dans des trous et que je fais traquer comme un chacal, m'en laissent le temps. Après les foins, viendront les orges et les blés. Oh ! j'ai beaucoup à faire avant de songer à la France. Nos champs sont superbes. Orléansville est entourée d'une immense ceinture verte dans les plis de laquelle il y aune riche moisson. Je donnerais beaucoup pour te tenir quelques jours chez moi. Orléansville est vraiment curieux à visiter. Tu ouvrirais les yeux, en voyant une ville âgée de trois ans et demi et plus de cent mille pieds d'arbres plantés, et une pépinière digne du Jardin-des-Plantes
AU MEME
Orléansville, le 13 avril 1847.
Bou-Maza est entre mes mains ! Il est ici depuis deux heures. C'est un beau et fier jeune homme! INous nous sommes regardés dans le blanc des yeux. J'ai de suite annoncé la bonne nouvelle au maréchal qui sera bien heureux. J'attends ses ordres pour faire
partir Bou-Maza par terre ou par mer. Tu comprends que je le garde bien. J'ai ses pistolets que je te donnerai, et son chapelet pour ma sœur. Voilà une bonne journée, frère ; je n'ai pas le temps d'en écrire plus long aujourd'hui.
AU MEME
Orléansville, le 17 avril 1847.
Me voilà un peu sorti du tourbillon où je vis depuis trois jours. Bou-Maza est parti ce matin pour Ténès sous bonne escorte, et d'après les ordres du maréchal, il s'y embarquera pour Alger. Je l'ai fait accompagner par le capitaine Bichard, mon directeur des affaires arabes, et par mon officier d'ordonnance de Roman qui est en outre chargé de mes dépêches pour le maréchal. Bou-Maza n'est pas un homme ordinaire. Il y a en lui une audace indomptable jointe à beaucoup d'intelligence, dans un cadre d'exaltation et de fanatisme. Il se croyait appelé à de grandes choses, et comment ne l'aurait-il pas cru? Il avait été élevé et mis en avant par la puissante secte des Muléï-Abdel-Kader, dont il fait partie. Il est originaire de la famille des Dris du Maroc. L'empereur du Maroc luimême correspondait avec lui, l'aidait de son or, de sa poudre, l'encourageait à la guerre sainte. Tous nos chefs, presque sans exception, Sidi-Laribi en
tête, lui fournissaient des hommes, de l'argent, de la poudre. Ce serait triste si les révélations d'un conseil de" guerre venaient mettre à nu ces plaies de notre histoire africaine. Les dernières tentatives faites par Bou-Maza l'ont dégoûté et désillusionné. Partout il nous a trouvés en garde, partout il a rencontré mes camps, mes émissaires. Enfin, il arrive chez un de ses afïidés , le caïd des Ouled-Jounès, nommé El- Haceni, qui, s'il eût été seul, se serait prosterné devant lui, mais il y trouve quatre de mes Mokrazeni. C'a été le dernier coup. Il a de suite pris sa détermination et a dit : « Menez-moi à Orléansville au colo- » nel Saint-Arnaud lui-même, » ajoutant que c'était à moi qu'il voulait se rendre, parce que c'était contre moi qu'il s'était le plus battu. Les autres ont obéi, ils tremblaient encore devant Bou-Maza , qui a gardé ses armes et ne les a déposées que chez moi, sur
mon ordre deux pistolets chargés de huit balles.
En amenant Bou-Maza, mes quatre Mokrazeni étaient effrayés de leur audace. D'un signe Bou-Maza les aurait fait fuir. L'influence de cet homme sur les Arabes est inconcevable. Bou-Maza était las de la guerre et de la vie aventureuse qu'il menait. Il a compris que son temps était passé, et qu'il ne pouvait plus soulever des populations fatiguées de lui et domptées par nous. C'est un événement remarquable, et il me tarde de savoir comment le maréchal l'aura pris. Les soumissions de Ben-Salem et de Bou-Maza sont de grands pas pour la pacification de l'Algérie.
J'ai demandé plusieurs grades ou décorations pour ma subdivision ; c'est peu pour ce que vaut Bou- Maza. Je demande un régiment pour Canrobert et un pour Répon, un bataillon pour Richard, et un escadron pour Fleury, et des croix pour d'autres officiers. Encore un coup, ce n'est pas trop. Si de ce coup-ci, je ne suis pas maréchal de camp moi-même, j'aurai du malheur. Si les promotions de mai ne sont pas faites, mes chances seront belles. Qu'en penses- tu? Mais je déteste demander pour moi. J'ai bien songé à écrire au duc d'Aumale, mais je n'ai jamais pu m'y résoudre. Pour les autres, je suis tenace et hardi; pour moi, non, j'ai trop de fierté ! Avec tous ces jalons-là, si je suis maréchal de camp au mois de mai, je pourrais bien être lieutenant général dans quatre ans. Alors, ma foi, je me repose, à moins que nous n'ayons la guerre.
J'ai reçu une lettre de notre frère qui m'appelle vieil aristocrate. Je crois qu'il a raison : c'est la liberté que j'ai vue qui est cause de cela, c'est la presse, c'est la chambre, ce sont vos inutiles révolutions qui ont tué les gens et laissé vivre les abus ; enfin, c'est tout ce que je vois tous les jours avec un grand dégoût. Je crois que nous discuterons quand je serai à Paris. Que n'y suis-je ! Mon Dieu, que je voudrais être plus vieux d'un mois pour savoir si j'aurai mon grade, et si j'irai en France!
AU MÊME
Orléansvillc, le 24 avril 1847.
Le maréchal est enchanté de la prise de Bou-Maza, il l'envoie à Paris accompagné du capitaine Richard, mon chargé des affaires arabes. Richard est un homme de mérite, doux comme un mouton, brave comme un lion, parlant l'arabe comme le français, mais neuf et connaissant peu le monde. Il est sorti de l'École polytechnique pour Metz, de Metz pour l'Afrique où il est depuis 1840, et depuis 43 à Orléansville, qu'il a vu naître. Reçois Richard et présente-le à nos amis.
Le maréchal m'a écrit une bonne et paternelle lettre. On regarde unanimement Bou-Maza comme l'ennemi le plus dangereux que nous ayons eu, Abdel-Kader à part, et c'est à moi que Bou-Maza est venu, qu'il a voulu se rendre, c'est devant moi qu'il a demandé à être conduit.
On est toujours mal disposé à Paris, à Alger et partout pour ce pauvre maréchal qui s'en tourmente et y perd son repos et sa santé. As-tu vu les épiciers et les bonnetiers de la chambre avec leur protestation contre l'expédition de Kabylie? S'ils veulent dicter la guerre, qu'ils viennent conduire nos colonnes. Dans six mois, nous aurons des représen-
— lkl —
tants du peuple à l'armée d'Afrique. Cela ira bien, je demande à m'en aller.
Je viens d'écrire au maréchal, et je lui ai dit que le moment était opportun, bien choisi, et on dirait fourni par sa bonne étoile pour se retirer noblement. L'Afrique est en paix par lui. Il vient de donner au gouvernement trois de ses ennemis les plus acharnés et les plus habiles, Ben-Salem, Bou-Maza et Bel- Gassem. C'est un beau trophée de gloire avec lequel il peut s'en aller.
AU MEME
Orléansville, le 15 mai 1847.
Cher frère, j'ai ici le procureur général de l'Algérie, M. Gillardin, qui vient inspecter la justice d'Orléansville, dont il est fort satisfait, par parenthèse. J'ai donc bien peu de moments à te donner, absorbé que je suis par les devoirs de l'hospitalité et mes longues conversations d'affaires avec réminent magistrat qui me visite. Nous nous quitterons, je crois, fort satisfaits l'un de l'autre. Je veux cependant répondre à la partie principale et intéressante de ta lettre, la question de mon voyage en France. Tu ne doutes pas de mon ardent désir de vous voir tous, mais il me répugne de rentrer en France colonel. J'ai
si bien gagné les étoiles que ce serait avec déplaisir que je montrerais à ma famille et à mes amis un désappointement qui ne me blesse cependant le cœur que parce qu'il m'éloigne d'eux. On ne m'a pas compris dans les promotions de mai, j'attendrai, dî meliora... Je crois que je ne dois pas quitter la place avant d'être général. Aujourd'hui, je ne sais quand je serai nommé, mais que ce soit ce soir, demain, dans un mois, dans six mois ou dans des années, je recevrai froidement ma nomination, et je ne remercierai que le maréchal, et le maréchal seul. M. Moline de Saint- Yon ne me connaît pas, je ne dois pas être surpris qu'il me laisse à l'écart, mais le maréchal lui a écrit, et s'est plaint hautement de ce qu'il appelle un déni de justice.
J'ai été assez maladroit pour attraper un refroidissement à la suite d'une course à cheval de neuf lieues pour visiter mes camps de faucheurs. J'ai été pris avec une grande violence comme toujours, et comme toujours j'en ai été quitte assez vite. C'est pendant cette crise que m'est survenue cette autre crise morale prévue par moi, mais toujours sensible.
J'ai reçu du maréchal l'ordre d'être à Alger le 24. Il est parti pour la Kabylie, il ne restera que quelques jours à Alger, après son retour.
AU MEME
Orléaûsville, le 21 mai I8'j7.
...Que dis-tu de nos députés, qui ne comprennent pas que, quand un pays comme la Kabylie est à moitié soumis et que les soumis insultés et razziés par les insoumis, demandent qu'on les aide, il faut, sous peine de perdre tout, marcher contre les insoumis qu'une démonstration peut abattre. C'est ce qui arrive. Les tribus qui ont fait leur soumission ont dit : « Venez au centre du pays et montrez-vous. On nous » insulte, venez prouver que vous défendez vos alliés, » autrement nous nous retirons de votre cause. » Il n'y avait pas à hésiter. Les ministres savent cela, et au lieu de répondre aux attaques, ils ont préféré se taire et attendre les résultats pour dire : « Nous avons a uto- » risé ou nous n'avions pas permis, » selon que l'on aura réussi ou non. Est-ce là du gouvernement, de la dignité ? Et tu veux que le maréchal n'abandonne pas la partie! Si, pardieu, et je vais le lui conseiller encore. Je l'estime trop pour ne pas être sûr qu'il se retirera, et il fera bien.
Tu as vu Bou-Maza, c'est un personnage curieux; mais je suis de ton avis, on le gâte trop. Je l'ai traité bien et avec égard, mais à grande distance de moi. Je ne vois pas de mal à ce qu'on l'élève, c'est m' élever moi-même qui l'ai combattu, vaincu, ruiné et
enfin livré, mais on va beaucoup trop loin. Je n'écris pas à Richard, parce que je ne sais pas si ma lettre le trouverait encore à Paris. En tout cas, dis-lui de m' écrire et de revenir le plus tôt possible.
Alger, le 26 mai 1847.
Voici, cher frère, une révolution tout entière et qui m'entraîne probablement dans ses ruines. Mais ma conscience est légère et j'ai fait mon devoir.
Le maréchal est arrivé aujourd'hui à onze heures du matin. Les journaux t'auront appris son combat du 16 et ses succès en Kabylie. Aujourd'hui sa détermination est arrêtée. Le même bateau qui te porte ma lettre écrite au bout de sa table, emporte à Paris l'annonce de son retour. Tl part dans quelques jours et ne veut plus de l'Afrique ou plutôt du gouvernement qui ne le soutient pas.
Moi, je suis colonel du 53e et pour longtemps peut-être ! Qui viendra ici, je l'ignore. Mais je reste ferme et fort de moi. Attendons les événements....
AU MEME
Alger, 1g 28 mai 1847.
Eh bien, cher frère, mes quelques lignes du 26 t'ont annoncé en grande hâte la révolution africaine que nous subissons, et, nenous y méprenons pas, c'en est une réelle pour tous, pour le pays et pour nous surtout, vieux soldats qui avons vieilli et grandi avec l'homme que nous regretterons toujours.
Fatigué de lutter contre des ministres qui repoussent ses idées et veulent faire prévaloir d'autres systèmes, le maréchal se retire et cette fois-ci sa détermination est irrévocable. Il a fait de nobles adieux à l'armée, tu liras son ordre du jour.
Nous avons tenu conseil, et voici les combinaisons que le maréchal a arrêtées et soumet au roi : Bedeai' ou Baraguey-d'Hilliers, ou bien (et dans l'intérêt de l'Afrique, c'est mon avis) le duc d'Aumale avec un des deux pour commander les troupes. Tout cela se débat à Paris dans ce moment-ci. Le maréchal a écrit au ministre les lettres les plus nobles et les plus dignes. 11 se plaint qu'on n'ait pas eu égard à ses propositions pour les promotions dans l'armée d'Afrique, etc.
Pour moi, frère, je suis là, debout sur des ruines. . . ne voulant pas perdre ma position que j'ai bien gagnée, mais le cœur serré et révolté surtout de Tinjus-
tice des hommes. Je ne dois pas quitter Oiiéansville sans les étoiles, mais après, je crois que je quitterai l'Afrique pour toujours. Gela dépendra du gouverneur qu'on nous donnera.
Le maréchal compte s'embarquer le 5 juin pour France, moi, le 8 pour Ténès. J'ai bien à faire à Orléansville.
AU MEME
Alger, le 5 juin 1847.
Cher frère, ces quelques lignes te seront portées par le même bateau qui emporte en France notre brave maréchal, et la fortune de l'Afrique.
Le prince de Joinville est arrivé hier avec son escadre. Il a vu le maréchal, et j'assistais à l'entrevue qui a été affectueuse et cordiale. Le maréchal a exposé au prince les motifs qui le mettaient dans la nécessité de quitter son gouvernement, le prince l'a approuvé.
Le maréchal m'a dit de lui écrire souvent, et m'engage, si je vais en France , à aller le voir à Excideuil ,
ce que je ferai certainement Dans une heure
l'armée et tout ce qu'il y a de bien dans la population civile ira faire ses adieux au maréchal. C'est une triste cérémonie, j'irai l'accompagner jusqu'à bord du Caméléon,
Cette crise, frère, nous éloigne de nos entretiens de famille. Comment vont tous les nôtres , notre mère , ta femme, nos enfants? J'attends vos lettres avec impatience.
AU MEME
Orléansville, le 12 juin 18^7.
Cher frère, je suis rentré avant-hier dans mon gouvernement, et j'y ai trouvé une besogne à effrayer un limonier flamand. Depuis hier je travaille à me débrouiller. J'ai encore le cœur triste et serré du départ de notre noble chef. Je vois les conséquences de sa retraite et mon avancement compromis. Que veux-tu? C'est un malheur, mais je ne pouvais pas en conscience lui conseiller de rester, quand à sa place je serais parti. Je devrais rester dix ans colonel que je ferais encore ce que j'ai fait. En considérant l'affaire sous toutes ses faces, je me rattrape à bien des considérations, et à quelques espérances. Le maréchal est un homme trop considérable pour qu'on puisse le laisser sous la remise. On le voudrait qu'on •ne le pourrait pas. On lui donnera quelque haute position : sa protection demeurera puissante.
Tu comprends, frère, qu'avec de pareilles idées on doive rêver beaucoup. Ainsi fais-je, et le temps
passe, mais lentement, car mon imagination le devance de trop loin. Attendons, et que le ciel ne m'envoie pas de fièvre cérébrale!
Adieu, je retourne âmes foins et à mes orges. Dans une heure, je monte à cheval pour aller visiter tout cela.
AU MÊME
Orléansville, le 25 juin 1847.
J'attends les nouvelles de Paris. Ta lettre ne me dit rien, mais je sais qu'à la date du 17 rien n'était décidé. Le ministre de la guerre avait écrit au maréchal à Excideuil, pour l'engager, au nom du roi, à retirer sa démission et à venir à Paris s'entendre avec le gouvernement. Le maréchal avait refusé, se retranchant derrière son état maladif et la nécessité du repos. Il insistait pour qu'on lui nommât un successeur. Alors M. de Salvandy a écrit de nouveau au nom du conseil pour vaincre cette détermination du maréchal. On ne connaissait pas sa réponse. Je pense qu'il persistera , et les derniers débats des chambres ne sont pas faits pour l'engager à revenir gouverner.
Voilà le mois de juin à peu près fini et j'ai peur qu'il ne change rien à notre position Si jamais tu
viens à Orléansville, tu m'estimeras d'y être resté si longtemps et d'y mourir à petit feu, c'est-à-dire, au feu du sirocco. Quelquefois je me sens au bout de ma résignation. Perdre trois ans de sacrifices, c'est absurde, et cependant je demande au ciel la prolongation d'une patience que je sens qui m'échappe, parce que mes forces, que soutenait l'espérance, diminuent et s'éteignent.
Je quitte Orléansville le 2 juillet pour aller établir mon quartier général à Ténès, j'y resterai tout juillet et une partie d'août. La chaleur est intolérable ici ; h Ténès, il y a douze degrés de différence. Je prendrai des bains de mer s'ils me réussissent.
AU MEME
Orléansville, le 1er juillet 1847.
Je reçois ta lettre du 21 juin; oui je suis rentré chez moi et j'y suis rôti, bouilli.... Je vais demander aux bains et à l'air de la mer une tranquillité nerveuse que je cherche en vain depuis longtemps. Chaque courrier si impatiemment attendu ne m'apporte qu'un désappointement et des désirs de plus. Rien ne marche, les affaires se traînent sans solution et semblent reculer avec le temps. Toujours des conjectures, des probabilités, des calculs; c'est un désert
où l'on se perd, où l'on se débat. Mieux vaudrait être enseveli dans le sable.
Ton post-sciïptum , qui dit que le maréchal est mandé à Paris pour prendre le portefeuille de la guerre, n'est pas acceptable. Le maréchal sait trop ce qu'il vaut pour entrer comme bouche-irou dans un ministère qui n'a pas d'avenir. 11 est fort indécis, on le travaille sans relâche. Il paraît que Salvandy a été à la Durantie pour frapper un grand coup. C'est peut-être ce voyage qui a donné lieu au bruit que tu rapportes. Je pense qu'il n'est question que de l'Afrique Tout le monde est fort embarrassé, la chose
publique ne bat que d'une aile. Rien n'avance, on dirait qu'on a peur de prendre un parti et qu'on ne compte que sur le temps. Faiblesse , faiblesse ! Nos gouvernants n'ont d'énergie que pour faire des fautes.
Je suis toujours dans les foins et dans les moissons. J'aurai quarante mille quintaux métriques de foin et seize mille quintaux de paille, c'est-à-dire, un approvisionnement en fourrage d'environ trois ans. C'est un beau résultat.
Je pars pour Ténès samedi à trois heures du matin. J'ai envoyé des chevaux à moitié chemin et je serai arrivé avant neuf heures du matin à Ténès, après avoir visité les quatre camps qui sont sur la route. Treize grandes lieues î Pour marcher ainsi , il ne faut ni ventre ni point de côté. Toujours même vigueur, même agilité, même activité ! Je peux faire la guerre encore quinze ans, et Dieu veuille que cela arrive !
AU MEME
Ténès, le 18 juillet 1847.
Le général Bedeau vient d'être nommé par ordonnance royale gouverneur général par intérim. On lui a envoyé d'Alger un bateau pour le chercher. Nous verrons ce que Bedeau fera, s'il accepte. Le gouvernement avait arrêté la nomination du duc d'Aumale. Les affaires du Maroc ont amené un ajournement. On a été effrayé de la gravité d'un début dans une expectative de guerre et on a essayé de l'intérim Bedeau. Il n'est pas question de Lamoricière.
AU MÊME
Orléansville, le 20 août 1847.
Cher frère, je suis en pleine inspection générale depuis ce matin. Le général Baraguey-d'Hilliers a été beaucoup plus vite qu'il ne pensait pouvoir le faire, et au lieu d'arriver en septembre comme je le croyais, il vient de descendre chez moi presque à l'improviste. Quel temps pour passer une inspection générale ! Un sirocco affreux depuis quatre jours.
Le général Bedeau a témoigné le désir de me voir à Alger, pour causer des affaires du pays et de la subdivision. J'accompagnerai le général Baraguey-d' Milliers dans son inspection, et je m'embarquerai pour Alger le 29.... Adieu, je t'écris au murmure de la théorie que mes sous-officiers ânonnent au lieutenant général.
AU MEME
Alger, le 1er septembre 1847.
Je suis à Alger depuis le 30, j'ai vu le général Bedeau. Nous avons parlé affaires, politique, etc. Il craint le Maroc où Abd-el-Kader fait des progrès, et la boule de neige finira par rouler sur nous.
Le duc d'Aumale est décidément notre gouverneur, c'est bien. Il arrive avec Chongarnier. Bedeau retournerait à Gonstantine et Lamoricière àOran; voilà ce que Bedeau dit et croit. 11 pense aussi que le prince n'arrivera qu'à la fin de septembre....
Que dis-tu de l'atmosphère morale au milieu de laquelle nous vivons? Partout des vols , des concussions, des corruptions, des scandales. Quel siècle et quelle crise! Quelle époque fatalement marquée! Des ministres, des pairs, des généraux, des intendants, la tète, l'élite de la société en accusation, et
pour combler la mesure, l'aristocratie de France, frappée au cœur par le poignard d'un Choiseul- Praslin! Quel est le cœur un peu droit qui ne se sent attristé ! Quel est le membre de cette société malade qui n'est pas atteint d'une fièvre de dégoût? Pour moi, je suis tellement frappé du noir de la situation et de sa triste gravité, que si je n'avais pas d'enfants, j'irais demander à un air plus pur et bien éloigné de me rendre un peu de vie et d'illusion...
Et la réunion du Château-Rouge qui croit avoir sauvé la France ! C'est aux Petites-Maisons que ces braves gens-là devraient faire leurs banquets.
AU MEME
Orléansville, le 11 septembre 1847.
Je me suis embarqué le 8 à Alger, à trois heures de l'après-midi, par une fort mauvaise mer. Le lendemain, j'étais à Ténès à huit heures du matin, et à onze heures je montais à cheval pour retourner à Orléansville où j'arrivais à cinq heures du soir, un peu fatigué, mais heureux d'être quitte de l'ennui de voyager par mer et par terre.
Nous recevons du Maroc des nouvelles contradictoires. 11 y a quelques jours, on nous disait qu'Abdel-Kader s'était emparé de Taza et marchait sur Fez.
C'était toute une révolution qui allait s'accomplir. Et voici qu'hier j'expédiais une dépêche télégraphique annonçant que l'empereur de Maroc avait rencontré les Hachems, les avait massacrés et avait fait rentrer cinquante tentes à Tlemcen. Abd-el-Kader est retourné à sa deïra sur l'Oued- Kert.
Tu penses bien que je ne puis me prononcer encore sur mon voyage en France. Je le désire ardemment, mais il faut que j'attende et ma nomination et l'arrivée du prince.
Orléansville, le 15 octobre 1847.
Je lis les Girondins de Lamartine et en méditant sur ces hommes, sur ces fautes, sur ces crimes, je fais de tristes réflexions ; mais le sentiment qui domine chez moi, c'est la haine des révolutions. Girondins, jacobins, cordeliers et autres, hommes de talent, d'énergie, de génie ou niais politiques et fanatiques ridicules, ne m'inspirent que du dégoût : les uns poussant au mal, les autres n'ayant pas la force de l'arrêter, tous ne voyant que leur intérêt ou leur ambition. De tous ces noms-là, il n'y en a qu'un que j'excuse sans l'estimer, parce qu'au milieu de ses intrigues vénales il y avait de l'intrépidité, des éclairs
de génie et du patriotisme, c'est Dumouriez. Malgré la faiblesse de ses lieutenants, il a sauvé la France dans PArgonne.
Ce livre m'intéresse, me remue, me passionne, m'attendrit aux larmes et m'irrite jusqu'à la colère. Quelle puissance de style a Lamartine ! Mais voilà tout, il n'a pas de logique, et souvent il sacrifie l'histoire à sa poésie et à ses idées. Le poëte est partout, mais c'est la plus riche et la plus puissante imagination du siècle.
Si j'avais commandé au château le 10 août, le roi ne serait pas parti, et nous aurions battu les faubourgs ou nous serions tous morts. C'eût été pour la monarchie française un plus noble tombeau que le Temple et l'échafaud. . .
La chaleur nous est revenue, et jamais nous n'avons eu autant de malades : quatre cents à l'hôpital et deux cents couchés dans les chambres à Orléansville. Même proportion à Ténès. Beaucoup de fièvres, peu de mortalité. J'attends la fin de l'année avec une impatience qui me fait battre le cœur, je serais bien malheureux, si je ne pouvais pas aller en France.
AU MEME
Oléansville, le 13 novembre 1847.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, cher frère. Le télégraphe m'a appris avant-hier, 11 novembre, que j'étais nommé maréchal de camp. 11 novembre, précieuse éphéméride, il y a dix ans que je recevais à Bone la croix de la Légion d'honneur gagnée à Gonstantine. En 1837, je débarquais sur cette terre d'Afrique, triste, inconnu et lieutenant d'infanterie. En 1847, je suis heureux, connu, apprécié, maréchal de camp et commandeur de la Légion d'honneur! Mon but est atteint, mes enfants ont un nom et une position, et moi, par la force des choses, même avec la paix, je serai lieutenant général dans six ans.
Maintenant, frère, nous pouvons rire à l'avenir qui nous sourit. Dans deux mois, nous serons tous réunis. A moins d'événements extraordinaires, je m'embarquerai à Alger le 22 décembre, et je serai à Paris dans les premiers jours de janvier, et je passerai trois mois avec vous... En vérité, je crois rêver. Tout cela m'est tombé, en vingt-quatre heures, comme une pluie d'or. Le 10, je me suis couché colonel et triste ; le 11, les ficelles du télégraphe me réveillent général et heureux. Car vous brillez tous, à mes yeux, bien plus que les deux étoiles que je
crois avoir gagnées. Le temps va me paraître bien long d'ici à 1848, mais je vois le terme de mes ennuis. Que de choses à nous dire, à nous raconter î Sera-ce assez de trois mois?
AU MÊME
Orléansville, le 27 novembre 1847.
Ce soir, ma demande de congé part pour Alger : pure formalité, car tout le monde est prévenu. Qui fera mon intérim? Sera-ce Bosquet, que tu ne connais pas, mais qui est fort connu et fort apprécié en Afrique ; homme de mérite, d'esprit et de sens, qui a commencé sa carrière, étant capitaine d'artillerie, comme officier d'ordonnance du général Lamoricière, et qui, poussé par lui et ses services dans les bureaux arabes , est monté rapidement jusqu'au grade de colonel? Sera-ce Canrobert, nommé colonel du 2e de ligne? Sera-ce enfin Répon, qui sera bientôt colonel?
Je quitte Orléansville le 10 décembre; je vais passer l'inspection du boulet à Ténès, et je m'embarque pour Alger le 12, le 15 ou le 19, selon le temps et la mer... Je viens d'être malade : deux forts accès de fièvre. J'ai avalé un picotin de pilules de quinine , et je vais mieux ; ce n'est pas le moment
d'être malade. Chaque soir, en me couchant, au lieu de ces pensées tristes et tumultueuses qui venaient m'assaillir, je m'endors avec l'espoir de vous embrasser tous bientôt ; je m'endors près de vous, au milieu de vous, et chaque matin je me lève heureux.