‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 49 sur 52 · EXTRAIT DU MONITEUR, 11 OCTOBRE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU MONITEUR, 11 OCTOBRE

Nous reproduisons l'article suivant , emprunté à l'Univers et inspiré à M. Louis Veuillot par la mort de Son Excellence le Maréchal de Saint-Arnaud :

Une profonde affliction vient se mêler à la joie que répandent les glorieuses nouvelles de la Crimée.

Dieu a pris une grande victime. Le héros de cette prodigieuse campagne a cessé de vivre. Les navires qui nous apportaient ses bulletins si vaillants et si pleins d'une ardeur guerrière sont suivis de celui qui nous ramène son corps inanimé. Il décrivait la bataille comme il l'avait gagnée, du même souffle ardent et puissant, et c'était son dernier soupir. On le savait malade, affaibli, miné par de cruelles souffrances ; mais qui eût pensé que la mort était là , si près, et qu'un homme pût à ce point la voir et l'oublier, ou plutôt lui commander d'attendre ' ?

Il calculait ses approches, il sentait ses étreintes, à force de volonté il lui arrachait quelques jours, quelques heures. Quels jours et quelles heures 1 Les jours de l'arrivée en Crimée; les heures de la bataille de l'Aima ! C'est au dernier terme d'une maladie de langueur, lorsque la vie fuyait de ce corps épuisé et secoué par des crises terribles, comme l'eau fuit d'une main tremblante, c'est dans cet état qu'il organisait cette expédition incomparable, qu'il en bravait les périls , qu'il en surmontait les obstacles , qu'il plantait son drapeau sur le sol ennemi, qu'il restait douze heures à cheval, qu'il donnait à la France une victoire, qu'il dictait ces ordres du jour

1 M. de Lurieu, camarade de collège et ami du Maréchal, a exprimé la même idée dans les vers suivants qu'il a écrits au bas du portrait du Maréchal :

Comme un lion blessé tu renais au combat, Tu prolonges ta vie en respirant la gloire; Dieu, qui t'aimait, reprit ton âme de soldat, En un jour de victoire.

et ces rapports aussi beaux que son triomphe, qu'il investissait Sébastopol, qu'il disait à ses soldats: Vous y serez bientôt !

Il s'arrête là, aux portes de Sébastopol investi, au milieu de l'ennemi défait, comme s'il avait dit à la mort : Maintenant, tu peux venir.

Une immense admiration tempère la douleur publique. On regrette le - Maréchal, on ne peut le plaindre. Cette fin est si belle après ce mâle combat contre la mort présente et inévitable, après ce grand service rendu à la civilisation, après ces récits héroïques! Il meurt sous les regards du monde, frappant un de ces coups d'épée qui comptent dans la vie des empires ; trois nations inclinent sur sa tombe leurs drapeaux reconnaissants; et une quatrième qui croyait, la veille encore, dominer toutes les autres, se souviendra de lui au jour qui marque le déclin de ses destinées. Entre la Turquie qui se relève pour affranchir l'Eglise, et la Russie qui s'écroule pour la délivrer, sur ces flots qui furent aussi son champ de bataille et dont les caprices terribles n'ont pas étonné son courage, il meurt dans l'un des plus vastes linceuls où la victoire ait enveloppé ses favoris.

C'est assez pour la gloire humaine, et ceux qui n'en connaissent et n'en désirent point d'autre peuvent trouver que le Maréchal de Saint-Arnaud a été comblé.

Mais son âme était plus grande et ses désirs plus hauts, et en le retirant pour quelques heures des soucis du commandement et du bruit des armes, la

Providence lui a donné ce que sans doute il lui demandait : le temps d'humilier son cœur.

Ce grand général était un humble et fervent chrétien. L'empire étant proclamé et établi, Saint-Arnaud, Maréchal de France, Ministre, grand Ecuyer de l'Empereur, au faîte et dans l'enivrement dangereux de toutes les prospérités, se tourna vers Dieu, non pour obtenir la santé, mais pour mourir en chrétien.

11 avait une de ces natures sincères et franches qui ne fuient pas la vérité lorsqu'elles la voient et qui ne craignent pas de la suivre. C'était durant son séjour à H y ères. 11 fit venir chez lui le digne curé de cette ville , et , sans chercher de circonlocutions ni de détours, devant tous ceux qui étaient là, il lui dit simplement qu'il voulait se confesser. Le bon prêtre, surpris, tombe à genoux et rend grâce à Dieu, qui daigne aussi parler au cœur des puissants du monde. Le Maréchal, trop malade encore pour quitter sa chambre, fit ses pâques chez lui, sans mystère, en présence de ses officiers, de toute sa maison, faisant venir jusqu'au soldat qui était de planton à sa porte.

Tel il avait été dans cette première occasion, tel il continua d'être. Guéri contre toute attente, rendu aux affaires, il ne négligea plus ses devoirs de chrétien ; il les remplit comme il faut les remplir dans ces hautes situations où l'homme a, de plus que le commun des fidèles, le devoir de l'exemple.

Lorsque l'expédition d'Orient fut décidée et que l'Empereur lui en eut donné le commandement, sa

première pensée fut pour l'âme de ses soldats. On ne lira pas sans émotion la lettre suivante, écrite par lui à un illustre religieux ', son ami, qui avait cru devoir lui adresser quelques recommandations à ce sujet :

Paris, le 6 mars 1854.

Mon révérend père, comment avez-vous pu penser un instant que je négligerais d'entourer les braves soldats de l'armée d'Orient de tous les secours et de toutes les consolations de la religion?

L'aumônerie de l'armée est formée. Je me suis entendu avec le digne abbé Goquereau, qui a mis sur un pied si respectable l'aumônerie de la flotte. Il y a un aumônier par division, par hôpital, et deux aumôniers en chef au quartier général.

Je suis débordé par la besogne et je soigne ma santé pour pouvoir faire vigoureusement la guerre aux Russes. J'aurai bien besoin de vos prières, mon père ; sans l'aide de Dieu on ne fait rien, et je mets ma confiance dans sa miséricorde et dans la protection qu'il accorde à la France. Je compte, avant mon départ, remplir mes devoirs de chrétien. . . .

Ces sentiments éclatent avec la même force dans une lettre écrite de Marseille le 25 avril :

J'arrive de Toulon, où j'ai vu avec bien du plai-

* Le R. P. de Ravisnan,

sir le respectable curé doyen d'Hyères. Nous avons longtemps et sérieusement causé. 11 m'a aussi promis ses prières. Vous êtes assez bon pour me promettre les vôtres. Tous ces vœux ne peuvent manquer d'être agréables à Dieu, que je prie moi-même avec tant de foi et de ferveur. Je pars avec une confiance entière. Il est impossible que Dieu ne protège pas la France dans une circonstance aussi grave, aussi solennelle.

Je suis convaincu que tout le monde fera son devoir, plus même que son devoir, et nous combattons pour une cause juste.

Espérons donc, mon révérend père, et donnezmoi votre bénédiction.

Citons encore une de ces admirables lettres où l'homme de guerre et le chrétien paraît tout entier dans sa simplicité et dans sa grandeur :

Au quartier général, à Old-Fort (Crimée), le 18 septembre 185/1.

J'ai reçu ce matin même votre bonne lettre, datée du 20 août, et je ne perds pas un instant pour vous remercier de vos vœux chrétiens et de vos prières. Elles ont été écoutées du Très-Haut î... Depuis le 14 je suis débarqué heureusement en Crimée avec toute l'armée, qui est superbe et dans les meilleures dispositions. Le débarquement s'est fait aux cris ré-

pétés de Vive l'Empereur ! et c'est à ce même cri que nous briserons demain les colonnes russes qui nous attendent à l'Aima, et qui ne m'empêcheront pas de m'établir sous Sébastopol le 22 ou le 23 au plus tard.

Je presse les opérations autant que possible, car ma santé est bien mauvaise, et je prie Dieu de me donner des forces jusqu'au bout

Adieu, mon révérend père, priez pour nous, et croyez à mes sentiments de respectueuse affection.

Que pourrions-nous ajouter qui fût digne de nos respects, de notre admiration, de nos regrets, de nos espérances? Il n'est plus, mais il a servi son pays et honoré Dieu ; ses œuvres lui ouvrent la porte de l'histoire, et sa foi celle de l'éternité.

Page 1