AVRIL-SEPTEMBRE
Constantinoplc. — Gallipoli et Varna. — Organisation de l'année. — Siège de Silislrie et retraite des Russes. — Choléra et incendie de Varna. — Expédition de Grimée. — Débarquement. — Bataille de l'Aima. — Passages de la Katcha et du Belbeck. — Marche sur Balaclava. — Mort du Maréchal.
« Ma santé est toujours la même. Elle se » soutien! entre les souffrances, les crises » et le devoir. Tout cela ne m'empêche pas » de rester douze heures à cheval un jour de » bataille. Mais les forces ne me trahiront- » elles pas? »
(Le Maréchal de Saint- Arnaud au Ministre de la Guerre, 22 septembre 18S4.J
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT
iWarseille, le 19 avril 1854.
Cher frère, après un voyage dont le commencement avait été si agréable pour nous jusqu'à Dijon1, nous avons parcouru notre route sans fatigue avec un peu de poussière et nous arrivons à Marseille à bon port, assez bien portants tous deux. J'ai trouvé
1 Les deux frères du Maréchal l'avaient accompagné jusqu'à Dijon.
de la besogne à Marseille et des nouvelles contradictoires de r Orient. On parle d'une marche rapide des Russes ; Omer-Pacha aurait été forcé de se concentrer en avant de Schumla; si les Russes font une pointe vigoureuse, ils peuvent nous mettre dans l'embarras, arriver vite sur Andrinople et trouver la capitale ouverte... Mon sang^bout dans mes veines. Que de temps perdu, et tout marche encore si lentement !
J'ai écrit à ma fille qui doit pleurer son mari ' ; la Maréchale écrira demain aux Forcade. Adieu, frère, nous voici encore séparés pour longtemps , mais nous pensons l'un à l'autre et nous nous aimons toujours de loin comme de près.
AU MEME
Toulon, le 23 avril 1854-
Je suis à Toulon, cher frère ; j'y ai retrouvé le soleil du midi, ses splendeurs , sa chaleur douce, un beau ciel bleu... A la bonne heure, voilà un pays. J'avais laissé à Marseille la pluie et un ciel gris et froid. J'ai fait une entrée superbe à Toulon où m'at-
1 Le marquis de Puységur, gendre du Maréchal, l'avait suivi en Orient en qualité d'officier d'ordonnance.
tendait la réception la plus cordiale. Ce soir, grand diner chez le préfet maritime. J'ai trouvé, à Toulon, notre Eugène de Faget, major de la marine'. Demain, journée bien occupée : visite à l'arsenal et au port où je vais examiner l'installation de deux bâtiments mis à ma disposition, le Chaptal et le Dauphin. Nous serons bien, je l'espère, et la traversée sera bonne. Le vent est à l'ouest. Après déjeuner, revue de la division Forey réunie à Toulon, près de quinze mille hommes. Je verrai tout le monde de près, je lui dirai un mot. J'ai déjà longuement devisé avec les généraux Forey, d'Aurelles et Lourmel. chacun saura ce qu'il lui reste à faire.
Louise t'a rendu compte de ce que nous avons fait à Marseille. J'ai revu et reçu lord Raglan et son état-major. Je les ai réunis à dîner avec les autorités civiles et militaires de Marseille. Nous sommes avec lord Raglan dans les meilleurs termes. J'ai visité son Caradoc; ce n'est assurément pas le type de l'installation anglaise. Lord Raglan s'est embarqué hier, par un bien mauvais temps.
Je rentre à Marseille mardi, et jeudi je compte m' embarquer... Plus je vais, plus j'ai confiance. L'Autriche a fait un pas en envoyant des troupes dans le Monténégro et une flotte contre l'insurrection grecque ; c'est une manière de se déclarer contre la Russie.
Le 7, je serai donc à Gonstantinople. Je t'écrirai
1 Camarade de collège et ami du Maréchal.
de Malte, de Candie, d'Athènes. Delattre1 va bien, il monte à cheval souvent. Je n'ai encore ni Puységur, ni de Villers, ni Lostanges; mes domestiques rament sur le Rhône , Dieu sait quand ils arriveront à Avignon.
A MADAME DE FOUCADE
Marseille, le 26 avril 1854.
Chère sœur, je vous adresse nos adieux que vous transmettrez à votre mari et à la famille. En passant par votre bouche, ils auront quelque chose de moins amer. Vous savez que je ne dis jamais adieu, mais toujours au revoir. Cela m'a réussi assez bien jusqu'à présent pour que je continue.
Nous nous embarquons donc demain et nous ne vous écrirons plus que de Constantinople.
Constantinople ! comme nos projets s'envolent , comme le destin se joue des hommes, comme la volonté de Dieu est souveraine auprès de la nôtre!... J'ai vu le bon curé d'Hyères et nous avons causé longuement.
Toute la Smalah va bien ; les maris soupirent bien en pensant à leurs femmes. Qui ne soupire pas? Mais
1 Neveu du Maréchal, engagé volontaire aux chasseurs d'Afrique.
la gloire est dans les nuages qui empêche les regrets d'être trop amers, et puis on espère un prompt retour et on le caresse déjà avec les songes de l'espérance. Il faut laisser à tout le monde ses illusions.
Adieu, chère sœur, écrivez-nous souvent et ne nous oubliez pas...
A M, LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT
Marseille, le 27 avril 1834.
Cher frère, je vous avais fait mes adieux , je croyais m'embarquer aujourd'hui , le ciel en a décidé autrement; je le regrette moins, puisque j'ai pu recevoir ta lettre à laquelle je réponds. Le Chaptal qui m'était destiné a fait, heureusement sans nous, en venant me chercher à Marseille, une grosse avarie qui le menait droit à un naufrage. Il en a pour un mois de réparations. Dans quelques heures, le Berthollet sera dans le port de la Joliette à ma disposition ; mais il lui faudra la nuit, la journée de demain pour s'installer, prendre mon changement, mes chevaux, etc. Le 29, je serai donc abord. A quelque chose malheur est bon : le vent se calme ; que le Berthollet nous mène donc sains et saufs aux rives désirées du Bosphore et voyons les Russes le plus tôt possible.
11 nous faut des succès ; des revers seraient désastreux au dedans comme au dehors ; et cependant, pas un homme de bonne foi ne pourra dire , quelle que soit sa couleur, que nous allons chercher de gaîté de cœur une guerre lointaine par amour pour la guerre. Nous la faisons , indispensable qu'elle est à l'honneur, à la dignité de la France et par-dessus tout inévitable. Que nous soyons vainqueurs ou vaincus, qui pourrait aller contre cette vérité?... Mais je ne crains pas les revers, je ne redoute que les lenteurs obligées. J'ai foi en Dieu et en mon étoile. Advienne que pourra, j'aurai fait mon devoir. Je me sens plein d'énergie et de force.
Dans ce que tu dis, frère, il y a beaucoup de vrai, mais c'est le vrai des gens sensés. Tu ne te mets pas assez au point de vue des masses et il faut compter avec elles. Le peuple donne son argent, ses enfants, sans murmurer. Il supporte la guerre un an , deux ans, mais il lui faut des bulletins, des résultats, des succès qui le dédommagent. Un Fabius Cunclator se coulerait ici. Le général doit être sage, prudent, mais profiter des occasions et agir; c'est ce que je ferai. Toute la politique, je le sais, n'est pas en Orient. Mais c'est là que pèsent les efforts gigantesques de la France et de l'Angleterre. Jeter à six cents lieues du pays, la France soixante mille hommes, l'Angleterre trente mille, c'est énorme. Et compare: l'armée d'Egypte avait d'abord dix-huit mille et puis trente et un mille. — L'armée de Morée, vingt-cinq mille. — L'armée d'Afrique en 1830, trente mille. —
— an —
Nous en avons le double, transportés à une double distance, et nous marchons vers le Danube. Nous ne pouvons perdre de tels efforts dans l'inaction.
La Grimée, tu parles de la Grimée î c'est un joyau, j'en rêve et j'espère que la prudence ne me défendra pas de l'ôter aux Russes. Ce sera pour eux un coup terrible. Au reste, ne disons rien à l'avance. Il faut causer d'abord avec les Turcs, voir les Russes de plus près, savoir ce qu'ils veulent et ce qu'ils peuvent. Ce sera le moment d'un plan sage et hardi. Traîner la guerre en longueur, c'est faire l'affaire des révolutions. Voilà, frère, mes idées pour le moment, nous verrons plus tard.
Demain donc à midi, nous serons à bord. Refais nos adieux, toujours pleins de regrets et d'espoir, et partant du cœur.
A M. DE FORCADE
A bord du Berîhollet, le 1er mai 1854, par le travers du cap Bon, en route sur Malte.
Cher frère, il faut avoir envie de donner de ses nouvelles à ses amis pour se décider à quitter le grand air, pour descendre se faire secouer en écrivant dans une cabine où l'on étouffe. Cependant, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre de la traversée , elle