LETTRES DIVERSES
A Joseph de Limolëan (Sur le Sacerdoce) 1810
Mon cher Neveu,
Qui m'êtes maintenant doublement cher, depuis que vous vous êtes entièrement consacré au Seigneur, je vous écris après avoir humblement imploré les lumières de l'Esprit-Saint, afin de vous donner quelques avis conformes à sa divine volonté et propres à l'état saint auquel il a daigné vous appeler par sa grande miséricorde. Ma tendre amitié m'engage à vous les donner ; mon caractère et mon âge m'en donnent le droit, et nos rapports mutuels, tant spirituels que naturels, votre situation présente et vos désirs m'en font un devoir. D'ailleurs, ce que je connais de vous, ce que j'en ai su par d'autres, et vos lettres mêmes, malgré tout le mal que vous y dites de vous-même, tout me persuade que vous recevrez avec empressement ce que je pourrai vous dire, et que si, comme je l'espère de la Bonté divine, je vous dis des choses bonnes et salutaires, ce sera comme la semence évangélique qui, tombant dans votre cœur, terre bien préparée, y portera des fruits au centuple.
J'ai reçu vos deux lettres, l'une du 31 juillet 1809 et l'autre du 4 septembre dernier ; celle-ci d'abord par M. Flaget ; et quelques temps après, l'autre par les Dlles d'Albert, qui avaient passé l'été à Limoëlan et me l'ont envoyée de Versailles. Elles me confirment dans l'opinion favorable que j'avais cru pouvoir me former de vous ; vos dispositions sont telles que je les désirerais en tout autre dans la même situation que vous. La juste idée que vous vous faite de la sainteté du sacerdoce, le sentiment que vous avez de votre indignité, les difficultés que vous éprouvez dans la poursuite de votre généreuse entreprise et les craintes qu'elles vous inspirent : tout sert à me convaincre que vpus êtes dans la voie où Dieu vous appelait et par laquelle II veut vous conduire à la perfection.
Celle d'un prêtre ne doit pas être médiocre. Tous ne sont pas destinés à faire des choses extraordinaires, il n'est pas donné à tous d'être puissants en œuvres et en paroles, de briller avec éclat sur le chandelier de l'Église, de convertir des nations entières et de reculer les limites du Royaume de J.-Ch. Chacun d'eux doit se contenter des talents que Dieu, dans sa sagesse, a daigné lui donner ; son devoir est de les faire valoir ; il y aurait de l'orgueil et de la présomption à porter au delà ses prétentions. Mais il n'est point douteux que tout prêtre ne doive tendre à une haute sainteté, une vertu commune ne répondrait pas à la grandeur de sa vocation. Je n'ai point à vous prouver cette obligation, vous en êtes convaincu et je vois bien que vous êtes dans la ferme résolution de la remplir ; et vous sentez qu'il n'y a point d'obstacle que vous ne puissiez et que vous n'espériez vaincre pour cela avec le secours de la grâce ; c'est ainsi que je conçois ce que vous dites dans vos lettres : « Je peux, j'espère obtenir de la
dévotion >>. Bornez là maintenant vos vues et, conformément à la confiance que Dieu vous inspire, ne négligez rien pour acquérir la dévotion propre à l'état sublime dans lequel vous avez déjà pris les premiers engagements, en renonçant au siècle et à toutes les espérances du siècle.
Car qu'est-ce en général que la dévotion ? — C'est, suivant la signification même de son nom, un dévouement parfait de nous-mêmes à Dieu. Vous voyez bien que je ne parle pas seulement de la dévotion sensible qui consiste dans un sentiment affectueux qu'on a pour tous les objets de piété, pour tout ce qui concerne le culte divin, sentiment bon, utile aux âmes, surtout dans les premières années, et que Dieu donne surtout aux jeunes, au commencement de leur entière conversion, afin de détacher plus efficacement leurs cœurs des plaisirs du monde et de leur faire connaître les douceurs qu'on goûte à son service ; sentiment que nous devons conserver avec soin et cultiver en* nous, comme propre à soutenir notre faiblesse et qu'il nous serait nuisible de perdre par notre négligence, mais qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous procurer à notre gré. Dieu même, dans sa miséricorde et pour leur propre avantage, l'ôte souvent à ses plus fervents serviteurs, non seulement pour éprouver leur fidélité, mais encore pour éprouver leur mérite, consolider leur vertu, les faire avancer dans le chemin de la perfection et les rendre capables de plus grands dons et de consolations plus spirituelles. La dévotion solide et véritable, avec le secours de la grâce divine sans laquelle on ne peut rien, dépend toujours de nous ; nous pouvons l'avoir en tout temps, dans l'aridité comme dans la consolation, parce qu'elle réside dans cette volonté supérieure d'où vient tout mérite et tout démérite, sur laquelle nulle puissance créée n'a de pouvoir et que Dieu même ne force jamais, parce qu'il respecte en nous la liberté qu'il nous a donnée. Cum magna reverentia disponit nos. Sap. XII. 18. Au lieu que l'autre dévotion dont j'ai parlé réside en partie dans le sensible, que nous ne gouvernons pas comme il nous plaît, et sur laquelle l'esprit de ténèbres peut naturellement avoir une grande influence quand Dieu lui permet d'user contre nous de sa malice.
La véritable dévotion a pour base les trois vertus théologales. Elle suppose une foi vive, une ferme espérance, une ardente charité. On ne la possède pas quand ces vertus sont en nous dans un degré médiocre et presque inactives. Elle croît et se fortifie avec elles. Le dévôt véritable, quoique imparfait encore, ne juge point des choses selon l'apparence, mais selon qu'elles sont en elles-mêmes et devant Dieu. La foi est son flambeau comme la raison est celui de l'homme sage. La lueur du flambeau de la foi rend sans cesse présentes à son esprit les vérités éternelles, Dieu connu par la Révélation comme le Père et le Dieu de J. Ch., dont la grandeur infinie ne pouvait être dignement honorée que par un Dieu fait homme, Jésus-Christ Lui-
même et tous ses mystères ; les biens promis après cette vie au serviteur fidèle et les maux terribles que subiront dans les enfers ceux qui, dans ce monde, auront négligé l'affaire du salut et seront morts dans l'état du péché. La foi, sans ôter à ces objets ce qu'ils ont d'incompréhensible à notre faible raison, en imprime dans son âme une telle conviction, elle donne à chacun d'eux une telle certitude, qu'elle équivaut à celle que l'évidence, dans les sciences naturelles, répand sur les premiers axiomes, et que même elle ne le cède point, en quelque sorte, à ce sentiment irrésistible que produit dans les bienheureux la vision intuitive de la Divinité.
L'espérance est l'ancre inébranlable à laquelle l'homme véritablement dévôt a continuellement recours, à laquelle il s'attache fortement pour se soutenir au milieu des vagues tumultueuses de la mer du siècle. Ces grands objets que la foi lui montre comme certains et seuls dignes de ses pensées et de son estime, l'espérance chrétienne les lui fait désirer uniquement, poursuivre avec force, et lui donne en même temps une vive et douce confiance d'en avoir un jour la pleine et douce jouissance ; mais cette confiance est mêlée de quelque crainte, parce que son salut n'est pas l'ouvrage de Dieu seul ; il faut nécessairement qu'il y coopère lui-même ; les promesses de Dieu sont conditionnelles et, pour qu'elles s'accomplissent à son égard, il faut qu'il en remplisse toutes les conditions. Il est pleinement assuré que Dieu veut sincèrement, efficacement son salut et lui donnera tous les secours, toutes les grâces, toutes les lumières dont il a besoin pour y parvenir ; et qu'ainsi, s'il veut lui-même se sauver, s'il y travaille fortement et constamment, Dieu même sera dans le Ciel sa récompense infiniment grande. Mais il n'est pas également assuré de sa propre volonté, il sait combien elle est naturellement affectée des objets visibles et passagers et peu touchée de ceux qui sont invisibles, éternels, combien elle est faible et inconstante. C'est ce qui réveille sans cesse ses craintes, sans cependant le troubler. Il appelle la prudence et la réflexion à son secours, il veille sur l'état de son cœur, sur les ennemis qu'il a à combattre, sur les difficultés qu'il faut surmonter, sur les dangers qu'il court : il a continuellement recours à la prière. Videte, vigilate, orate. La prudence et la réflexion lui montrent le néant des choses humaines, le vide des biens de la terre, la vanité des grandeurs, la corruption des plaisirs ; il méprise toutes ces choses comme incapables de contribuer à son bonheur ; il les foule à ses pieds comme viles ; il les rejette comme nuisibles et dangereuses. Si sa conscience lui rend un bon témoignage, il ne néglige rien pour se conserver dans cet état ; s'il a quelque crainte de n'être pas dans la faveur de son Dieu, il met tout en œuvre pour y rentrer, il n'est occupé que de ce soin. Il s'arme de force et de courage dans le temps de la tentation et, dans les temps de paix, il a soin de se prémunir contre les assauts qu'on peut lui livrer. Sa prière
est continuelle, il sait que Dieu seul peut suppléer à sa faiblesse, fixer son inconstance et le rasurer sur l'incertitude de son sort.
La charité doit être surtout l'âme de la dévotion, ou plutôt c'est en elle que consiste principalement la dévotion, quand elle est à un certain degré de perfection. C'est le terme auquel elle tend, c'est le centre de son repos, c'est le trône de sa gloire ; c'est de là que la dévotion régit toutes les puissances de l'âme et leur fait sentir son empire. La charité élève l'homme véritablement dévôt au-dessus de lui-même et de toutes les choses créées, elle lui fait perdre de vue ses propres intérêts pour ne penser qu'à ceux de Dieu. Il ne voit que Dieu et ce qui est de Dieu. C'est ainsi qu'il aime le prochain et qu'il lui donne à chaque instant des marques réelles de l'amour qu'il a pour lui. Car cette divine charité, en unissant l'âme à Dieu, en la concentrant, en la transformant pour ainsi dire en Dieu, en la faisant devenir un même esprit avec Dieu, n'absorbe point en elle l'exercice des autres vertus, elle le rend au contraire plus frappant, plus noble, plus facile et plus doux, plus dégagé d'imperfection. L'Esprit-Saint, inséparable de la charité dont II est en nous le principe, est ce qui la fait agir, mouvoir, penser, parler et conformer en tout sa volonté à celle de Dieu, ou plutôt ne point avoir d'autre volonté que celle de Dieu.
Je viens, ce me semble, de donner en général l'idée de la véritable dévotion, telle que tout fidèle peut l'avoir avec le secours de la grâce ; il est juste, mon cher neveu, qu'en vous écrivant, je dise un mot en particulier de la dévotion qui convient aux prêtres, aux ministres du Seigneur ; d'où vous pouvez aisément inférer celle que vous devez vous proposer d'acquérir et qu'il vous faut demander constamment au Seigneur et attendre avec confiance de sa bonté divine... Mais pour y parvenir, il est nécessaire de se former d'abord une véritable notion du Sacerdoce, de sa nature, de ses obligations, de son excellence. Arrêtons-nous à ce que nous en dit le grand Apôtre dans son Épître aux Hébreux, Ch. V : Omnis Pontifex ex hominibus assumptus, prohominibus constituitur in Us, quae suntad Deum. Héb. V, i. « Tout pontife, dit-il, pris d'entre les hommes, enlevé au commerce des hommes, est choisi de Dieu pour des fonctions plus hautes et plus sublimes (c'est je crois la véritable signification de ces mots Assumptus ex hominibus). Le nom de Pontife désigne les premiers Pasteurs, les Évêques ; ce sont eux que regarde principalement ce que dit l'Apôtre ; mais il n'y a rien en cela qui ne convienne parfaitement à tout homme décoré du sacerdoce et, d'une manière proportionnée, à quiconque est dans l'état ecclésiastique et chargé de quelque fonction du saint ministère ; il n'appartient plus au monde, il en est séparé, non pas corporellement, comme le religieux enfermé dans son cloître, mais spirituellement et d'affection ; il doit s'employer tout entier à quelque chose de plus grand, de plus noble ; Dieu, par une faveur
spéciale, se l'est réservé pour Lui-même, pour son service ; Il a voulu qu'il L'approchât de plus près ; c'est pour ainsi dire son propre bien, exclusivement à Lui Peculinm. Erunt mihi in peculium de cunctis popuhs. Exode XIX, 5. Quel dégagement des choses de la terre cela ne suppose-t-il pas ! Un prêtre se dégrade, il méconnaît sa dignité quand il se mêle aux affaires du siècle, non seulement dans ce qu'elles peuvent avoir de vicieux, mais même dans ce qui serait permis à toute personne séculière ; aussi l'Apôtre, dans un autre endroit, le lui défend-il expressément. Nemo militans Deo implicat negotiis saecularibus. IL Tim. 11, 4.
Les services qu'il peut rendre au monde sont d'une nature infiniment plus noble et bien plus importante ; pour cela, Dieu même l'a placé dans un rang et l'investit d'un pouvoir qui l'en rendent capable. Il ne pouvait les recevoir que de Dieu, les hommes n'ont . aucun droit sur les choses surnaturelles et divines. Mais Dieu ne l'a pas distingué d'une manière si particulière du reste des hommes pour son propre avantage seulement, mais encore pour celui de tous les hommes ; il doit prendre en main leurs intérêts, plaider leur cause auprès de Dieu, Lui exposer leurs misères et leur besoin, obtenir le pardon des pécheurs, Lui présenter leurs vœux et leurs prières, les faire parvenir jusqu'à son trône et suppléer, par la profondeur de ses adorations et par le culte continuel qu'il rend à sa divine Majesté, aux hommages que les autres hommes, ou négligent, ou ne sont pas en état de lui rendre par eux-mêmes. Il ne le fera pas en vain, ses mains sont pleines de dons, il peut en tout temps offrir à Dieu des sacrifices capables d'apaiser sa justice et de le réconcilier avec les hommes qui ne cessent point de l'irriter par leurs crimes. Ces dons, ces sacrifices, ne sont pas seulement ce que les hommes peuvent faire, ou ce qu'il peut faire et souffrir pour eux, leurs prières, leurs pénitences, leurs bonnes œuvres, leurs bons désirs. Cette offrande est nécessaire, il ne doit pas la négliger, il doit y joindre le sacrifice continuel de sa propre personne, de son corps, de son âme, et de tout ce qu'il peut avoir. Mais tout cela n'est agréable à Dieu qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Lui-même est le don par excellence, le grand sacrifice qu'il doit à chaque instant offrir à Dieu pour l'opposer à ce déluge d'iniquités dont la terre se souille chaque jour de plus en plus. Il a, pour ainsi dire, entre ses mains la disposition de son sang et de ses mérites ; et chaque jour il peut én faire à l'autel une offrande solennelle pour le peuple chrétien, d'une manière non sanglante mais non moins efficace que celle que Jésus-Christ Lui-même a offerte sur la croix. Vous le voyez, le prêtre est l'interprète, l'organe et le médiateur des hommes vis-à-vis de Dieu, choisi pour leur intimer ses ordres, leur faire connaître ses volontés et leur dispenser ses bienfaits. Le Sauveur des hommes le substitue à sa place pour continuer la grande œuvre qu'il a commencée.
Il lui communique pour cet effet sa tendre compassion pour ceux qui sont dans les ténèbres de l'ignorance et du vice, et lui donne tous les moyens qui leur sont nécessaires pour les retirer de ce malheureux état ; la vue de ses propres misères doit assurément le porter à en faire usage, et l'holocauste qu'il offre pour les péchés du peuple, il doit aussi l'offrir pour ses propres péchés.
L'Apôtre déclare ensuite l'excellence du Sacerdoce, quand il nous dit que « c'est un honneur que personne ne peut s'arroger de lui-même, il faut y être appelé de Dieu comme Aaron ». Mais il serait impossible d'en donner une idée plus magnifique que celle qu'il en donne dans les paroles suivantes * « Jésus-Christ ne s'est pas glorifié Lui-même en prenant sur Lui la dignité de Pontife, mais Il l'a reçue de Celui qui Lui a dit : « Vous êtes mon Fils, aujourd'hui je vous ai engendré », et dans cet autre endroit : « Vous êtes prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech ». Le sacerdoce n'est pas une dignité dans laquelle on puisse s'ingérer de soi-même, elle nous fait entrer comme dans la famille, dans l'amitié particulière de l'Homme- Dieu ; elle nous place permi ceux qui ont plus de part à ses faveurs et qu'il a choisis pour les dispenser aux autres fidèles.
Le Sacerdoce approche tellement l'homme de Dieu qu'il fallut que le Souverain Prêtre eût avec Dieu l'union la plus intime, une union personnelle, qu'il fût le Fils éternellement engendré du Père dans les splendeurs des Saints. La dignité sacerdotale, dans les autres prêtres, est une participation de la sienne. Jésus-Christ s'offre Lui-même par leurs mains à son Père comme une victime infiniment agréable à ses yeux et pleinement digne de Lui. Par eux II travaille encore au salut des hommes, il réconcilie le pécheur, il chante les louanges de Dieu, il exerce les fonctions du saint Ministère. Le prêtre est son organe, son député, son représentant. C'est en ce sens que Jésus-Christ est appelé le prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech. « Sacerdos in aeternum secundum ordinem Melchisédech. »
Je vous remets sous les yeux, mon cher Neveu, ces vérités que vous n'ignorez pas. L'estime, le respect profond avec lequel vous parlez de l'état du sacerdoce m'autorise à le penser. Ce que je veux inférer de là, et je désire que vous en infériez avec moi, c'est ce que je me suis proposé de vous montrer, quel est le caractère propre de la dévotion de tout homme engagé dans l'état ecclésiastique. Ce que j'entends par sa dévotion, c'est sa sainteté personnelle et son zèle pour le salut et la perfection du prochain. Ces deux choses ne doivent pas être en lui séparées l'une de l'autre. Sa sainteté personnelle doit être proportionnée à la sublimité de sa vocation, au rang qu'il tient parmi les fidèles, aux grâces spéciales qu'il a reçues, aux lumières dont son esprit est éclairé, aux secours de toute espèce qui lui sont prodigués soit intérieurement soit extérieurement ; elle doit être telle que, selon le degré qu'il occupe dans l'Église de
Dieu, on puisse lui appliquer ce que Jésus-Christ dit à ses Apôtres et, dans leur personne, à tous ses ministres : « Vous êtes la lumière du monde » ; il faut que votre doctrine répande au loin tout autour de vous un tel éclat que les infidèles, les incrédules et les hérétiques qui sont maintenant en si grand nombre, même au sein du Christianisme, ne puissent raisonnablement douter de la vérité de notre sainte Religion, et les vrais fidèles affermis de plus en plus dans la foi. « Vous êtes le sel de la terre ». Vos exemples, vos paroles, votre conduite, doivent avoir une telle efficace que ceux qui sont bons soient préservés de la contagion du siècle et que ceux qui sont infectés de la corruption du vice soient retirés, délivrés pour toujours de ce malheureux état. « Une cité placée sur le sommet d'une montagne ne peut pas être cachée ». Le Seigneur a déposé dans vous ses trésors, Il vous a confié la distribution de ses grâces et de ses faveurs les plus précieuses, un grand nombre de personnes peuvent trouver abondamment en vous de quoi suppléer à leur indigence et à leur besoin : le sacerdoce est un état si relevé qu'il ne permet pas que vous restiez inconnu, il vous expose aux regards d'une multitude de personnes ; que votre cœur soit ouvert à tous, que sa richesse supplée à leur pauvreté, et que chacun y rencontre ce qui lui manque : l'infirme, le remède à ses maux ; le faible, son appui ; l'ignorant, l'instruction qui dissipe ses ténèbres ; l'affligé, la consolation dans ses peines.
Pour que le Prêtre, l'Ecclésiastique participe à ces privilèges qui sont propres à son état, il n'est pas nécessaire qu'il cherche ailleurs la sainteté que dans ces mêmes vertus qui sont' la force, la richesse et la perfection du chrétien, je veux dire la foi, l'espérance et la charité ; mais il faut que chacune de ces vertus soit en lui d'une manière éminente. Il faut une foi plus vive, plus éclairée, plus agissante ; plus vive, parce que l'espérance qui le soutient doit être plus ferme et qu'elle doit être animée, embrasée par une charité plus pure et plus ardente. Plus éclairée, parce que le Sacerdoce nous approche davantage de la source de toute lumière et que l'application de notre esprit doit se porter tout entière sur les vérités de la religion qui sont l'objet de la foi, et que, par conséquent, la connaissance qu'il en a doit être plus étendue et plus pénétrante. Enfin plus agissante, elle doit influer efficacement sur toutes les actions du prêtre ; cette influence est absolument nécessaire pour toutes celles qui appartiennent au saint Ministère, parce que s'il faisait ces sortes d'actions par d'autres motifs que les motifs surnaturels que la foi lui suggère, elles seraient sans mérite et même criminelles devant Dieu ; mais quoique cette nécessité soit moins grande par rapport aux autres actions qui, de leur nature, sont indifférentes, il faut autant qu'il est possible les faire par un principe de foi ; sans cela elles ne seraient pas surnaturelles, et dès lors, elles ne seraient pas véritablement chrétiennes, et il convient à tout fidèle, surtout à tout prêtre, d'agir
en chrétien. Il doit se proposer de remplir en tout temps ce précepte de l'Apôtre : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez ou que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » Sive manducatis, sive bibitis, sive aliud quid facitis : omnia in gloriam Dei facite ». Cor. X. 31.
L'éternité doit toujours être présente à ses yeux, il doit y rapporter toutes choses ; c'est par elle qu'il doit juger de tous et de tout ce qui passe avec le temps : en un mot, d'être ce juste qui vit de la foi : « Justus ex fide vivit ». Gai. 3.
L'espérance doit le détacher entièrement de la terre et fixer ses désirs dans le ciel. C'est là qu'il doit diriger tous ses pas ; s'il aspirait à rien de terrestre, aux biens, aux grandeurs, aux joies de ce monde, cela suffirait pour ternir le lustre de toutes ses vertus, serait pour lui l'occasion de fautes grièvës et pourrait causer sa perte. La Pauvreté évangélique est la base de la perfection posée par Jésus-Christ même : si le prêtre rejette la Pauvreté, il s'interdit à lui-même l'entrée à la perfection qu'exige la sublimité de sa vocation. L'Église, il est vrai, l'autorise à avoir des biens, et même de grands biens entre les mains. Mais il ne doit pas s'en regarder comme le maître, ce sont les biens de Dieu, de l'Église et des pauvres ; il peut, s'il en a besoin, en prendre ce qui lui est nécessaire pour un honnête entretien, convenable à sa situation ; mais tout ce qui est au-delà, il doit l'employer au culte divin ou bien au soulagement des pauvres. Dieu même est son héritage ; il ne doit soupirer qu'après le moment qui le fera jouir en paix de ce souverain Bien, se servir de tous les moyens que Dieu lui donne pour s'en assurer la jouissance, les attendre avec confiance de sa miséricorde, coopérer à la grâce avec fidélité et persévérer jusqu'à la fin dans la vigilance et la prière. La charité doit animer, épurer, enflammer toutes ses affections. Elle doit être d'autant plus pure et plus ardente que les connaissances qu'il a de la Divinité sont plus parfaites, et son état lui donne avec elle, avec les trois Personnes, des relations plus intimes. Le Père élève son être en le faisant participer davantage à son Être divin ; Il le revêt de sa puissance sur le Verbe fait chair afin que, par sa parole, il puisse le reproduire chaque jour dans le redoutable mystère de la sainte Eucharistie. Le Fils le revêt de lui-même, Il l'associe à ses travaux, Il l'a choisi pour tenir sa place parmi les hommes. L'Esprit Saint le remplit plus abondamment de ses dons et de ses lumières, il veut se servir de lui pour se communiquer aux hommes, pour allumer en eux le feu divin dont il est la source.
Nous pouvons aisément inférer de ces considérations quelles sont les obligations du prêtre, tant par rapport à lui-même que par rapport aux> autres. Par rapport à lui-même, quelle union ne doit-il pas avoir avec Dieu ! Quel détachement du monde et de toutes
choses de la terre ! Quelle vigilance sur lui-même pour acquérir les vertus qui lui sont nécessaires et pour éviter jusqu'à l'ombre des fautes les plus légères.
Quelle union avec Dieu ne doit-il pas avoir ? Il n'a de lui-même que la faiblesse et l'impuissance en partage ; c'est de Dieu seul qu'il attend sa force, il ne peut la trouver qu'en Dieu. Dieu l'a retiré du milieu des hommes ; Il a voulu se l'attacher d'une manière plus étroite, afin de faire éclater en lui les richesses de sa gloire et d'exercer par lui ses miséricordes. Quel soin ne doit-il pas avoir de son côté de resserrer chaque jour de plus en plus les nœuds sacrés qui l'unissent à son Seigneur et à son Dieu ! Il ne se contente pas d'offrir pour lui-même et pour tout le peuple chrétien, au nom duquel il prie, cette tâche journalière de prières que l'Église impose à tous ses ministres, il s'en acquitte chaque fois avec toute la ferveur donc il est capable et c'est une consolation pour lui de le faire ; il regarde comme un devoir indispensablement attaché au saint ministère le saint exercice de l'oraison mentale dans lequel l'âme, s'élevant au-dessus d'ellemême et de toutes les choses visibles, s'entretient en esprit avec Dieu comme les pures intelligences, l'adore, Le cherche, s'unit à Lui, se repose en Lui et se consume dans le feu de sa charité. Il sort de cet exercice tout renouvelé, ne voulant plus vivre que pour Dieu, ou plutôt il n'en sort point. Son oraison est continuelle ; elle l'accompagne partout ; elle sanctifie tous ses travaux, ses fonctions, ses entretiens, jusqu'à ses délassements les plus communs. Il ne perd point Dieu de vue ; il s'anéantit devant son infinie grandeur ; de fréquentes aspirations vers Lui font voir les sentiments de son cœur. Les mystères de l'Homme-Dieu, objet continuel de ses pensées, alimentent son amour, et le désir qu'il a de le lui témoigner l'oblige à s'unir à toutes les âmes fidèles qui sont sur la terre, à tous les saints habitants du séjour céleste, et surtout aux ardeurs dont le cœur de la Reine des Anges et des Saints est si vivement pénétré pour son divin Fils.
Quel doit être son détachement du monde et des choses de la terre ? Pour se convaincre de la perfection que ce détachement doit avoir dans un homme revêtu du sacerdoce, s'il désire que sa . conduite réponde à la sublimité de son caractère, il suffit de réfléchir à la nature de sa dignité, à sa qualité d'homme de Dieu, à la vive ressemblance qu'il doit avoir avec Jésus-Christ, à la grandeur de ses fonctions, à la dépendance où il doit être en tout temps de l'Esprit- Saint. La dignité du prêtre est toute céleste et divine ; il se dégrade et s'avilit toutes les fois que, de son choix et sans nécessité, il recherche les choses de la terre et qu'il y met son affection. « Et facti sunt abominabiles, sicut ea quae dilexerunt ». Comme homme de Dieu, il doit être étroitement uni à la main toute-puissante qui le met en mouvement, toujours disposé à toutes les choses pour lesquelles
Dieu veut se servir de son ministère ; comment le sera-t-il si son cœur conserve de l'affection pour quelque chose de terrestre qui l'éloigné de Dieu ; un homme de Dieu ne peut pas être en même temps un homme du siècle. L'Homme-Dieu est venu pour détacher les hommes des biens, des plaisirs, des honneurs de la terre ; Il a paru pour cela dans l'état le plus humble, le plus pauvre, le plus souffrant. Quelle ressemblance son ministre aura-t-il avec Lui s'il a des sentiments et une conduite contraires à ceux de son divin Maître ? Quels effets produiront ses paroles si les exemples ne sont pas d'accord avec elles ? Ses fonctions demandent l'homme tout entier, comment s'en acquittera-t-il dignement si ses pensées, ses affections, se portent vers des objets qui sont incompatibles avec elles ? Comment serat-il souple aux mouvements de l'Esprit-Saint s'il se laisse encore dominer par quelque affection pour les biens, les honneurs et les plaisirs de la terre ? N'en doutons point, un prêtre ne connaît pas assez l'excellence du sacerdoce, la sublimité de la sainteté qu'il exige, la nature et l'étendue des devoirs qu'il doit remplir pour y parvenir, s'il se croit moins obligé que le cénobite à la pratique des Conseils évangéliques. Il est vrai qu'il n'est pas tenu de les pratiquer de la même manière ; bien des raisons prises de la gloire de Dieu, du service de l'Église et du soulagement des pauvres ne le permettent pas, mais il doit le faire avec la même fidélité et d'une manière plus parfaite. Il doit en donner des leçons par ses paroles et ses exemples à tous les fidèles, même aux solitaires et aux cénobites. Le cénobite y est obligé en vertu du choix qu'il a fait librement de l'état religieux. Le prêtre, outre le choix libre par lequel il s'est consacré lui-même au Seigneur, y est obligé par la sainteté de son état qui demande impérieusement qu'il marche de près à la suite du Sauveur du monde. Pendant bien des siècles, quiconque embrassait l'état ecclésiastique était censé contracter cette obligation et, dans tous les temps, les saints Évêques ont fait voir par leur conduite austère qu'ils en étaient convaincus.
Quelle vigilance le prêtre ne doit-il pas avoir ? Le Saint Évangile en montre à tous les fidèles la nécessité. Elle doit être grande, continuelle en chacun d'eux ; elle doit l'être davantage encore dans le ministre du Seigneur. C'est une conséquence nécessaire de tout ce que nous venons de dire. Quel soin ne faut-il pas pour éviter les moindres fautes, pour demeurer constamment en présence du Seigneur, pour recevoir ses inspirations, pour y répondre avec fidélité, pour ne laisser rien échapper au dehors dont le prochain puisse être scandalisé, pour n'admettre dans son esprit aucune pensée, dans son cœur aucune affection qui nous empêche de rendre à Dieu, au prochain, à nous-mêmes, tout ce qu'exigent de nous la justice et la charité, pour résister avec courage à nos ennemis, pour sortir triomphants de toutes les tentations, pour faire un bon usage des
épreuves par lesquelles Dieu nous fait passer, pour surmonter toutes les difficultés qui se rencontrent dans la poursuite de la perfection, enfin pour pouvoir servir de modèle et d'exemple au commun des fidèles.
Ce dernier motif qui doit sans cesse exciter notre vigilance, nous conduit naturellement à la considération de nos obligations envers le prochain ; elles sont inhérentes à la qualité de prêtre, continuelles et très considérables. Soyez bien convaincu, mon cher neveu, que ce n'est pas pour vous seul, mais pour tous les fidèles en général, que Dieu vous appelle au sacerdoce. On peut embrasser l'état religieux sans s'y proposer directement d'autres vues que sa propre perfection. On l'embrasse pour faire pénitence, pour s'éloigner des dangers du monde, pour amasser plus de mérites, pour y pratiquer de certaines sortes de bonnes œuvres pour lesquelles on se sent un attrait particulier. Il n'en est pas ainsi de l'état ecclésiastique ; Dieu ne nous y appelle pas, Il ne nous confère pas la dignité du sacerdoce pour nous-mêmes, mais pour le bien, pour l'édification de l'Église. Sans exclure les motifs personnels que nous venons d'indiquer, il ne faut pas s'y borner, ils ne suffiraient pas pour nous assurer de notre vocation ; il faut nécessairement que nous soyons dans la ferme résolution de nous consacrer à l'utilité générale et de travailler de tout notre pouvoir au salut et à la perfection du prochain comme à la nôtre. L'Apôtre nous l'enseigne expressément dans l'endroit que nous avons cité. Tout pontife, tout prêtre a été établi de Dieu pour les hommes dans les choses qui regardent Dieu. C'est ce que signifient pareillement les noms d'homme de Dieu, de représentant de Jésus-Christ. C'est pour le peuple chrétien qu'il a été revêtu d'un pouvoir que n'ont pas les Anges, de remettre les péchés, de réconcilier les pécheurs, de les faire rentrer en grâce avec Dieu, de consacrer le Corps et le Sang de Jésus-Christ. Le sacrifice est un acte public et solennel, et s'il doit l'offrir pour lui, parce qu'il est infirme comme les autres hommes, c'est comme faisant partie du peuple pour lequel il est principalement offert. Toutes les autres fonctions du prêtre, qu'on peut rapporter à la prédication et à l'administration des sacrements, tendent également au bien général des fidèles ; il doit donc être animé d'un saint zèle pour procurer leur salut et leur perfection, c'est ce à quoi le porte le désir qu'il a de contribuer à la gloire de Dieu et c'est par là qu'il doit lui témoigner son amour ; nous pouvons rapporter à ce zèle toutes les vertus que le prêtre doit exercer envers le prochain. Il faut que le zèle soit prudent, qu'il sache saisir le temps favorable, employer les moyens les plus efficaces et les plus doux pour ne pas rebuter les âmes qu'il veut gagner à Dieu, qu'il ne se laisse point intimider par les considérations humaines et que, dans les choses de Dieu, il ne mette pas sa confiance et son appui dans les ressorts de la politique naturelle.
Il faut qu'il soit ardent, qu'il brûle du grand feu de la charité et qu'il tende à propager partout ce feu divin, et que ce feu éclate dans ses paroles, dans ses entretiens, dans toutes ses œuvres. Il doit être fier, pour surmonter tous les obstacles qui s'opposent sans cesse au bien qu'il voudrait faire, fier pour entreprendre des choses grandes et difficiles. Il faut qu'il soit généreux, pour ne rien refuser de ce qui peut être à l'avantage du prochain et pour être en tout temps dans la disposition de faire à Dieu le sacrifice de son repos de sa santé, de sa vie, toutes les fois que le salut du prochain pourra l'exiger. Il faut enfin que le zèle soit infatigable, qu'il ne soit rebuté de rien et, qu'après avoir essuyé inutilement toutes sortes de peines, de travaux, de contradictions, d'injures et de mauvais traitements, il soit toujours prêt à s'y exposer de nouveau, s'il a l'espérance de sauver une seule âme. Les prêtres vraiment zélés sont ces hommes qui sont déclarés bienheureux dans le Saint Évangile, parce qu'ils sont appelés les Enfants de Dieu ; on ne peut méconnaître en eux cette qualité, on en voit éclater en eux toutes les marques, ce sont les vivantes images de Jésus-Christ.
Je ne m'étendrai pas davantage sur le zèle des âmes. Le temps n'est pas encore venu de donner un libre essor au vôtre. Cela même pourrait vous être préjudiciable ou vous faire illusion. Cependant ouvrez-y de bonne heure votre cœur. Dès à présent vous en servir utilement. Songez que ces études arides auxquelles vous vous appliquez ont pour but de vous rendre propre à travailler au salut des âmes ; cette fin surnaturelle les ennoblira et vous en fera supporter, même avec joie, les ennuis et les dégoûts. Je ne suis pas étonné que vous en ressentiez beaucoup dans une carrière nouvelle pour vous et toute hérissée de ronces et d'épines. Dieu qui voit votre bonne volonté et la pureté de vos intentions, pourrait aisément lever toutes ces difficultés et vous aplanir le chemin, mais il est plus avantageux pour vous qu'il ne le fasse pas ; par là vous êtes à l'abri de la présomption et d'une vaine confiance que vous pourriez prendre dans vos facultés intellectuelles, ce qui vous empêcherait d'avoir recours à Dieu aussi souvent et avec la même humilité ; au lieu que cette conduite que Dieu tient à votre égard, en vous laissant toutes les peines et les difficultés que vous éprouvez, entretient continuellement en vous de bas sentiments de vous-même et vous oblige à bien des retours vers Dieu qui Lui sont très agréables. J'aime à vous voir lutter avec courage contre toutes les difficultés, mettre toute votre espérance dans le secours du Seigneur, vous affermir dans la résolution de persister dans le saint état que vous avez embrassé, dussiezvous rester à la dernière place du sanctuaire. N'en doutez pas, Dieu vous inspire ces sentiments. Ils sont en vous la marque d'une véritable vocation et font voir que vous savez apprécier l'excellence de la grâce que Dieu vous a faite en vous y appelant. Ils me donnent
confiance que, si vous êtes fidèle, comme je l'espère de la Bonté divine, le Seigneur, lorsque votre constance aura été mise à une épreuve suffisante, fera luire sur votre entendement un rayon de sa lumière qui dilatera vos facultés, et vous pénétrerez sans peine dans ce qui vous paraît maintenant entouré de ténèbres impénétrables. Fiat ! Fiat !
Au reste, ne croyez pas que l'état que vous avez quitté n'ait aucune analogie avec celui que vous avez embrassé. L'un et l'autre sont une milice, l'une sainte, l'autre profane, et l'une et l'autre demandent à peu près les mêmes dispositions de ceux qui s'y sont enrôlés ; une âme élevée, un corps endurci à la fatigue, aux privations de toute espèce, un courage qui nous rende supérieurs à la crainte et aux terreurs de la mort, prêts à faire le sacrifice de notre vie toutes les fois que le bien général peut le demander. Un officier accoutumé à traiter avec les soldats, à leur commander, a par là même appris à manier les esprits, à les gagner et à parler, quand il le faut, avec autorité. Je le sais, la licence et l'oisiveté régnent d'ordinaire dans les camps, mais le vrai militaire a soin de se défendre de ces vices et, par une conduite grave et bien réglée, il se concilie l'estime de ses chefs et le respect du soldat. J'ai connu dans ma jeunesse un fameux missionnaire qui avait été guerrier, le P. Duplessis, de notre Compagnie ; il avait un talent particulier pour attirer à Dieu et fixer dans la vertu ceux de son service. Ainsi, ne regardez pas le temps que vous avez passé dans le service comme entièrement perdu pour les fins que vous vous proposez maintenant, et croyez que le Seigneur, en vous appelant d'une milice profane à sa milice, a eu des vues tendant à sa plus grande gloire et à votre propre bien spirituel qui se développeront avec le temps.
Persévérez donc avec confiance, mon cher neveu, dans les généreuses dispositions que vous avez prises. Elles sont grandes et sublimes; vous avez su les apprécier, et ce que je vous ai dit ne peut servir qu'à vous en montrer de plus en plus l'excellence. Je ne vous ai point dissimulé les difficultés que vous aurez à vaincre à chaque pas pour atteindre le terme où vous tendez. Mais Celui qui vous a appelé à son service est fidèle et tout-puissant ; Il soutiendra votre faiblesse, Il versera sur vous les grâces les plus abondantes, Il sera Lui-même votre force, votre lumière, vos richesses, votre vie. Soutenu de son bras puissant, vous ne verrez plus rien d'impossible avec son secours. Omnia possum in eo qui me confortât. Les sentiments d'humilité dont Il a rempli votre âme, la lumière qui vous découvre les avantages inestimables du sacerdoce, le désir ardent que vous avez de ne rien négliger de ce qui est en votre pouvoir pour vous en rendre capable, désir mêlé d'une sage défiance de vous-même que la grâce a fortement imprimée en vous, sont un gage assuré de l'assistance spéciale que, malgré votre indignité, vous devez attendre de la bonté du Seigneur. Ces mêmes sentiments m'ont aussi tellement touché que, pour vous
marquer la consolation que j'en ressentais, j'ai cru devoir composer pour vous, non pas une lettre, mais ce petit traité où je vous ai tracé les principaux devoirs d'un jeune homme que Dieu daigne attirer du siècle à son service dans l'état ecclésiastique. Il est temps de le finir. Je conjure le Seigneur d'y répandre sa bénédiction et de vous le rendre profitable ; je Lui demande cette grâce par l'entremise de sa très sainte Mère, la Bienheureuse Vierge Marie.
Ainsi soit-il.
A Monsieur X... (i)
Monsieur,
Monsieur Astier, l'un des deux députés qui ont porté à Sa Sainteté les vœux des deux Sociétés naissantes du Sacré-Cœur de Jésus et du S. Cœur de Marie, vous a rendu compte que le Saint Père avait favorablement accueilli notre Mémoire, approuvé verbalement la forme de vie qui y est tracée, et permis à tout le monde de l'embrasser ; mais qu'il a restreint nos vœux à des vœux annuels sous l'autorité de l'Ordinaire, en nous faisant espérer une approbation plus solennelle dans des temps plus calmes. Espérance qui nous a été tout récemment confirmée par son Éminence le Cardinal G. (2) qui a dit à nos deux confrères que « tout se terminerait de manière à obtenir tout ce que nous avons sollicité ».
C'est à moi, Monsieur, à vous faire connaître ce que nous avons fait en conséquence des volontés du Saint Père. Nous en avons fait part aux membres des deux Sociétés, et tous s'y sont entièrement conformés ; ceux et celles même qui s'étaient déjà liés conditionnellement par des vœux perpétuels ne regardent plus leurs vœux que comme des vœux annuels ; tous se regardent aussi sous la dépendance et l'autorité de l'Ordinaire. Nous l'avons toujours fait. Nos plans en font foi. Mais je crois devoir vous le protester moi-même, au nom de ceux et celles qui sont de l'une et de l'autre Société, dans ce diocèse, comme étant choisi et reconnu Supérieur Général de la Société du Cœur de Jésus, et comme devant, en qualité de Père, veiller aux intérêts de la Société du Cœur de Marie.
Cette dernière Société, suivant nos plans et notre Mémoire, n'a point d'autre Supérieur que l'Ordinaire de chaque diocèse, et ceux qu'il nommerait à sa place (3). Mais à cause des rapports qui sont
(1) Cette lettre est conservée à la maison des R.R.P.P. Jésuites, Place de Fourvières à Lyon, et fait partie des documents historiques de la Cie de Jésus. T. XI, 2e Partie. Correspondance générale.
(2) Cardinal Gerdill.
(3) Suivant la note de la page 922, on doit se rappeler ici que la Société des Filles du Cœur de Marie, d'abord d' ■ ordre diocésain « est devenue depuis 1890 d' < ordre pontifical »,
entre les susdites Sociétés, l'uniformité de leurs devoirs qui seraient difficilement saisis par ceux qui n'en auraient pas la pratique, et pour d'autres raisons qui regardent la gloire de Dieu, nous espérons que l'Ordinaire voudra bien choisir ces Supérieurs parmi ceux de la Société du Cœur de Jésus. C'est l'objet d'une des demandes que nous avons faites au Saint -Père.
C'est pourquoi je vous demande en grâce, Monsieur, comme nous tenant la place de Monseigneur notre Archevêque, notre Supérieur dans le diocèse de Paris :
i° De vouloir bien me commettre la Supériorité des Filles du Cœur de Marie dans ce diocèse, tandis que je conserverai la qualité de Supérieur Général de l'autre Société ; avec la faculté de substituer en ma place et sous votre autorité, celui qui sera recteur de la Société du Cœur de Jésus dans ce diocèse.
2° De recevoir en votre nom, par moi ou par d'autres, les vœux de ceux et celles de l'une et de l'autre Société. Cette année, à raison des circonstances, on ne les fera qu'en particulier, ou en diverses bandes.
3° D'indiquer aux Filles du Cœur de Marie des confesseurs pris parmi les prêtres approuvés pour ce diocèse, soit qu'ils soient de notre Société ou non. A notre défaut, le Recteur de ce Collège de Paris serait chargé de les indiquer.
En vous faisant ces demandes, nous n'avons en vue que la gloire de Dieu, l'utilité de l'Église, le bien des deux Sociétés et le salut des âmes. Il est en votre pouvoir, Monsieur, de nous les accorder ou non. Si, comme je l'espère de votre bonté, vous nous les accordez, nous vous en aurons une éternelle reconnaissance et nous redoublerons avec une éternelle ferveur les vœux que nous offrons au ciel pour vous.
C'est dans ces sentiments que je suis, avec le plus respectueux dévouement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
P. J. de Clorivière.
Au Citoyen Malarat — Cloître Notre-Dame à Paris.
Ce 19 avril 1802.
Monsieur,
J'ai ressenti la joie la plus vive en apprenant le choix que notre Vénérable Archevêque avait fait de vous pour son Vicaire Général, et c'est avec bien de la satisfaction que je vous reconnais en cette qualité pour mon Supérieur. Vous ne doutez pas de l'empressement que j'aurais à m'oftrir à vous pour tout ce dont vous me jugeriez capable, si la chose était en mon pouvoir. Mais étant, par les circons-
tances, hors d'état d'agir, je vous offre la bonne volonté de tous ceux et celles qui composent les deux petites familles des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie dans ce diocèse. Elles sont, comme vous pouvez le savoir, entièrement à la disposition de l'Ordinaire. Depuis leur commencement, M. de Juigné leur avait permis de s'établir dans ce diocèse, comme M. de Floirac pourra vous le témoigner (i). Elles se sont pareillement établies en différents diocèses, avec l'agrément des Supérieurs ecclésiastiques, et leur forme de vie a été approuvée, quoique non solennellement, de Sa Sainteté Pie VII, avec la permission à tout le monde de l'embrasser ; toutefois sous l'autorité des premiers Pasteurs.
En attendant que nous puissions obtenir pour cela l'approbation plus formelle et plus authentique de nos Prélats, comme nous l'espérons avec d'autant plus de fondement que notre manière de vie s'accorde parfaitement avec la forme de notre gouvernement ecclésiastique, ratifiée par le Concordat ; ce que nous désirons, c'est qu'il nous soit permis de continuer à subsister, comme auparavant, sans bruit dans ce diocèse et d'y faire, sous l'autorité de nos Pasteurs, tout le bien dont nous serons capables.
Je demande en particulier pour moi les pouvoirs que j'avais auparavant et les permissions que nécessite ma situation. M. Perrin, notre très cligne Associé, voudra bien vous l'exposer. Il se fera aussi un plaisir de vous satisfaire sur tout ce que vous désireriez savoir au sujet des deux petites familles.
C'est avec la plus parfaite confiance que je m'adresse à vous. Ne doutez point de l'estime profonde dont je suis pénétré pour vous, non plus que du respectueux attachement avec lequel je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Clorivière.
Monsieur Malaret répond lui-même sur la lettre du R. P. de Clorivière. Voici sa réponse :
« Vous êtes autorisé provisoirement, Monsieur, à continuer sur le même pied que ci-devant en tout et pour tout, sans restriction ni limitation aucune.
« Priez pour moi ; salut, amitié, respect et vénération ».
Malaret, Vie. Général.
(i) Au mois d'octobre 1791, le P. de Clorivière vint à Paris, donna connaissance du projet des deux Sociétés à M. l'Abbé de Floirac et par lui à Monseigneur de Juigné qui lui accorda son approbation.
A Sa Sainteté Pie VII (i).
Paris, ce 12 février 1805.