‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 28 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

velopperai-je tout entier de votre quiétude si douce, loin des affaires, des soucis et des hommes... mais pas des femmes, chère sœur, je suis trop galant pour penser cela. Si jamais je me retrouve au milieu de ma famille réunie, bien fin qui pourra m'en séparer. Adieu, chère sœur, embrassez votre mari qui vous le rendra pour moi.

A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARIVACD.

Varna, le 19 août 1854.

Mauvaise nuit, chère amie, longue crise de deux heures, agitation; je suis fatigué ce matin et j'aurai une mauvaise journée, car j'ai beaucoup à travailler. Rien de bien nouveau. Le choléra est toujours la même chose, diminuant chez nous, ravageant la flotte. C'est bien triste. Les amiraux s'assemblent aujourd'hui à Baltchick pour conférer. Bientôt aussi, je réunirai un conseil de guerre. Beaucoup hésitent ou sont maintenant opposés à l'expédition. Gomme les circonstances sont changées par le choléra, je veux avoir de nouveau l'opinion des chefs.

Adieu, tu es bien tranquille à Thérapia, ma fille bien tranquille à Montalais, ta sœur bien tranquille à Noisy, Adèle bien tranquille à Malromé, il n'y a que moi qui suis dans l'enfer à Varna.

A LA MEME

Varna, le 23 août 185/j.

Chaque jour me pousse vers mon but, et j'y marche franchement. Les positions fausses me sont odieuses. Je perdrai moins de monde en Crimée que je n'en ai perdu ici sans gloire par le choléra.

J'ai été voir hier tous mes cholériques et je n'ai pas été mécontent. Un pauvre officier d'artillerie m'est mort entre les bras. J'espère en avoir sauvé un autre, en parlant un peu à son moral et à son imagination. Toutes les sœurs, avec leur supérieure, que tu connais, car elle me parlait de toi, me suivaient au lit des malades. J'espère que, Dieu aidant, nous nous tirerons de là.

Voilà trois nuits que je n'ai pas eu de crises, mais à présent c'est l'estomac qui souffre ; il faut toujours que j'aie quelque misère. Cependant, je ne maigris pas et mes forces sont toujours au même degré.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Varna, le 23 août 1854.

Cher frère, je ne t'écrirai pas longuement, le temps me manque. Mais le peu que je te dirai aura son

poids et son prix. Quand tu liras cotte lettre, je serai en mer depuis le 2 septembre. La plus redoutable flotte que depuis longtemps on ait vue, si Ton en a vu de pareille, voguera vers la Grimée pour y vomir en vingt-quatre heures, à la barbe des Russes, soixante mille hommes et cent trente pièces de canon. Nous dépassons Àgamemnon, et notre siège ne durera pas aussi longtemps que celui de Troie. Il y a dans l'armée plus d'un Achille, pas mal d'Ajax et plus encore de Patrocles. Tout ira bien, mes ordres sont donnés et, Dieu aidant, la France aura, en octobre, à enregistrer un des plus beaux, un des plus hardis faits d'armes de son histoire militaire. Je n'embouche pas la trompette, je ne sonne pas le tocsin, mais ce sera beau, très-beau. Nous ne demandons qu'une mer hospitalière pour quinze jours.

L'état sanitaire de l'armée et de la flotte va s'améliorant de jour en jour. La vigueur et le moral reviennent à nos soldats, que j'ai vus homme par homme, dimanche dernier, pendant six heures. Enfin, j'ai confiance entière, toute indécision a cessé, tout le monde est content.

Je t'ai exposé le pour et le contre à l'endroit de Sébastopol. Aujourd'hui, je ne vois plus que le pour. Je perdrai moins de monde pour prendre Sébastopol que je n'en ai perdu par le choléra et par les fièvres. C'est une grande responsabilité, il faut savoir la porter, même se mettre au-dessus d'elle, c'est ce que je fais. Si je réussis, je serai un grand homme; si je ne réussis pas, je serai ce que l'on voudra, mais

cela sera débattu, c'est toujours une consolation. Quant à moi, j'ai la conscience intime que je fais ce que je dois. Peu importe le reste.

Ah ! frère, comme je me reposerai après cela ! J'ai passé ma nuit à faire dix sièges de Sébastopol et des proclamations à mes soldats!

Le 24 août.

Le courrier m'apporte ta lettre du 9. On commence à comprendre en France nos difficultés et nos embarras de tout genre. On nous rend justice, on applaudit à l'expédition de Crimée. Quelques-uns même s'étonnent que nous ne soyons pas encore arrivés. C'est charmant. Allons, frère, je ne demande plus qu'un bon vent qui m'y mène. Plus j'y pense, plus je trouve l'entreprise belle et grande, et quelque chose me dit que je réussirai.

Varna, le 25 août 1854.

C'est ta fête aujourd'hui, ma Louise, et je ne suis pas près de toi pour te la souhaiter. Cela me fait un vif chagrin. Hier, je t'ai envoyé par la Mouette mon petit souvenir qui t' arrivera aujourd'hui.

Tu croyais peut-être que j'oublierais ta fête, c'eût été presque pardonnable au milieu de tant d'affaires;

mais non, tu recevras un bouquet de fleurs de toute nature, odoriférantes et non mêlées de soucis, je les garde pour moi. Quant au solide, je te l'enverrai de Sébastopol ; il faudra bien que tu aies un souvenir de ce pays-là ; il me préoccupe assez. Je voulais partir le 35, mais nous ne sommes pas encore prêts. Je pousse tout le monde, je gronde, cependant cela marche et je serai en mesure pour le 2 septembre. Demain, les amiraux viennent et nous aurons notre dernier conseil. Je te promets que je mènerai les choses si vigoureusement en Grimée que nous aurons bientôt fini. Je ne veux pas que cela dure plus d'un mois. Nous aurons bien de la peine à nous débrouiller les premiers jours, mais nous nous tirerons toujours d'affaire. La smalah va bien. J'ai passé une assez bonne nuit. J'avais eu une petite crise en me couchant, une friction de fioravente m'a calmé et j'ai bien dormi.

A LA MEME

Varna, le 28 août 1854-

Je souffre, mais tu sais que je sais souffrir, je dévore le temps de la pensée. Oh! le temps! c'est le sixième jour de la lune, et il est beau. Toute la lune sera belle, c'est le calcul que faisait mon vénérable maître le duc d'isly, et j'y crois comme à tout ce qui

vient de lui. J'espère que du haut du ciel il m'inspirera devant l'ennemi.

Le prince Napoléon m'a bien dit qu'il voulait te prendre sur le Roland. Tu serais venue que j'aurais été bien heureux, mais ce sont de ces bonheurs bien courts que l'on paye trop cher. Il vaut mieux que je ne te voie pas. Je me serais beaucoup attendri et cela m'aurait fait mal. Je souffre déjà bien assez et j'ai besoin de tout mon courage, de toute mon énergie. Peut être le repos forcé de la traversée me remettra-t-il. Dans tous les cas, je me connais et je sais qu'au moment solennel la machine se remontera au diapason le plus élevé, dût-elle ensuite retomber affaissée sur elle-même ! J'ai éprouvé cela bien des fois dans ma vie. Dieu ne me retirera pas sa grâce au moment où elle me sera le plus nécessaire.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Varna, le 29 août 1854.

Cher frère, deux mots. Je suis trop près du moment de mon embarquement pour t'en dire plus. Nous nous en tirerons honorablement, j'en ai la confiance.

Tout est à peu près embarqué. Une grande partie de mon parc de siège , à peu près la moitié, est arrivée et arrive L'état sanitaire gagne tous les

jours sans être encore parfait. Toujours quelques cas par-ci par-là. Mauvaise chance à ajouter aux mille et une que j'ai rencontrées.

Gomme nous remonterons au nord vers Odessa, pour nous laisser descendre avec le vent et les courants vers Eupatoria, nous avons devant nous la perspective de huit jours de traversée, cela donnera le temps de voir venir et de travailler.

Les Russes ont établi un grand camp sur la Katcha, au point où je voulais débarquer. Les journaux avaient pris soin de les instruire, c'est tout simple. J'examinerai avec lord Raglan si j'aurai à prendre un autre point de débarquement. C'est un ennui de plus, mais qui ne me gêne pas beaucoup. Je trouverai bien le moyen de débusquer l'ennemi et de débarquer en perdant le moins de monde possible. Je voudrais bien être en novembre. Ma santé n'est pas aussi bonne. Je souffre sans cesse depuis quatre jours, mais cela ne m'arrête pas. Adieu, cher frère.

Varna, le 30 août 1854.

J'ai passé une triste nuit, malgré les sangsues qu'on m'a posées hier. Ce matin, je me suis trouvé si brisé que j'ai fait le paresseux et je n'ai pas eu

une seconde pour t' écrire. Après déjeuner, le malaise m'a reconduit sur mon lit, et à quatre heures je me suis fait appliquer un vésicatoire, mon dernier recours pour combattre mon ennemi. J'en suis là, je lutte, j'attends, surtout j'espère. Il me faudrait un mois consécutif de repos et de chaleur dans mon lit, puis des soins, puis les eaux de Barèges ou de Bagnères-de-Luchon. Tout cela est bien loin de moi; mais les crises se rapprochent, prennent de la violence. L'état aigu tourne au permanent. J'ai l'espoir que le retentissement des coups de canon longtemps répétés agira sur mes nerfs et sur ma poitrine. C'est une chance à laquelle je me rattache, comme l'homme qui se noie à la branche de saule. La branche cassera peut-être. . . Tout cela est entre les mains de Dieu.

Nous allons toujours, les minutes sont précieuses. Le coup d'œil si vivant, si animé de la rade de Varna est saisissant, et cependant beaucoup de bâtiments ont déjà gagné Baltchick, rendez-vous général.

Le temps se soutient toujours et augmente mes regrets d'être encore ici.

Varna, le 31 août 1854.

Maintenant, chère amie, il ne s'agit plus de songer aux obstacles, il faut les vaincre. Il n'y a plus à re-

culer, la tâche de chacun est tracée, le devoir et l'honneur parleront et l'entraînement du canon fera le reste. Je tâcherai, d'ailleurs, de prendre si bien mes mesures, que l'on sera surpris en voyant la rapidité du résultat. Malgré les souffrances que j'endure, j'ai encore foi en mon étoile. Nous ne sommes pas venus de si loin, nous n'avons pas supporté tant de traverses pour venir échouer au port. Si je triomphe, je ne resterai pas longtemps à jouir du succès. J'aurai fait plus que ma tâche et j.e laisserai le reste à faire à d'autres. Mon rôle sera fini dans ce monde. Nous vivrons pour nous dans la retraite et le repos. 11 n'y a pas moyen de faire autrement, à moins que la santé ne me revienne, et j'en doute. Le mal est bien profond pour être si tenace. Ne faisons pas de châteaux en Espagne, ils ne sont pas solides dans ce pays-là, la révolution les démolit. Quel malheureux peuple et quel triste rôle joue Espartero: c'est un autre Lafayette.

A LA MÊME

Varna, le 2 septembre 1854.

Chère Louise, je me lève dans les conditions les plus tristes du monde, nuit atroce, faiblesse, souffrance, coup de vent dans la rade, enfin toutes les

contrariétés imaginables, physiques et morales. Malgré tout, je m'embarque à deux heures et je serai à Baltchick à quatre heures. Nous ne mettrons à la voile que demain, si le vent le permet. Je m'abstiens de toute réflexion, celles que je pourrais faire seraient tellement amères qu'elles ne seraient plus chrétiennes. Aurai-je assez bu dans le calice d'amertume ? Il y a des moments où mon âme entière se révolte et se soulève. La prière n'agit plus sur moi que comme une tempête. Son impuissance me rejette parfois dans le doute et je souffre tant que ma foi s'ébranle. Je me demande pourquoi s'accumulent sur un pauvre être tant de tortures et de supplices infligés au corps comme à l'âme. Si encore la douleur physique me laissait toutes mes forces, je lutterais ; mais les forces s'épuisent dans la lutte, elle est trop longue. Tout a un terme. Enfin, il me reste un espoir: le repos forcé du bord. La mer m'éprouvera, et ce mal fera diversion à l'autre. De plus, je serai forcé de garder le repos absolu du corps, je m'efforcerai d'y joindre celui de l'esprit.

Je t'aime de toutes les forces de mon âme, et pour cela j'en retrouve beaucoup.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Varna, le 2 septembre 1854.

Cher frère, je m'embarque dans deux heures et je suis combattu entre le désir de t'embrasser encore et le peu de dispositions que je trouve en moi pour t' écrire, parce qu'en vérité j'ai de tristes choses à te dire. Mais nous sommes des hommes, et une goutte de plus dans ce calice d'amertume où je me désaltère par force depuis longtemps, ne fait pas grand' chose à l'affaire....

Ce soir, je serai à Baltchik. Les Anglais ne sont pas encore prêts. Les flottes ne partiront pas avant demain soir ou le k de grand matin. Cet appareil est formidable et difficile à mettre en mouvement. J'ai écrit à l'amiral Hamelin une lettre d'inspiration qui a été trouvée très-belle.

... Enfin, nous partirons et tu peux garder la pensée bien arrêtée que je ferai le possible, rien que le possible et le sage, mais vigoureusement.

Il est temps que cela finisse, frère, car mes forces s'usent et la maladie qui me mine prend des proportions effrayantes. Jour et nuit, des crises atroces qui se rapprochent et deviennent plus violentes.

L'appétit disparaît ; l'inflammation viendra se porter sur le cœur et s'annoncera par une péricardite. J'en ai déjà paré une à Paris, au ministère; un vésicatoire que j'ai à présent sur la poitrine lutte contre

une seconde attaque. Mais avec de telles douleurs augmentées par de profondes préoccupations , l'inflammation doit venir et ce sera la fin.

Je ne demande que de pouvoir terminer ma tâche. Si j'ai le bonheur de prendre Sébastopol, je demanderai à l'Empereur de rentrer en France. En honnête homme, je ne puis garder un fardeau que je n'aurai plus la force de porter.

Par une dernière grâce d'état, ma figure ne dit rien de mes souffrances, et pour tout le monde je représente. Mon énergie fait le reste. Le jour du débarquement, le jour d'une bataille, je retrouverai du ressort, mais après... ?

Adieu, cher frère, je suis bien fatigué, j'ai beaucoup à faire, j'écris quelques lignes à Louise, donne de mes nouvelles à notre frère...

Alfred de Wailly, dans son discours de distribution des prix et sur les drapeaux brisés de ses jeunes soldats défaits et bien vaincus, a prononcé mon nom. Remercie-le de ce souvenir amical.

AU MEME

A bord de la Ville-de-Paris, rade de Baltchick, le 5 septembre 1854.

Frère, nous appareillons. J'avais donné l'ordre de départ pour le 2 septembre. Le 2 septembre

j'étais sur la Ville-de-Paris, à mon poste, et la flotte française prête à appareiller. Les Anglais n'étaient pas encore prêts; ils nous rejoindront ce soir, je l'espère ; d'ailleurs, je ne débarquerai pas sans eux.

J'ai reçu avant-hier ta lettre du 19 août, rien à y répondre. Je te répète ce que je t'ai dit : les circonstances , le temps , la position des Russes et leurs préparatifs de défense me guideront dans ce que je devrai faire et dicteront ma conduite. Dans tous les cas, ce sera quelque chose de glorieux.

Il est temps en effet que nous fassions quelque chose. La santé et les forces me trahissent au moment où j'en aurais le plus besoin. Je viens d'avoir des crises répétées plus violentes et plus longues que jamais. J'ai été deux jours au lit ; pour moi et avec les affaires que j'ai en main, tu dois penser si j'étais souffrant ! Aujourd'hui, je suis un peu mieux, mais faible et brisé. Les narcotiques ont un peu calmé les douleurs et forcé le repos, mais tout cela n'est qu'un palliatif. 11 arrivera ce que Dieu voudra.

Adieu, frère, le temps me presse ; je profite d'une dernière occasion pour le Bosphore. Donne de mes nouvelles à Malromé.

A bord de la Ville-de-Parîs, dix lieues ouest du cap Tarkan, le 10 septembre 1854.

Ma femme bien-aimée, tu vas juger par la date de ma lettre qu'il faut que j'aie été bien souffrant pour t'avoir laissée plusieurs jours sans nouvelles* C'est que depuis le 6, je n'ai pas quitté mon lit de douleur, c'est que mes souffrances sont devenues plus fréquentes et plus vives, et qu'il s'y est mêlé une espèce de fièvre froide d'un mauvais caractère. C'est un souvenir de Varna. Aujourd'hui je me suis levé pour entendre la messe et ensuite je suis resté au soleil sur ma galerie, bien enveloppé, et j'ai recueilli toutes mes forces pour préparer quelques lignes que te portera le premier vapeur que je pourrai envoyer vers le 13. Tu t'attends à des volumes, pauvre amie, tu auras de courtes et tristes pages qui t'affligeront, mais tu auras du courage jusqu'au bout, comme ton mari. La traversée n'a cependant pas été fatigante, la mer jamais trop mauvaise. Cette grosse Ville-de-Paris est un monde qu'on ne remue pas facilement.

Cherche ta carte, chère Louise, vois le cap Tarkan au nord d'Eupatoria; je suis en face de ce cap, à dix lieues au large et en calme. Toute la flotte anglaise et le convoi sont mouillés plus au nord que moi, et je manœuvre pour les joindre et attendre là les quatre

vaisseaux à vapeur que j'ai envoyés reconnaître la plage et les positions russes. Je n'ai pas pu, à mon cuisant regret, aller voir moi-même. J'étais sur mon lit au paroxysme de la fièvre. La reconnaissance sera faite demain il, et alors j'arrêterai le point de débarquement, la baie de Kalamita ou Théodosie, dans la baie de Kaffa, au sud de la Crimée. Demain je saurai te dire cela et t'indiquer à peu près le jour où je prendrai terre en Grimée, soit par une pointe vigoureuse sur Sébastopol , si elle est possible, soit par une campagne en règle débutant par l'Est de la presqu'île, en m'emparant de Kaffa, de Kertch et d'Arabat. L'occupation de ces points peut me donner une bonne base d'opérations. Regarde la carte avec attention, et tu comprendras avec plus de facilité mon projet. Là, je me fortifierai, j'attendrai mes renforts et mes vivres, je soulèverai le pays autour de moi et je profiterai de toutes les occasions pour joindre les Russes, les battre et m' avancer sur Simféropol et Ratchi-Seraï. C'est plus long, mais plus sûr pour les flottes, qui ont toujours un abri assuré dans la baie de Kaffa. Te voilà aussi avancée que moi, prie Dieu qu'il me donne de la santé et de la force. Mais si cela continue ainsi , je serai obligé de quitter la partie, et aussitôt que j'aurai établi l'armée en Crimée, je demanderai à l'Empereur un remplaçant.

En commençant cette lettre, chère amie, je ne croyais pas avoir la force d'aller si loin. Adieu, je ne te dis pas toutes mes tendresses, toutes mes pensées pour éviter de m'attendrir, ce qui me fait mal, mais

tu les devineras. Mets-en beaucoup, tu n'en mettras jamais assez.

A LA MÊME

Ville-de-Paris, même position maritime, plus au nord du cap Tarkan, le 11 septembre 185/i.

Ma lettre sera moins longue que celle d'hier, chère Louise, mais aussi moins triste. Je crois que je suis hors d'affaire. Le quatrième accès de fièvre a manqué. Hier pas de crise, cette nuit pas de sommeil, mais pas de crise, l'agitation du quinine, j'en suis gorgé. J'ai pris plus de soixante grains en trois jours. C'est ce qui m'a sauvé ; mais j'ai la tête comme un boisseau. Cela passera, et il le faut, car le temps marche. La commission que j'avais envoyée pour faire la reconnaissance vient de revenir. Tout ce qu'elle rapporte est fort rassurant. Les Russes nous attendent à la Katcha et à l'Aima, mais ils n'ont pas fait de préparatifs de défense exorbitants, ils ont des camps, des troupes sur ces deux points, mais rien de bien formidable.

Je crois bien , chère amie , que le débarquement pourra avoir lieu le 13 ou le 14. Tu sais que le 13 est mon jour favori, ce chiffre m'a toujours porté bonheur. Il me faudra deux jours au moins pour avoir tout débarqué. Le 17 ou le 18, j'aurai une

If. 31

' — 482 — belle bataille à l'Aima, et peut-être une seconde à la Katcha, et je compte être sous Sébastopol le 25. Tout sera fini le 15 octobre, avec la protection de Dieu. Chère amie, j'en sortirai, je l'espère, avec les honneurs de la guerre, et quand je le pourrai honorablement, je me sauverai dans le repos et dans le bonheur auprès de toi. Oh ! j'en ai bien besoin.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

A bord de la Fille-de-Paris, dix lieues nord du cap Tarkan, le 11 septembre 1854.

Si j'avais pu t' écrire avant-hier, frère, c'aurait été pour te dire un triste adieu. Depuis le 6, je n'ai pas quitté le lit, et un lit de douleurs. J'avais remporté de Varna le germe d'une fièvre pernicieuse de la pire espèce ; elle a éclaté ici.

J'ai subi les trois accès critiques, le quatrième a manqué. Il a bien fait, je n'aurais pas pu le supporter. Je crois que je suis hors d'affaire. Mais quel assaut! quelle lutte! quelle faiblesse elle me laisse! quel désordre dans le principe de la vie !

Ajoutons à tout cela mes préoccupations, mes soucis... la pensée de laisser sans direction, sans

chef, une armée à la veille d'un débarquement

et moi, mourir de la fièvre devant l'ennemi.... Par la grâce divine, j'ai surmonté tout cela, remercions

Dieu, frère. Je rassemble mes forces pour t' écrire à main posée. N'attends donc pas de longs détails, je te dirai seulement les faits principaux ; quand tu liras cette lettre, tous ces faits seront accomplis et déjà vieux. Ce matin, la commission que j'avais envoyée pour reconnaître la position des Russes et un point de débarquement, est revenue. Les Russes occupent la Katcha et l'Aima, ils y ont des camps, des troupes dont il est difficile d'évaluer le nombre, mais qui n'est pas considérable; ils n'ont pas fait de travaux de défense extraordinaires. Mon opinion n'a pas changé et je suis toujours pour un débarquement de vive force à la Katcha. C'est du temps et de la marche d'épargnés. Les Anglais ne l'ont pas jugé possible. J'ai cédé, on débarquera à Old-Fort, et j'espère que ce sera le 13 ou le 14.

Le 12 septembre.

La fatigue m'a empêché de continuer ma lettre hier, cher frère, et je la reprends aujourd'hui ; nous marchons au but. Les flottes et les convois sont réunis autour de nous dans un espace de plus de sept lieues. C'est imposant au-dessus de toute idée. Deux cent quatre-vingts voiles allant porter la destruction en Crimée. Il faudra se raccorder pour arriver et débarquer avec ordre. Je ne pense pas que le débarquement puisse se faire avant le 14 de grand matin, c'est toujours le calcul que je t'ai fait.

Donne de mes nouvelles à notre frère. Je n'aurai ni le temps, ni la force de lui écrire. J'ai écrit à ma

fille. Vois-la, rassure-la en lui annonçant mon prochain retour. Je lui ramènerai son mari.

Adieu, cher frère, je t'embrasse avec d'autant plus de plaisir que j'ai bien cru que je ne t'embrasserais plus.

Le docteur Gabrol a été parfait. Ses soins m'ont sauvé.

A 5 lieues du cap Tarkan, le 12 septembre 185/i.

Rien de bien nouveau aujourd'hui, chère Louise ; excepté pour moi qui travaille, qui prends mes dispositions, la vie de bord est bien uniforme et bien monotone. Enfin, tout le convoi est réuni autour de nous, sur un espace de plus de sept lieues. Nous ne sommes plus qu'à vingt lieues du point de débarquement. Regarde sur ta carte, nous allons entrer dans la baie de Kalamita, et si nous ne débarquons pas demain, ce sera pour après demain matin de bonne heure.

J'ai passé une nuit agitée et sans sommeil, et avec quelques douleurs ; mais les grandes crises ne sont pas revenues et la fièvre a cédé au quinine. Les forces reparaissent lentement; cela me préoccupe. J'espère que la réaction se fera par la force des choses devant l'ennemi, et nous y serons dans trois jours.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Baie de Kalamita, deux lieues d'Eupatoria, le 13 septembre 1854.

Cher frère, encore un mot à la hâte. Un coup de vent du nord nous a un peu désunis cette nuit et rend un point de ralliement nécessaire. Nous allons mouiller devant Eupatoria, où notre drapeau flottera ce soir. Demain 14, nous débarquons à Old-Fort, entre quatre et six heures du matin. Ma santé se soutient au milieu des crises qui me torturent souvent. Mes forces reviennent enfin. Le temps est beau.

Les Russes doivent faire de singulières réflexions en voyant notre flotte. Je les occupe partout par de fausses attaques, à Aima et Katcha.

Adieu, je t'embrasse.

Old-Foit (Crimée), G heures du matin, le 14 septembre 1854.

Chère bien-aimée, nous débarquons par le plus beau temps du monde et je ne vois pas encore apparence de Russes. Tout se passe parfaitement, je ne

demande à Dieu que des forces pour aller jusqu'au bout. Eupatoria s'est rendue hier soir sans résistance. Donne de mes nouvelles en France.

A LA MÊME

Old-Fort (Crimée), le 16 septembre 1854.

Ma femme bien-aimée, j'ai reçu hier soir en rentrant de passer la revue de l'armée, ta bonne petite lettre du 12. Tu avais mauvais temps dans le Bosphore et tu souffrais pour moi. Ne te crée pas de soucis imaginaires, c'est bien assez de ceux qui sont réels.

Nous avions alors en mer un temps très-passable et aujourd'hui le ciel est pur, le soleil luit, la mer seule est un peu forte, ce qui rend le débarquement difficile et me désole, car cela m'arrête ici, tandis que je brûle d'être en face des Russes.

Toute l'armée est débarquée ; mais j'attends encore le matériel, les chevaux et mulets pour les transports et les ambulances, sans lesquels je ne puis avancer.

J'espère partir demain et coucher sur l'Aima après avoir chassé les Russes. Je marcherai rapidement sur la Katcha et le Belbcck, j'y serai vers le 20. Tu dois comprendre que je suis absorbé par les détails

et les affaires. Jusqu'à présent tout va bien. De mémoire d'homme on n'a pas vu un plus beau spectacle que ce débarquement aux cris de Vive l'Empereur ! Le 14 au soir, toute l'armée était en position. J'ai débarqué vers une heure et j'ai parcouru toute la ligne à cheval aux cris de : Vive l'Empereur! Vive le Maréchal! Les troupes sont superbes, pleines d'ardeur, nous battrons les Russes. Adieu, je t'écrirai dans deux jours, je t'envoie avec un baiser une petite fleur russe cueillie sous ma tente.

A M. LEROY DE SAIIST-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Old-Fort (Crimée), le 16 septembre 1854.

Cher frère, le 14 septembre 1812 la grande armée entrait à Moscou : le 14 septembre 1854 l'armée française débarquait en Grimée et foulait le sol de la Russie. Les Russes ne sont pas venus s'opposer à notre débarquement, qui s'est opéré avec une rapidité et un ordre admirables.

A cinq heures du soir, j'avais trois divisions et quarante pièces de canon en ligne, et occupant leur position.

Le lendemain 15, la mer a rendu le débarquement plus difficile, cependant j'avais à terre ma qua-

trième division, la division turque et toute mon artillerie. Aujourd'hui, on débarque encore chevaux, mulets, matériel d'ambulance, etc. J'espère que ce soir tout sera terminé et que je pourrai partir demain si les Anglais sont en mesure comme moi.

Les Tartares nous reçoivent bien. Eupatoria est déjà soulevée et en armes. Les Grecs ont été désarmés.

Je n'ai encore vu que quelques vedettes russes et j'ai fait enlever quelques postes ennemis appartenant au 41e. J'ai obtenu de mes prisonniers des renseignements utiles. Il n'y a pas en Grimée plus de soixante mille hommes, un peu répartis partout et occupés à se concentrer.

Jamais, frère, tu ne t'imaginerais un spectacle plus grandiose que le débarquement opéré aux cris de Vive l'Empereur! Il n'y manquait que des Russes. La diversion que j'ai fait faire à la Katcha a démontré à tout le monde que j'avais raison et que c'était là qu'il fallait débarquer. Dix mille Russes n'auraient pas empêché cinquante mille Français et Anglais de débarquer. Aux premiers obus lancés sur leur camp, les Russes ont filé, et si la quatrième division en avait eu l'ordre, elle aurait pu débarquer seule. Je ne fais pas trop sentir aux Anglais que j'avais raison. Voistu, frère, j'ai un flair militaire qui ne me trompe pas, et les Anglais n'ont pas fait la guerre depuis 1815. Je vais presser les opérations le plus vite possible. Je me défie de mes forces. Ma santé se débat au milieu des crises et des souffrances. Le li, j'ai

passé six heures à cheval, et j'ai visité toute la ligne. . . Hier, j'ai passé l'armée en revue aux cris de Vive l'Empereur ! Les troupes sont superbes, en bonne santé, pleines d'ardeur et d'entrain. Il y a plus de quinze jours que je n'ai reçu des nouvelles de France. Je ne sais où sont mes courriers. Tu comprends combien je désire tes lettres. Donne de mes nouvelles à ma fille et à mon frère. Je suis si occupé et si fatigué que je ne puis écrire longuement. Je tiens un journal de l'expédition qui sera curieux.

Adieu, cher frère, quel plaisir j'aurai à t'embrasser dans deux mois et à vivre un peu de la vie si bonne de la famille.

Old-Fort (Crimée), le 17 septembre 185/».

Ma femme bien-aimée, les Anglais ne sont pas prêts et me font perdre un temps précieux. Je leur ai prêté des chalands, ce matin, pour hâter le débarquement de leurs chevaux, et j'espère pouvoir démarer enfin demain à onze heures du matin.

J'irai coucher sur le Bulganak pour être tout frais le 19 et forcer le passage dans la journée. Si je le puis, je pousserai les Russes jusque de l'autre côté de la Katcha. Je te promets que je ne leur laisserai

pas le temps de s'amuser. Le temps est beau et nous sommes favorisés. Que Dieu nous protège encore quelques jours et tout ira bien. J'ai entendu, ce matin, la messe sous ma grande tente, et j'ai prié pour toi. J'ai eu quatre abbés à déjeuner.

Il y a un grand revirement dans l'armée, et le Prince est à la tête; il dit hautement que je suis un homme, et que sans moi nous ne serions pas en Grimée. Ma santé est moins mauvaise aujourd'hui. J'ai eu une crise favorable cette nuit, une sueur abondante qui m'a soulagé. Comme je dois supporter toutes les douleurs, j'ai deux clous au-dessus du sein gauche qui me font un mal affreux. Gabrol dit que c'est de la santé, je l'étranglerais.

Rien n'est changé jusqu'à présent à mes prévisions. Le prince Menschikolf a beau faire, je serai du 20 au 22 sous Sébastopol. Peut-être irai-jc les attaquer par le sud et laisserai-je leurs grands préparatifs du nord inutiles. Tout cela dépendra de ce que je verrai en arrivant au Belbeck.

Plus le temps marche, chère bien-aimée, et plus il me rapproche de toi. C'est ce qui double mon courage. Je ne pense qu'au moment où nous serons chez nous bien tranquilles. Au printemps, nous irons voyager en Italie et nous reviendrons par la Suisse et l'Allemagne. Nous voyagerons simplement avec deux domestiques et en bons bourgeois. Ne faisons pas trop de châteaux en Espagne, cela porte malheur.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Old-Fort (Crimée), le 17 septembre 1854.

Cher frère, demain 18, je compte me mettre en mouvement vers onze heures du matin. Je ferai ma première marche courte... j'irai coucher sur le Bulganak. Le lendemain 19 je serai frais et dispos, j'aurai reconnu les positions russes, et je serai en mesure de forcer le passage de l'Aima et même de pousser l'ennemi jusqu'à la Katcha, si j'en ai le temps.

Aujourd'hui j'ai envoyé un vapeur à l'Aima et à la Katcha pour reconnaître encore les camps ennemis et savoir s'ils n'ont pas pris de nouvelles dispositions. Je saurai cela ce soir. Dans tous les cas, l'armée est superbe et pleine d'ardeur. Nous battrons les Russes.

Tu vois, frère, que notre situation est aussi satisfaisante que possible. L'armée ne demande qu'à en venir aux mains et nous nous montrerons dignes de nos pères. Les Anglais iront très-bien, ils sont dans les meilleures dispositions. D'aujourd'hui en huit, j'espère bien que l'on dira, au bruit du canon, une messe solennelle d'actions de grâce sous les murs de Sébastopol. Ce matin, on a dit une basse messe sous ma grande tente.

Ma santé est meilleure aujourd'hui ; j'ai eu cette nuit une crise favorable, une sueur abondante et je souffre moins. Je vais montera cheval pour aller voir

la 4e division et les Turcs, qui sont aussi pleins d'élan. Je n'ai pu les voir hier, je souffrais trop.

.... La Maréchale est à Thérapia un peu tourmentée, mais raisonnable. Je lui écris le plus que je puis. J'attends ce soir les courriers de France qui sont en retard pour l'armée. Adieu, cher frère, j'espère recevoir des volumes de toi. Il y a longtemps que je suis privé de tes lettres.

Crimée, le 18 septembre 1854.

Je viens d'écrire à lord Raglan que je ne pouvais plus attendre plus longtemps et que je lançais mon ordre de départ pour demain matin à sept heures, et rien ne m'arrêtera plus.

J'ai reçu hier soir ta petite lettre du 14, et ce matin ton paquet de quatre lettres du 2 au 11. Pauvre amie, que d'inquiétudes, de soucis et de larmes! et tu avais raison, car j'étais bien malade. Enfin, tout est passé, je suis en Crimée, j'ai les renseignements les meilleurs. J'ai passé une nuit agitée et pleine de sueurs. Je suis fatigué, mais je puis aller. Demain cela ira tout seul, le canon parlera. Avant quatre jours, je serai sous Sébastopol, après avoir bien battu les Russes.

Tu verras le commandant de la Tisiphone, qui a déjeuné ce matin avec moi, et qui veut bien te rendre compte de notre situation générale.

A LA MÊME

Champ de bataille d'Alma, le 21 septembre 1854.

Victoire, victoire, ma Louise bien-aimée ; hier 20 septembre, j'ai battu complètement les Russes, j'ai enlevé des positions formidables défendues par plus de quarante mille hommes qui se sont bien battus; mais rien ne peut résister à l'élan français et à l'ordre, à la solidité anglaises. A onze heures j'ai attaqué, à quatre heures et demie les Russes étaient en pleine déroute, et si j'avais eu de la cavalerie, je leur prenais plus de dix mille hommes. Malheureusement je n'en ai pas.

L'effet moral est immense. Le champ de bataille sur lequel je bivouaque, sur l'emplacement même qu'occupait le prince Menschikoff hier, est jonché de cadavres russes. J'ai douze cents hommes hors de combat, les Anglais quinze cents. Les Russes doivent en avoir de quatre à cinq mille. Mes ambulances sont pleines de leurs blessés, que j'envoie à Gonstantinople avec les miens. Ils ont laissé plus de deux mille fusils et sacs sur le champ de bataille. C'est

une magnifique journée, et la bataille d'Alma figurera honorablement à côté de ses sœurs de l'Empire. Les zouaves sont les premiers soldats du monde.

Toute victoire se paye. Ganrobert est blessé d'un éclat d'obus, mais légèrement. Le coup a frappé à la poitrine et à la main. Le général Thomas a une balle dans le bas-ventre; il rentre en France. Le commandant Troyon a été tué. Pauvre Charlotte! J'écrirai à M,ne de Soubeyran. J'ai trois officiers tués, cinquante-quatre blessés, deux cent cinquantetrois sous-officiers et soldats tués et mille trente-trois blessés.

Les Anglais sont tombés sur des redoutes trèsfortes et sont plus maltraités que moi. De plus, j'ai perdu moins de monde, parce que j'ai été plus vite. Mes soldats courent, les leurs marchent. Aujourd'hui, je reste ici pour l'évacuation de mes blessés, l'enterrement de mes morts et le renouvellement de mes munitions. Demain 22, à sept heures du matin, je marche sur la Katcha. Si je trouve les Russes, je les bats encore et je reste le 23 à la Katcha. Le 24 , je serai au Belbeck.

Je suis content de mon état-major. Gramonta reçu un éclat d'obus dans son manteau. Maurice ' s'est montré très-brave; Eynard s'est bien conduit2; je leur ai fait entendre à tous des boulets et des balles. Raoul ? est très-brave ; mon fanion a été traversé

1 M. de Puységur.

2 M. de Clermont-Tonnerre.

3 M. de Lost anges.

d'une balle et le cheval de Raoul touché, c'est sa croix. J'écris deux lignes à Mathilde '. Ecris-lui.

Le Prince a été très-bien et je l'écris à son père, qui, en m' adressant une bonne lettre, te présente ses hommages.

Le mouvement tournant que j'avais ordonné et qui a décidé de la victoire a été parfaitement exécuté par le général Bosquet. L'oreille de son cheval a été emportée par un éclat d'obus.

L'enthousiasme des troupes est admirable. Vive l'Empereur! vive le Maréchal ! voilà leur cri toute la journée. Toute l'armée m'aime et a grande confiance en moi.

Ma santé se soutient , je suis resté hier douze heures à cheval, et toujours sur Nador, qui a été magnifique, galopant au milieu des boulets, le soir comme le matin. J'ai pris la voiture du prince MenschikofT avec toute sa correspondance. Tout ce qu'il y a de forces disponibles en Grimée était devant moi hier. Cela ne m'empêchera pas de prendre Sébastopol.

Adieu, ma Louise, Dieu nous protège. Sois calme et tranquille. Voilà une belle page à enregistrer dans nos états de service.

1 Madame la marquise de Rougé.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

Champ de bataille d'Alma, le 21 septembre 1854.

Cher frère, les Russes m'ont opposé, hier, toutes leurs forces disponibles en Crimée, plus de quarante mille hommes, une cavalerie nombreuse , une puissante artillerie ; ils occupaient des positions formidables, bien défendues. Tout a été enlevé. Si j'avais eu de la cavalerie , j'obtenais d'immenses résultats. C'est égal, c'est une belle journée pour nos fastes militaires. Les Français se sont montrés ce qu'ils sont, les plus brillants soldats du monde. Toutes les batteries ont été enlevées à la baïonnette et aux cris de Vive l'Empereur!

Tu comprends l'effet moral de cette première affaire ; maintenant, mes soldats ne doutent plus de rien, et cependant les Russes ont bien tenu hier; il a fallu revenir à trois fois pour enlever des positions ; ce sont de bons soldats.... Mais les Anglais et les Français... quelles troupes! quelle solidité chez les uns, quelle ardeur, quel élan chez les autres !! Je n'ai jamais vu de plus beau panorama que cette bataille.

Arrivé sur les hauteurs pour mieux juger des mouvements de l'ennemi, j'ai pu voir les positions enlevées par mes zouaves, et l'armée anglaise faisant un passage de lignes sous le feu de l'artillerie russe pour aller enlever ses batteries. C'était sublime...

J'ai été content de mon état-major. Maurice est très-brave.

Canrobert est blessé, mais légèrement, brillant officier général!

Donne de mes nouvelles à notre frère. J'ai écrit à ma fille.

Et ma santé... incroyable ! Je suis resté hier douze heures à cheval. Et plus d'appétit, plus de sommeil, maigreur effrayante... A la grâce de Dieu!

Adieu, frère, je suis un peu fatigué, mais je t'aime bien et j'ai le cœur content. Embrasse les tiens.

Je t'envoie copie de mon ordre du jour à mes soldats.

A MADAME LA MARECHALE DE SATÏNT-ARNAUD.

Champ de bataille d'Alma, le 22 septembre 1854.

Ma santé n'est pas plus mauvaise, c'est toujours la même chose. Pas d'appétit, pas de forces, peu de sommeil. Mes clous me font souffrir. Les crises paraissent vouloir diminuer, voilà trois nuits que je n'en ai presque pas.

Canrobert va bien, mais sa contusion est forte; il l'a échappé belle.

Quelle belle victoire, ma Louise ! Tout le inonde est heureux et fier et brûle de rencontrer encore les

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Russes. A présent, je conduirais l'armée au bout du monde. Mais ma carrière est remplie, et après Sébastopol, je ne veux plus songer qu'à me soigner.

Comme toute la famille sera heureuse à Paris. Écris à ton père et à ton oncle de Mercy. Je le ferai aussitôt que j'aurai le temps, mais je suis si occupé. Que de choses roulent sur ma pauvre tête, qui y suffit à peine !

Nous avons un temps de juin en France. Le ciel est avec nous, mais les Anglais me retardent toujours. ' Adieu, chère amie, je t'écrirai de Sébastopol.

A M. LLllOY DE SAINT-ARISAUD, CONSEILLER D'ÉTAT.

Champ de bataille d'Alma, le 22 septembre 185/j.

Cher bon frère, les Anglais ne sont pas encore prêts, et je suis retenu ici comme à Baltchick, comme à Old-Fort. Il est vrai de dire qu'ils ont plus de blessés que moi et qu'ils sont plus loin de la mer. Enfin, demain soir je coucherai à la Katcha.

Les renseignements m' arrivent par les déserteurs et les prisonniers. Les Russes ont perdu plus de six mille hommes. Ils sont partis en déroute et tellement démoralisés qu'ils ont été tout droit s'enfermer à Sébastopol. Je ne trouverai personne à la Katcha, et

tout au plus des batteries au Belbeck. Je viens de recevoir le courrier de France qui m'a apporté ta lettre du 1er septembre. Ma fille était chez toi.

Ta politique est vieille et les faits se sont chargés d'y répondre, Je suis loin de penser que la victoire lève toutes les difficultés et délivre de tous les embarras... nous en aurons toujours. Mais ce que je pense, c'est que ce que j'ai fait était la seule chose à faire... eussé-je dû ne pas réussir! Je ne raisonne donc pas après le succès.

Aujourd'hui, tout le monde est de mon avis dans les armées et dans les flottes. Le revirement a été prompt, il commençait le l/i, il a éclaté le 20 au soir avec acclamations, et aujourd'hui je suis un grand homme. "Voilà le monde.

Adieu, frère, restons toujours ce que nous sommes, et aimons-nous, voilà le bonheur. Écris à notre frère, dis-lui de remercier M. Denjoy et le conseil général en mon nom. Je n'ai pas le temps de leur écrire.

Au bivouac sur la Katcha, le 24 septembre 1854.

Ma chère bien aimée, je viens de recevoir ton gentil paquet de lettres du 16 au 19. Tu savais le

débarquement, mais tu ignorais encore la victoire du 20 à Aima. Cette victoire grandit tous les jours, par ce que nous apprenons par les déserteurs russes des résultats de la bataille et de la démoralisation de l'armée ennemie, qui est rentrée à Sébastopol en déroute, sans s'arrêter nulle part, ni à la Katcha, aussi facile à défendre que l'Aima, ni au Belbeck, dont ils ont fait sauter les ponts. Ils se sont retirés derrière leurs remparts et élèvent des batteries partout. Le général russe Karatief, surnommé le brave, aide de camp de l'Empereur, a eu la jambe emportée par un boulet. Les Russes ont commis un acte désespéré qui prouve à quel point ils sont frappés et terrifiés. Ils ont fermé l'entrée du port de Sébastopol en y coulant trois de leurs gros vaisseaux et deux de leurs frégates. C'est un commencement de Moscou. Cela me gène beaucoup, parce que cela me forcera peutêtre à changer mes plans d'attaque, et à me porter vers le sud du côté de Balaclava.

Je ne sais pas si je partirai d'ici aujourd'hui. 11 faut que je me concerte avec lord Raglan sur tous ces nouveaux incidents, et que nous décidions si nous attaquerons au nord ou au sud.

Nous avons encore eu quelques cas de choléra dans les deux armées. Du reste, la santé est bonne et l'esprit excellent. Les hommes sont pleins d'élan. Canrobert va bien.

Ma santé... je n'ose pas t'en parler, ma femme chérie, je me soutiens par miracle, je souffre toujours, je ne mange pas, je ne dors pas, je digère

mal, j'ai de plus un gros rhume, un fort mal de gorge qui m'empêche d'avaler ma salive, et deux clous sur la poitrine qui me supplicient. Voilà mon état ; impossible d'avoir des forces avec tout cela, et elles me manquent. Cependant , aujourd'hui je vais moins mal, je souffre moins, j'ai un peu dormi, un peu mangé ce matin.

Au bivouac sur le Belbeck, 6 heures du soir.

J'arrive au bivouac. Cette vallée du Belbeck est un paradis, il y a des choux et des fruits pour une armée. On a envahi la maison du prince Bibikoff, tu auras un petit guéridon qui appartenait à la princesse, souvenir de la guerre de Crimée.

Demain, je pars de bonne heure et nous marchons sur Balaclava. Je coucherai sur la Tchernaia.

Les Russes sont toujours épouvantés, ils ne tiendront plus que derrière leurs murailles. J'ai un peu souffert ce soir.

A M. LEROY DE S Al M- ARNAUD, CONSEILLER D ETAT.

Au bivouac de Belbeck (Crimée), le 2^ septembre 1854.

Cher frère, les Russes sont frappés de terreur, ils ont fui jusque dans Sébastopol et ne tiendront

plus que derrière leurs remparts. Ils auraient pu me tuer beaucoup de monde au passage de la Katcha et surtout du Belbeck. Je n'ai trouvé personne sur mon chemin que des morts, des blessés et des débris de leur armée en fuite.

Ils avaient élevé de fortes batteries en face des passages du Belbeck, je me suis jeté à gauche et j'ai passé à six kilomètres au-dessus d'eux. J'ai tourné toutes leurs positions.

Nous bivouaquons dans un pays superbe/ Les armées ont trouvé des choux et des fruits en abondance. Demain, je me dirige par la route de Balaclava. J'irai coucher sur la Tchernaia, et le 26 je serai au sud de Sébastopol, maître de Balaclava et ayant tourné toutes les fortes batteries et redoutes de l'ennemi au nord. C'est une belle manœuvre.

Nous voyons Sébastopol, et de la ville on peut voir les feux de nos bivouacs qui tiennent près de trois lieues.

Adieu, je t'écris à la hâte ; ma santé ! ma santé ! elle est toujours la même. Je t'embrasse, bon frère \

1 Ici se termine la correspondance du Maréchal avec sa famille. Dans la nuit du 25 au 26, une attaque de choléra vint épuiser ce qui lui restait de forces. Le 26, il résigna son commandement et adressa ses adieux à l'Armée.

La lettre qui suit a été écrite la veille de la mort du Maréchal, par son gendre, M. de Puységur.

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