L. J. Ch
Très Saint-Père,
Je ne puis ignorer les occupations continuelles que vous donne le soin de toutes les Églises ; cependant, plein de confiance dans vos bontés et de la plus vive reconnaissance pour les marques singulières que vous nous avez données de votre bienveillance, je viens de nouveau me jeter aux pieds de votre Sainteté. Je ne puis le faire que par écrit, mais cela même est de quelque adoucissement à la peine que je ressens de ne pouvoir pas, avec le reste des fidèles, révérer Jésus-Christ même dans la personne auguste de son plus digne représentant sur la terre, et jouir des douceurs de votre présence. Je viens à vos pieds, non pour quelque intérêt personnel ; je compte pour rien tout ce qui me regarde et je me crois pas digne que Votre Sainteté veuille abaisser ses yeux sur moi ; mais j'y viens pour l'intérêt d'une œuvre qui vous a paru à vous-même, Très Saint Père, être de quelque importance, et pouvoir un jour contribuer en quelque chose au bien général de l'Église.
Avant d'exposer nos vœux à Votre Sainteté, qu'il me soit permis de lui protester, non pas seulement en mon nom, mais au nom de tous ceux qui coopèrent à cette bonne œuvre, que nous n'avons rien tant à cœur que d'être en tout à la disposition de nos Évêques ; de ceux, dis-je, dont les sentiments sont catholiques et qui sont unis de communion avec votre Siège Apostolique, étant intimement persuadés que c'est ce qu'exige la nature même de nos Sociétés et sachant d'ailleurs, ce qui seul suffirait pour nous en convaincre, que telle est, par rapport à nous, l'ordonnance de Votre Sainteté.
Maintenant, cependant, dans l'état de trouble où sont encore parmi nous, comme Votre Sainteté le sait mieux que personne, les choses ecclésiastiques, les Évêques eux-mêmes étant gênés dans l'exercice de leurs fonctions pastorales, je craindrais que ces Sociétés ne pussent subsister, à moins qu'il ne plût à Votre Sainteté de relâcher un peu, quant à quelques effets extérieurs et seulement pour un temps : savoir, jusqu'à ce que l'Épiscopat soit tout à fait libre, ce qu'il pourrait y avoir de trop embarrassant dans notre dépendance à son égard ; que par exemple, lorsqu'une fois nous aurons été admis dans un diocèse, du consentement de l'Ordinaire, nous ne soyions pas assujettis, à chaque mutation de Supérieur, de solliciter une nouvelle
(1) Cette lettre, écrite en latin au St-Père, a été traduite en français par le P. de Clorivière, en faveur de Mlle de Cicé. Elle fut remise à Sa Sainteté Pie VII par Mgr Pisani de la Gaude.
admission ; ce qui aurait lieu pareillement à l'égard des vœux qui se renouvellent ou se font de nouveau parmi nous deux fois l'année.
Cela nous paraît fort à désirer et en quelque sorte nécessaire ; non que nous veuillions rien faire de ce que nous croirions convenable à l'insu de nos Évêques, ou sans avoir consulté ; mais parce que, dans les circonstances, il nous semble qu'il est de la prudence d'attendre que les Supérieurs puissent connaître à fond les hommes, et quelquefois déposer d'anciens préjugés, et que nous-mêmes nous puissions mériter leur bienveillance, en leur rendant en Jésus-Christ toutes sortes de services, propres de notre état, ce qui ne nous empêcherait pas d'être toujours prêts à leur faire connaître tout ce qui nous regarde, et de nous abstenir de tout ce que nous jugerions peu conforme à leur intention.
Ce que nous demandons ne pourrait même qu'être agréable à nos Pasteurs. Ils n'auront point alors à craindre qu'en acquiesçant à nos demandes ils s'attirassent l'animadversion de quelques personnes en place.
D'après ces considérations, Très Saint-Père, ayant uniquement en vue la gloire de Dieu et l'espoir de rendre un jour quelques services à la Sainte Église, nous prions et supplions Votre Sainteté de nous permettre, dans les cas que nous avons marqués et d'autres semblables, d'agir avec plus de liberté et de suivre l'interprétation la plus favorable. Mais comme, dans ces demandes, nous n'avons en vue que la sûreté de nos consciences, et qu'elles ne doivent nous servir que pour le for intérieur, nos vœux seront pleinement remplis si Votre Sainteté daigne nous montrer de telle manière qu'il lui plaira qu'elle acquiesce à nos demandes, en nous laissant par exemple une marque quelconque sur le feuillet ci-joint, que nous pourrions communiquer, en cas de besoin, à quelques-uns d'entre nous, mais dont nous ne pourrions jamais faire usage au dehors.
Nous abandonnons toutes ces choses à votre sagesse et à votre bonté, et tout ce qu'Elle aura réglé nous l'exécuterons, avec le secours du Seigneur, le mieux qu'il nous sera possible ; et pour que nous soyons en état de le faire, prosterné maintenant à vos pieds, au nom de l'une et de l'autre Sociétés, je vous demande humblement, et pour elles et pour moi, votre bénédiction apostolique.
Très Saint-Père, de votre Sainteté, le très dévoué, etc.
A Son Excellence Foucher Ministre de la Justice.
Monseigneur,
Il y a maintenant, un peu plus de trois mois que je suis en état d'arrestation, et j'ai appris par l'interrogatoire qu'on m'a fait subir
à la Préfecture que c'était par une suite de l'affaire du 3 Nivôse dont votre Excellence est parfaitement instruite.
Je n'ai à me justifier d'aucun délit. On n'en a produit ni pu produire aucun contre moi ; je n'ai donc qu'à me purger du simple soupçon que j'aurais eu quelque connaissance de l'affreux complot. Mais ce soupçon n'étant fondé que sur des liaisons de parenté que j'ai avec un de ceux qui sont présumés ou prouvés coupables, pour le dissiper il suffit qu'on sache et que j'atteste, comme je le fais devant Dieu, que je n'ai rien su du complot, et que je n'ai eu connaissance de cette affaire que par la voix publique et seulement après son exécution ; que j'ai frémi en l'apprenant ; que si mon neveu a eu le malheur de tremper dans cet horrible complot contre la personne du Premier Consul, il me l'a laissé tout à fait ignorer ; que je le voyais bien rarement, et peut-être jamais sans lui parler de la soumission qu'on doit au Gouvernement actuel ; que je n'ai rien su ni connu avant, de ceux qui ont été traduits en jugement pour cette affaire ; que je ne leur ai ni parlé ni écrit, ni eu avec eux aucune relation. Cela répond et obvie à tout, et je ne crois pas après cela qu'il puisse rester à qui que ce soit aucune apparence de soupçon.
Toute ma conduite parle hautement pour moi. Tous ceux qui m'ont connu peuvent rendre témoignage que, tout occupé du soin de mon ministère, je ne me suis jamais immiscé dans les affaires du Gouvernement ; que je lui étais sincèrement soumis ainsi qu'à son Chef, surtout depuis qu'il a manifesté des intentions pour le bien de la Religion ; et que dès que le Concordat a paru je m'y suis pleinement soumis par principe de conscience, de même qu'à toutes les autorités, soit ecclésiastiques soit civiles, et qu'en des occasions remarquables j'ai signalé là-dessus mon zèle.
Je ne parle pas d'une autre affaire qui regarde plus directement le Ministère chargé de la police extérieure des cultes à qui j'en ai rendu compte. Je disais seulement que, dans tout ce que j'ai fait, je n'ai rien vu de contraire aux lois actuelles du Gouvernement ; que je me persuadais même que quand il en aurait une entière connaissance, il ne pourrait qu'accueillir favorablement un projet qui me paraissait propre à concourir à ses vues pour le bien de la Religion.
D'après ce court mais fidèle exposé, Monseigneur, je crois pouvoir attendre de votre justice et de votre bienveillance ma pleine et parfaite liberté.
Du Temple, ce 12 Thermidor An XII.
Pierre-Joseph Picot de Clorivière.
— Qf.O —
A Monsieur Bertrand.
19 septembre 1805.
Monsieur,
Je m'adresse à vous avec la confiance que m'ont inspirée les procédés honnêtes que vous avez eus à mon égard.
Lors de mon arrestation, le 5 mai de l'année dernière, on saisit en même temps chez moi une foule de papiers qui furent portés à la Préfecture. Ils furent examinés, moi présent, pendant trois jours consécutifs, et vous eûtes la bonté de me dire qu'on n'y avait rien trouvé de suspect. La plupart furent entassés dans un vieux coffre sans clé, mais autour duquel vous fîtes mettre une assez mauvaise corde, et serrer ensuite je ne sais où ; il y en eut quelques autres que vous mîtes de côté. Quoique ces papiers soient de nulle valeur, pour tout autre que moi, qu'il me soit permis, Monsieur, de les réclamer de votre bonté, d'autant que je craindrais qu'ils ne s'égarassent, aucun d'eux n'ayant été paraphé ; et que, dans le nombre, il y en a qui regardent des intérêts de famille.
Je vous serai infiniment obligé, Monsieur, si vous voulez bien donner vos ordres, pour qu'on les remette à Monsieur Fauconnier, concierge du Temple,
Je suis avec le plus profond respect, Monsieur, etc.
A un Évêque.
Sans date.
La Divine Providence nous ayant comme ouvert l'entrée dans le vaste Diocèse dont le gouvernement vous est confié, pour une œuvre qui regarde la gloire du Seigneur, ce qui n'a pu se faire sans que vous en ayez été instruit, je crois ne devoir rien négliger pour intéresser votre zèle en sa faveur. D'autres l'ont déjà fait, et je m'étais persuadé qu'ayant l'avantage d'être connus de vous, ils s'acquitteraient mieux de ce devoir que moi qui n'ai pas le même avantage. Vous avez accueilli favorablement ce qu'ils vous ont fait connaître de cette œuvre, vous l'avez trouvée propre à la fin qu'on s'y propose ; vous avez même donné votre agrément à quelque faibles commencements de cette bonne œuvre. C'en est bien assez pour m'encourager à vous écrire, et pour m'inspirer la confiance de vous exposer les raisons qui pourront vous engager peut-être à faire quelque chose de plus. L'occasion me paraît trop favorable pour la laisser échapper, et, si je n'en profitais
pas, je craindrais de manquer à ce qu'exige de moi la part que le Seigneur veut que je prenne à la bonne œuvre.
Je soumettrai toujours, comme je le dois, mes lumières aux vôtres, et je le ferai sans peine, bien convaincu que Dieu donne aux Supérieurs ecclésiastiques des lumières particulières ; mais il pourrait se faire que quelques éclaircissements de notre part fussent nécessaires pour vous donner une plus juste idée de ce que nous nous proposons.
Peut-être craindrez-vous, en vous rendant à nos désirs, de prévenir le jugement de la Sainte Église. Nous nous croirions même bien répréhensibles si nous sollicitions rien de semblable de vous ou de MM. nos Prélats. Nous savons que c'est au Siège Apostolique qu'a été déféré le droit d'ériger des Sociétés en ordres religieux ; nous ne nous regardons point comme tels ; et tout ce que nous faisons n'aura de véritable consistance que lorsque le Souverain Pontife aura mis sa sanction. Jusqu'à cette époque, l'existence même de la Société ne sera qu'un essai et dépendra de cette sanction future, ainsi que toutes les obligations qu'on pourrait y contracter. Mais pourquoi marcher ainsi comme à l'aventure, et ne pas plutôt attendre que le Souverain Pontife ait été instruit de nos projets et les ait approuvés ? On sait les difficultés que les circonstances ont dû faire naître. Nous avions d'abord pris la résolution de consulter le St-Siège sur nos vues ; nous avions dressé nos plans dans cette vue et fait des démarches en conséquence, mais il nous a été impossible d'en poursuivre l'exécution. Cependant la plupart des hommes pieux et savants que nous avons consultés, et surtout nos Supérieurs ecclésiastiques nous ayant encouragés à entreprendre une œuvre qui leur semblait devoir être un jour utile à l'Église, nous avons cru que nous devions en faire l'essai, que cet essai n'aurait rien que de conforme à la volonté du Seigneur, et que comme l'œuvre était bonne en elle-même, quand même elle n'aurait pas tout le succès que nous en attendions, nos désirs et nos efforts n'en seraient pas moins méritoires, ni moins agréables à sa Divine Majesté ; qu'il fallait quelque commencement pour que l'approbation pût tomber sur quelque objet, qu'il était probable que la plupart des autres Sociétés Religieuses avaient ainsi commencé, et que, quand plusieurs d'entre elles n'auraient pas ainsi commencé, la chose était nécessaire par rapport à une Société d'une espèce nouvelle et dont on ne pouvait mieux montrer la possibilité qu'en en faisant auparavant un essai. Agir de cette manière ou permettre qu'on le fasse ne nous paraît pas devancer le jugement de l'Église ; c'est plutôt en reconnaître la nécessité, c'est un hommage qu'on rend à l'autorité de l'Église.
Obligé de veiller au maintien de la juridiction épiscopale, peut-
être craignez-vous que la Société n'y donne quelque atteinte ; je dois là-dessus vous rassurer. Cette Société ne réclame aucune juridiction propre, c'est un des caractères qui la distinguent de toute autre Soc. Rel. Elle ne. pourra disposer d'aucun de ses membres ecclésiastiques qu'avec l'agrément de ses Supérieurs ecclésiastiques, soit pour l'envoyer ailleurs, soit pour lui faire changer d'emplois. Son but, en contribuant à leur perfection, est de les rendre plus propres et mieux disposés à tout ce que leurs Supérieurs ecclésiastiques pourraient exiger d'eux pour le bien de leurs diocèses « Homines Dei ad otnne opus bonum instructor ». On voit assez par là que l'autorité des Supérieurs ecclésiastiques acquerrait une nouvelle force de l'établissement de cette Société dans leurs Diocèses, et je croirais que cette considération, dans les circonstances, devrait porter tous ceux qui désirent la juste subordination dans le clergé, à désirer cet établissement.
Le secret pourrait encore vous donner quelque préjugé peu favorable à ces Sociétés, et il m'a été dit en effet que c'était la principale raison qui pourrait vous en éloigner. Vous auriez bien raison s'il avait pour but de dérober ses œuvres à la lumière « Oui maie... » Mais non. Nous ne craignons pas de nous montrer à la lumière. La lumière, pour nous, ce sont les Sup. eccl. Ils auront toujours droit de nous éclairer, de nous faire rendre compte de tout ce que nous faisons ; nos écrits, que nous leur mettons entre les mains, le leur font connaître, et nous nous faisons une loi de répondre avec sincérité à toutes les questions qu'ils pourront nous faire làdessus. Nous leur obéissons en tout. Le secret n'est donc que celui que la prudence rend nécessaire vis-à-vis de ceux qui n'ont aucun intérêt à être instruits, la Société laissant tous ses membres, par rapport à la Soc. civile, dans le même état où elle les trouve, et qui ne chercheraient à la connaître que pour s'opposer aux biens spirituels qu'elle pourrait faire. Au reste, on n'est astreint à ce secret par aucun serment, et si on ne pourrait le violer sans une faute griève, c'est uniquement à cause des suites fâcheuses que pourrait avoir la violation de ce secret. De semblables secrets n'ont rien que de saint et d'utile. L'Église en a fait usage pendant plusieurs siècles, et la prudence chrétienne en fait une loi. L'homme doit suivre cette loi autant qu'il lui sera possible ; nous pouvons espérer que la divine Providence veillera à ce qu'elle puisse se garder tandis que le secret sera nécessaire pour la gloire de Dieu et le bien de l'Église ; on conçoit qu'après un certain temps il ne sera plus naturellement possible, mais alors la chose pourra être divulguée sans imprudence et sans danger.