‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 26 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

m'est favorable plus que je ne pouvais l'espérer. J'ai été très-peu malade et je ne sens aucune douleur. Le mal de mer a tout chassé ou tout absorbé pour le moment.

Demain mardi 2 mai , vers six heures du matin , nous entrerons à Malte, où je passerai la journée, trèsoccupé avec les Anglais. C'est ce qui fait que je t'écris d'avance. Le courrier passe à Malte le 3, et emportera cette lettre que tu recevras le 8 ou le 9, juste au moment où j'arriverai à Constantinople ; car je compte m' arrêter à Candie, Smyrne, Gallipoli et Rodosto. Rien ne me presse et j'ai beaucoup à voir et à étudier.

La Maréchale a été malade pendant deux jours et deux nuits. Aujourd'hui, elle va mieux. Mes aides de camp ont plus ou moins souffert, Puységur et de Place beaucoup, Cugnac et de Villers un peu. Le reste de la smalah jouit d'une santé insolente. Delattre et Lostanges sont les plus fiers et se moquent des blessés.

Adieu, cher frère, le mouvement commence à me fatiguer et je vais remonter prendre l'air.

Malte, le 2 mai.

Nous sommes arrivés à Malte à huit heures du matin. J'ai revu cette ville avec plaisir et regret. Quel joyau perdu pour la France î Le gouverneur, le général, l'amiral m'ont envoyé complimenter. Je déjeune et dîne chez le gouverneur. Les soldats an-

glais nous ont accueillis avec des hourrahs répétés. 11 nous faut la journée pour nous ravitailler d'eau et de charbon. Je serai à bord ce soir à dix 'heures , et vendredi matin à Candie....

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Smyrne, le 6 mai 1854.

Voici une occasion de te donner de nos nouvelles, cher frère, je la saisis. Je me suis arrêté quelques heures à Smyrne pour voir quels établissements pourraient ici être utiles à l'armée. Je trouve le cour-^ rier pour France ; il te portera nos souvenirs et cette lettre. »

J'ai écrit de Malte à Forcade. 11 a dû te communiquer sa lettre ; cette fois, tu te charges de lui donner de nos nouvelles.

Depuis trois jours, plus de mal de mer à bord du Berthollet. La Maréchale, qui ne devait jamais samariner, est comme dans son salon. Elle n'a ni assez d'yeux, ni assez de lunettes, pour admirer les villes de l'Archipel qui passent sous son regard en fuyant. Nous filons douze nœuds. Elle a vu Chio, Milo, Paros, elle visite Smyrne. Hier, nous avons passé une partie de la journée à la Canée. Réception

officielle, intéressante pour Puységur, Delattre et les conscrits qui n'avaient jamais vu de Pacha, de vraies pipes, de vrai tabac et de vrai café.

Au point de vue politique , ma visite à la Ganée a produit un bon effet; elle a prouvé que l'alliance française et turque n'est point une fable, comme l'affirment et voudraient qu'on le crût, peuple et parlement grec. Aussi le Pacha s'est- il montré tout à notre dévotion. Il n'y avait rien à faire dans Candie pour nos troupes, c'est trop malsain.

Serai-je ici mieux servi par les localités? Demain à Gallipoli,, la res militaris va commencer et m'occupera sans partage. Je verrai mes troupes , les généraux, les dispositions prises, l'installation de chacun , grosse et utile besogne. Plus tard, à Constantinople viendra la politique. Je me tiendrai plus en garde, mais conservant toujours la base de mon système et l'allure de mon caractère : aller droit mon chemin.

Ma santé dont je ne te parle pas est aussi satisfaisante que possible. J'ai de temps à autre de petites crises de même nature , courant de mes bras à ma poitrine, pas trop longues, mais douloureuses. Avec cela, j'engraisse , ce me semble , et les forces sont visiblement revenues. Je ne puis guère me plaindre, quand je jette un regard en arrière ; il faut vivre avec son ennemi.

Je ne m'attends pas à recevoir de vos nouvelles avant Constantinople. J'y serai le 8 ou le 9; j'y ferai une station de quelques jours, puis je reviendrai fixer

mon quartier général, je ne sais trop où encore, mais je le choisirai bien.

Nous sentons aujourd'hui la température de l'Asie. Adieu frère, souvenir aux amis.

AU MKME.

Constantinople, le 10 mai 1854.

J'ai tant d' affaires que je n'ai pas encore eu le temps de quitter le Berthollet. J'installe demain la Maréchale dans sa maison à Yeni-Keuï sur le Bosphore, près Tophana, en face Béikos; cherche sur ta carte. L'installation est médiocre; nous y attendrons les événements. Je suis ici pour dix jours au moins. C'est à Constantinople que tout se traite, et mes troupes sont loin d'être réunies.

J'ai vu le Sultan, ses ministres, les ambassadeurs. J'ai été partout reçu comme je devais l'être. Demain, conférences avec lord Raglan, Reschid-Pacha et Rizza- Pacha, grande journée où seront prises de graves résolutions.

Si tu veux une description de Constantinople, prends Théophile Gautier.

— îm

AU MEME

Constanlinople, le lk mai 1854.

Cher frère, j'ai trop de choses à te dire pour entrer dans les détails. Je suis plus enveloppé par la besogne que dans les jours les plus rudes de mon ministère. Qu'il te suffise de savoir que j'ai pris ici la position qui convient au généralissime français. Mon influence grandit et s'étend. Le Sultan, que j'ai déjà vu deux fois, me témoigne bienveillance et faveur ; les ministres gouvernant ne me refusent rien de ce que je crois juste et nécessaire. La question est de savoir s'ils pourront tenir tout ce qu'ils promettent.

Je crois, cher frère, et bien sincèrement, que nous servons la Turquie en soutenant son ministère. Je trouve dans Reschid et dans Rizza deux auxiliaires utiles aux intérêts de la France et de son alliée. Je les soutiens. Convaincu qu'un ministère nouveau serait un danger, je l'évite. J'ai dépeint exactement la situation à l'Empereur. Il sait que je fais mon devoir suivant ma conscience. Dès mon premier pas sur le terrain de la diplomatie, je suis obligé d'avouer que c'est une chose difficile à traiter.

Je suis donc ici retenu malgré moi : je préférerais être au milieu de mon armée.

Jeudi 18, lord Raglan, Rizza-Pacha, le Seras-

kier et moi nous irons rencontrer à Varna Omer- Pacha, mandé à cet effet, et nous y trouverons les deux amiraux Hamelin et Dundas. Nous aurons à discuter nos plans.

Dès ma rentrée à Constantinople, j'irai à Gallipoli voir mes troupes, faire commencer les mouvements convenus.

Peu de nouvelles des Russes ; ils se concentrent pour attaquer Silistric, que j'ai engagé Omer-Pacha à défendre h outrance.

Ma santé est bonne. Les crises se montrent quelquefois, mais courtes ; une infusion de poudre compléterait la guérison.

A M. DE FOUCADE

Yeni-Keuï, le 17 mai 185/i.

Cher frère, je pars demain soir pour Varna et je ne serai pas ici pour le courrier qui part le *20 ; aussi je prends les devants pour ne pas vous laisser sans nouvelles. Quelle vie agitée, frère ! quel chaos de pensées se choquent dans ma tête avant de se ca ser! Quelle existence à la vapeur, qui ne laisse pas à un événement le temps de se produire et le fait suivre sans intervalle d'un autre tout aussi important î

J'arrive ici au milieu d'une crise ministérielle. Je

vois le Sultan en particulier, et je le prie de conserver des ministres qui sont utiles à la France. Mon influence grandit, les affaires marchent, j'obtiens tout ce que je demande.

Hier, invitation du Sultan d'assister à l'examen des élèves de l'école militaire turque. Le Sultan a été des plus gracieux et a beaucoup causé avec moi.

Aujourd'hui, je dîne chez le Sultan ; véritable corvée. Le Sultan ne dîne pas à table. Il paraît avant le dîner dans un salon, cause un peu et s'en va, laissant le soin à un grand visir de présider un repas qui dure deux heures et demie et qui est aussi froid que les plats qu'on y sert. Demain, départ pour Varna; vendredi et samedi, grande et sérieuse entrevue, important conseil. Dimanche, retour à Constantinople. Lundi et mardi, exécution rapide des affaires décidées à Varna, et probablement dans la nuit départ pour Gallipoli, où j'irai voir les travaux et les troupes, régler les mouvements, passer des revues.

La saison est mauvaise, des brouillards, du vent du nord, un froid de février. Nos santés vont bien. La Maréchale est allée aujourd'hui faire une partie avec le prince Napoléon et l'élite des dames de Péra. Puységur et de Place l'accompagnent. On va déjeuner à Béïkos et visiter la mer Noire. Je n'ai pu être des leurs, je travaille

Le 18.

Il est plus que probable que je pousserai jusqu'à

Schumla. Je veux voir l'armée turque et la force de défense de Schumla par mes yeux. J'ai décidé Rizza à m'accompagner. Je ne sais si lord Raglan pourra venir.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Yeni-Keuï, le 25 mai 185ft.

Cher frère, ma main est lasse d'écrire. Je te donne seulement de mes nouvelles. Voici en deux mots où en sont les affaires, qui deviennent graves.

Le bal va s'ouvrir; je suis allé à Varna et à Schumla. J'ai passé trois jours avec Omer-Pacha; dans l'armée turque, désagréable à la vue, il y a de bons soldats. Ils se battront comme des Anglais et des Français quand ils seront près de nous. Il y a soixante-dix mille hommes et deux cents bouches à feu dans le camp retranché de Schumla, qui est magnifique.

Si les Russes attaquent vigoureusement Silislrie, ils en seront maîtres peut-être avant quinze jours. La politique avec ses ménagements, et la lenteur des arrivages nous condamneront-ils à laisser inactive l'armée anglo-française? A la suite d'un conseil de guerre, nous avons choisi Varna comme base d'opérations. Je crois qu'il faut entrer en ligne le plus tôt

possible. L'embarquement de nos troupes est ordonné, il va commencer dans trois jours; le 2 juin j'aurai douze mille hommes à Varna, le 8 vingt-quatre mille, le 18 quarante mille. Les Anglais suivent le mouvement. Nous pourrons donc, si Dieu le veut, vers le 20 juin, opposer aux Russes soixante-dix mille Turcs, quarante mille Français, vingt mille Anglais, et près de trois cents bouches à feu. Le reste arrivera plus tard. Je juge que la partie est égale, surtout contre des gens que feront peut-être la faute de se placer entre un grand fleuve à dos et un camp retranché leur faisant face. Je pars ce soir pour Gallipoli, j'y resterai jusqu'au 2 juin pour presser et surveiller l'embarquement; de là, j'irai à Varna surveiller le débarquement et l'emplacement des divisions; je reviendrai à Gonstantinople recevoir ia 3e division du Prince, la présenter au Sultan et ia faire embarquer. Du 15 au 20 mon quartier général sera à Varna. Là nous agirons suivant les mouvements des Russes. Au prochain courrier les détails.

J'ai bien supporté de rudes fatigues et un excès de travail. Je vous embrasse tous.

Al) MÊME.

Gallipoli, le 30 mai 1854.

Frère, ma vie se passe dans un tourbillon qui me roule jusqu'au moment où il m'entraîne. J'ai tant d'affaires vitales à diriger que si je rencontre par hasard une minute de liberté pour ma correspondance avec vous tous que j'aime, je ne trouve plus la force nécessaire. La fatigue est telle que je n'ai plus la puissance de penser et d'écrire. C'est mon histoire du dernier courrier. Je voulais te donner des détails sur mon voyage à Varna et à Schumla, l'armée turque et son chef. Je suis déjà d'un demisiècle en avant de cette course, et voici venir des actualités à remplir bien des pages. Mais où prendre le temps? En deux mots, j'ai trouvé Varna une place défendable, et Schumla fort habilement transformée en un camp retranché formidable.

J'ai vu dans Omer-Pacha un homme incomplet , mais remarquable pour son pays d'adoption. J'ai trouvé, je te l'ai dit, une armée où je ne comptais voir qu'une foule. Troupe mal habillée, mal chaussée, médiocrement armée, mais qui manœuvre, obéit, se bat et se fait tuer. J'ai trouvé Silistrie se défendant sans espoir d'une longue résistance, et les Russes, en force et en nombre , attaquant mal , mais sûrs de l'emporter en sacrifiant du monde, s'ils persévèrent.

Si j'étais en mesure de livrer bataille! Mais je ne le serai pas de quelque temps. Je suis revenu à Gallipoli et j'ai vu. Je n'ai pas le droit de hasarder ni de compromettre l'honneur du drapeau en mettant en ligne une armée non constituée, non organisée ; n'ayant ni son artillerie, ni sa cavalerie, ni son ambulance, ni son train , ni ses transports , ni ses approvisionnements.

L'armée anglaise n'est pas plus avancée que nous. On ne se fait pas une idée juste de ce qu'est une expédition lointaine avec le morcellement des transports. Tout arrive par pièces et morceaux ; des canons sans leurs affûts et leurs chevaux, des chevaux sans leurs pièces et caissons, etc. J'ai quarante-deux pièces attelées au lieu de cent. Mille chevaux dépareillés et de tout corps, au lieu de six régiments formant trois mille chevaux. A toutes ces misères plus regrettables qu'évitables , répondent de sérieux retours sur les plans adoptés. Nous ne pouvons montrer à Varna que nos têtes de colonnes.

J'organise donc l'armée à Gallipoli; au furet à mesure que les divisions se complètent , je les dirige par terre sur la ligne des Balkans. Mes troupes s'aguerrissent par la marche et les bivouacs, le pays parcouru par les troupes françaises sentira son courage se relever et les Russes sauront que nous marchons à eux. La 3e division partie pour Constantinople par Rodosto, encadre dans ses rangs une bonne division turque de six mille hommes et trente pièces de canon qui nous serviront comme nombre et comme

— 1x19 — force. Dès que la 4e division attendue d'ici à quatre jours sera débarquée, la 2e division marchera sur Andrinople , et vers le 15 juin, la 3e quittera Constantinople pour marcher sur Bourgas.

Quand la brigade destinée à tenir garnison à Gallipoli sera arrivée, la Ie division remplacera à Andrinople la 2e, qui viendra s'établir à Aïdos. Les troupes à Varna seront portées à douze mille hommes, et ma cavalerie sera dans les plaines d' Andrinople, où elle mangera et me fera des foins.

Ma réserve d'artillerie, quarante pièces, suivra quand elle sera organisée. Hélas ! quand le sera-t-elle ?

Tu le vois donc, mes mouvements s'organisent et mon plan se développe. Me rapprocher des Balkans, des Turcs et des Busses en prenant le temps de me concentrer ; je ne puis rien de plus.

Depuis que je suis à Gallipoli tout a changé de face, tout marche. J'ai passé des revues, parlé aux chefs, aux soldats ; tout le monde a confiance et porte la tête haute. En passant dans les rangs de trentehuit mille Français, j'ai pleuré de joie et de fierté. J'admirais les soldats que je suis chargé de conduire à la victoire, mais pas tous. Combien pleureronsnous de victimes !

Cette activité dévorante que tu me connais, frère, m'anime et m'empêche d'être malade. On dirait que jamais je ne me suis mieux porté. Les crises s'éloignent ; je reprends mes forces et mon air de jeunesse. Dieu aura pitié de cette belle armée en ayant pitié de son chef.

Le Sultan m'a envoyé ici, par son séraskier, la plaque de son ordre du Medjidié. C'est une dignité dont je devrai porter les insignes pendant tout mon séjour en Turquie.

Chaque jour, frère, à déjeuner, à dîner, j'ai des officiers de tout grade à ma table. Je leur fais des théories de guerre qui paraissent fort goûtées. Mais je m'échauffe et m'anime en les faisant ; ma digestion en souffre. Il n'y a que les bêtes qui digèrent bien.

A M. DE FORGADE.

Gallipoli, le 3 juin 185/j.

Cher frère, le bateau parti le 1er juin a porté à mon frère huit pages de détails communs à tous et qui t'intéresseront. J'ai redonné de la vie à Gallipoli, j'ai passé des revues, causé avec les généraux et les soldats. J'ai pu comparer mes hommes si pleins d'ardeur, à la démarche fière , à l'air martial, avec les Anglais solides comme des murailles, mais qui marchent comme des machines qui ne demandent qu'à s'arrêter. J'ai aussi passé les Anglais en revue , j'ai mêlé à ma table les habits rouges et les habits bleus. Tout cela commence à s'organiser et je suis satisfait. Je voudrais cependant voir tous mes paquets réunis. Ma cavalerie n'arrive pas, j'ai beau la

faire repêcher et remorquer par tous les bateaux à vapeur qui me tombent sous la main, cela va lentement. Cependant, les mouvements de troupes ont commencé et l'armée, à mesure qu'elle s'organise, se porte en avant. Je vais retourner à Yeni-Keuï pour presser auprès du Sultan la solution de plusieurs affaires, et je repars pour Varna. Si je puis, en revenant, j'irai donner un coup d'œil furtif à Sébastopol. Pour cela, il faut que la flotte soit dehors, je n'ai pas envie de me faire enlever par les Russes. Je vais arranger cela avec l'amiral Hamelin. Je me meurs d'envie de voir Sébastopol, parce que j'ai dans l'idée qu'il y a quelque chose à faire par là. Les débarquements me font frémir. Je viens de voir par mes yeux ce qu'il faut de temps , de ressources et de moyens de transport pour embarquer une simple brigade d'infanterie de six mille hommes et une batterie d'artillerie avec six cents chevaux. 11 m'a fallu trois jours pour démonter le matériel de la batterie, il en faudra autant pour le remonter. On a passé trois jours en travaillant sans relâche de cinq heures du matin à six heures du soir, pour embarquer matériel, hommes et chevaux, et il n'y avait pas de cavalerie. J'ai dû employer pour le transport de Gallipoli à Varna neuf gros bateaux à vapeur remorquant trente-deux transports du commerce; il faudra quarante-huit heures pour arriver à destination. Maintenant, calcule ce qu'il me faudrait de temps, de vaisseaux, de moyens de tout genre pour embarquer cinquante mille hommes, les transporter à Sébastopol ou Odessa,

et les débarquer en pays ennemi sous le feu des Russes qui ont partout des masses. Quel homme sensé entreprendrait cela maintenant? C'est possible, mais il faut le temps et les moyens matériels.

Je viens de recevoir des nouvelles de Silistrie. Omer-Pacha m'écrit que les Russes attaquent avec une grande vigueur et que les Turcs se défendent de même. La place est complètement investie et la cavalerie russe intercepte les communications avec Schumla. Omer-Pacha croit que Silistrie tiendra encore quelque temps. Je le désire sans y croire beaucoup, j'en ai fait mon deuil.

J'ai d'assez bonnes nouvelles de ma fille, et je vous remercie d'aller souvent peupler si agréablement sa solitude deMontalais1. Il y a à peine six semaines que nous sommes séparés, et cela semble déjà bien long à tout le monde. Que sera-ce quand nous compterons par années? Adieu, cher frère, ma santé est bonne, et malgré quelques douleurs qui diminuent en longueur et en intensité , j'engraisse et je noircis à vue d'œil...

AU MÊME

Gallipoli le 3 juin 185/j.

Je reçois, cher frère, ta lettre des 21 et 23 mai. Ah ! voilà comment l'on juge les décisions et les

1 Maison de campagne du Maréchal à Meudon.

mouvements d'un général en chef! Est-ce qu'il faut, est-ce qu'on peut raisonnablement, de l'asphalte, des salons et des cafés de Paris, s'ériger en conseil aulique? Ne peut-on attendre les résultats? Quand on voit les choses, quand on les touche, tout se modifie, tout change. Il n'y a que les principes généraux de guerre, les bases fondamentales qui ne varient point,

La Crimée était mon idée favorite ; j'ai pâli sur ses plans. J'ai envisagé d'abord cette conquête comme un sérieux et beau coup de main ; mais j'ai vu les embarquements et les débarquements, et je dis que, pour faire une descente en Crimée, il faut de longs préparatifs, une campagne entière, cent mille hommes peut-être, et toutes les ressources des flottes françaises et anglaises réunies, plus mille transports du commerce.

On m'envoie près de soixante mille hommes, huit régiments de cavalerie, un matériel immense ; j'aurai eu tout cela en trois mois et demi ou quatre mois : c'est fabuleux, frère, et cependant je me plains î Vois-tu, dans ces grandes expéditions, l'homme, c'est bien peu de chose ; ses desseins, ses projets, c'est moins encore : il faut que Dieu sanctionne et protège tout cela.

Je ferai de mon mieux : Dieu est le maître. Je ne néglige rien pour mettre les bonnes chances de mon côté ; mais je sens bien que je navigue dans une mer semée d'écueils, et que chaque jour j'en vois sortir de nouveaux du fond des eaux. Adieu, je t'aime

bien ; laisse-moi faire une sieste pour rêver de vous tous.

AU MEME

Varna, le 9 juin 1854.

Je t'écris entre deux courses pouf visiter mes établissements. Je viens de créer ici un second Gallipoli, cher frère, et avec tout aussi peu de moyens.

Nous marchons lentement : les événements ne nous attendent pas. Silistrie se défend héroïquement ; voici le quatrième assaut russe repoussé.

Si nous étions prêts, organisés et concentrés, j'irais aux Russes, et cependant rends-toi compte de cette situation. Les Russes sont difficiles à saisir. Quand je les chasserais de la rive droite du Danube, je les aurais rejetés sur leurs réserves, voilà tout, et moi je me serais éloigné de ma base d'opérations. Puis les fièvres ne me permettraient pas de rester sur le Danube, et je serais contraint de m'en aller.

Quand on cherche le point vulnérable des Russes, partout on trouve les piquants du porc-épic. Quoi ! la seule chose à faire est-elle donc de rester maître de la mer Noire et de seconder d'insignifiants mouvements de troupes? N'avons-nous pas l'air de rester les bras croisés et de n'être pas venus pour aider les Turcs? En passant, hier, sur les hauteurs de Varna,

la revue de la division Ganrobert, mon cœur bondissait, j'avais envie de crier: « En avant! » Avec de telles troupes , où n'irait-on pas ! Mais je me suis retenu.... l'Empereur m'a confié son armée.

Je tiens à sauver Silistrie. La raison politique comme la raison militaire ont marqué ma place à Varna. Dès que je pourrai réunir entre cette place et Schumla une force suffisante, j'irai la montrer aux Russes, adieu, frère, prie Dieu qu'ils m'attendent.

A M. DE FORCADE

Yeni-Keuî, le 15 juin 1854.

Voici, je crois, cher frère, la dernière lettre que tu recevras datée de Yeni-Keuï. Mon quartier général sera le 25 à Varna, où je concentre l'armée avec des efforts surhumains; car tout m'arrive par pièces et morceaux, et il faut relier tout cela pour en faire un ensemble respectable à montrer aux Russes. Oh ! les embarquements et les débarquements, que de temps, que d'embarras! Enfin, ma première division sera complète à Varna dans cinq jours ; à la fin du mois, la deuxième et la troisième y arriveront, la deuxième par terre et la troisième par mer presque en même temps. La troisième division , commandée par le Prince, est arrivée par terre de Gallipoli le 12; elle

a eu à souffrir de la chaleur et du mauvais état des routes. Le 17, je présente cette division au Sultan, et le 18 elle s'embarque ou plutôt elle commence son embarquement, qui durera au moins quatre ou cinq jours. Le 18, je pars moi-même pour Gallipoli régler définitivement les affaires et les mouvements de troupes, et je n'y retournerai plus de quelque temps. Le 20, je serai de retour ici; je prendrai mon audience de congé du Sultan, et le 25 je serai établi à Varna, à six marches des Russes, que je jetterai dans le Danube- s'ils osent m'attendre et si les Turcs sont assez braves pour tenir dans Silistrie, qui se défend toujours vigoureusement. Les Russes les aident; ils font les attaques les plus maladroites, font sauter des mines qui leur tombent sur le dos. Quel malheur que je ne sois pas prêt ! Et je ne le serai pas avant le 10 juillet, malgré une activité infernale. Les Anglais se concentrent de leur côté ; la division du duc de Cambridge part aujourd'hui même par mer.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Yeni-Keuï, le 20 juin 1854.

Cher frère, j'ai reçu tes deux lettres des 8 et 9 juin. Je vois que tu te livres toujours avec ardeur aux plans de campagne. J'en ai déjà construit labo-

rieusement plus de vingt, et je n'en exécuterai probablement pas un. On dit : il faut toujours avoir son plan arrêté d'avance; moi je dis : il faut être prêt à tout et avoir des idées promptes et saines. Les plans se modifient selon les circonstances et jour par jour. Je quitterai probablement Yarna du 10 au 15 juillet pour marcher sur Silistrie, et mon plan est de sauver la ville et de jeter les Russes dans le Danube. Mais qui dit que je ne serai pas obligé de faire tête de colonne à droite contre les trente mille Russes qui sont dans la Dobrutscha ? C'est pour cela que je fais occuper fortement Kustendje par les marins de la flotte; et si les Russes qui, d'après de nouveaux renseignements bien sûrs et bien positifs, assiègent Silistrie régulièrement et non pas sans ordre, procèdent par tranchées, etc. , et ont fait en avant du Danube un très-fort camp retranché défendu par quatorze ouvrages armés de pièces de gros calibre, camp où ils ont environ quatre-vingt-dix mille hommes; si les Russes, dis-je, laissent l'armée alliée se débrouiller au sortir de la forêt sous Silistrie, mettent vingt mille hommes pour défendre leur camp, ce qui suffit, et avec soixante mille hommes et les trente mille descendus de la Dobrutscha, vont se placer sur ma droite et mes derrières, occupent la grande route de Varna et Pravadi, et coupent mes communications avec la mer, je puis me trouver dans une position très-grave. Sois tranquille, j'ai pris mes précautions contre la manœuvre et je la déjouerai ; mais tu vois avec quelle prudence il faut agir. Si j'avais cent

mille hommes, je mettrais trente mille hommes en potence sur ma droite et j'irais droit mon chemin.

Le Sultan a passé le 17 la revue de la troisième division. Sa Hautesse a fait deux choses qui feront époque en Turquie ; elle a galopé deux fois et est venue saluer la Maréchale, qui assistait en voiture à la revue. Elle a dit à la Maréchale des choses fort gracieuses et lui a offert son kiosque à Thérapia.

Ta sœur y sera installée le 26 ; elle y sera fort bien pendant mon absence. Elle aura sa résidence d'hiver à Péra, dans le palais de l'ambassade.

Le Sultan parlant en public à une femme chrétienne, c'est une révolution.

Je continue mes embarquements et mes préparatifs. Je ne t'écrirai point par le courrier du 25, je serai en mer, voguant sur Varna.

P. -S. Je t'envoie un croquis des travaux de siège devant Silistrie, attaque, défense, camp retranché des Piusses. Occupe-toi là-dessus; c'est le pont que je voudrais détruire en attaquant le camp par sa droite et faisant faire de fausses attaques de front et de gauche.

A M. DE FOUCADE

Yeui-Kenï, le 2h juin 185/i.

Cher frère, je ne sais si cette lettre te trouvera à Paris, ou si tu es encore à mener ta douce vie de propriétaire à Malromé. Dans tous les cas, je t'écris parce que je ne veux pas, qu'autant que possible, un courrier se passe sans vous porter de mes nouvelles. J'ai écrit à notre frère une bonne lettre militaire, puisqu'il fait des plans et qu'il les aime. J'y ai joint un croquis fort intéressant de Silistrie et du camp retranché des Russes, qui, loin de perdre leur temps, comme on le dit, s'établissaient solidement de ce côté du Danube, rendaient leur armée mobile et se préparaient un champ de bataille. Tout cela n'est pas si mal conçu ; dans quelques jours nous en jugerons de près.

Quant à vous, vous vous courberez sur ce chiffon huilé qui vous donne une idée du théâtre où se passeront de grands événements, et vous ferez vos mouvements stratégiques pour mes menus plaisirs. Je serai bien heureux si mes idées se rencontrent avec les vôtres.

Je suis dans un coup de feu terrible, la concentration de mes troupes à Varna , des approvisionnements de tout genre, de biscuit surtout pour l'armée. Il m'en faudrait deux millions de rations, et je n'en

ai encore que quatre cent mille, c'est-à-dire pour environ huit jours. Pas d'opérations à faire dans de telles conditions. Heureusement, on m'amène quinze cent mille rations. Comme cela mange une armée, et cela doit boire aussi, et de Varna à Silistrie il y a pénurie d'eau. Je suis obligé de m' ingénier, de faire faire mille grosses outres pour suivre l'armée. Quel attirail! Quel embarras! Quel plaisir de faire la guerre en Afrique et en Turquie ! Quand pourrai-je la faire clans un pays où rien ne manque? A Bazardjick, ville de vingt mille âmes, que je fais occuper par quinze mille hommes, on n'a trouvé personne pour avoir des renseignements, pas d'eau courante, des puits sans cordes et sans seaux.

Dans quelques heures, je m'embarque et je laisse la Maréchale bien portante, mais bien triste. Voilà la véritable séparation, voilà la guerre qui commence. Ne comptez pas non plus sur la même exactitude dans la correspondance. Acceptez les lettres sans vous occuper quand elles viendront. Elles seront plus rares, mais elles gagneront en intérêt. Ah ! le premier bulletin fera du bruit en France !

A M. LEROY DIS SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Varna, le 28 juin 1854.

Cher frère, j'arrive ici en toute hâte et les Russes n'y sont plus. C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Les Russes me volent, en se sauvant, une bonne occasion de victoire. J'en ai un véritable chagrin. Au moment où j'allais recueillir le fruit de toutes mes peines! Ce n'est vraiment pas une noble action. Ils ont repassé le Danube en détruisant leurs redoutes, leurs batteries, leur camp retranché. Ils ont fui devant Silistrie, une bicoque dont les braves défenseurs ont écrit une belle page de l'histoire de Turquie.

Nous sommes bien pour quelque chose dans ce mouvement rétrograde; il était évident que nous avancions, et l'armée russe affaiblie, fatiguée, démoralisée, n'a pas osé nous attendre...

Où vont les Russes? Je n'en sais encore rien. Vont-ils prendre la ligne du Sereth ou du Pruth? Vont-ils se concentrer à Bucharest? se jetteront-ils sur les Autrichiens avant que ceux-ci ne soient complètement préparés? Tout cela est encore dans le doute. J'ai envoyé à leur suite des agents intelligents, et mes reconnaissances de cavalerie ont poussé jusqu'au Danube. Je crois qu'ils se retireront derrière le Pruth, et là ils attendront les événements. Je ne

puis, je ne veux marcher en avant que pour aider les Autrichiens. S'ils tirent le canon et se battent, je les soutiendrai et j'irai prendre les Russes à dos ou en flanc. Si l'on reste les bras croisés, je n'irai pas passer le Danube comme un niais, rejeter les Russes sur leurs réserves et leurs magasins, et m' éloigner des miens et de la mer, ma base véritable d'opérations. Il faut donc un mouvement bien décidé des Autrichiens et un appel de leur part pour me faire m'éloigner beaucoup de Yarna et de la mer. Je sais bien que l'on criera après moi en France. Je ne m'en occupe pas.

L'armée française est superbe, pleine d'ardeur, l'état sanitaire est bon, malgré la chaleur. L'armée anglaise est très-belle. J'ai parcouru leur camp hier et ce matin. J'ai été accueilli par des vivats chaleureux, tous les soldats agitaient leurs armes en criant hourra, ça m'a un peu remué. Il y a entre les deux armées une cordialité, une union, une sympathie dont on ne se fait pas d'idée, et qui semble incroyable quand on regarde vers le passé. Lord Raglan et moi nous donnons l'exemple.

Je suis toujours dans le même état, des crises douloureuses de temps en temps, la figure bonne, du sommeil, assez d'appétit. Gela marche, et je ferai bien la campagne, deux aussi, trois peut-être. Mais après, frère, un repos, un long et entier repos. Avec mes souffrances dix-neuf sur vingt seraient au lit, moi, je suis à cheval et je commande une armée. Mais tout cela se paye, la corde se détend un jour et alors...

à la volonté' de Dieu. En attendant, je prie et ne me plains pas.

Varna, le 28 juin 1854.

Je ne puis me relever du coup que m'a porté la retraite honteuse des Russes. Je les tenais, je les aurais infailliblement battus, jetés dans le Danube. Nos affaires étaient simplifiées, et si ma santé ne me permet plus de continuer à porter mon écrasant fardeau, je me serais retiré avec quelque gloire. Au lieu de cela, nous voici rejetés dans l'incertitude... J'ignore encore où sont les Russes, ce qu'ils font et ce qu'ils feront.

J'ai des affaires par-dessus la tête, et chaque jour cela augmente, car chaque jour les troupes arrivent à Varna. La cinquième division a commencé à débarquer. Ce sera un grand ennui que cette agglomération de troupes à Varna. On ne peut pas laisser les soldats inactifs sans danger. Quelle boutique à mener ! Ce ne serait rien devant l'ennemi, c'est énorme dans la condition où nous sommes.

Toutes ces préoccupations ne vont pas à ma triste santé! J'aurais besoin d'un repos complet, moral et physique, et tout repos de corps et d'esprit m'est in-

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terdit. Que Dieu ait pitié de moi, je le prié beaucoup, mais sans succès. Enfin, tout cela changera peut être!! Chaque jour je suis plus dégoûté des grandeurs et des hautes positions. Je ne rêve plus que le repos à Montalais avec toi, bien tranquillement. Malheureusement, je ne puis pas, je ne dois pas me retirer à présent. J'appartiens à mon pays et à l'Empereur. Je resterai jusqu'au bout, mais c'est un grand sacrifice que je fais... Tout me fatigue, parler, écrire, manger, marcher, monter à cheval, tout est la cause d'une douleur. Mon Dieu, quelle vie! J'ai cependant bien assez souffert...

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Varna, le 4 juillet 1854.

Cher frère, Omer-Pacha est chez moi depuis ce matin, nous sommes les meilleurs amis du monde. Il a été parfait de déférence et souvent de raison. Demain je lui montre plus de quarante mille Français pleins d'ardeur, trop pleins d'ardeur, car ils demandent tous à marcher, et c'est un embarras, même un danger. L'armée est magnifique, son état sanitaire excellent; il ne nous manque que des Russes qui s'en vont, Schilder avec une jambe de moins, Paskiewitz avec une contusion au pied, Luders avec la dyssenterie.

Quel malheur que nous n'ayons pas des ailes! Mais, mais, que ferai-je, une fois sur le Danube et même à Bucharest? Il faudra revenir.

Je cherche jour et nuit le défaut de la cuirasse russe, je le trouverai et j'y frapperai. On ne peut laisser se perdre dans l'inaclion une armée et une flotte semblables.

Le 8 juillet.

Omer-Pacha m'a raconté d'intéressants épisodes de la défense de Silistrie. C'est d'un héroïsme si simple que cela fait venir les larmes aux yeux. Le bataillon égyptien, après avoir passé dix jours dans Arab-ïabia, a été relevé. Il avait perdu deux cent cinquante hommes sur cinq cents. Ces braves gens ne voulaient pas s'en aller et regardaient comme une punition d'être arrachés à une mort certaine et qu'ils avaient acceptée. La même batterie a voulu faire le service dans Arab-Tabia. Il reste le capitaine et huit artilleurs, tous les autres ont été tués.

J'ai demandé à l'Empereur dix croix et vingt médailles pour les défenseurs de Silistrie.

Les Russes ont enterré quinze cents morts sous Silistrie. L'un de mes officiers que j'ai envoyé est revenu hier, il a tout vu, tout visité, il me donne d'incroyables détails. Arab-Tabia n'a plus forme de redoute, les boulets, les obus l'ont tellement labouré qu'il n'y a plus ni angles, ni crête, c'est un talus informe... Les Russes étaient à trente pas. Ils demandaient souvent du tabac qu'on leur jetait.

Après ma revue dont j'ai fait les honneurs à Omer-Pacha qui était dans l'admiration, nous sommes allés voir à Devena la division du duc de Cambridge, composée de la garde anglaise et des écossais. C'était beau, mais un peu raide, stiff. C'est égal, c'est une belle armée et qui se battra bien. Mais la nôtre, frère, quelle ardeur, quel élan, quelle désinvolture militaire, fière et aisée !

Ma santé dont tu t'inquiètes est toujours la même. Je ne m'en plains pas, je souffre de temps en temps. Je n'y comprends rien, ni les docteurs non plus. Je dors et j'engraisse, surtout je t'aime bien.

A M. DE FORCADE

Varna, le 13 juillet 1854.

Le temps marche, frère, et nous n'avançons pas ou si lentement que cela n'est pas visible à l'œil nu. Cependant, l'envoyé d'Autriche, colonel comte de Lowenthal, a passé deux jours chez moi à Varna. Les Autrichiens sont disposés à entrer dans la petite Valachie, mais non encore en partie belligérante. Ils veulent seulement occuper les positions et places évacuées par les Russes dans leur retraite. Ils ne feront usage de leurs armes que si les Russes, par un retour offensif, veulent reprendre leurs positions. . .

La politique, frère, a de la peine à marcher avec la gloire. 11 sera difficile d'atteindre les Russes; mais s'ils ne font pas la paix, nous les atteindrons cruellement. En attendant, j'organise et je travaille à Varna. Ce qui me donne le plus de mal, c'est de retenir l'ardeur des officiers et soldats. Tout le monde veut marcher en avant et moi qui le veux plus que personne, je ne le fais point paraître et je reste froid comme glace. Je finirai par passer pour un poltron.

Triste vie que celle de Varna ! Mauvais climat, agglomération énorme d'hommes, mauvaises émanations, mauvaises influences, quelques cas de choléra, voilà la situation. J'en ai eu plusieurs cas dans l'armée, à Gallipoli, à Constantinople, en mer et ici. Je prescris des précautions et l'orage passera. C'est Marseille et Avignon qui nous envoient cela.

Les Turcs viennent d'obtenir un nouveau succès. Ils ont passé le Danube à Routschouk, croyant trouver à Giurgewo trois ou quatre bataillons russes. Ils sont tombés sur douze mille hommes et seize pièces de canon. Il a fallu le courage turc et la démoralisation russe, pour faire rester les premiers dans la position prise. sur la rive gauche. Ils ont perdu du monde; trois officiers anglais ont été tués. Ils pouvaient être jetés dans le Danube et perdre l'avantage moral du succès de Silistrie. J'ai loué le courage et blâmé la témérité.

Nous attendons donc, frère, la réponse de la Russie, qui sera plus évasive que négative et ouvrira une autre porte aux négociations. Serait elle positive et

ferme dans le sens du non, il faudra à l'Autriche quelque temps avant de déclarer la guerre. Les Russes seront renforcés, ils seront chez eux, et ferionsnous la sottise d'aller les chercher, nous ne pourrions, en les battant, que les rejeter sur leurs réserves. Une bataille perdue aurait pour eux peu de conséquences, mais une défaite serait désastreuse pour nous. Les chances ne sont pas égales. Ce n'est pas là qu'il faudra frapper l'ennemi.

Varna, le 13 juillet 1854.

Chère amie , je viens de recevoir tes deux lettres du 10, l'une jaune et l'autre bleue , mais toutes les deux bien bonnes. . . Le courrier ne nous apporte rien de nouveau sous le rapport politique. Toujours même incertitude bien fatigante en attendant la réponse de la Russie. Il faudra cependant prendre un parti. Nous ne pouvons pas rester ici les bras croisés, à attendre les fièvres, la peste et le choléra.

J'ai un vésicatoire sur la poitrine depuis hier soir. J'ai bien souffert cette nuit, mais une douleur chasse l'autre et je n'ai pas eu de crise. Si elles reprennent, je me déciderai à subir les ventouses scarifiées. Quelle vie et loin de toi î

La maréchale Ney est morte, tu gagnes un grade d'ancienneté, je crois que tu es destinée à devenir la doyenne des maréchales de France. C'est dans l'ordre naturel, la plus jeune était la maréchale Bugeaud qui a mon âge. Quant à moi, je suis toujours le moins vieux, mais je ne sais si je serai jamais le doyen....

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Varna, le 17 juillet 1854.

Cher frère, j'ai peu à te dire en fait de nouveautés. Nos affaires semblent reculer au lieu d'avancer. Ce n'est encore ni la guerre ni la paix ; mais le temps marche et traînera l'hiver après lui... Demain nous avons chez moi grande conférence. Nous verrons une bonne fois s'il n'est pas possible de faire quelque chose et s'il convient de rester indécis devant les Russes s'en allant sans bruit, les Aulrichiens disant, pas trop haut, qu'il faut marcher, les Turcs marchant trop, les Prussiens immobiles. On peut bien dire que tout n'est pas fini, car rien n'est commencé. Je remercierais bien qui pourrait me dire quel jugement l'histoire portera, dans cent ans, sur le général en chef condamné à se mouvoir dans cet obscur dédale !

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