‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 3 sur 52 · A M. LE BARON DUFAY DE LAUNAGUET · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DUFAY DE LAUNAGUET

Orléansville, le 29 novembre 1847.

Cher Henri, il y avait bien longtemps que je n'avais reçu de tes nouvelles, et je n'osais pas t'écrire. 11 me semble que chacune de mes lettres doit te faire verser une larme nouvelle, car la tienne a rouvert toutes mes plaies du cœur. Ce nouveau grade dont tu me félicites, comme il en aurait été heureux, lui! Pauvfe ami! en allant chercher au fond d'une armoire ses épaulettes, qui y dormaient depuis près d'un an , j'avais le cœur bien serré. Je croyais au temps plus de puissance qu'il n'en a pour endormir les véritables douleurs. Comme toi, je redoute notre première entrevue et je la désire en même temps. Je prends un congé de trois mois ; je serai à Paris dans les premiers jours de janvier, et j'y resterai jusqu'à la fin de mars. Je te verrai donc ; adieu , ami , du courage et de la force

A M. LEROY DE SALM-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Oiléansville, le 7 décembre 1847.

Cher frère, je comptais quitter Orléansville le 10 et m'embarquer de suite; mais le duc d'Aumale m'écrit qu'il désire que je ne quitte pas mon important commandement avant d'avoir conféré avec le colonel Bosquet, qui est appelé à faire mon intérim. Bosquet est chef du bureau arabe à Mostaganem, et ne me paraît pas très-pressé de venir commander ici le 55e ni la subdivision. Cependant je viens de lui envoyer un courrier : je ne suppose pas qu'il tarde plus de huit jours.

Je crains que les affaires de l'ouest ne nécessitent quelques mouvements de troupes. Abd-el-Kader est fort gêné dans le Rif, habité par des sauvages, et pressé d'un côté par les fils de l'empereur du Maroc, à la tête d'une armée imposante, et de l'autre par Lamoricière, qui s'est porté à la frontière avec une forte colonne. Abd-el-Kader a, dit-on, proposé à l'empereur du Maroc de se soumettre à lui. L'empereur ne s'est pas soucié de cet embarras, et il a donné avis au prince de la situation. Le prince a envoyé Beaufort, son aide de camp, aux nouvelles, et nous en sommes là. Beaufort est revenu, mais rien n'a transpiré.

AU MEME

Alger, le 30 décembre 1847.

Cher frère, après toutes les traverses, tous les ennuis imaginables causés par le mauvais temps, une prison forcée de huit jours à Ténès, un voyage à Oran pour être sûr de m' embarquer, je suis enfin arrivé à Alger hier soir. Mais les contrariétés m'y suivent : je ne puis m'embarquer que le 5 janvier. J'ai ici beaucoup d'affaires à terminer, et voulant éviter Toulon, je suis obligé de prendre le bateau le Philippe- Auguste, qui part le 5 pour Marseille. Ma place à la malle-poste est retenue pour le 8.

Je ne te parle pas du grand événement, de la soumission d'Abd-el-Kader. J'étais à Oran le lendemain de son départ, et j'ai eu les plus curieux détails de la bouche même du prince et du général Lamoricière. Je te garde tout cela pour la conversation. C'est un immense événement pour l'Afrique et le prince, et la nouvelle arrivera pour l'ouverture des chambres. Tout y est, jusqu'à l'à-propos. Le prince était fort content ; il m'a reçu avec sa bienveillance et sa cordialité ordinaires; il m'a dit : « Vous reviendrez en Afrique après votre congé. » Je lui ai répondu que c'était mon intention. Il m'a serré la main en me disant qu'il fallait revenir le plus tôt possible.

AU MEME

Alger, le h janvier 1848.

Cher frère, je t'écris cette lettre, que j'emporte avec moi demain, mais qui partira de suite de Marseille et arrivera avant moi à Paris.

J'ai dîné hier chez le prince. J'étais à table à côté de la princesse. Nous avons beaucoup causé Naples, duchesse de Berry, voyages, etc. Elle est bien, sans façon, spirituelle, fort gracieuse.

Je dîne ce soir chez l'évêque Pavy, qui m'a pris en amitié. Nous avons causé religion, dogme, etc. Je lui ai tenu tête. C'est un homme d'esprit, mais il parle de tête plus que de cœur ; je prêcherais mieux que lui.

Enfin j'embarque demain, et le temps se remet au beau. Mon Dieu, quand serai-je à Paris!

AU MEME

Marseille, le 8 janvier 1848.

Je suis arrivé hier soir à huit heures plus qu'à moitié mort. Quelle mer ! quelle traversée ! et qu'il

faut aimer la France pour y revenir en hiver sur le Mérovée!

J'apprends en arrivant la mort de la princesse Adélaïde ; c'est un grave événement pour le roi : il suivra sa sœur de près.

On voulait ici me fourrer dans les honneurs, dans les inaugurations et bénédictions de chemins de fer de Marseille à Avignon. J'ai refusé, je suis pékin ; je

pars le 10 Je reverrai Abd-el-Kader à Paris;

c'est original. 0 destinée !

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