L. J. Ch
Ce vendredi 22 avril 1808.
Ma chère fille,
Patientons comme nous l'avons fait jusqu'à présent ; ces délais que nous éprouvons sont dans l'ordre de la Providence comme les autres choses, cela suffit pour nous persuader qu'ils sont pour des fins que nous ignorons mais qui tendent à la gloire de Dieu et au bien de nos âmes. Efforçons-nous d'entrer dans ses vues également pleines de sagesse et d'amour par un paisible et amoureux acquiescement à ses volontés. Je lis de temps en temps un cantique de M. votre frère sur la Providence qui me plaît beaucoup ; je l'apprends même en ce moment par cœur.
Je ne crois pas qu'on puisse demander à madame de Champagny d'écrire au ministre et bien moins encore d'écrire à M. Desmarets ou de l'aller voir. Mais, si elle les rencontrait, elle pourrait leur parler ou leur faire parler de sa part.
Ménagez-vous car le temps est encore rude. Ma santé se soutient très bien. Je serais fâché que vous fussiez sortie ces derniers jours pour voir la maison ; j'en ai chargé Laurence ; attendez un temps plus doux.
Confiance, courage et patience.
Je suis, en union des Divins Cœurs de Jésus et de Marie, tout à vous.
A Mademoiselle Adélaïde.
25 avril 1808.
Ma chère fille.
Ce que vous me dites et ce' que m'a dit madame de Saisseval des démarches qu'elle a faites m'a paru fort bien combiné ; mais ce serait peu de chose d'obtenir simplement une maison de santé ; il y en a d'affidées au ministère de la police. Il est probable que, dans celles-là, je serais fort gêné et qu'on ne m'y permettrait pas d'y dire la messe, ou même il ne conviendrait pas que je la dise si les gens y sont sans religion et sans principe. D'ailleurs il ne serait peut-être pas prudent de m'y venir voir. Ces considérations font qu'il est très important qu'on insiste sur la maison de santé dont nous avons fait choix. Je crois devoir vous faire cette observation. Du reste je m'abandonne à ce qu'il plaira au Souverain Maître d'ordonner ; ma volonté est d'avance entièrement soumise à la sienne.
Ce que vous me dites du petit changement en mieux que vous éprouvez dans votre intérieur m'a fait plaisir et j'en ai remercié notre Divin Maître. C'est un faible rayon qu'il fait luire sur votre âme afin que vous ne doutiez pas que c'est Lui qui dispose à son gré de l'état de votre âme, qui la conduit aux portes du trépas et qui lui rend à son gré la vie. C'est donc encore pour nous qu'il fait succéder les ténèbres à la lumière et la lumière aux ténèbres ; c'est Lui qui vous abat et qui vous relève, qui vous afflige et qui vous console, qui se montre à vous comme en colère et qui n'a pour vous que les sentiments du Père le plus tendre. Quand le temps des épreuves sera passé, vous connaîtrez combien le Seigneur est doux et combien il est avantageux à l'homme d'avoir porté son joug dès sa plus tendre jeunesse.
Redoublons nos prières pour le St-Père qui, je crois, est dans des circonstances bien épineuses ; nous y sommes plus obligés que bien d'autres. Je souhaiterais bien être à portée de voir M. Bicheron quand il sera ici, si toutefois le Seigneur le veut ainsi.
Je souhaite que votre santé se fortifie ; la mienne est fort bonne ; elle ne se sent point du mauvais temps.
Je suis, ma chère fille, dans les SS. CC. de Jésus et de Marie, tout à vous.